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Correspondance de Gustave Flaubert/0057

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Louis Conard (volume 1p. 98-102).
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À Ernest Chevalier

57. AU MÊME.
[Rouen, 15 mars 1842.]

Comment, vieux bâtin ! Dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! Calmez-vous, brave homme, calmez-vous ! Au lieu de tant faire du droit, faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille, et apprenez une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t’écris tout de suite et je voudrais bien te faire passer un quart d’heure de gaudysserie et t’épanouir la face par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m’as l’air d’un homme tout à fait bas.

Un être absurde, un mort qui se réveille, un bœuf, un hidalgo de la Castille vieille ; pour peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que « j’ay veu à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages ». Rappelle-toi uguernay, Bocher ! le voyage à Vernon […] ! Daubichon et autres imbéciles qui font que la terre n’est pas si ennuyeuse, quoiqu’elle le soit piéça.

Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foies gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore un bordel où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pour perdre la raison ? Remonte-toi le moral, nom de Dieu ! suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers de fiacre […], fume raide va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux : les chemins de fer sillonnent la campagne ; il y a des nuages de bitume et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. M. Hébert[1] fait des réquisitoires et les évêques des mandements ; les putains vont à la messe ; les filles entretenues parlent au moins de morale et le gouvernement défend la religion ! Ce malheureux Théophile Gautier est accusé d’immoralité par M. Faure ; on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque, c’est la magistrature qui protège les bonnes mœurs et [punit ?] les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde ; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié, et si je n’étais forcé maintenant d’étudier la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n’est l’étude du Droit ; j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout cœur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu’un peu et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine ? la voici : « Il aima les roses de la Brenta. » Ce serait bien la mienne. Épitaphe du Garçon : « Ci-gît un homme adonné à tous les vices. »

Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être forts, pour se faire une fortune et un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

À quoi bon toutes ces peines ?
Secouez le gland des chênes,
Buvez à l’eau des fontaines,
Aimez et rendormez-vous.

Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !

Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines !

Je connais encore les chemins dans la neige, l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes.

Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, la poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze. Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.

Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais, pavés de marbre, où les lambris exhalent l’amour !

Ô ! si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes !

Mais, nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie ? quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’assoient près des citernes ! On les entend roter et fienter.

Dans ces pays-là, les étoiles sont quatre fois larges comme le nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.

Seulement, quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j’arrive tout à coup à Arles ; le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise :

Ah ! je veux m’en aller dans mon île de Corse,
Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,
Par le ravin profond,
Le long du sentier creux où chante la cigale,
Suivre nonchalamment en sa marche inégale
Mon troupeau vagabond.

C’est une belle chose qu’un souvenir ; c’est presque un désir qu’on regrette. […]


  1. Procureur général, devint ministre de la Justice en 1847.