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Correspondance de Gustave Flaubert/0060

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Louis Conard (volume 1p. 105-108).
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À Ernest Chevalier

60. AU MÊME.
Samedi [25 juin 1842].

Je ne t’écrivais pas parce que j’attendais chaque jour une lettre de toi qui m’annonçât ta réception. Le sieur Hamard m’avait écrit mercredi que tu avais passé ton examen et que tu étais malade aux Andelys ; je me disposais donc à t’envoyer un paquet de sottises. Je te dirai que je pars jeudi prochain de Rouen pour Paris, où je resterai jusqu’à la fin du mois d’août. Je ne sais où donner de la tête. Tu me demandes de longues lettres ; j’en suis incapable : le Droit me tue, m’abrutit, me disloque, il m’est impossible d’y travailler. Quand je suis resté trois heures le nez sur le Code, pendant lesquelles je n’y ai rien compris, il m’est impossible d’aller au delà : je me suiciderais (ce qui serait bien fâcheux, car je donne les plus belles espérances). Le lendemain j’ai à recommencer ce que j’ai fait la veille, et de ce pas-là on n’avance guère. Semblable aux nageurs dans les forts courants, j’ai beau faire une brasse ; la rapidité du courant m’en fait descendre deux, ce qui fait que j’arrive plus bas que je ne suis parti. À propos de nager, c’est là ma seule consolation : tous les soirs à 5 heures, quelque temps qu’il fasse, je décampe chez mon vieux Fessart, je fume ma pipe, je nage raide, puis j’absorbe avec lui le verre de rhum. Il m’estime toujours, mais bientôt je vais le quitter. Que je vais m’embêter à Paris, à préparer mon examen ! […]. Ce qui me semble le plus beau de Paris c’est le boulevard. Chaque fois que je le traverse, quand j’arrive le matin, j’éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d’asphalte sur lequel, chaque soir, tant de putains font traîner leurs souliers et flotter leur robe bruyante. À l’heure où les becs de gaz brillent dans les glaces, où les couteaux retentissent sur les tables de marbre, j’y vais m’y promenant, paisible, enveloppé de la fumée de mon cigare et regardant à travers les femmes qui passent. C’est là que la prostitution s’étale, c’est là que les yeux brillent ! — Je ne sais pas où je vais loger. Hamard s’est chargé de cela.

Il paraît, mon vieux, que nous ne nous verrons pas d’ici à longtemps ; qu’est-ce donc que tu fous aux Andelys pour [y] rester cinq ou six mois ? Tu vas y vivre en bourgeois, allant fumer au Château-Gaillard et regardant de là les carrioles qui passent sur le pont, te piétant sur le seuil de la porte et te chauffant au soleil. Tu auras, j’espère, bien le temps de m’écrire. Quant à moi, je crois que je ferais bien de renoncer à passer mon examen au mois d’août : je ne sais presque rien, pour mieux dire, rien. Il me faut encore bien une quinzaine de jours pour le Droit romain, et quant au Droit français, J’en suis à l’article 100 ; mais je serais joliment collé si on m’en demandait un seul de ces cent-là. Quand je pense que j’ai encore 3 ans d’une aussi jolie perspective, c’est à crever de rage.

J’ai vu hier Narcisse. Il vient en partie à Rouen pour consulter mon père. Il est maigri et n’a guère bonne mine. Il m’a donné des nouvelles de vous tous, car jamais on ne voit un membre de ta famille […] et si ce n’est le vieux […] de père Motte, personne de vous ne nous honore de la moindre visite. Néanmoins embrasse bien les tous de ma part, ton père, ta mère, la mère Mignot, Madame Motte pour laquelle j’ai toujours un bout de passion. Je suis furieux de ne pas nous voir plus souvent. C’est ridicule d’avoir d’excellents amis à dix lieues de chez vous et de ne les voir qu’à peine une fois par an, tandis qu’on est embêté chaque jour par un tas de crétins et d’imbéciles qui vous agacent les ongles. N’importe, merde pour le Droit ! c’est là mon « Delenda Carthago ».

Adieu, écris-moi pour que je reçoive ta lettre jeudi matin au plus tard, ou sinon hôtel de l’Europe, rue Le Peletier, 5.