Correspondance de Voltaire/1713/Lettre 10

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Correspondance : année 1713
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 33p. 13-14).
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10. — À MADEMOISELLE DUNOYER.

Je ne sais si je dois vous appeler monsieur ou mademoiselle ; si vous êtes adorable en cornettes, ma foi vous êtes un aimable cavalier, et notre portier, qui n’est point amoureux de vous, vous a trouvé un très-joli garçon. La première fois que vous viendrez, il vous recevra à merveille. Vous aviez pourtant la mine aussi terrible qu’aimable, et je crains que vous n’ayez tiré l’épée dans la rue, afin qu’il ne vous manquât plus rien d’un jeune homme : après tout, tout jeune homme que vous êtes, vous êtes sage comme une fille.

Enfin je vous ai vu, charmant objet que j’aime,
En cavalier déguisé dans ce jour ;
J’ai cru voir Vénus elle-même
Sous la figure de l’Amour.
L’Amour et vous, vous êtes du même âge,
Et sa mère a moins de beauté ;
Mais, malgré ce double avantage,
J’ai reconnu bientôt la vérité.
Olympe, vous êtes trop sage
Pour être une divinité.

Il est certain qu’il n’est point de dieu qui ne dût vous prendre pour modèle, et il n’en est point qu’on doive imiter : ce sont des ivrognes, des jaloux, et des débauchés. On me dira peut-être :

Avec quelle irrévérence
Parle des dieux ce maraud[1] !

Mais c’est assez parler des dieux, venons aux hommes. Lorsque je suis en train de badiner, j’apprends par Lefèvre qu’on vous a soupçonnée hier : c’est à coup sûr la fille qui vous annonça qui est la cause de ce soupçon qu’on a ici ; ledit Lefèvre vous instruira de tout, c’est un garçon d’esprit, et qui m’est fort affectionné ; il s’est tiré très-bien de l’interrogatoire de Son Excellence. On compte de nous surprendre ce soir ; mais ce que l’amour garde est bien gardé : je sauterai par les fenêtres, et je viendrai sur la brune chez ***, si je le puis. Lefèvre viendra chercher mes habits sur les quatre heures ; attendez-moi sur les cinq en bas, et si je ne viens pas, c’est que je ne le pourrai absolument point. Ne nous attendrissons pas en vain ; ce n’est plus par des lettres que nous devons témoigner notre amour, c’est en vous rendant service. Je pars vendredi avec M. de M***; que je vienne vous voir, ou que je n’y vienne point, envoyez-moi toujours ce soir vos lettres par Lefèvre, qui viendra les quérir ; gardez-vous de madame votre mère, gardez un secret inviolable ; attendez patiemment les réponses de Paris ; soyez toujours prête pour partir ; quelque chose qui arrive, je vous verrai avant mon départ : tout ira bien, pourvu que vous vouliez venir en France, et quitter une mère barbare pour retourner dans les bras d’un père. Comme on avait ordonné à Lefèvre de rendre toutes mes lettres à Son Excellence, j’en ai écrit une fausse que j’ai fait remettre entre ses mains ; elle ne contient que des louanges pour vous et pour lui, qui ne sont point affectées. Lefèvre vous rendra compte de tout. Adieu, mon cher cœur ; aimez-moi toujours, et ne croyez pas que je ne hasarderai pas ma vie pour vous.

Arouet.


  1. Amphitryon, acte I, scène II.