Correspondance de Voltaire/1740/Lettre 1249

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Correspondance : année 1740
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 35p. 393-395).

1249. — À FRÉDÉRIC, PRINCE ROYAL DE PRUSSE.
À Bruxelles, le 10 mars.

Quoi ! tout prêt à tenir les rênes d’un empire,
Vous seul vous redoutez ce comble des grandeurs
Que tout l’univers désire !
Vous ne voyez qu’un père, et vous versez des pleurs !
Grand Dieu ! qu’avec amour l’univers vous contemple,
Vous qui du seul devoir avez rempli les lois,
Vous si digne du trône, et peut-être d’un temple,
Aux fils des souverains vous immortel exemple.
Vous qui serez un jour l’exemple des bons rois !
Hélas ! si votre père, en ces moments funestes.
Pouvait lire dans votre cœur ;
Dieu ! qu’il remercierait les puissances célestes !
À ses derniers moments quel serait son bonheur !
Qu’il périrait content de vous avoir fait naître !
Qu’en vous laissant au monde il laisse de bienfaits !
Qu’il se repentirait… Mais j’en dis trop peut-être !
Je vous admire, et je me tais[1].

Je ne m’attendais pas, monseigneur, à cette lettre du 26 février que j’ai reçue le 9 mars. Celle-ci partira lundi 14, parce que ce sera le jour de la poste d’Amsterdam.

J’ignore actuellement votre situation, mais je ne vous ai jamais tant aimé et admiré. Si vous êtes roi, vous allez rendre beaucoup d’hommes heureux ; si vous restez prince royal, vous allez les instruire. Si je me comptais pour quelque chose, je désirerais, pour mon intérêt, que vous restassiez dans votre heureux loisir, et que vous pussiez encore vous amuser à écrire de ces choses charmantes qui m’enchantent et qui m’éclairent. Étant roi, vous n’allez être occupé qu’à faire fleurir les arts dans vos États, à faire des alliances sages et avantageuses, à établir des manufactures, à mériter l’immortalité. Je n’entendrai parler que de vos travaux et de votre gloire ; mais probablement je ne recevrai plus de ces vers agréables, ni de cette prose forte et sublime qui vous donnerait bien une autre sorte d’immortalité, si vous vouliez. Un roi n’a que vingt-quatre heures dans la journée ; je les vois employées au bonheur des hommes, et je ne vois pas qu’il puisse y avoir une minute de réservée pour le commerce littéraire dont

Votre Altesse royale m’a honoré avec tant de bonté. N’importe ; je vous souhaite un trône, parce que j’ai l’honnêteté de préférer la félicité de quelques millions d’hommes à la satisfaction de mon individu.

J’attends toujours vos derniers ordres sur le Machiavel ; je compte que vous ordonnerez que je fasse imprimer la traduction de La Houssaie à côté de votre réfutation. Plus vous allez réfuter Machiavel par votre conduite, plus j’espère que vous permettrez que l’antidote préparé par votre plume soit imprimé.

J’ai eu l’honneur d’envoyer Mahomet à Votre Altesse royale. On transcrit cette Dévote[2] ; si elle vient dans un temps où elle puisse amuser Votre Altesse royale, elle sera fort heureuse, sinon elle attendra un moment de loisir pour être honorée de vos regards.

J’ai une singulière grâce à demander à Votre Altesse royale : c’est, tout franc, qu’elle me loue un peu moins dans la préface qu’elle a daigné faire à la Henriade. Vous m’allez trouver bien insolent de vouloir modérer vos bontés, et il serait plaisant que Voltaire ne voulût pas être loué par son prince. Je veux l’être, sans doute ; j’ai cette vanité au plus haut degré ; mais je vous demande en grâce de me permettre de retrancher quelques choses que je sens bien que je ne mérite guère. Je suis comme un courtisan modéré (si vous en trouvez) qui vous dirait : Donnez-moi un peu de grandeur, mais ne m’en donnez pas trop, de peur que la tête ne me tourne.

Je remercie du fond de mon cœur Votre Altesse royale d’avoir changé l’idée d’une gravure contre celle d’une belle impression[3] : cela sera mieux, et je jouirai plus tôt de l’honneur inestimable que vous daignez me faire. Je ne me promets point une vie aussi longue que le serait l’entreprise d’une gravure de la Henriade. J’emploierai bientôt le temps que la nature veut encore me laisser à achever le Siècle de Louis XIV.

Mme du Châtelet a écrit à Votre Altesse royale avant que j’eusse reçu votre lettre du 26 ; elle est devenue toute leibnitzienne ; pour moi, j’arrange les pièces du procès entre Newton et Leibnitz, et j’en fais un petit précis[4] qui pourra, je crois, se lire sans contention d’esprit.

Grand prince, je vous demande mille pardons d’être si bavard. dans le temps que vous devez être très-occupé. Roi ou prince, vous êtcs toujours mon roi, mais vous avez un sujet fort babillard. Je suis, etc.

  1. Voyez les Mémoires de Voltaire, où il raconte pourquoi et comment le roi ogre voulut faire couper le cou à son fils.
  2. La Prude.
  3. Voyez les lettres 1159, 1265, 1274.
  4. La Métaphysique de Newton.