Correspondance de Voltaire/1745/Lettre 1757

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Correspondance : année 1745
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 36p. 389-391).

1757. — À M. LE MARQUIS D’ARGENSON,
ministre des affaires étrangères.
À Étiolles, le 19 août.

Je ne crains pas, monseigneur, malgré votre belle modestie, que vous me brouilliez avec Mme de Pompadour pour tout le mal que je lui dis de vous : car, après tout, il faut être indulgent pour les petits emportements où le cœur entraîne d’anciens serviteurs.

J’ai écrit nostro signore le saint-père, pour le remercier de ses portraits, et je me flatte bientôt d’un petit bref. Si je dois au cardinal Aquaviva deux médailles, je vous dois les deux autres, et cependant je sens que je suis plus reconnaissant pour vous que pour l’Aquaviva.

J’ai envoyé des Fontenoy au roi d’Espagne[1], à madame sa très-honorée et très-belligérante épouse[2], au sérénissime prince des Asturies[3], au sérénissime infant cardinal[4], le tout adressé à monsieur l’évêque de Rennes[5], à qui j’ai dit que je prenais cette liberté grande parce que vous daignez m’aimer un peu depuis quarante-deux ou quarante-trois ans. Pardon de l’époque, mais ne me démentez pas sur le fond.

Il serait fort doux que je dusse encore à votre protection quelques petites marques des bontés de Leurs Majestés catholiques. Je mets les princes à contribution, comme l’Arétin ; mais c’est avec des éloges : cette façon-là est plus décente.

En vérité, je vous aurais bien de l’obligation si vous vouliez bien, dans votre première lettre à M. de Rennes, lui toucher adroitement quelque petit mot des services qu’il peut me rendre. Les médailles papales, l’impression du Louvre, et quelque marque de magnificence espagnole, seront une belle réponse aux Desfontaines.

Mais il faut que je vous parle de la Lettre à un archevêque de Cantorbéry[6], écrite par un mauvais prêtre nommé Lenglet. Vous savez qu’il y dit tout net que M. de Chauvelin reçut cent mille guinées des Anglais pour le traité de Séville. Cent mille guinées ! l’abbé Lenglet ne sait pas que cela fait plus de deux millions cinq cent mille livres. Si cela n’était que ridicule, passe ; mais une calomnie atroce fait toujours plus de bien que de mal au calomnié. M. de Chauvelin a une grande famille. On trouve affreux qu’on ait imprimé une injure si indécente. Les indifférents disent qu’il n’est pas permis d’attaquer ainsi des ministres, que l’exemple est dangereux, et l’on se plaint du lieutenant de police. Celui-ci dit que c’est l’affaire de Gros de Boze[7], et Gros de Boze dit que c’est la vôtre ; que vous avez jugé la pièce imprimable, et moi je dis que non ; qu’on vous a envoyé l’ouvrage comme étant fait en pays étranger, et que vous avez répondu simplement que l’auteur prenait le parti de la France contre la maison d’Autriche ; que vous n’aviez répondu que sur cet article, et que d’ailleurs vous êtes loin d’approuver une pièce mal écrite, mal conçue, pleine de sottises et de calculs faux. Fais-je bien, fais-je mal ? Prescrivez-moi ce qu’il faut dire et taire.

Je vous suis attaché pour ma vie, avec la tendresse la plus respectueuse et la plus ardente.

Nous gagnons donc la Flandre pour ravoir un jour le Canada. En attendant, les castors seront chers ; j’ai envie de proposer les bonnets. Trouvez donc sous votre bonnet quelque façon de nous donner la paix. Le beau moment pour vous !

  1. Philippe V.
  2. Élisabeth Farnèse, née en 1692, morte en 1766, seconde femme de Philippe V.
  3. Don Ferdinand, fils de Philippe V et de Louise-Marie de Savoie, né en 1713, mort en 1759 ; roi depuis 1746. sous le nom de Ferdinand VI.
  4. Don Louis-Antoine-Jacques, né en 1727, archevêque de Tolède et cardinal en 1735, donna sa démission de ces dignités en 1754. Il épousa la fille d’un capitaine d’infanterie, et mourut en juin 1776.
  5. Louis-Gui Guerapin de Vauréal, nommé grand d’Espagne en 1745, époque où il était ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la cour de Versailles à celle de Madrid. Reçu à l’Académie française en 1749. (Cl.)
  6. Lettre d’un pair de la Grande-Bretagne sur les affaires présentes de l’Europe, 1745, in-12. Voltaire avait traité moins sévèrement l’abbé Lenglet Dufresnoy ; voyez la lettre 1569.
  7. Gros de Boze (dont il est parlé dans une note, tome XXIII, page 205) était devenu inspecteur de la librairie en 1745, pendant la maladie de Maboul.