Correspondance de Voltaire/1749/Lettre 1980

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Correspondance : année 1749
Texte établi par Condorcet, Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 37p. 25-27).

1980. — À M. MARMONTEL.
Le 16 juin.

Il n’entre, Dieu merci, dans ma maison, mon cher ami, aucune brochure satirique ; mais je n’ai pu empêcher qu’on fit ailleurs, devant moi, la lecture d’une feuille[1] qu’on dit qui paraît toutes les semaines, dans laquelle votre tragédie d’Aristomène est déchirée d’un bout à l’autre. Je vous assure que cette feuille excita l’indignation de l’assemblée comme la mienne. Les critiques que l’auteur fait par ses seules lumières ne valent rien ; le public avait fait les autres. S’il y a des défauts dans votre pièce, ils n’avaient pas échappé (et quel est celui de nos ouvrages qui soit sans défauts ? ) ; mais ce public, qui est toujours juste, avait senti encore mieux les beautés dont votre pièce est pleine, et les ressources de génie avec lesquelles vous avez vaincu la difficulté du sujet. Il y a bien de l’injustice et de la maladresse à n’en point parler. Tout homme qui s’érige en critique entend mal son métier quand il ne découvre pas, dans un ouvrage qu’il examine, les raisons de son succès. L’abbé Desfontaines[2] de très-odieuse mémoire, fit dix feuilles d’observations sur l’Inès de M. de Lamotte ; mais, dans aucune, il ne s’aperçut du véritable et tendre intérêt qui règne dans cette pièce. La satire est sans yeux pour tout ce qui est bon. Ou’arrive-t-il ? les satires passent, comme dit le grand Racine[3], et les bons écrits qu’elles attaquent demeurent ; mais il demeure aussi quelque chose de ces satires, c’est la haine et le mépris que leurs auteurs accumulent sur leurs personnes. Quel indigne métier, mon cher ami ! Il me semble que ce sont des malheureux condamnés aux mines qui rapportent de leur travail un peu de terre et de cailloux, sans découvrir l’or qu’il fallait chercher.

N’y a-t-il pas d’ailleurs une cruauté révoltante à vouloir décourager un jeune homme qui consacre ses talents, et de très-grands talents, au public, et qui n’attend sa fortune que d’un travail très-pénible, et souvent très-mal récompensé ? C’est vouloir lui ôter ses ressources, c’est vouloir le perdre ; c’est un procédé lâche et méchant que les magistrats devraient réprimer. Consolez-vous avec les honnêtes gens qui vous estiment ; méprisons, vous et moi, ces mercenaires barbouilleurs de papier qui s’érigent en juges avec autant d’impudence que d’insuffisance, qui louent à tort et à travers quiconque passe pour avoir un peu de crédit, et qui aboient contre ceux qui passent pour n’en avoir point. Ils donnent au monde un spectacle déshonorant pour l’humanité ; mais il est un spectacle plus noble encore que le leur n’est avilissant : c’est celui des gens de lettres qui, en courant la même carrière, s’aiment et s’estiment réciproquement, qui sont rivaux et qui vivent en frères ; c’est ce que vous avez dit dans des vers admirables, et c’est un exemple que j’espère donner longtemps avec vous.

Votre véritable ami, etc.

  1. l’abbé Fréron, qui porta ce titre, avec la soutane, jusqu’à la fin de 1749, commença à publier, en 1749, ses Lettres sur quelques écrits de ce temps ; et c’est de cette feuille qu’il s’agit ici. Voyez ce que Voltaire dit de Frèron dans le quatrième alinéa de la lettre 1987.
  2. Mort le 16 décembre 1745.
  3. Seconde préface de Britannicus.