Correspondance de Voltaire/1753/Lettre 2565

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Correspondance : année 1753
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 38p. 34-39).
2565. — À M. KŒNIG.
Francfort, juin.

Votre martyr est arrivé à Francfort, dans un état qui lui fait envisager de fort près le pays où l’on saura le principe des choses, et ce que c’est que cette force motrice sur laquelle on raisonne tant ici-bas, mais dont je suis presque privé. J’ai été, comme je vous l’ai mandé, désabusé des idées fausses que vos adversaires avaient données sur la vitesse vraie et sur la vitesse propre. Il est plus difficile de se détromper des illusions de ce monde, et des sentiments qui nous y attachent jusqu’au dernier moment. J’en éprouve d’assez douloureux pour avoir pris votre parti ; mais je ne m’en repens pas, et je mourrai dans ma créance. Il me paraît toujours absurde de faire dépendre l’existence de Dieu d’a plus b divisé par z[1].

Où en serait le genre humain s’il fallait étudier la dynamique et l’astronomie pour connaître l’Être suprême ? Celui qui nous a créés tous doit être manifeste à tous, et les preuves les plus communes sont les meilleures, par la raison qu’elles sont communes ; il ne faut que des yeux, et point d’algèbre, pour voir le jour.

Dieu a mis à notre portée tout ce qui est nécessaire pour nos moindres besoins ; la certitude de son existence est notre besoin le plus grand. Il nous a donné assez de secours pour le remplir ; mais comme il n’est point du tout nécessaire que nous sachions ce que c’est que la force, et si elle est une propriété essentielle ou non à la matière, nous l’ignorons, et nous en parlons. Mille principes se dérobent à nos recherches, parce que tous les secrets du Créateur ne sont pas faits pour nous.

On a imaginé, il y a longtemps, que la nature agit toujours par le chemin le plus court, qu’elle emploie le moins de force et la plus grande économie possible ; mais que répondraient les partisans de cette opinion à ceux qui leur feraient voir que nos bras exercent une force de près de cinquante livres pour lever un poids d’une seule livre ; que le cœur en exerce une immense pour exprimer une goutte de sang ; qu’une carpe fait des milliers d’œufs pour produire une ou deux carpes ; qu’un chêne donne un nombre innombrable de glands qui souvent ne font pas naître un seul chêne ? Je crois toujours, comme je vous le mandais il y a longtemps[2], qu’il y a plus de profusion que d’économie dans la nature.

Quant à votre dispute particulière avec votre adversaire, il me semble de plus en plus que la raison et la justice sont de votre côté. Vous savez que je ne me déclarai pour vous que quand vous m’envoyâtes votre Appel au public. Je dis hautement alors ce que toutes les Académies ont dit depuis, et je pris, de plus, la liberté de me moquer d’un livre[3] trés-ridicule que votre persécuteur écrivit dans le même temps.

Tout cela a causé des malheurs qui ne devaient pas naître d’une si légère cause. C’est là encore une des profusions de la nature. Elle prodigue les maux ; ils germent en foule de la plus petite semence. Je peux vous assurer que votre persécuteur et le mien n’a pas, en cette occasion, obéi à sa loi de l’èpargne ; il a ouvert le robinet du mauvais tonneau quand il s’est trouvé auprès de Jupiter. Quelle étrange misère d’avoir passé de Jupiter à La Beaumelle ! Peut-il se disculper de la cruauté qu’il eut de susciter contre moi un pareil homme ? Peut-il empêcher qu’on ne sache où il a fait imprimer depuis peu un mémoire de La Beaumelle revu et corrigé par lui ? Ne sait-on pas dans quelle ville il resta les quatre premiers jours du mois de mai dernier, sous le nom de Morel[4], pour faire imprimer ce libelle ? Ne connaît-on pas le libraire qui l’imprima sous le titre de Francfort ? Quel emploi pour un président d’académie ! Il en envoya, le 12 mai, un exemplaire à Son Altesse sérénissime monseigneur le duc de Saxe-Gotha, croyant par là m’arracher les bontés, la protection, et les soins, dont on m’honorait à Gotha, pendant ma maladie. C’était mal calculer, de toutes les façons, pour un géomètre. La Beaumelle était à la Bastille dès le 22 avril[5], pour avoir insulté des citoyens et des souverains dans deux mauvais livres[6] ; il ne pouvait par conséquent alors envoyer à Gotha, et dans d’autres cours d’Allemagne, ce mémoire ridicule, imprimé sous son nom.

Voilà un de ces arguments, monsieur, dont on ne peut se tirer. Il est, dans le genre des probabilités, ce que les vôtres sont dans le genre des démonstrations.

Ce que je vous écrivais, il y a près d’un an[7], est bien vrai : les artifices sont, pour les gens de lettres, la plus mauvaise des armes ; l’on se croit un politique, et on n’est que méchant. Point de politique en littérature. Il faut avoir raison, dire la vérité, et s’immoler. Mais faire condamner son ami comme faussaire, et se parer de la modération de ne point assister au jugement ; mais ne point répondre à des preuves évidentes, et payer de l’argent de l’Académie la plume d’un autre ; mais s’unir avec le plus vil des écrivains, ne s’occuper que de cabales, et en accuser ceux mêmes qu’on opprime, c’est la honte éternelle de l’esprit humain.

Les belles-lettres sont d’ordinaire un champ de dispute ; elles sont, dans cette occasion, un champ de bataille. Il ne s’agit plus d’une plaisanterie gaie et innocente sur les dissections des géants, et sur la manière d’exalter son âme pour lire dans l’avenir :


Ludus enim genuit trepidum certamen et iram ;
Ira truces inimicitias et funebre bellum.

(Hor., lib. I, ep. xix, v. 48.)

Je ne dispute point quand il s’agit de poësie et d’éloquence : c’est une affaire de goût ; chacun a le sien ; je ne peux prouver à un homme que c’est lui qui a tort quand je l’ennuie.

Je réponds aux critiques quand il s’agit de philosophie ou d’histoire, parce qu’on peut, à toute force, dans ces matières, faire entendre raison à sept ou huit lecteurs qui prennent la peine de vous donner un quart d’heure d’attention. Je réponds quelquefois aux calomnies, parce qu’il y a plus de lecteurs des feuilles médisantes que des livres utiles.

Par exemple, monsieur, lorsqu’on imprime que j’ai donné avis à un auteur illustre[8] que vous vouliez écrire contre ses ouvrages, je réponds que vous êtes assez instruit par des preuves incontestahles que non-seulement cela est très-faux, mais que j’ai fait précisément le contraire.

Lorsqu’on ose insérer dans des feuilles périodiques que j’ai vendu mes ouvrages à trois ou quatre libraires d’Allemagne et de Hollande, je suis encore forcé de répondre qu’on a menti, et qu’il n’y a pas, dans ces pays, un seul libraire qui puisse dire que je lui aie jamais vendu le moindre manuscrit.

Lorsqu’on imprime que je prends à tort le titre de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi de France, ne suis-je pas encore forcé de dire que, sans me parer jamais d’aucun titre, j’ai pourtant l’honneur d’avoir cette place, que Sa Majesté le roi mon maître ma conservée ?

Lorsqu’on m’attaque sur ma naissance, ne dois-je pas à ma famille de répondre que je suis né égal à ceux qui ont la même place que moi ; et que si j’ai parlé sur cet article avec la modestie convenable[9], c’est parce que cette même place a été occupée autrefois par les Montmorency et par les Chàtillon ?

Lorsqu’on imprime qu’un souverain m’a dit : « Je vous conserve votre pension, et je vous défends de paraître devant moi », je réponds que celui qui a avancé cette sottise en a menti impudemment.

Lorsqu’on voit dans les feuilles périodiques que c’est moi qui ai fait imprimer les Variantes de la Henriade sous le nom de M. Marmontel, n’est-il pas encore de mon devoir d’avertir que cela n’est pas vrai ; que M. Marmontel a fait une Préface à la tête d’une des éditions de la Henriade, et que c’est M. l’abbé Lenglet-Dufresnoi qui avait fait imprimer les Variantes auparavant, à Paris, chez Gandouin ?

Lorsqu’on imprime que je suis l’auteur de je ne sais quel livre intitulé des Beautés de la langue française[10], je réponds que je ne l’ai jamais lu, et j’en dis autant sur toutes les impertinentes pièces que des écrivains inconnus font courir sous mon nom, qui est trop connu.

Lorsqu’on imprime une prétendue lettre de feu milord Tyrconnell, je suis obligé de donner un démenti formel au calomniateur ; et, puisqu’il débite ces pauvretés pour gagner quelque argent, je déclare, moi, que je suis prêt de lui faire l’aumône pour le reste de sa vie en cas qu’il puisse prouver un seul des faits qu’il avance.

Lorsqu’on imprime que l’on doit s’attendre que j’écrirai contre les ouvrages d’un auteur respectable à qui je serai attaché jusqu’au dernier moment de ma vie, je réponds que, jusqu’ici, on n’a calomnié que pour le passé, et jamais pour l’avenir ; que c’est trop exalter son âme, et que je ferai repentir le premier impudent qui oserait écrire contre l’homme vénérable dont il est question.

Lorsqu’on imprime que je me suis vanté mal à propos d’avoir une édition de la Henriade honorée de la Préface[11] d’un souverain, je réponds qu’il est faux que je m’en sois vanté : qu’il est taux que cette édition existe, et qu’il est faux que cette Préface, qui existe réellement, ait été citée mal à propos ; elle a toujours été citée dans les éditions de la Henriade, depuis celle de M. Marmontel. Elle avait été composée pour être mise à la tête de ce poëme, que cet illustre souverain, dont il est parlé, voulait faire graver. C’était un double honneur qu’il faisait à cet ouvrage.

Lorsqu’on imprime que j’ai volé un madrigal[12] à feu M. de Lamotte, je réponds que je ne vole de vers à personne ; que je n’en ai que trop fait ; que j’en ai donné à beaucoup de jeunes gens[13], ainsi que de l’argent, sans que ni eux ni moi en aient jamais parlé.

Voilà, monsieur, comment je serai obligé de réfuter les calomnies dont m’accablent tous les jours quelques auteurs, dont les uns me sont inconnus, et dont les autres me sont redevables. Je pourrais leur demander pourquoi ils s’acharnent à entrer dans une querelle qui n’est pas la leur, et à me persécuter sur le bord de mon tombeau ; mais je ne leur demande rien. Continuez à défendre votre cause comme je défends la mienne. Il y a des occasions où l’on doit dire avec Cicéron : Seipsum deserere turpissimum est.

Il faut, en mourant, laisser des marques d’amitié à ses amis, le repentir à ses ennemis, et sa réputation entre les mains du public. Adieu.

  1. Voyez tome XXIII, page 566.
  2. Lettre du 17 novembre 1752.
  3. Voyez la Diatribe du docteur Akakia, tome XXIII, pages 560 et suivantes.
  4. Voyez une des notes sur la lettre 2559.
  5. L’ordre du roi était du 22 ; il fut exécuté le 24.
  6. Qu’en dira-t-on, et l’édition avec notes du Siècle de Louis XIV.
  7. Voyez Lettre du 17 novembre 1752.
  8. Frédéric II.
  9. Voyez tome XXIII, page 61.
  10. Connaissance des beautés et des défauts de la poësie et de l’éloquence dans la langue française ; voyez tome XXIII, page 327.
  11. Voyez, dans le tome VIII, l’Avant-propos (de Frédéric II) sur la Henriade.
  12. Voyez, tome X, le madrigal commençant par ce vers :
    Souvent un peu de vérité.
  13. Par exemple : d’Arnaud, Linant, Lamare, etc.