Correspondance de Voltaire/1758/Lettre 3502

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Correspondance : année 1758
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 342-343).
3502. — DE MADAME LA MARGRAVE DE BAIREUTH.
Le 2 janvier, car, grâce au ciel, nous avons
fini la plus funeste des années.

Vous me dites tant de choses obligeantes sur celle qui court, que c’est un sujet de reconnaissance de plus pour moi. Je vous souhaite tout ce qui peut vous rendre parfaitement heureux. Pour ce qui me regarde, j’abandonne mon sort à la destinée. On forme souvent des vœux qui nous seraient préjudiciables s’ils s’accomplissaient ; aussi n’en fais-je plus. Si quelque chose au monde peut contenter mes désirs, c’est la paix. Je pense comme vous sur la guerre ; nous avons un tiers qui pense certainement comme nous, mais peut-on toujours suivre sa façon de penser ? Ne faut-il pas se soumettre à bien des préjugés établis depuis que le monde existe ? L’homme court après le clinquant de la réputation, chacun la cherche dans son métier et dans ses talents ; on veut s’immortaliser. Ne faut-il pas chercher cette gloire chimérique dans les idées, vraies ou fausses, que l’esprit de l’homme s’en fait ? Démocrite avait bien raison de rire de la folie humaine.

Je vois une hypocrite[1], d’un côté, courant les processions et implorant les saints, occupée à brouiller toute l’Europe, et à la priver de ses habitants. Je vois, de l’autre côté, un philosophe[2] faire couler (quoique avec regret) des flots de sang humain. Je vois un peuple avare[3] conjuré à la perte des mortels, pour accumuler ses richesses. Mais baste ! je pourrais trop voir, et cela n’est pas nécessaire. Il faut vous contenter, pour cette fois, de mon verbiage et de mes réflexions, car je n’ai point de nouvelles depuis la dernière lettre que vous avez reçue de moi.

Ce que vous me proposez est un peu scabreux ; je m’explique sur ce sujet dans la lettre[4] que je vous adresse. J’en reviens à ma vieille phrase, que l’on est sourd dans votre patrie. Si je pouvais vous parler, vous jugeriez peut-être différemment que vous ne faites. Le roi est dans le cas d’Orphée[5], si sa bonne fortune ne le tire d’affaire. Il souhaite la paix, mais il y a bien des mais. Si elle ne se fait avant le printemps, toute l’Allemagne sera ruinée et désolée. L’état où elle se trouve déjà est affreux. Quelque conduite sage qu’on tienne, on ne peut se mettre à l’abri des violences et du pillage. Je ne finirais point si je vous faisais un détail des malheurs qui l’accablent. C’est une honte que, dans un siècle policé, on en agisse avec tant de cruauté. Le roi n’en souffre point. Malgré tout ce qu’on en dit, le peuple saxon l’aime, mais la noblesse le hait, parce qu’elle est privée des pensions et des appointements qu’elle retirait. On débite contre lui des calomnies atroces. Peut-on y ajouter foi ? elles viennent de ses ennemis. L’envie a persécuté tous les grands hommes ; il faut y joindre l’animosité. Que n’est-on sourd quand elle lance ses traits empoisonnés ? … Encore une fois, il faut que je finisse, car je m’aperçois que je bavarde trop. Soyez persuadé de toute mon estime, et que je serai toute ma vie la véritable amie du frère Suisse.


Wilhelmine.

  1. Marie-Thérèse.
  2. Frédéric.
  3. Les Anglais.
  4. On ne sait quelle est cette lettre, où il s’agissait sans doute de paix. (Cl.)
  5. Des femmes, par excès d’amour, mirent Orphée en pièces ; la Pompadour, Élisabeth et Marie-Thérèse, par un excès contraire, en eussent fait autant de Frédéric, prince très-peu soucieux du sexe féminin, et qui, de plus, composait des vers contre elles. Voyez sa [[Correspondance de Voltaire/1759/Lettre 3849 |lettre du 18 mai 1759]], à Voltaire ; il s’y compare aussi à Orphée, en songeant au sort que lui réservaient ses trois illustrissimes ennemies. (Cl.)