Correspondance de Voltaire/1766/Lettre 6413

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Correspondance : année 1766
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 345-346).

6413. — DE M. D’ALEMBERT.
16 juillet.

Avez-vous connu, mon cher maître, un certain M. Pasquier, conseiller de la cour, qui a de gros yeux, et qui est un grand bavard ? On a dit de lui que sa tête ressemblait à une tête de veau, dont la langue était bonne à griller. Jamais cela n’a été plus vrai qu’aujourd’hui, car c’est lui qui, par ses déclamations, a fait condamner à la mort des jeunes gens qu’il ne fallait mettre qu’à Saint-Lazare. C’est lui qui a péroré, dit-on, contre les livres des philosophes, qu’il a pourtant dans sa bibliothèque, et qu’il lit même avec plaisir, comme le lui a reproché une femme de ma connaissance : car il n’est point du tout dévot, et c’est lui qui, du temps de M. de Machault[1], fit contre le clergé une assez plate levée de boucliers dans une assemblée de chambres. Quoi qu’il en soit, je ne sais ce que les jeunes écervelés condamnés par nosseigneurs ont dit à leur interrogatoire ; mais je sais bien qu’ils n’ont trouvé dans aucun livre de philosophie les extravagances qu’ils ont faites, extravagances, au reste, qui ne méritaient qu’une correction d’écoliers : car le plus âgé n’a pas vingt-deux ans, et le plus jeune n’en a que seize. On vous aura sans doute envoyé le bel arrêt qui les condamne, arrêt digne du siècle du roi Robert. Vous verrez la belle kyrielle des crimes qu’on leur reproche, et qui ne sont que des sottises de jeunes gens libertins et échauffés par la débauche. En vérité il est abominable de mettre à si bon marché la vie des hommes. Il y a ici un religieux italien[2], homme d’esprit et de mérite, qui ne revient point de cette atrocité, et qui dit qu’à l’Inquisition de Rome ces jeunes fous auraient tout au plus été condamnés à un an de prison. Au reste, le seul de ces jeunes gens qui ait été exécuté (car les autres sont en fuite) est mort avec un courage, ou, ce qui est encore mieux, un sang-froid digne d’une meilleure tête. Il a demandé du café, en disant qu’il n’y avait pas à craindre que cela l’empêchât de dormir. Le bourreau a voulu se joindre au confesseur pour l’exhorter, il a prié le bourreau de se borner à son ministère : il lui a seulement recommandé de ne le point faire souffrir, et de lui bien placer la tête ; et ses derniers mots, étant à genoux et les yeux bandés, ont été : Suis-je bien comme cela ? Vous savez qu’on a brûlé, conjointement avec lui, le Dictionnaire philosophique, où il n’a assurément rien trouvé de toutes les platitudes dont on l’accuse, d’avoir passé devant une procession sans ôter son chapeau, d’avoir dit des grossièretés sur des burettes, d’avoir donné des coups de canne à un crucifix de bois, et autres sottises semblables. Je ne veux plus parler de tout cet autoda-fé si honorable à la nation française, car cela me donne de l’humeur, et je ne veux que me moquer de tout.

Frère Mords-les est arrivé, il y a deux jours, enchanté du séjour qu’il a fait chez le respectable patriarche des Alpes. Il dit qu’il vous a trouvé plongé dans les lectures les plus édifiantes, entouré de Bibles et de Pères de l’Église, et qu’il vous a procuré un grand secours, celui d’une Concordance de la Bible, ouvrage de génie, dont il dit que vous n’aviez jamais entendu parler. Pour moi, il y a longtemps que j’avais l’honneur de connaître cette rapsodie digne de Pasquier-Quesnel et de Pasquier tête-de-veau.

J’oubliais vraiment de vous parler d’une grande nouvelle : c’est la brouillerie de Jean-Jacques et de M. Hume. Je me doutais bien qu’ils ne seraient pas longtemps amis : le caractère féroce de Jean-Jacques ne le permettait pas ; mais je ne m’attendais pas à la noirceur dont M. Hume l’accuse. Vous savez sans doute de quoi il s’agit. M. Hume a demandé une pension du roi d’Angleterre pour Rousseau, du consentement de ce dernier ; il l’a obtenue avec beaucoup de peine ; il s’est pressé de lui écrire cette bonne nouvelle ; Rousseau lui a répondu, en l’accablant d’injures, qu’il ne l’avait amené en Angleterre que pour le déshonorer, qu’il ne voulait ni de la pension du roi, ni de l’amitié de M. Hume, et qu’il renonçait à tout commerce avec lui. On peut dire de M. Hume, comme dans la comédie : « Voilà un bourgeois bien payé de ses bons services. » Ce qu’il y a de fâcheux pour Jean-Jacques, c’est que tous les gens raisonnables croiront M. Hume quand il dit qu’il avait le consentement de Rousseau pour cette pension ; mais Rousseau le niera, et il trouvera aussi des gens qui le croiront : car je gagerais bien qu’il n’a pas donné son consentement par écrit. Il paraît que son plan a été de laisser agir M. Hume, en lui donnant un simple consentement verbal, et de refuser ensuite la pension avec éclat, pour se faire des amis dans le parti de l’opposition ; se mettant peu en peine de compromettre. M. Hume envers le roi et envers la nation, pourvu que Jean-Jacques ait des partisans, et fasse parler de lui. Le bon M. Hume dit avoir des preuves que depuis deux mois Rousseau méditait de lui jouer ce tour.

Il se prépare à donner toute cette histoire au public. Que de sottises vont dire à cette occasion tous les ennemis de la raison et des lettres ! les voilà bien à leur aise : car ils déchireront infailliblement ou Rousseau ou M. Hume, et peut-être tous les deux.

Pour moi, je rirai, comme je fais de tout, et je tâcherai que rien ne trouble mon repos et mon bonheur. Adieu, mon maître.

P. S. J’oubliais de vous dire un mot de Socin Vernet ; j’en aurai soin, ne vous mettez pas en peine. Cela ne m’empêche pas de vous le recommander. J’espère le rendre ridicule sous tous les méridiens[3].

  1. Voyez tome XV, page 377.
  2. Le nonce du pape ; voyez tome XXV, page 514.
  3. Voyez la lettre 6375.