Correspondance entre Tolstoï et Gandhi

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Correspondance entre Tolstoï et Gandhi


1ere Lettre de Gandhi à Tolstoï (1 oct. 1909)[modifier]

Westminster Palace Hotel, 4 Victoria Street. SW. London,

Le 1er octobre 1909

Monsieur,

Permettez‑moi d’attirer votre attention sur les événements qui se sont déroulés au Transvaal, en Afrique du Sud, depuis près de trois ans.

Il y a, dans ce pays, une colonie d’Indiens anglais qui forme une population d’environ treize mille habitants. Les lois privent de certains droits ces Hindous qui ont travaillé pendant plusieurs années au Transvaal : préjugés tenaces contre les hommes de couleur et même contre les Asiatiques, dus, en ce qui concerne ces derniers, au jeu de la concurrence commerciale.

Des conflits surgirent qui atteignirent leur point culminant lorsqu’une loi fut votée, il y a trois ans, qui touchait spécialement les travailleurs venus d’Asie. Je considère cette loi, et nous sommes nombreux à le penser, comme avilissante et faite pour frapper, dans leur dignité humaine, les êtres à qui elle s’attaque.

La soumission à pareille loi ne pouvait s’accorder, d’après moi, avec l’esprit de la vraie religion. Certains de mes amis et moi croyons encore inébranlablement à la doctrine de la non-résistance au mal. J’ai eu le privilège d’étudier vos écrits : ils ont vivement impressionné mon esprit. Les Indiens britanniques à qui nous expliquâmes pleinement la situation suivirent notre conseil de ne pas se soumettre à la législation. Ils souffrirent l’emprisonnement ou d’autres peines pour infraction à la loi. Résultat : près de la moitié de la population indienne, incapable de résister à cette lutte fiévreuse et de supporter les rigueurs de l’incarcération, aima mieux quitter le Transvaal que de plier devant une loi dégradante. Une partie de l’autre moitié, deux mille cinq cents personnes environ, se laissèrent incarcérer, au nom même de leur conscience, d’aucuns jusqu’à cinq fois. Les peines variaient de cinq jours à six mois, avec travaux forcés dans la majorité des cas. De nombreux Hindous furent ruinés financièrement.

Il y a, aujourd’hui, plus d’une centaine de résistants passifs dans les prisons du Transvaal. Et, parmi eux, certains très pauvres qui gagnent leur vie au jour le jour. Aussi leurs femmes et leurs enfants doivent être aidés par des secours publics fournis, eux aussi, par des résistants passifs.

Ces événements ont mis les Indiens britanniques à une dure épreuve où ils s’élevèrent, à mon avis, à la hauteur des circonstances. La bataille continue et on n’y voit point de terme. Cependant quelques‑uns le perçoivent avec plus de netteté : la résistance passive doit et peut réussir là où la force brutale ne peut qu’échouer. La prolongation de cette lutte, nous le savons, est due à notre faiblesse. D’où la certitude, dans la pensée du gouvernement, que nous serons incapables d’endurer cette épreuve continue.

Je suis venu à Londres en compagnie d’un ami afin de prendre contact avec les autorités impériales. Nous voulons leur exposer la situation et chercher avec elles le moyen de remédier à l’état des choses. Les résistants passifs restent sûrs de l’inutilité de venir en solliciteurs auprès du gouvernement. Mais la députation est partie sur la demande des membres les plus faibles de la communauté : elle représente donc plutôt leur faiblesse que leur force. Pourtant, après avoir observé les choses, ici, à Londres, il me semble que si l’on organisait un concours pour un Essai sur l’éthique et l’efficacité de la résistance passive, cet Essai ferait connaître le mouvement et obligerait le peuple à réfléchir au problème.

Un ami a soulevé la question de moralité au sujet de ce concours. Il pense que pareil dessein contredirait l’esprit véritable de la résistance passive en paraissant avoir pour but d’acheter l’opinion. Puis‑je vous prier de m’honorer d’une lettre où vous diriez votre pensée quant à ce problème de la moralité ? Est‑ce mal agir que de solliciter des aides ? Je vous demanderai aussi de me donner les noms de ceux auxquels je devrai m’adresser spécialement pour qu’ils traitent de cette question.

Une dernière chose pour laquelle je prends la liberté d’abuser de votre temps. Une copie de votre lettre envoyée à un Hindou sur les troubles dans l’Inde m’a été montrée. De toute évidence, elle exprime vos conceptions. Mon ami a l’intention de la faire imprimer, à ses frais, de la tirer à vingt mille exemplaires qu’il distribuerait, puis de s’occuper de sa traduction. Mais nous n’avons pu nous procurer l’original et n’avons pas le droit de publier cette lettre sans être sûrs de la précision du texte et du fait que vous en êtes bien l’auteur. A tout hasard, j’inclus, dans l’enveloppe, une copie de la copie que je possède. Et je considérerais comme une faveur que vous vouliez bien me répondre là-dessus : la lettre est-elle de vous ? La copie en est‑elle exacte ? Acceptez‑vous sa publication, sous la forme dont je viens de parler ? Si vous désirez ajouter quoi que ce soit à votre lettre, faites‑le, je vous en prie. A la fin de votre conclusion, vous paraissez vouloir détourner le lecteur de sa croyance en la réincarnation. Peut-être y a‑t‑il impertinence de ma part à vous dire ce qui suit ?

J’ignore si vous avez étudié spécialement la question. La réincarnation ou la transmigration demeurent une croyance très chère à des millions de personnes en Inde, comme en Chine du reste. Il s’agit vraiment là, pour nombre d’Asiatiques, de matière d’expérience et non plus d’acceptation purement théorique. La réincarnation explique, avec l’appui de la raison, bien des mystères de la vie. Elle fut la force consolatrice de beaucoup de résistants passifs durant leur incarcération au Transvaal. Mon but, en vous écrivant ces lignes, est non pas de vous convaincre de la vérité de la doctrine, mais de vous demander s’il vous serait possible d’enlever ce mot de réincarnation ‑ notion qui, avec quelques autres, semble, dans votre lettre, empreinte de scepticisme.

Vous avez largement cité Krishna et renvoyé le lecteur à certains passages de son œuvre. Je vous serais reconnaissant de me donner le titre du livre d’où vos citations sont extraites. Je vous ai importuné avec cette lettre. Ceux qui vous honorent et essaient de vous suivre n’ont pas le droit, je le sais, d’abuser de votre temps et doivent, autant que possible, ne pas vous déranger. Cependant, moi qui suis totalement un étranger pour vous, j’ai pris la liberté de vous adresser ces informations, aussi bien dans l’intérêt de la vérité qu’afin d’avoir votre avis sur certains problèmes. N’avez‑vous pas fait de leur solution l’œuvre même de votre vie ?

Avec mes respects,

je reste votre obéissant serviteur.

M.K. Gandhi  

Première Lettre de Tolstoï à Gandhi (7 oct. 1909)[modifier]

Iasnaïa Poliana, Russie,

Le 7 octobre 1909

J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre lettre si intéressante que je viens de recevoir. Que Dieu vienne en aide à nos frères, à vos chers collaborateurs du Transvaal. Nous menons, ici, la même lutte que vous, là‑bas : celle de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence. Nous voyons, chez nous, ce combat grandir chaque jour et se manifester sous sa forme la plus aiguë, dans les conflits entre la loi religieuse et la loi civile ‑ dans les refus du service militaire qui ne cessent de se multiplier.

J’ai écrit cette Lettre à un Hindou et sa traduction me satisfait pleinement. On vous communiquera de Moscou le titre du livre sur Krishna.

J’aurais pu ajouter quelques lignes sur la « réincarnation ».

Je pense, en effet, que la foi dans la réincarnation ne peut être aussi ferme que la foi dans l’immortalité de l’âme et dans l’amour divin. Cependant, agissez selon votre désir pour ce qui concerne ce passage.

Je serais très heureux de pouvoir collaborer à l’édition que vous projetez. La traduction et la diffusion de ma lettre ne peuvent que m’être agréables.

Il ne peut être question de rémunération pécuniaire lorsqu’il s’agit d’un travail religieux.

Je serais heureux de garder contact avec vous.

Avec mes salutations fraternelles.

Léon Tolstoï

2eme Lettre de Gandhi à Tolstoï (10 nov. 1909)[modifier]

Westminster Palace Hotel, 4 Victoria Street, London W.C.

Le 10 novembre 1909.

Cher Monsieur,[1]

Je vous prie d’agréer mes remerciements pour votre lettre recommandée relative à la Lettre à un Hindou et aux problèmes dont je parlais dans la mienne.

J’ai appris que vous êtes souffrant. Aussi, pour vous éviter une fatigue, me suis‑je abstenu d’en accuser réception. L’expression écrite de mes remerciements était une formalité superflue. Mais Aylmer Maude, que j’ai pu rencontrer, m’a dit que vous étiez remis et que, chaque matin, vous vous occupiez régulièrement, scrupuleusement, de votre courrier. Ces heureuses nouvelles m’encouragent à vous récrire au sujet de problèmes présentant, je le sais, le plus grand intérêt pour votre enseignement.

Je vous prie d’accepter l’exemplaire ci‑joint d’un ouvrage écrit par un ami, un Anglais, qui se trouve actuellement en Afrique du Sud. Ces pages me touchent personnellement ; c’est le récit des luttes dans lesquelles je suis si profondément engagé, et auxquelles j’ai voué mon existence. Susciter votre intérêt, votre sympathie, me tient fort à cour, aussi ai-je pensé que vous adresser cet ouvrage ne serait pas un geste vain.

D’après moi, le combat mené par les Indiens du Transvaal est le plus grand des temps modernes. Il a été idéalisé comme tel, aussi bien à cause de son but que des moyens employés pour atteindre ce dernier. Je ne connais point de luttes où les combattants ne finissent point par retirer quelque avantage personnel, je n’en connais pas où 50% des gens qui y participent aient autant souffert et subi d’épreuves au nom d’un principe. Je n’ai pu encore faire connaître ce combat autant que je l’aurais voulu. Vous pouvez, aujourd’hui, atteindre le public le plus large possible.

Si les faits relatés dans l’ouvrage de M. Doke[2] vous suffisent et si vous estimez que ces faits justifient mes conclusions, puis‑je vous prier d’user de votre influence suivant toute manière que vous jugerez bonne pour que ce mouvement soit connu dans le monde entier ? Si nous réussissons, ce ne sera pas seulement le triomphe de la religion, de l’amour et de la vérité, sur l’irréligion, la haine et le mensonge. Il est infiniment probable que cette victoire servira d’exemple à des millions d’hommes aux Indes ainsi qu’aux peuples qui, de par le monde, sont opprimés. Certainement elle contribuera à détruire le parti de la violence, ne serait‑ce que dans l’Inde. Si nous résistons jusqu’au bout, comme je le pense, je ne doute aucunement du succès final. Et la façon dont vous nous encouragez ne peut que renforcer notre résolution.

Nos négociations en vue d’un règlement de la question ont pratiquement échoué. Je retourne cette semaine, avec mon collègue, en Afrique du Sud. Je serai incarcéré. J’ajoute que mon fils m’a rejoint avec joie dans cette bataille et qu’il subit actuellement une peine de six mois de travaux forcés. C’est la quatrième fois, au cours de notre lutte, qu’il est emprisonné.

Si vous avez la bonté de répondre à cette lettre, puis‑je vous demander de m’écrire à : Johannesburg S.A. Box 6522 ?

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé et je demeure votre serviteur dévoué.

M. K. Gandhi

3eme Lettre de Gandhi à Tolstoï (4 avril 1910)[modifier]

Corner Rissik and Anderson Streets, Tel. No 1635, Case postale 6522, Johannesburg, Transvaal (Afrique du Sud)

Le 4 avril 1910

Cher Monsieur,

Peut‑être vous souviendrez‑vous que je vous ai écrit durant mon bref séjour à Londres ? C’est en modeste disciple que je vous adresse par le même courrier que cette lettre un livre dont je suis l’auteur.

Je l’avais écrit en langue gujarati et l’ai traduit moi-même. Il faut savoir que l’original a été saisi par le gouvernement hindou. Je me suis hâté d’en faire paraître la traduction.

Je me sens confus de vous importuner, mais si votre santé vous le permet, et si vous avez le temps d’examiner mon ouvrage, inutile de vous dire que j’apprécierai hautement votre critique de mes pages.

Je vous envoie aussi quelques exemplaires de votre Lettre à un Hindou que vous m’aviez autorisé à publier. Cette lettre a été, elle aussi, traduite dans une des langues de l’Inde.

Votre humble serviteur.

M. K. Gandhi  

Deuxième Lettre de Tolstoï à Gandhi (8 mai 1910)[modifier]

Iasnaïa Poliana, Russie

Le 8 mai 1910

Cher Ami,

Je viens de recevoir votre lettre et votre livre Indian Home Rule.

J’ai lu votre ouvrage avec un très vif intérêt, car je pense que le problème dont vous traitez dans vos pages ‑ la résistance passive ‑ est d’une importance capitale, non seulement pour l’Inde, mais pour l’humanité entière.

Je ne retrouve pas votre première lettre[3], mais j’ai lu avec passion votre biographie de Doke : elle m’a permis de mieux vous connaître et de vous comprendre.

Encore en convalescence actuellement, je suis contraint de faire un effort pour ne pas vous écrire tout ce que j’avais à vous dire au sujet de ce livre et de toute votre activité que j’admire. Je le ferai dès que j’irai mieux.

Votre ami et votre frère.

Léon Tolstoï

4eme Lettre de Gandhi à Tolstoï (15 août 1910)[modifier]

Johannesburg, Le 15 août 1910

Cher Monsieur,

Je vous suis très reconnaissant de votre lettre cordiale du 8 mai dernier qui fut pour moi un encouragement. J’apprécie beaucoup l’approbation générale que vous donnez à ma brochure La loi de l’autonomie de l’Inde, et, si vous avez le temps de m’écrire à nouveau, je me réjouis d’avance de lire la critique détaillée de cet ouvrage que vous avez eu la bonté de me promettre dans votre lettre.

Monsieur Kallenbach[4] vous a écrit au sujet de la ferme Tolstoï. Monsieur Kallenbach et moi sommes amis depuis de nombreuses années. Je peux vous affirmer qu’il a vécu la plupart des expériences que vous avez décrites de manière si vivante dans votre ouvrage Confessions. Aucun autre écrit n’a touché aussi profondément Monsieur Kallenbach que les vôtres, et, comme un stimulant pour un effort plus grand pour être à la hauteur des idéaux que vous avez défendus devant le monde, il a pris la liberté, après m’avoir consulté, de donner votre nom à sa ferme.

De l’action généreuse qu’il mène en donnant l’usage de sa ferme à ceux qui sont engagés dans la résistance passive, les numéros d’Indian Opinion que je vous envoie ci‑joints vous donneront une information complète.

Je ne devrais pas vous imposer tous ces détails si je ne savais l’intérêt personnel que vous portez à la lutte de résistance passive qui est menée dans le Transvaal.

Je demeure votre fidèle serviteur.

M. K. Gandhi

Troisième et dernière Lettre de Tolstoï à Gandhi (7 sept. 1910)[modifier]

Kotchety,

7 septembre 1910

J’ai reçu votre revue Indian Opinion, éprouvant une grande joie à apprendre ce que l’on y écrit à propos des non-résistants. Et je désire vous faire connaître les pensées que cette lecture provoque en moi.

Plus je vis et plus je veux ‑ la mort approchant ‑ faire connaître à autrui mes sentiments les plus profonds. Il s’agit de ce qui pour moi, prend une importance immense ‑ de ce qu’on appelle la « non‑résistance ». En réalité, cette non-résistance n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non faussé par des interprétations mensongères. L’amour c’est‑à-dire l’aspiration vers l’harmonie des âmes humaines et l’action qui résulte de cette aspiration ‑ l’amour est la loi supérieure, unique de la vie humaine. Tout homme le sait pour l’avoir senti au plus profond de son âme ‑ nous le percevons si nettement chez les enfants ‑ tout homme le sait jusqu’au jour où le mensonge de tous les enseignements, du monde jette dans la confusion ses idées. Cette loi fut proclamée par tous les Sages de l’univers, aussi bien par ceux de l’Inde et de la Chine que par ceux de l’Europe, Grecs et Romains. Et je pense qu’elle a été très clairement exprimée par le Christ lorsqu’il dit : « Elle seule contient toute la loi et les prophètes. »

Le Christ a été plus loin. Prévoyant la déformation qui peut menacer cette loi, il a nettement indiqué le danger de cette altération dont les hommes ne vivant que pour les intérêts de ce monde sont si coutumiers. En effet, comme le Christ le disait lui‑même, les êtres humains se permettent de défendre par la force leurs intérêts personnels, de répondre par des coups à des coups, de reprendre par la violence les objets usurpés, ect. Il savait ce que ne peut ignorer toute créature raisonnable, que l’emploi de la violence et l’amour sont inconciliables ‑ l’amour, loi fondamentale de la vie. Une fois la violence admise, quelles que soient les circonstances, la loi de l’amour est reconnue comme insuffisante, d’où la négation même de cette loi. La civilisation chrétienne tout entière, si brillante extérieurement, s’est développée sur la base de ces contradictions et de ces malentendus évidents, étranges, parfois conscients, le plus souvent inconscients.

En réalité, aussitôt que la résistance a été admise aux côtés de l’amour, celui‑ci a disparu, ne pouvant plus exister comme loi première de la vie. Et, sans la loi de l’amour, il ne pouvait plus y avoir que celle de la violence, c’est‑à‑dire du droit du plus fort. L’humanité chrétienne a vécu ainsi durant dix‑neuf siècles. Il est vrai que, de tous temps, les hommes se laissèrent aller à la violence pour organiser leur vie. Mais la différence entre les peuples chrétiens et tous les autres réside dans le double fait suivant : la loi d’amour, dans le monde chrétien, a été formulée avec une clarté, une précision dont ne jouit aucun autre enseignement religieux et les fils du monde chrétien ont accepté cette loi, tout en se permettant la violence. De plus, comme ils fondèrent leur vie sur cette violence, l’existence entière des peuples chrétiens ne représente qu’une absolue contradiction entre ce qu’ils prêchent et la base sur laquelle ils construisent leur vie. Contradiction entre l’amour, admis comme loi première, et la violence, reconnue comme nécessité sous toutes ses formes : autorité des gouvernants, des tribunaux, de l’armée, auxquels on se soumet et dont on vante les mérites.

Cette contradiction n’a cessé de grandir avec le développement des chrétiens pour atteindre, ces derniers temps, son plus haut degré.

Le problème, aujourd’hui, est le suivant, avec cette alternative : ou bien comprendre que nous rejetons tout enseignement moral et religieux et que notre vie se construit uniquement sur le pouvoir du plus fort, ou bien que notre devoir est de supprimer notre régime bâti sur la violence, avec ses impôts, ses institutions juridiques et policières et, avant tout, ses armées.

Un examen du Zakone Boji[5]eut lieu, au printemps dernier, dans une des institutions féminines de Moscou. Le professeur du Zakone Boji, puis l’évêque présent, interrogèrent les jeunes filles sur les Commandements et, particulièrement, le sixième. Après toute réponse juste concernant ce dernier (« Tu ne tueras point »), l’évêque posait, parfois, une autre question : le meurtre est‑il toujours, dans n’importe quelle circonstance, interdit par la loi de Dieu ? Et les malheureuses jeunes filles, instruites dans le mensonge par leurs maîtres, devaient répondre et répondaient : « Pas toujours. L’’assassinat est permis à la guerre et aussi pour châtier les criminels. » Cependant l’une d’elles ‑ ceci n’est pas une invention, mais un fait raconté par un témoin ‑ à qui l’on demanda : « Le meurtre est‑il toujours péché ? » répondit résolument, très émue et rougissante : « L’assassinat est toujours défendu, aussi bien dans l’Ancien Testament que par le Christ ; et non seulement l’assassinat, mais tout mal commis contre son prochain. » Et ce fut l’évêque qui, malgré toute sa majesté et son habile éloquence, dut se taire. La jeune fille sortit victorieuse.

Oui. Nous pouvons parler, dans nos journaux, des progrès de l’aviation, des relations diplomatiques complexes, de différents clubs, de découvertes, d’alliances de tous genres, d’œuvres que l’on qualifie d’artistiques et taire la réponse de cette jeune fille. Mais il est impossible tout de même de la passer sous silence, car toute créature appartenant au monde chrétien sent, plus ou moins confusément, la vérité de cette réponse. Le socialisme, le communisme, l’anarchisme, l’Armée du Salut, la criminalité qui augmente, le chômage, le luxe grandissant, insensé, des riches et la misère des pauvres, le nombre croissant des suicides ‑ tout manifeste, tout témoigne que cette contradiction intérieure doit et ne peut ne pas être résolue. Quant à la solution, il n’y en a qu’une, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence.

C’est pourquoi votre activité au Transvaal, pays qui semble être aux confins de la terre, est une réalisation centrale, l’accomplissement le plus important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde. Et les peuples chrétiens ne seront pas les seuls à y participer ‑ toutes les nations y prendront part.

Je pense qu’il vous sera agréable d’apprendre que cette action se développe de même rapidement chez nous, en Russie, sous la forme de refus du service militaire. Et le nombre de ces refus augmente d’année en année. Si minime que soit le nombre des partisans de la non-violence chez vous et des réfractaires, chez nous, en Russie, les uns comme les autres peuvent hardiment affirmer que Dieu est avec eux. Et Dieu est plus puissant que les hommes.

La pratique du christianisme, même sous l’aspect perverti qu’il a pris chez les peuples chrétiens et la reconnaissance simultanée de l’existence nécessaire des armées, des armements en vue des meurtres commis sur l’échelle la plus vaste en temps de guerre, représentent, je le répète, une contradiction terriblement criante, flagrante. Si criante que, tôt ou tard et probablement bientôt, elle sera reconnue de tous. Alors les hommes se verront obligés ou à renoncer à la religion chrétienne nécessaire pour le maintien des autorités, ou à en finir avec l’entretien des armées et des violences qu’elles soutiennent ‑ ces dernières étant aussi nécessaires aux gouvernements.

Les gouvernements connaissent cette contradiction aussi bien le vôtre ‑ l’anglais ‑ que le nôtre. Mais il s’agit de l’instinct de conservation. C’est pourquoi la lutte contre la violence est poursuivie plus énergiquement que toute autre activité antigouvernementale par les pouvoirs, russe et anglais ‑ nous le voyons en Russie, et nous l’apprenons par les articles de votre revue. Ces gouvernements savent où réside la menace la plus grave qui puisse les atteindre et leur surveillance est vigilante car il s’agit, pour eux, non seulement de leurs intérêts, mais d’être ou de ne pas être.

Avec ma très profonde estime.

Léon Tolstoï
  1. Tolstoï, qui était alors malade, n’a jamais répondu à cette lettre.
  2. Doke. M. K. Gandhi : an Indian patriot in South Africa. London, 1909.
  3. Il s’agit de la 2eme Lettre de Gandhi, qui avait été égarée alors que Tolstoï était en convalescence.
  4. Herman Kallenbach fut l’un des proches collaborateurs de Gandhi dans la lutte non-violente en Afrique du Sud pour la reconnaissance des droits des immigrants Indiens. Kallenbach était un architecte très riche de Johannesburg quand il fit la connaissance de Gandhi. En 1910, il acheta un terrain de 500 hectares à 35 km de Johannesburg pour le mettre gratuitement à la disposition de Gandhi et de ses compagnons de lutte, et notamment pour accueillir les familles des résistants qui se trouvaient en prison.
  5. Dans les écoles russes, le Zakone Boji désigne l’ensemble des études relatives aux questions religieuses.