Les Pastorales de Longus/Pièces relatives au fragment de Longus retrouvé par M. Courier

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Traduction par Paul-Louis Courier.
Merlin (p. 269-337).
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PIÈCES RELATIVES
AU FRAGMENT DE LONGUS
RETROUVÉ PAR M. COURIER.

AVERTISSEMENT
DU TRADUCTEUR
SUR LA LETTRE À M. RENOUARD.



(Pour l’intelligence de ce qui suit, il faut premièrement savoir que Paul-Louis, auteur de cette lettre, ayant découvert à Florence, chez les moines du mont Cassin, un manuscrit complet des Pastorales de Longus, jusque-là mutilées dans tous les imprimés, se préparoit à publier le texte grec et une traduction de ce joli ouvrage, quand il reçut la permission de dédier le tout à la Princesse : ainsi appeloit-on en Toscane la sœur de Bonaparte, Élisa. Cette permission, annoncée par le préfet même de Florence, et devant beaucoup de gens, à Paul-Louis, le surprit. Il ne s’attendoit à rien moins, et refusa d’en profiter, disant pour raison que le public se moquoit toujours de ces dédicaces ; mais l’excuse parut frivole : le public, en ce tempslà, n’étoit rien, et Paul-Louis passa pour un homme peu dévoué à la dynastie qui devoit remplir tous les trônes. Le voilà noté philosophe, indépendant, ou pis encore, et mis hors de la protection du gouvernement. Aussitôt on l’attaque ; les gazettes le dénoncent comme philosophe d’abord, puis comme voleur de grec. Un signor Puccini, chambellan italien de l’auguste Élisa, quelque peu clerc, écrit en France, en Allemagne ; cette vertueuse princesse elle-même mande à Paris qu’un homme ayant trouvé par hasard, déterré un morceau de grec précieux, s’en étoit emparé pour le vendre aux Anglois. Cela vouloit dire qu’il falloit fusiller l’homme et confisquer son grec, s’il y eût eu moyen ; car déja les savants étoient en possession du morceau déterré qui complétoit Longus, de ce nouveau fragment en effet très précieux, imprimé, distribué gratis avec la version de Paul-Louis.

Un autre Florentin, un professeur de grec appelé Furia, fort ignorant en grec et en toute langue, fâché de l’espèce de bruit que faisoit cette découverte parmi les lettrés d’Italie, met la main à la plume, comme feu Janotus, compose une brochure. Les brochures étoient rares sous le grand Napoléon : celle-ci fut lue de-là les monts, et même parvint à Paris. M. Renouard, libraire, accusé dans ce pamphlet de s’entendre avec Paul-Louis, pour dérober du grec aux moines, répondit seul ; Paul-Louis pensoit à autre chose.

Il parut aussi des estampes, dont une le représentoit dans une bibliothèque, versant toute l’encre de son cornet sur un livre ouvert, et ce livre, c’étoit le manuscrit de Longus. Car il y avoit fait, en le copiant, comme il est expliqué dans l’écrit qu’on va lire, une tache, unique prétexte de la persécution et de tant de clameurs élevées contre lui. On crioit qu’il avoit voulu détruire le texte original, afin de posséder seul Longus. Une Excellence à portefeuille trouve ce raisonnement admirable, et, sans en demander davantage, ordonne de saisir le grec et le françois publiés par Paul-Louis à Rome et à Florence ; et ce fut une chose plaisante ; car de peur qu’il n’eût seul ce qu’il donnoit à tout le monde, le visir de la librairie, ne sachant ce que c’étoit que grec ni manuscrits, connoissant aussi peu Longus que son traducteur, d’abord avoit écrit de suspendre la vente de l’œuvre, quelle qu’elle fût ; puis apprenant qu’on ne vendoit pas, mais qu’on donnoit ce grec et ce françois au petit nombre d’érudits amateurs de ces antiquités, il fit séquestrer tout, pour empêcher Paul-Louis de se l’approprier. Celui-ci ne s’en émut guère, et laissoit sa Chloé dans les mains de la police, fort résolu à ne jamais faire nulle démarche pour l’en tirer ; mais à la fin il eut avis qu’on alloit le saisir lui-même et l’arrêter. Cela le rendit attentif, et il commençoit à rêver aux moyens de sortir d’affaire, quand il fut mandé chez le préfet de Rome, où il étoit alors, pour donner des éclaircissements sur sa conduite, ses liaisons, son état, son bien, sa naissance et son pâté d’encre, le tout par ordre supérieur. Il écrivit à ce préfet, non sans humeur ; voici sa lettre :

« Monsieur, j’ai négligé de répondre aux calomnies publiées contre moi depuis environ un an, croyant que ces sottises feroient peu d’impression sur les esprits sensés ; mais puisque le ministre y met de l’importance, et qu’enfin il faut m’expliquer sur ce pitoyable sujet, je vais donner au public, devant lequel on m’accuse, ma justification aussi claire et précise qu’il me sera possible. Vous recevrez, monsieur, le premier exemplaire de ce mémoire très succinct, où Son Excellence trouvera les renseignements qu’elle desire. »

Le préfet répondit : « Monsieur, gardez-vous bien de rien publier sur l’affaire dont il est question ; vous vous exposeriez beaucoup, et l’imprimeur qui vous prêteroit son ministère ne seroit pas moins compromis. »

Il s’agissoit d’un pâté d’encre, et remarquez, car il y a en toute histoire moralité, tout est matière d’instruction à qui veut réfléchir, admirez en ceci la doctrine du pouvoir ; les calomnies s’impriment, mais la réponse, non. Chacun peut bien dire au public dans les pamphlets, dans les journaux, Paul-Louis est un voleur ; mais il ne faut pas que celui-ci puisse parler au même public, et montrer qu’il est honnête homme. Le ministre évoque l’affaire à son cabinet, où lui seul en décidera, et fera Paul-Louis honnête homme ou fripon, selon qu’il croira convenir au service de Sa Majesté, selon le bon plaisir de Son Altesse Impériale Madame Bacciocchi.

Paul-Louis, bien empêché, récrivit au préfet : « Monsieur, j’ignorois qu’il fallût votre permission pour imprimer mon petit mémoire justificatif ; mais puisqu’elle m’est nécessaire, je vous supplie de me l’envoyer. » Il n’eut point de réponse et l’avoit bien prévu. Heureusement il se souvint d’un pauvre diable d’imprimeur nommé Lino Contadini, qui demeuroit près de la Sapience, n’imprimoit que des almanachs, et devoit être peu en règle avec la nouvelle censure. Il va le trouver, et lui dit : « Or sù, presto, sbrighiamola, e si stampi questa cosa per l’eccellentissimo signor prefetto di pulizia ; » c’est-à-dire : Vite, qu’on imprime ceci pour monseigneur excellentissime préfet de police (ou de propreté, car c’est le même mot en italien). À quoi le bon homme répondit : « Padron mio riverito, come farò ? non capisco parola di francese ; che vuol ella ch’io possa raccapezzar mai in questo benedetto straccio pieno di cassature ? » Mon cher monsieur, comment ferai-je ? n’entendant pas un mot de françois, que puis-je comprendre à ce chiffon tout plein de ratures ? Eh bien ! repartit Paul-Louis, nous y travaillerons ensemble ; mais dépêchons, le préfet attend. Les voilà donc à la besogne, et Paul-Louis, compositeur, correcteur, imprimeur, et le reste. Ce fut un merveilleux ouvrage que cette impression ; il y avoit dix fautes par ligne, mais à toute force on pouvoit lire. La chose achevée, vient un scrupule à ce bon homme d’imprimeur. Ne nous faudroit-il pas, dit-il, pour faire ce que nous faisons, une permission, un permesso ? Non, dit Paul-Louis. Si fait, dit l’autre. Eh quoi, pour le préfet ? Attendez, dit Lino ; je reviens tout-à-l’heure. Il s’en va chez le préfet, et cependant Paul-Louis fait un paquet d’une centaine d’exemplaires, qu’il emporte. Un quart d’heure après l’imprimerie étoit pleine de sbires. Ce sont les gendarmes du pays.

Ayant ce qu’il vouloit à-peu-près, Paul-Louis écrivit encore au préfet une dernière lettre : « Monsieur, j’ai trompé l’imprimeur Lino. Je lui ai fait accroire qu’il travailloit pour vous : je lui ai parlé en votre nom et comme chargé de vos ordres. Je l’ai hâté en l’assurant que vous attendiez impatiemment le résultat de son travail ; enfin, tous les moyens que j’ai pu imaginer, je les ai mis en œuvre pour abuser cet homme, qui, pensant vous servir, ignoroit ce qu’il faisoit. Après une telle déclaration, je vous crois, monsieur, trop raisonnable pour vous en prendre à lui, et non pas à moi seul, de la publication de mon factum littéraire. Je ne vous prie plus que de vouloir bien l’adresser avec cette lettre au ministre, curieux de savoir à quoi je m’occupe, et qui je suis. »

Le pauvre Lino fut arrêté, interrogé, réprimandé, et renvoyé. Le préfet n’adressa au ministre ni lettre ni brochure ; mais bientôt après il reçut une verte semonce de ses maîtres. Laisser imprimer, publier la plainte d’un homme maltraité, quelle bévue pour un préfet ! L’espèce de supercherie dont il avoit été la dupe ne l’excusoit pas aux yeux d’un gouvernement fort. Il étoit responsable, la plainte avoit paru ; c’étoit sa faute à lui, gagé précisément pour empêcher cela. Il en faillit perdre sa place, et c’eût été dommage vraiment ; il ne seroit pas ce qu’il est (conseiller d’état) aujourd’hui, s’il eût cessé alors de servir les dynasties.

Paul-Louis, depuis ce temps, vécut à Rome tranquille, n’entendant plus parler de préfet ni de ministre. Sa lettre fit du bruit, en Italie sur-tout. Les Lombards se réjouirent de voir Florence moquée, et traitée d’ignorante. Quelques écrits parurent en faveur de Paul-Louis ; on voulut y répondre, mais le gouvernement l’empêcha et imposa silence à tous. On redoutoit alors la moindre discussion dont le public eût été juge. Celle-ci, d’abord sotte et ridicule seulement, eut des suites sérieuses, fâcheuses même, tragiques. Furia en fut malade ; Puccini en mourut ; car étant à dîner un jour chez la comtesse d’Albani, veuve du prétendant d’Angleterre, il se prit de querelle avec un des convives, qui défendoit Paul-Louis, et s’emporta au point que, de retour chez lui le soir, il écrivit une lettre d’excuses à madame d’Albani, se mit au lit, et mourut, regretté d’un chacun, car il étoit bon homme, à la colère près. Paul-Louis n’en fut pas cause, comme on le lui a reproché ; mais s’il eût pu prévoir cette catastrophe, la crainte de tuer un chambellan ne l’eût pas empêché apparemment d’écrire, quand il crut le devoir faire, pour sa propre défense.

Ce qui, dans cette brochure, déplut, ce fut un ton libre, un air de mécontentement fort extraordinaire alors, la façon peu respectueuse dont on parloit des employés du gouvernement ; mais plus que tout, ce fut qu’on y faisoit connoître la haine de l’Italie pour ce gouvernement et pour le nom françois. Bonaparte croyoit être adoré par-tout, sa police le lui assuroit chaque matin : une voix qui disoit le contraire embarrassoit fort la police, et pouvoit attirer l’attention de Bonaparte, comme il arriva ; car un jour il en parla, voulut savoir ce que c’étoit qu’un officier retiré à Rome, qui faisoit imprimer du grec. Sur ce qu’on lui en dit, il le laissa en repos.)





LETTRE
A M. RENOUARD,
LIBRAIRE

SUR UNE TACHE FAITE À UN MANUSCRIT
DE FLORENCE.


J’ai vu, monsieur, votre notice d’un fragment de Longus nouvellement découvert, c’est-à-dire votre apologie au sujet de cette découverte, dans laquelle on vous accusoit d’avoir trempé pour quelque chose. Il me semble que vous voilà pleinement justifié, et je m’en réjouirois avec vous, si je pouvois me réjouir ; mais cette affaire, dont vous sortez si heureusement, prend pour moi une autre tournure, et tandis que vous échappez à nos communs ennemis, je ne sais en vérité ce que je vais devenir.

On me mande de Florence que cette pauvre traduction, dont vous avez appris l’existence au public, vient d’être saisie chez le libraire ; qu’on cherche le traducteur, et qu’en attendant qu’il se trouve, on lui fait toujours son procès. On parle de poursuites, d’informations, de témoins, et l’on se tait du reste(i).

Voyez, monsieur, la belle affaire où vous m’avez engagé ; car ce fut vous, s’il vous en souvient, qui eûtes la première pensée de donner au public ce malheureux fragment : moi qui le connoissois depuis deux ans, quand je vous en parlai à Bologne, je n’avois pas songé seulement à le lire.

Sans ce fragment fatal au repos de ma vie,
Mes jours dans le loisir couleroient sans envie ;

je n’aurois eu rien à démêler avec les savants florentins ; jamais on ne se seroit douté qu’ils sussent si peu leur métier, et l’ignorance de ces messieurs, ne paroissant que dans leurs ouvrages, n’eût été connue de personne. Car vous savez bien que c’est là tout le mal, et que cette tache dont on fait tant de bruit, personne ne s’en soucie : vous n’avez pas voulu le dire, parceque vous êtes sage. Vous vous renfermez dans les bornes strictes de votre justification, et, par une modération dont il y a peu d’exemples, en répondant aux mensonges qu’on a publiés contre vous, vous taisez les vérités qui auroient pu faire quelque peine à vos calomniateurs. A quoi vous servoit, en effet, assuré de vous disculper, d’irriter des gens qui, tout méprisables qu’ils sont, ont une patente, des gages, une livrée ; qui, sans être grand’chose, tiennent à quelque chose, et dont la haine peut nuire ? Et puis, ce que vous taisiez, vous saviez bien que je serois obligé de le dire, que vous seriez ainsi vengé sans coup férir, et que le diable, comme on dit, n’y perdroit rien.

Pour moi, tant que tout s’est borné à quelques articles insérés dans les journaux italiens, à quelques libelles obscurs signés par des pédants, j’en ai ri avec mes amis, sachant que, comme vous le dites très bien, peu de gens s’intéressent à ces choses, et que ceux-là ne se méprendroient pas aux motifs de tant de rage et de si grossières calomnies. Depuis huit mois que ces messieurs nous honorent de leurs injures, vous savez en quels termes je vous en ai écrit : c’étoit, vous disois-je, une canaille (2) qu’il falloit laisser aboyer. J’avois raison de les mépriser ; mais j’avois tort de ne pas les craindre, et à présent que je voudrois me mettre en garde contre eux, il n’est peut-être plus temps.

Je fais cependant quelquefois une réflexion qui me rassure un peu : Colomb découvrit l’Amérique, et on ne le mit qu’au cachot ; Galilée trouva le vrai système du monde ; il en fut quitte pour la prison. Moi j’ai trouvé cinq ou six pages dans lesquelles il s’agit de savoir qui baisera Chloé ; me fera-t-on pis qu’à eux ? Je devrois être tout au plus blâmé par la Cour ; mais la peine n’est pas toujours proportionnée au délit, et c’est là ce qui m’inquiète.

Vous dites que les faits sont notoires ; votre récit et celui de M. Furia s’accordent peu néanmoins. Il y a dans le sien beaucoup de faussetés ; beaucoup d’omissions dans le vôtre. Vous ne dites pas tout ce que vous savez ; et peut-être aussi ne savez-vous pas tout : moi qui suis moins circonspect, mieux instruit et d’aussi bonne foi, je vais suppléer à votre silence.

Passant à Florence, il y a environ trois ans, j’allai avec un de mes amis, M. Akerblad, membre de l’institut, voir la bibliothèque de l’abbaye de cette ville. Là, entre autres manuscrits d’une haute antiquité, on nous en montra un de Longus. Je le feuilletai quelque temps, et le premier livre, que tout le monde sait être mutilé dans les éditions, me parut entier dans ce manuscrit : je le rendis et n’y pensai plus. J’étois alors occupé d’objets fort différents de ceux-là. Depuis, ayant parcouru la France, l’Allemagne, et la Suisse, je revins en Italie, et avec vous à Florence, où, me trouvant de loisir, je copiai de ce manuscrit ce qui manquoit dans les imprimés. Je me fis aider dans ce travail par MM. Furia et Bencini, employés tous les deux à la bibliothèque de Saint-Laurent, où le manuscrit se trouvoit alors. En travaillant avec eux, j’y fis, par étourderie, une tache d’encre qui couvroit une vingtaine de mots dans l’endroit inédit déja transcrit par moi. Pour réparer en quelque sorte ce petit malheur, j’offris, sans qu’on me la demandât, ma copie, c’est-à-dire celle que nous avions faite ensemble moi, M. Furia et son aide, laquelle étant de trois mains, faite sur l’original même, et revue par trois personnes avant l’accident, avoit une exactitude et une authenticité qui eût manqué à toute autre. On la dédaigna d’abord, comme ne pouvant tenir lieu de l’original, et ensuite on l’exigea ; mais alors j’avois des raisons pour la refuser. Je payai ces messieurs, et m’en vins de Florence à Rome, où ayant trouvé, comme je l’espérois, d’autres manuscrits de Longus, je fis imprimer à mes frais le texte de cet auteur, avec les variantes de Rome et de Florence. Cette édition ne se vend point, je la donne à qui bon me semble ; mais le fragment de Florence, imprimé séparément, se donne gratis à qui veut l’avoir. Dans tout ceci, monsieur, je n’invoquerai point votre témoignage, dont heureusement je puis me passer. Je vois votre prudence ; j’entre dans tous vos ménagements, et ne veux point vous commettre avec les puissances, en vous contraignant à vous expliquer sur d’aussi grands intérêts. Si on vous en parle, haussez les épaules, levez les yeux au ciel, faites un soupir, ou un sourire, et dites que le temps est au beau.

Mais avant d’aller plus loin, souffrez, monsieur, que je me plaigne de la manière dont vous me faites connoître au public. Vous m’annoncez comme auteur d’une traduction de Longus, parfaitement inconnue, brochure anonyme dont il n’y a que très peu d’exemplaires dans les mains de quelques amis ; et comme on ne me connoît pas plus que ma traduction, vous apprenez à vos lecteurs que je suis un helléniste fort habile, dites-vous. On ne pouvoit plus mal rencontrer : si je suis habile, ce n’est pas dans cette occasion que j’en ai fait preuve. Ayant découvert cette bagatelle, qui complète un joli ouvrage mutilé depuis tant de siècles, vous voyez le parti que j’en ai su tirer. J’en fais cadeau au public, et je passe pour l’avoir non seulement volée, mais anéantie ; vous-même, monsieur, vous en déplorez la perte. Les journaux italiens me dénoncent comme destructeur d’un des plus beaux monuments de l’antiquité ; M. Furia en prend le deuil, sa cabale crie vengeance, et tandis que ce supplément est, par mes soins et à mes frais, dans les mains de ceux qui peuvent le lire, on répand partout contre moi un libelle avec ce titre : Histoire de la découverte et de la perte subite d’un fragment de Longus. Voilà mon habileté. Où tout autre auroit trouvé du moins quelque honneur, j’en suis pour mon argent et ma réputation, et je me tiendrai heureux s’il ne m’arrive pas pis. Croyez-moi, monsieur, les habiles en littérature sont ceux qui, comme les jésuites de Pascal, ne lisent point, écrivent peu, et intriguent beaucoup.

Je ne suis pas non plus helléniste, ou je ne me connois guère. Si j’entends bien ce mot, qui, je vous l’avoue, m’est nouveau, vous dites un helléniste comme on dit un dentiste, un droguiste, un ébéniste ; et suivant cette analogie, un helléniste seroit un homme qui étale du grec, qui en vit, qui en vend au public, aux libraires, au gouvernement. Il y a loin de là à ce que je fais. Vous n’ignorez pas, monsieur, que je m’occupe de ces études uniquement par goût, ou, pour mieux dire, par boutades, et quand je n’ai point d’autre fantaisie ; que je n’y attache nulle importance et n’en tire nul profit ; que jamais on n’a vu mon nom en tête d’aucun livre ; que je ne veux aucune des places où l’on parvient par ce moyen, et que, sans les hasards qui m’ont engagé à donner au public ce texte de quelques pages, jamais on n’auroit eu cette preuve de mon habileté ; qu’enfin, même après cela, si vous ne m’eussiez démasqué, contre toute bienséance et sans nulle nécessité, cette habileté, qu’il vous plaît de me supposer, ou ne m’eût point été attribuée, ou seroit encore un secret entre quelques personnes capables d’en juger.

Qu’est-ce, s’il vous plaît, monsieur, qu’une notice d’un livre qui ne se vend point, qu’on donne à peu de personnes, et que même on ne peut plus donner ? et qu’importe à qui vous lit que ce livre soit bon ou mauvais, si on ne sauroit l’avoir ? Que vous vous défendiez du mal qu’on vous impute en nommant celui qui l’a fait, cela est tout simple ; mais personne ne vous accusoit d’avoir fait cette traduction. Je ne veux point trop vous pousser là-dessus, ni paroître plus fâché que je ne le suis en effet. Vous avez cru la chose de peu de conséquence, et pensé fort sagement qu’un tel ouvrage ne me pouvoit faire ni grand honneur ni grand tort ; mais enfin vous eussiez pu vous dispenser de me nommer, du moins comme traducteur, et en y pensant mieux, vous n’eussiez pas dit que j’étois ni habile, ni helléniste.

Vous n’êtes pas plus exact en parlant de M. Furia. Sans autre explication, vous le désignez seulement comme bibliothécaire, gardien d’un dépôt littéraire célèbre dans toute l’Europe. Y pensez-vous, monsieur ? Vous écrivez à Paris, vous parlez à des François qui, voyant dans ces emplois des gens d’un mérite reconnu, dont quelques uns même sont Italiens (3), ne manqueront pas de croire que le seigneur Furia est un homme considérable par son savoir et par sa place. Je comprends que cette erreur peut vous être indifférente, et qu’ayant apparemment plus de raisons de le ménager que de vous plaindre de lui, vous lui laissez volontiers la considération attachée à son titre dans le pays où vous êtes ; mais moi qu’il attaque soutenu d’une cabale de pédants, il m’importe qu’on l’apprécie sa juste valeur, et je ne puis souffrir non plus qu’on le confonde avec des gens dont l’érudition et le goût font honneur à l’Italie.

Si vous eussiez voulu, monsieur, donner une juste idée des personnages peu connus dont vous aviez à parler, après avoir dit que j’étois ancien militaire, helléniste, puisque vous le voulez, fort habile, il falloit ajouter : Monsieur Furia est un cuistre, ancien cordonnier comme son père, garde d’une bibliothèque qu’il devroit encore balayer, qui fait aujourd’hui de mauvais livres n’ayant pu faire de bons souliers, helléniste fort peu habile, huit cents francs d’appointements, copiant du grec pour ceux qui le paient, élève et successeur du seigneur Bandini, dont l’ignorance est célèbre. Et il ne falloit pas dire seulement, comme vous faites, que cet homme cherche des torts dans les accidents les plus simples, mais qu’il est intéressé à en trouver, parcequ’il est cuistre en colère, dont la rage et la vanité cruellement blessée servent d’instrument à des haines (4) qui n’osent éclater d’une autre manière. Ce sont là de ces choses sur lesquelles vous gardez un silence prudent. Fontenelle, dit quelque part Voltaire, étoit tout plein de ces ménagements. Il n’eût voulu, pour rien au monde, dire seulement à l’oreille que F..... est un polisson. Voltaire cachoit moins sa pensée ; mais il est plus sûr d’imiter Fontenelle. Malheureusement le choix n’est pas en mon pouvoir, et je suis obligé de tout dire.

Pour commencer par les raisons que peut avoir le seigneur Furia de n’être pas aussi désintéressé qu’on le croiroit dans cette affaire, il faut savoir que la découverte du précieux fragment de Longus s’est faite dans un manuscrit sur lequel lui Furia a travaillé longues années, et qu’il regardoit en quelque sorte comme sa propriété ; qu’on y a fait cette trouvaille au moment précisément où le seigneur Furia venoit de donner au public une notice très ample et très exacte, selon lui, de ce même manuscrit, dans laquelle est indiqué, page par page, et fort au long, tout ce que le sieur Furia y a pu remarquer ; que son travail sur ce petit volume, annoncé long-temps d’avance, a duré six ans, pendant lesquels il n’a cessé de le feuilleter et de le décrire avec une patience peu commune ; qu’il en a même, à ce qu’il dit, extrait beaucoup de variantes des prétendues fables d’Ésope par lui réimprimées à la fin de sa notice ; car ces sottises de quelque moine, par où l’on commence au collège l’étude de la langue grecque, se trouvent dans ce manuscrit à la suite du roman de Longus, et le sieur Furia n’a pas manqué d’en faire son profit ; qu’enfin, à peine achevé son ouvrage qu’il vendoit lui-même, et où il pensoit avoir épuisé tout ce qu’on pouvoit dire du divin manuscrit, arrive par hasard quelqu’un qui, tout au premier coup d’œil, voit et désigne au public la seule chose qui fût vraiment intéressante dans ce manuscrit, et la seule aussi que le sieur Furia n’y eût pas aperçue.

On écrit aujourd’hui assez ordinairement sur les choses qu’on entend le moins. Il n’y a si petit écolier qui ne s’érige en docteur. A voir ce qui s’imprime tous les jours, on diroit que chacun se croit obligé de faire preuve d’ignorance. Mais des preuves de cette force ne sont pas communes, et le seigneur Bandini lui-même, maître et prédécesseur du seigneur Furia, fameux par des bévues de ce genre, n’a rien fait qui approche de cela.

Nous avons des relations de voyages dont les auteurs sont soupçonnés de n’être jamais sortis de leur cabinet ; et, dans un autre genre,

Combien de gens ont fait des récits de batailles
Dont ils s’étoient tenus loin ?

mais une notice d’un livre par quelqu’un qui ne l’a point lu est une bouffonnerie toute neuve, et dont le public doit savoir gré au seigneur Furia.

Je ne prétends pas dire par là qu’il ne l’ait examiné avec beaucoup d’attention. J’admire au contraire qu’il ait pu entrer dans tous ces détails et en faire deux volumes. Son ouvrage, que je n’ai point lu (car j’en parle à-peu-près comme lui du manuscrit), sera quelque jour utile au relieur pour éviter toute erreur dans la position des feuillets. En un mot, dans le compte qu’il rend de ce livre, selon lui, si intéressant, qui l’a occupé six années, il a pensé à tout, excepté à le lire.

Il est fâcheux pour vous, monsieur, de n’avoir pas été témoin de l’effet que produisit sur lui la première vue de cette lacune dans le livre imprimé, et du morceau inédit qui la remplissoit dans le manuscrit. Sa surprise fut extrême, et quand il eut reconnu que ce morceau n’étoit pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages, il me fit pitié, je vous assure. D’abord il demeura stupide : vous en auriez peut-être ri ; mais bientôt vous auriez eu peur, car en un instant il devint furieux. Je n’avois jamais vu un pédant enragé ; vous ne sauriez croire ce que c’est.

Le quadrupède écume et son œil étincelle.

Si des regards il eût pu mordre, j’aurois mal passé mon temps.

Dès lors le seigneur Furia se crut un homme déshonoré. Vous savez que Vatel se tua parceque le rôt manquoit au souper de son maître. Il avoit, comme dit le roi quand on lui apprit cette mort, de l’honneur à sa manière. M. Furia ne se tua point, parceque bientôt après il conçut l’espérance de rétablir un peu sa réputation aux dépens de la mienne ; car ce fut, je crois, le surlendemain, que je fis au manuscrit cette tache dont il me sait, dans son ame, si bon gré, quoiqu’il s’en plaigne si haut. Après avoir copié tout le morceau inédit, j’achevois la collation du reste avec ces messieurs. Pour marquer dans le volume l’endroit du supplément, j’y mis une feuille de papier, sans m’apercevoir qu’elle étoit barbouillée d’encre en-dessous. Ce papier s’étant collé au feuillet, y fit une tache qui couvroit quelques mots de quelques lignes. M. Furia a écrit en prose poétique l’histoire de cet évènement. C’est, à ce qu’on dit, son meilleur ouvrage ; c’est du moins le seul qu’on ait lu. Il y a mis beaucoup du sien, tant dans les choses que dans le style ; mais le fond en est pris de la Pharsale et des tragédies de Sénèque.

J’avoue que ce malheur me parut fort petit. Je ne savois pas que ce livre fût le Palladium de Florence, que le destin de cette ville fût attaché aux mots que je venois d’effacer : j’aurois dû cependant me douter que ces objets étoient sacrés pour les Florentins, car ils n’y touchent jamais. Mais enfin, je ne sentis point mon sang se glacer ni mes cheveux se hérisser sur mon front ; je ne demeurai pas un instant sans voix, sans pouls et sans haleine. M. Furia prétend que tout cela lui arriva ; mais moi, je le regardois bien et je ne vis en lui, je vous jure, aucun de ces signes alarmants d’une défaillance prochaine, si ce n’est quand je lui mis, comme on dit, le nez sur ce morceau de grec qu’il n’avoit pu voir sans moi.

Les expressions de M. Furia pour peindre son saisissement à la vue de cette tache, qui couvroit, comme je vous ai dit, une vingtaine de mots, sont du plus haut style, et d’un pathétique rare, même en Italie. Vous en avez été frappé, monsieur, et vous les avez citées, mais sans oser les traduire. Peut-être avez-vous pensé que la foiblesse de notre langue ne pourroit atteindre à cette hauteur : je suis plus hardi, et je crois, quoi qu’en dise Horace, qu’on peut essayer de traduire Pindare et M. Furia ; c’est tout un. Voici ma version littérale :

A un si horrible spectacle (il parle de ce pâté que je fis sur son bouquin), mon sang se gela dans mes veines, et durant plusieurs instants, voulant crier, voulant parler, ma voix s’arrêta dans mon gosier : un frisson glacé s’empara de tous mes membres stupides..... Voyez-vous, monsieur ? ce pâté, c’est pour lui la tête de Méduse. Le voilà stupide ; il l’assure, et c’est la seule assertion qui soit prouvée par son livre. Mais il y a dans cet aveu autant de malice que d’ingénuité ; car il veut faire croire que c’est moi qui l’ai rendu tel, au grand détriment de la littérature. Moi je soutiens que long-temps avant d’avoir vu cette affreuse tache, dont le seul souvenir le remplit d’horreur et d’indignation, il étoit déja stupide, ou certes, bien peu s’en falloit, puisqu’il a tenu, feuilleté, examiné, décrit et noté par le menu chaque page de ce petit volume, sans se douter seulement de ce qu’il contenoit.

Lorsque son directeur, ou son conservateur comme il l’appelle quelquefois, le seigneur Thomas Puzzini (5), apprit cet étrange accident par la trompette sonore de la renommée, qui, toujours infatigable..... fit retentir à son oreille...... ; bref, quand on lui conta l’aventure du pâté, il fut saisi d’horreur ; il frémit au récit d’une action si atroce. En effet, il y a de plus grands crimes, mais il n’y en a point de plus noir. Ailleurs, M. Furia représente Florence désolée, toute une ville en pleurs, les citoyens consternés : pour lui, dans ce deuil public, quand tout le monde pleuroit, vous imaginez bien qu’il ne s’épargnoit pas. Depuis que sa voix s’étoit arrêtée dans son gosier, il ne disoit mot, et sans doute il n’en pensoit pas davantage, car il étoit devenu stupide. Mais la nuit, dans ses songes, cette image cruelle, (il n’a osé dire sanglante) s’offroit à ses yeux. Et il déclare dans son début, que l’obligation où il est de raconter ce fait lui pèse, est pour lui un fardeau excessivement à charge, parcequ’elle lui rappelle (cette obligation) la mémoire plus vive de l’acerbité d’un évènement qui, bien qu’aucun temps ne puisse pour lui le couvrir d’oubli, ce nonobstant, il ne peut y repenser sans se sentir compris tout entier d’horreur. Je traduis toujours mot à mot. Ici c’est Virgile amplifié à proportion du sujet ; car ce que le poëte avoit dit du massacre de tout un peuple, a paru trop foible à M. Furia pour un pâté d’encre. N’admirez-vous point, monsieur, qu’un homme écrivant de ce style, attache tant d’importance au texte de Longus, qui est la simplicité même ? c’est le zèle des bouquins qui enflamme M. Furia et le fait parler comme un prophète. Au reste, l’hyperbole lui est familière, et c’est où il réussit le mieux. En voulez-vous un bel exemple ? Quelqu’un de ses protecteurs (car il en a beaucoup, tous brûlants du même zèle et acharnés contre moi), se charge, au refus des libraires, de l’impression d’un de ses livres : aussitôt M. Furia le proclame dans sa dédicace le premier homme du siècle, et l’assure qu’aucun âge à venir ne se taira sur ses louanges. Cicéron en disoit autant jadis aux conquérants du monde (6). Or, si un homme qui dépense cinquante écus pour imprimer les sottises du seigneur Furia mérite des autels, il est clair que celui qui fait, quoique involontairement, voir et palper à un chacun l’ignorance dudit seigneur, est digne de tous les supplices : c’est la substance du libelle qu’il a publié contre moi. Nous sommes d’accord sur les faits et les circonstances qu’il raconte ; la plupart, de son invention, sont indifférentes au fond. Qu’importe, en effet, qu’il se soit le premier aperçu de cette tache, ainsi qu’il le dit, ou que je la lui aie montrée dès que je la vis moi-même, comme c’est la vérité ? que ce soit lui qui m’ait indiqué ce manuscrit de Longus, ou que je le connusse long-temps auparavant, comme vous, monsieur, le savez, et tant d’autres personnes à qui j’en avois écrit ou parlé ? que j’aie copié, selon ce qu’il dit, tout le supplément sous sa dictée, ou que je lui aie déchiffré et expliqué les endroits qu’il n’avoit pu lire, faute d’entendre le sens, comme le prouve cette copie même, tout cela ne fait rien à l’affaire.

J’ai fait la tache, l’horrible tache, et j’en ai donné à M Furia ma déclaration, sans qu’il songeât, quoi qu’il en dise, à me la demander. Après lui avoir offert ma copie, qu’il me demandoit tout aussi peu, je la lui ai depuis refusée. Je suis loin de m’en repentir, et vous allez voir pourquoi. J’offris d’abord, comme je l’ai dit, de mon propre mouvement, cette copie à M. Furia, et il accepta mon offre sans paroître en faire beaucoup de cas, observant très judicieusement qu’aucune copie ne pouvoit réparer le mal fait au manuscrit. Je continuai mon travail ; vous arrivâtes deux jours après, et vous vîtes le désastre, comme l’appelle M. Furia. Ce jour-là, autant qu’il m’en souvient, il pensoit encore fort peu à la copie promise ; cependant je vois, par votre notice, qu’il en fut question, et sans doute je la promis encore. Ce ne fut que le lendemain, quand vous n’étiez plus à Florence, que M. Furia me demanda cette copie avec beaucoup de vivacité. Je lui dis que le temps me manquoit pour en faire un double, qui me devoit rester, mais qu’aussitôt achevée la collation du manuscrit, je songerois à le satisfaire. Ce même jour, en regardant la tache dans le manuscrit, elle me parut augmentée, et je conçus des soupçons. Le soir, au sortir de la bibliothèque, M. Furia me pressa fort de passer avec lui chez moi, pour lui donner la copie. Il la vouloit sur-le-champ, parceque, disoit-il, chez moi elle se pouvoit perdre. Son empressement ajoutant aux défiances que j’avois déja, je lui répondis que, toutes réflexions faites, je serois bien aise de garder par devers moi cette copie, qui, étant écrite de trois mains, étoit la seule authentique et l’unique preuve que je pusse donner du texte que je publierois, quant aux endroits effacés. Par cette raison même, me dit-il, c’étoit la seule qui convînt à la bibliothèque, où d’ailleurs, demeurant dans ses mains, elle ne couroit aucun risque. Je ne lui dis pas ce que j’en pensois, mais je le refusai nettement. Il se fâcha, je m’emportai, et l’envoyai promener en termes qui ne se peuvent écrire.

Ne vous prévins-je pas, monsieur, quand vous voulûtes enlever ce papier collé au manuscrit ? Ne vous criai-je pas : Prenez garde ; ne touchez à rien ; vous ne savez pas à quelles gens vous avez affaire. J’employai peut-être d’autres mots que l’occasion et le mépris que j’avois pour eux me dictoient, mais, en gros c’étoit là le sens, et vous vous en souvenez. Ne craignez rien, monsieur ; ceci ne peut vous compromettre. Vous ne m’écoutâtes point ; vous portâtes la main sur la fatale tache : mal vous en a pris ; mais enfin votre conduite prouva que vous pensez toujours bien des gens en place, quelle que soit leur place. Vous pouvez donc convenir, sans vous brouiller avec personne, que je vous avertis de ce qui vous arriveroit, et vous en conviendrez, car on aime la vérité quand elle ne peut nous nuire.

Vous voyez, monsieur, que dès-lors j’avois deviné leur malin vouloir : j’ignorois encore ce qu’ils méditoient ; mais je le savois quand je refusai ma copie à M. Furia.

Pour comprendre l’importance que nous y attachions l’un et l’autre, il faut savoir comment cette copie fut faite. Le caractère du manuscrit m’étoit tout nouveau : MM. Furia et Bencini l’ayant tenu assez long-temps pour en avoir quelque habitude, me dictoient d’abord, et j’écrivois ; et en écrivant, je laissois aux endroits qu’ils n’avoient pu lire dans l’original, parceque les traits en étoient ou effacés ou confus, des espaces en blanc. Quand j’eus ainsi achevé d’écrire tout ce qui manquoit dans l’imprimé, je pris à mon tour le manuscrit, et, guidé par le sens, que j’entendois mieux qu’eux, je lus ou devinai par-tout les mots que ces messieurs n’avoient pu déchiffrer, et eux, qui tenoient alors la plume, écrivant ce que je leur dictois, remplissoient dans ma copie les blancs que j’avois laissés. De plus, dans ce que j’avois écrit sous leur dictée, il se trouvoit des fautes que je leur fis corriger d’après le manuscrit ; ce qui produisit beaucoup de ratures. Ainsi dans chaque page, et presque à chaque ligne, parmi les mots écrits de ma main, se trouvent des mots écrits par l’un d’eux, et c’est là ce qui constate l’authenticité du tout : aussi voyez-vous que M. Furia, dans sa diatribe contre moi, atteste l’exactitude de cette copie, qu’il ne pourroit nier sans se faire tort à lui-même.

Plusieurs personnes à Florence, me parlant alors de la tache faite au manuscrit, me parurent persuadées que c’étoit de ma part une invention pour pouvoir altérer le texte dans quelque passage obscur, et en éluder ainsi les difficultés. Ces bruits étoient semés par M. Furia, qui, à toute force, vouloit discréditer l’édition que vous aviez annoncée, et sur laquelle il pensoit que nous fondions, vous et moi, une spéculation des plus lucratives ; car il ne pouvoit ni croire ni comprendre que je fisse tout cela gratuitement, et forcé de le croire à présent, il ne le comprend pas davantage.

En ce temps-là même vous avez pu lire dans la Gazette de Milan un article fait par quelqu’un de la cabale de M. Furia, où l’on avertissoit le public de n’ajouter aucune foi à un supplément de Longus qui alloit paroître à Paris, attendu la destruction du manuscrit original, etc. Vous concevez, monsieur, que, dans cet état de choses, M. Furia étoit le dernier à qui j’eusse confié le dépôt qu’il exigeoit. Comment pouvois-je réparer le mal fait au manuscrit, si ce n’est en donnant au public le texte imprimé d’après une copie authentique ? et cette preuve unique du texte que j’allois publier, pouvois-je la remettre à l’homme qui m’accusoit de vouloir falsifier ce texte ?

Notez que cette pièce, à moi si nécessaire, est, pour la bibliothèque, parfaitement inutile ; elle ne peut avoir, aux yeux des savants, l’autorité du manuscrit, ni par conséquent en tenir lieu. S’il y a quelque erreur dans mon édition, c’est que j’ai mal lu l’original, et ma copie ne sauroit servir à la corriger. Elle est inutile à ceux qui pourroient douter de la fidélité du texte imprimé, dont elle n’est pas la source ; mais elle m’est utile à moi contre l’infidélité et la mauvaise foi du seigneur Furia, qui, s’il l’avoit dans les mains, en altérant un seul mot, rendroit tout le reste suspect, au lieu que sa propre écriture le contraint maintenant d’avouer l’authenticité de ce texte, qu’il nieroit assurément, s’il y avoit moyen.

Si M. Furia eût eu cette copie en son pouvoir, il auroit d’abord publié de longues dissertations sur les ratures dont elle est pleine. Sa conclusion se devine assez, et la sottise de ses raisonnements n’eût été connue que des habiles, qui sont toujours en petit nombre, et ne décident de rien ; aussi, loin de la lui confier, j’ai refusé même de la lui montrer ; car s’il eût pu seulement savoir quels étoient les mots écrits de sa main, cela lui auroit suffi pour remplir les gazettes de nouvelles impertinences. En un mot, toute demande de sa part me devoit être suspecte, et son empressement fut le premier motif de mon refus.

Certes, la rage de ces messieurs se manifestoit trop publiquement pour que je pusse me méprendre sur leurs intentions. Peu de jours après votre départ, les directeurs, inspecteurs, conservateurs du sieur Furia s’assemblèrent avec lui chez le sieur Puzzini, chambellan, garde du Musée : on y transporta en cérémonie le saint manuscrit, suivi des quatre facultés. Là, les chimistes, convoqués pour opiner sur le pâté, déclarèrent tout d’une voix qu’ils n’y connoissoient rien ; que cette tache étoit d’une encre tout ex traordinaire, dont la composition, imaginée par moi exprès pour ce grand dessein, passoit leur capacité, résistoit à toute analyse, et ne se pouvoit détruire par aucun des moyens connus. Procès-verbal fut fait du tout, et publié dans les journaux. M. Furia a écrit au long tout ce qui se passa dans cette mémorable séance : c’est le plus bel épisode de sa grande histoire du pâté d’encre, et une pièce achevée dans le style de Diafoirus ou de Chiampot la perruque. Pour moi, je ne puis m’empêcher de le dire, dussé-je m’attirer de nouveaux ennemis, cela prouve seulement que les professeurs de Florence ne sont pas plus habiles en chimie qu’en littérature, car le premier relieur de Paris leur eût montré que c’étoit de l’encre de la petite vertu, et l’eût enlevée à leurs yeux par les procédés qu’on emploie, comme vous savez, tous les jours.

Mais que vous semble, monsieur, de cette dévotion aux bouquins ? A voir l’importance que ces messieurs attachent à leurs manuscrits, ne diroit-on pas qu’ils les lisent ? Vous penserez qu’étant payés pour diriger, inspecter, conserver à Florence les lettres et les arts, ils soignent, sans trop savoir ce que c’est, le dépôt qui leur est confié, et se font de leurs soins un mérite, le seul qu’ils puissent avoir. Mais ce zèle de la maison du Seigneur est, je vous assure, bien nouveau chez eux ; il n’a jamais pu s’émouvoir dans une occasion toute récente, et bien plus importante, comme vous allez voir.

L’abbaye de Florence, d’où vient dans l’origine ce texte de Longus, étoit connue dans toute l’Europe comme contenant les manuscrits les plus précieux qui existassent. Peu de gens les avoient vus ; car, pendant plusieurs siècles, cette bibliothèque resta inaccessible : il n’y pouvoit entrer que des moines, c’est-à-dire qu’il n’y entroit personne. La collection qu’elle renfermoit, d’autant plus intéressante qu’on la connoissoit moins, étoit une mine toute neuve à exploiter pour les savants ; c’étoit là qu’on eût pu trouver, non pas seulement un Longus, mais un Plutarque, un Diodore, un Polybe plus complets que nous ne les avons. J’y pénétrai enfin, comme je vous l’ai dit, avec M. Akerblad, quand le gouvernement françois prit possession de la Toscane, et en une heure nous y vîmes de quoi ravir en extase tous les hellénistes du monde, pour me servir de vos termes, quatre-vingts manuscrits des neuvième et dixième siècles. Nous y remarquâmes sur-tout ce Plutarque dont je vous ai si souvent parlé. Ce que nous en pûmes lire me parut appartenir à la vie d’Épaminondas, qui manque dans les imprimés. Quelques mois après, ce livre disparut, et avec lui tout ce qu’il y avoit de meilleur et de plus beau dans la bibliothèque, excepté le Longus, trop connu par la notice récente de M. Furia, pour qu’on eût osé le vendre. Sur les plaintes que nous fîmes, M. Akerblad et moi, la junte donna des ordres pour recouvrer ces manuscrits. On savoit où ils étoient, qui les avoit vendus, qui les avoit achetés ; rien n’étoit plus facile que de les retrouver : c’étoit matière à exercer le zèle des conservateurs, et nous pressâmes fort ces messieurs d’agir pour cela ; mais ils ne vouloient, nous dirent-ils, faire de la peine à personne. La chose en demeura là. J’ai gardé la minute d’une lettre que j’écrivis à ce sujet à M. Chaban, membre de la junte.

Livourne, le 30 septembre 1808.

« Monsieur,

« Les ordres que j’ai reçus m’ont obligé de partir si précipitamment, que j’eus à peine le temps de porter chez vous ma carte à une heure où je ne pouvois espérer de vous parler ; manière de prendre congé de vous bien contraire à mes projets ; car, après les marques de bonté que vous m’avez données, monsieur, j’avois dessein de vous faire ma cour et de profiter des dispositions favorables où je vous voyois, pour rassembler et sauver ce qui se peut encore trouver de précieux dans vos bibliothèques de moines. Mais puisque mon service m’empêche de partager cette bonne œuvre, je veux au moins y contribuer par mes prières. Je vous conjure donc de vouloir bien ordonner que tous les manuscrits de l’abbaye soient transportés à la bibliothèque de Saint-Laurent, et qu’on cherche ceux qui manquent d’après le catalogue existant. J’ai reconnu dernièrement que déja quelques uns des plus importants ont disparu ; mais il sera facile d’en trouver des traces, et d’empêcher que ces monuments ne passent à l’étranger, qui en est avide, ou même ne périssent dans les mains de ceux qui les recèlent, comme il est arrivé souvent, etc. »

On donna de nouveaux ordres pour la recherche des manuscrits. Je fus même nommé par la junte, avec M. Akerblad, commissaire à cet effet ; honneur que nous refusâmes, lui comme étranger, moi comme occupé ailleurs. Ce soin demeura donc confié à MM. Puzzini et Furia, que rien ne put engager à y penser le moins du monde ; ils ne vouloient alors faire de la peine à personne. Ceux qui avoient les manuscrits les gardèrent, et les ont encore. Or, ces gens si indifférents à la perte d’une collection de tous les auteurs classiques, croiroit-on que ce sont eux qui aujourd’hui, pour quatre mots d’une page d’un roman, quatre mots que, sans moi, ils n’eussent jamais connus, quatre mots qui sont imprimés, et qu’ils liroient s’ils savoient lire, travaillent avec tant d’ardeur à soulever contre moi le public et le gouvernement, remplissent les gazettes d’injures et de calomnies ridicules, et par des circulaires, promettent à la canaille littéraire d’Italie le plaisir de me voir bientôt traité en criminel d’état. M. Puzzini en répond ; il sait sans doute ce qu’il dit, et, ma foi, je commence à le croire un petit, comme dit Sosie.

Ce qui vous surprendra, monsieur, c’est qu’aucun d’eux ne me connoît. Jamais aucun d’eux, excepté le seigneur Furia, n’a eu avec moi ni liaison, ni querelle, ni rapport d’aucune espèce. J’ai parlé un quart d’heure à M. Pulcini (7), et ne me rappelle pas même sa figure ; ainsi leur haine contre moi ne peut être personnelle. Pour me faire une guerre si cruelle, et sur si peu de chose, eux qui naturellement ne veulent faire de la peine à personne, leur motif est tout autre qu’une animosité, si cela se peut dire, individuelle. L’offense que j’ai faite très involontairement au seigneur Furia lui est particulière ; la rage de toute sa clique a une cause plus générale.

Vous vous rappeles le mot des Espagnols : Non comme François, mais comme hérétiques (8). Ces messieurs disent bien ici quelque chose d’approchant ; mais je vous assure qu’ils déguisent fort peu les vrais motifs de leur haine ; tout le monde en est instruit. Mon premier crime a été de découvrir leur ignorance, mais cela seul n’eût été rien ; car s’ils persécutoient tous ceux qui en savent plus qu’eux, à qui pourroient-ils pardonner ? le second, qui me rend indigne de toute grace, c’est que je ne prononce pas comme eux le mot ciceri (9). C’est la une sorte de péché originel que rien ne peut effacer.

Si j’avois le moindre crédit, le moindre petit emploi, quelque gain à leur promettre, quelques bribes à leur jeter, ils seroient tous à mes pieds, et imagineroient autant de bassesses pour me faire la cour, qu’ils inventent aujourd’hui de calomnies pour me nuire. Soyez assuré, monsieur, qu’avant de se décider à m’entreprendre, comme on dit, ils se sont bien informés si je n’avois point quelque appui, et comme ils ont appris que je ne tenois à rien, que je vivois seul avec quelques amis aussi obscurs que moi, que je me tenois loin des grands, et qu’aucun homme en place ne s’intéressoit à moi, ils m’ont déclaré la guerre. Avouez que ce sont d’habiles gens, car, que ces bons Espagnols fissent un Auto-da-fé des François dans la Floride, c’étoit quelque chose assurément, il y avoit là de quoi louer Dieu ; mais si on pouvoit faire brûler un François par les François mêmes, quel triomphe, quelle alégresse ! Je vois ici des gens qui lisent cette triste rapsodie de Furia contre moi : Son style est mauvais, disent-ils, mais son intention est bonne.

La découverte que j’ai faite dans le manuscrit n’est rien, au dire de ces messieurs, c’est la plus petite chose qu’on pût jamais trouver ; mais le mal que j’ai fait est immense. Entendez bien ceci, monsieur : le fragment tout entier n’est rien ; mais quelques mots de ce fragment, effacés par malheur, font une perte immense, même alors que tout est imprimé. M. Furia a étendu cette perte le plus qu’il a pu, puisque la tache est aujourd’hui double au moins de celle que j’ai faite, si le dessin qu’en a publié M. Furia est exact. Il l’a augmentée à ce point, afin de pouvoir dire qu’elle étoit immense ; car il accommode non l’épithète à la chose, mais la chose à l’épithète qu’il veut employer. Avec tout cela, il s’en faut que le dommage soit immense, et quand j’aurois noyé dans l’encre tous ses vieux bouquins et lui, le mal seroit encore petit.

Cependant cette découverte, toute méprisable qu’elle est, M. Furia entend qu’elle nous soit commune, ou, pour mieux dire, il y consent ; car on voit bien d’ailleurs qu’elle lui appartient toute, puisque c’est lui, dit-il, qui m’a fait connoître, montré, déchiffré ce manuscrit, que sans lui apparemment je n’aurois pu ni trouver ni lire. C’est là, au vrai, le but principal de son libelle, et à quoi tendent tous les détails par lui inventés, dont son récit est rempli. Sans y mettre beaucoup d’art, il a trouvé ses lecteurs disposés à le croire et à lui adjuger la moitié de cet honneur, car tout pour un seul ce seroit trop.

Que de haines accompagnent la renommée ! qu’il est difficile d’échapper à l’oubli et à l’envie ! De tous les chemins qui mènent au temple de Mémoire, j’ai suivi le plus obscur : huit pages de grec font toute ma gloire, et voilà qu’on me les dispute ! M. Furia en veut sa part ; il crie dans les gazettes, il arrange, il imprime un tissu de mensonges pour arriver à ce mot : Notre commune découverte. Vous, monsieur, vous voyez la fourbe, et bien loin de la découvrir, vous tâchez d’en profiter pour vous glisser entre nous deux. Vous semblez dire à chacun de nous : Souffre qu’au moins je sois ton ombre. Furia y consentiroit ; mais moi, je suis intraitable : je veux aller tout seul à la postérité.

La gloire aujourd’hui est très rare : on ne le croiroit jamais ; dans ce siècle de lumières et de triomphes, il n’y a pas deux hommes assurés de laisser un nom. Quant à moi, si j’ai complété le texte de Longus, tant qu’on lira du grec, il y aura toujours quatre ou cinq hellénistes qui sauront que j’ai existé. Dans mille ans d’ici, quelque savant prouvera, par une dissertation, que je m’appelois Paul-Louis, né en tel lieu, telle année, mort tel jour de l’an de grace.... sans qu’on en ait jamais rien su, et pour cette belle découverte, il sera de l’académie. Tâchons donc de montrer que je suis le vrai, le seul restaurateur du livre mutilé de Longus : la chose en vaut la peine ; il n’y va de rien moins que l’immortalité.

Vous savez, monsieur, ce qui en est, quoique vous n’en disiez rien, et M. Clavier le sait aussi, à qui j’écrivis de Milan ces propres paroles :

Milan, 13 octobre 1809.

« Envoyez-moi vite, monsieur, vos commissions grecques ; je serai à Florence un mois, à Rome tout l’hiver, et je vous rendrai bon compte des manuscrits de Pausanias. Il n’y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l’amour de vous et du grec. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les manuscrits de l’abbaye de Florence. Il y avoit là du bon pour vous et pour moi, dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle ; il en reste ce qui n’a pas été vendu par les moines : peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier ; du moins n’y ai-je point vu de lacune quand je l’examinai ; mais, en vérité, il faut être sorcier pour le lire. J’espère pourtant en venir à bout, à grand renfort de besicles, comme dit maître François. C’est vraiment dommage que ce petit roman d’une si jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit dans l’état où nous le voyons. Si je pouvois vous l’offrir complet, je croirois mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire ; c’est assez pour moi qu’on sache quelque jour que j’ai partagé vos études et votre amitié.... »

M. Lamberti lut cette lettre, où il étoit question de lui, et me promit dès-lors de traduire le supplément, comme il pouvoit faire mieux que personne. Il se rappelle très bien toutes ces circonstances, et voici ce qu’il m’en écrit :

« Della speranza che avevate di scoprire nel codice Fiorentino il frammento di Longo Sofista voi mi parlaste sino dai primi momenti del vostro arrivo in Milano. Questa cosa fu da me in quel tempo ancor detta ad alcuni amici, che non possono averne perduto la rimembranza. Si parlò ancora della traduzione italiana che sarebbe stato bene di farne, quando non fossero riuscite vane le speranze della scoperta ; ed io, per l’infinita amicizia che vi professo, mi vi obbligai con solenne promessa per un tale lavoro. A gran ragione adunque mi dovettero sorprendere le ciancie del signor Furia, che nel suo scritto si voleva far credere come cooperatore e partecipe di quello scoprimento.... (10). »

Enfin, voici une lettre de M. Akerblad, qui montre assez en quel temps je vis ce manuscrit pour la première fois :

« ..... Je me rappelle effectivement qu’il y a trois ans, nous allâmes ensemble voir la bibliothèque de l’abbaye de Florence, où, entre autres manuscrits, on nous montra celui qui contient le roman de Longus, avec plusieurs autres érotiques grecs. Je me souviens très bien aussi que pendant que j’étois occupé à parcourir le catalogue de ces manuscrits, dont les plus beaux ont disparu depuis, vous vous arrêtâtes assez long-temps à feuilleter celui de Longus, le même qui vous a fourni l’intéressant fragment que vous venez de publier. »

Ainsi, bien avant que ce manuscrit passât dans la bibliothèque de Saint-Laurent de Florence, je l’avois vu à l’abbaye ; je savois qu’il étoit complet, je l’avois dit ou écrit à tous ceux que cela pouvoit intéresser. Depuis, dans la bibliothèque, M. Furia me montra ce livre que je lui demandois, et que je connoissois mieux que lui, sans l’avoir tenu si long-temps, et moi je lui montrai dans ce livre ce qu’il n’avoit pas vu en six ans qu’il a passés à le décrire et à en extraire des sottises. On voit par là clairement que tout le récit de M. Furia, et les petites circonstances dont il l’a chargé pour montrer que le hasard nous fit faire à tous deux ensemble cette découverte, qu’il appelle commune, sont autant de faussetés. Or, si, dans un fait si notoire, M. Feria en impose avec cette effronterie, qu’on juge de sa bonne foi dans les choses qu’il affirme comme unique témoin ; car, à ce mensonge, assez indifférent en lui-même, il joint d’autres impostures, dont assurément la plus innocente mériteroit cent coups de bâton. C’étoit bien sur quoi il comptoit pour être un peu à son aise, comme l’huissier des Plaideurs. J’aurois pu donner dans ce piège il y a vingt ans ; mais aujourd’hui je connois ces ruses, et je lui conseille de s’adresser ailleurs. J’ai très bien pu, par distraction, faire choir sur le bouquin la bouteille à l’encre ; mais, frappant sur le pédant, je n’aurois pas la même excuse, et je sais ce qu’il m’en coûteroit.

Depuis l’article inséré dans la gazette de Florence, par lequel vous annonciez une édition du supplément et de l’ouvrage entier, j’étois en pleine possession de ma découverte, et plus intéressé que personne à sa conservation. Tout le monde savoit que j’avois trouvé ce fragment de Longus, que j’allois le traduire et l’imprimer ; ainsi mon privilège, mon droit de découverte étoient assurés : on ne sauroit donc imaginer que j’aie fait exprès la tache au manuscrit, pour m’approprier ce morceau inédit, qui étoit à moi. C’est néanmoins ce que prétend M. Furia : cette tache fut faite, dit-il, pour le priver de sa part à la petite trouvaille (vous voyez, par ce qui précède, à quoi cette part se réduit), et afin de l’empêcher, lui ou quelque autre aussi capable, d’en donner une édition. Cela est prouvé, selon lui, par le refus de la copie.

Ce discours ne peut trouver de créance qu’auprès de ceux qui n’ont nulle idée d’un pareil travail ; car qui eût pu l’entreprendre à Florence, quand même votre annonce n’eût pas appris au public et la découverte et à qui elle appartenoit ? Ne m’en croyez pas, monsieur ; consultez les savants de votre connoissance, et tous vous diront qu’il n’y avoit personne à Florence en état de donner une édition supportable de ce texte d’après un seul manuscrit. Il faut pour cela une connoissance de la langue grecque, non pas fort extraordinaire, mais fort supérieure à ce qu’en savent les professeurs florentins.

En effet, concevez, monsieur, huit pages sans points ni virgules, par-tout des mots estropiés, transposés, omis, ajoutés, les gloses confondues avec le texte, des phrases entières altérées par l’ignorance, et plus souvent par les impertinentes corrections du copiste. Pour débrouiller ce chaos, Schrevelius donne peu de lumières à qui ne connoît que les Fables d’Ésope. Je ne puis me flatter d’y avoir complétement réussi, manquant de tous les secours nécessaires ; mais hors un ou deux endroits, que ceux qui ont des livres corrigeront aisément, j’ai mis le tout au point que M. Furia, lui-même, avec ma traduction et son Schrevelius, suivroit maintenant sans peine le sens de l’auteur d’un bout à l’autre. Tout cela se pouvoit faire par d’autres que moi, et mieux, à Venise ou à Milan, mais non à Florence.

Les Florentins ont de l’esprit, mais ils savent peu de grec, et je crois qu’ils ne s’en soucient guère : il y a parmi eux beaucoup de gens de mérite, fort instruits et fort aimables ; ils parlent admirablement la plus belle des langues vivantes : avec cela on se passe aisément de grec.

Quelle préface auroit pu, je vous prie, mettre à ce fragment M. Furia, s’il en eût été l’éditeur ? il auroit fallu qu’il dît : Dans le long travail que j’ai fait sur ce manuscrit, dont j’ai extrait des choses si peu intéressantes, j’ai oublié de dire que l’ouvrage de Longus s’y trouvoit complet ; on vient de m’en faire apercevoir. Et là-dessus, il auroit cité votre article de la gazette. Vous voyez, monsieur, par combien de raisons j’avois peu à craindre que ni lui ni personne songeât à me troubler dans la possession du bienheureux fragment. J’en ai refusé à M. Furia, non une copie quelconque, qui lui étoit inutile comme bibliothécaire, mais une certaine copie dont il vouloit abuser comme mon ennemi déclaré ; et l’abus qu’il en vouloit faire n’étoit pas de la publier, car il ne le pouvoit en aucune façon, mais de l’altérer, pour jeter du doute sur ce que j’allois publier. Tout cela est, je pense, assez clair.

Mais si l’on veut absolument que, contre mon intérêt visible, j’aie mutilé ce morceau, que je venois de déterrer et dont j’étois maître, pour consoler apparemment M. Furia du petit chagrin que lui causoit cette découverte, encore faudra-t-il avouer que les adorateurs de Longus me doivent bien moins de reproches que de remerciements. Si ce texte est si sacré, pour l’avoir complété je mérite des statues. La tache qui en détruit quelques mots dans le manuscrit ne sauroit être un crime d’état, que la restauration du tout dans les imprimés ne soit un bienfait public : mais si tout l’ouvrage, comme le pensent des gens bien sensés n’est en soi qu’une fadaise, qu’est-ce donc que ce pâté, dont on fait tant de bruit ? En bonne foi, le procès de Figaro, qui rouloit aussi sur un pâté d’encre, et la cause de l’Intimé, sont, au prix de ceci, des affaires graves :

Et quand il seroit vrai que, par pure folie,
J’aurois exprès gâté le tout ou bien partie
Dudit fragment, qu’on mette en compensation
Ce que nous avons fait depuis cette action,

et l’édition du supplément qui se distribue gratis, et celle du livre entier donnée aux savants, et enfin cette traduction dont vous rendez compte, qui certes éclaircit plus le texte que la tache ne l’obscurcit. On ne vous soupçonnera pas, monsieur, de partialité pour moi. Vous trouvez que j’ai complété la version d’Amyot si habilement, dites-vous, qu’on n’aperçoit point trop de disparate entre ce qui est de lui et ce que j’y ai ajouté, et vous avouez que cette tâche étoit difficile. Je ne suis pas ici en termes de pouvoir faire le modeste : un accusé sur la sellette, qui voit que son affaire va mal, se recommande par où il peut, et tire parti de tout. Cette traduction d’Amyot est généralement admirée, et passe pour un des plus beaux ouvrages qu’il y ait en notre langue. On feroit un volume des louanges qui lui ont été données seulement depuis trois ou quatre ans, tant dans les journaux que dans différents livres. L’un la regarde comme le chef-d’œuvre du genre naïf ; l’autre appelle Amyot le créateur d’un style qui n’a pu être imité : un troisième déclare aussi cette traduction inimitable, et va jusqu’à lui attribuer la grande réputation du roman de Longus. Or, ce chef-d’œuvre inimitable, ce modèle que personne n’a pu suivre dans le plus difficile de tous les genres, je l’ai non seulement imité, selon vous, assez habilement, mais je l’ai corrigé par-tout, et vous n’osez dire, monsieur, qu’il y ait rien perdu. L’entreprise étoit telle qu’avant l’exécution, tout le monde s’en seroit moqué, parcequ’en effet il y avoit très peu de personnes capables de l’exécuter ? Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe ; ceux qui savent le françois sont en bien plus petit nombre. Mais ce n’est pas seulement le grec et le françois qui m’ont servi à terminer cette belle copie, après avoir si heureusement rétabli l’original ; ce sont encore plus les bons auteurs italiens, d’où j’ai tiré plus que des nôtres, et qui sont la vraie source des beautés d’Amyot ; car il falloit, pour retoucher et finir le travail d’Amyot, la réunion assez rare des trois langues qu’il possédoit et qui ont formé son style. Ainsi cette bagatelle, toute bagatelle qu’elle est, et des plus petites assurément, peu de gens la pouvoient faire.

Je comprends, monsieur, que votre jugement n’est pas celui de tout le monde, et que ce qui vous a plu semblera ridicule à d’autres ; mais l’ouvrage n’étant connu que par votre rapport, la prévention du public doit, pour le moment, m’être favorable, et si cette prévention en faveur de ma traduction peut me faire absoudre du crime de lèse-manuscrit, je me moque fort qu’après cela on la trouve bonne ou mauvaise.

Qu’on examine donc si le mérite d’avoir complété, corrigé, perfectionné cette version que tout le monde lit avec délices, et donné aux savants un texte qui sera bientôt traduit dans toutes les langues, peut compenser le crime d’avoir effacé involontairement quelques mots dans un bouquin que personne avant moi n’a lu, et que jamais personne ne lira. Si j’avois l’éloquence de M. Furia, j’évoquerois ici l’ombre de Longus, et lui contant l’aventure, je gage qu’il en riroit, et qu’il m’embrasseroit pour avoir enfin remis en lumière son œuvre amoureuse. Vous pouvez penser la mine qu’il feroit à M. Furia, qui le laissoit manger aux vers dans le vénérable bouquin.

J’ai l’honneur d’être, monsieur, etc.

Tivoli, le 20 septembre 1810.

P. S. Est-ce la peine de vous dire, monsieur, pourquoi je ne vous envoyai ni le texte, ni la traduction que je vous avois promise ? Accusé de spéculer avec vous sur ce fragment, dont je vous faisois présent, comme vous en convenez, le seul parti que j’eusse à prendre, n’étoit-ce pas de le donner moi-même au public ? Je vous avouerai aussi que votre ambition m’alarmoit. Si, pour m’avoir accompagné dans une bibliothèque, vous disiez et vous imprimiez à Milan : Nous avons trouvé, nous allons donner un Longus complet, n’étoit-il pas clair qu’une fois maître et éditeur de ce texte, vous auriez dit, comme Archimède : Je l’ai trouvé. Vous et M. Furia, vous alliez vous parer de mes plus belles plumes, et je restois avec la tache d’encre, que personne ne me contestoit. J’avois pensé faire deux parts ; le profit pour vous, l’honneur pour moi : vous vouliez avoir l’un et l’autre, et ne me laisser que le pâté. Une pareille prétention rompoit tous nos arrangements.


NOTES.



(1) Hémistiche de Corneille, allusion hardie à l’intervention de l’auguste princesse, au refus de la dédicace, et autres faits connus alors de tout le monde à Florence, et peut-être même dans les faubourgs.

(2) Canaille des chambellans ! Ceci parut un peu fort, et quelques personnes vouloient que l’auteur le supprimât.

(3) Viseonti, Marini, et d’autres.

(4) Les François alors de là les monts étoient détestés comme le sont maintenant les Allemands. Le gouvernement n’en savoit rien et ne vouloit en rien savoir. Ce passage et d’autres pareils ci-dessous, firent en Italie une très vive sensation, et déplurent à l’autorité, qui sur-tout redoute qu’on imprime ce que chacun pense.

(5) Son vrai nom étoit Puccini. L’auteur, se voulant divertir, en a fait Puzzini, sobriquet italien qui signifie putois, puant, puantini, et s’appliquoit au personnage ; car, comme dit Regnier, il sentoit bien plus fort, mais non pas mieux que roses. Le nom lui demeura. Il n’y a si mauvaise plaisanterie qui ne réussisse contre la cour, les chambellans, la garderobe.

(6) Nulle ætas de tuis laudibus conticescet. (Cicéron.)

(7) C’est son nom encore estropié, mais d’une autre façon. Pulcini veut dire poussin, petit poulet, en italien : on en a fait pulcinella, polichinelle chez nous. Ces lazzi, qui ne demandoient pas assurément beaucoup d’esprit, chagrinèrent plus que tout le reste le pauvre chambellan.

(8) Les Espagnols dans la Floride firent pendre et brûler les François protestants, avec cet écriteau : Non comme François, mais comme hérétiques ; à quoi les flibustiers, depuis, répondirent en massacrant les Espagnols : Non comme Espagnols, mais comme assassins.

(9) Ceci fait allusion aux Vêpres Siciliennes, où, pour connoître les François, on les obligeoit de dire ce mot. Ceux qui ne prononçoient pas bien étoient massacrés.

(10) C’est-à-dire en françois : « L’espoir que vous aviez de trouver dans les manuscrits de Florence un texte complet de Longus, me fut annoncé par vous dès les premiers moments de votre arrivée ici, et j’en parlai à quelques amis qui n’en peuvent avoir perdu le souvenir. Nous parlâmes aussi de traduire le supplément en italien ; à quoi je m’obligeai envers vous par une solennelle promesse fondée sur l’amitié qui nous unit tous deux. Ainsi, ce ne fut pas sans beaucoup d’étonnement que je vis depuis l’étrange folie et le bavardage de M. Furia, qui, dans sa brochure, prétendoit avoir part à cette découverte. »