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Cours d’économie industrielle (1836-1837)/Quatorzième leçon

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QUATORZIÈME LEÇON.

20 Janvier 1837.

Sommaire : Examen de l’enquête de 1828 sur les fers. — Citations. — Réflexions. — Lettre de Turgot à l’abbé Terray. — Conclusion.

Messieurs,,

Nous jetterons ce soir un coup d’œil en arrière, et nous rechercherons ce qu’il est résulté de plus net et de plus clair, de la fameuse enquête faite en 1828 par l’administration, sur l’industrie du fer.

Ce qu’il y a de remarquable dans cette revue rétrospective, c’est que la plupart des déposans, qui ont défendu la cause de la liberté commerciale et de l’abaissement des tarifs, ont fait des prédictionsque le temps a réalisées ; tandis que les avocats du monopole et de la prohibition, qui n’ont pas tenu leur promesse d’alors, ont vu de plus leurs sinistres prévisions heureusement démenties par les faits qui se sont passés depuis cette époque,đéjà si éloignée de nous. L’expérience que nous avons acquise ainsi, nous permettra d’estimer à leur juste valeur les divers argumens présentés dans cette occasion, et le cas qu’il convient d’en faire lorsqu’ils sont reproduits dans nos discussions de chaque jour.

Vous vous rappelez sans doute que l’impôt sur les fers étrangers avait été voté pour venir au secours de la métallurgie française ; or, je vous l’ai dit, ce n’est pas elle qui a profité de cette taxe, mais une autre classe de producteurs : les propriétaires de bois. En effet le prix de ce combustible qui était en 1821 ( avant la loi qui a augmenté le tarif des fers), de 5 fr. à 5 fr. 50 c. la corde, s’était élevée à 5 et 6 fr. à l’époque de l’enquête ; c’est-à-dire que dans cet espace de huit ans le combustible employé par nos forges avait doublé de valeur. Nous sommes donc autorisés à dire que la loi protectrice a manqué son but, et qu’elle n’a eu d’autre résultat que de rendre plus chère pour les consommateurs industriels, une denrée de première nécessité pour eux ; et qu’il en a été de même pour les consommateurs ordinaires, la masse du public qui n’emploie encore que le bois pour le chauffage domestique, dont vous connaissez, Messieurs, toute l’importance.

La loi a été surtout hostile aux industries qui emploient le fer : en mettant les maîtres de forges à l’abri de la concurrence étrangère, elle les a encouragés à ne pas perfectionner leurs produits ; et bien que dans l’enquête ils aient soutenu le contraire, les faits sont là pour leur donner un éclatant démenti.

« D. J’ai lieu de croire, disait le président à l’un de ces industriels, que beaucoup de fabricans préfèrent encore tirer leur fonte d’Angleterre.

« R. Je crois qu’ils n’accordent pas une telle préférence aux fontes anglaises sur les bonnes fontes douces de France. Je ne doute pas au reste que notre fabrication intérieure ne suffise bientôt en quantité et en qualité à tous les besoins ».

Voici des chiffres qui nous montreront combien cette assurance était peu fondée. En 1827, un an avant l’enquête, l’importation des fontes anglaises était de 2,227,892 kilog., en 1835 elle était de 10 millions ! Voilà comment la production française suffit à tout.

Il est donc bien évident que quelles que soient la qualité de nos minerais, l’abondance de nos houilles et de nos bois, notre métallurgie n’est pas encore en mesure de répondre à tous les besoins de la consommation française. Jugez d’après le chiffre de l’importation et la quotité de l’impôt, des sacrifices que cette protection inutile a imposés à toutes nos industries, et des nombreux interêts qu’elle a lésés.

L’enquête fourmille de contradictions semblables et de bien plus surprenantes encore que nous aurons plus d’une fois l’occasion de constater.

C’est ainsi par exemple que les prix qui devaient diminuer chaque année se sont sensiblement accrus.

Le fer roche de Champagne qui se vendait 51 fr. 50 c. en 1821 valait 52 fr. en 1824 et 58 en 1827.

Id. Vosges.Id. 48 « « 50 « 53 fr.

Demi roche.Id. 46 « «  «  « 52 «

De Bourgogne.Id. 50 « « 55 « 53 «

Il en a été de même pour à peu-près tout ce qui, d’après le défenseur des tarifs, devait résulter de leur maintien.

« D. Quel prix vous faut-il obtenir aujourd’hui (en 1828) de votre fer, pour garder un bénéfice raisonnable : 10 o/o par exemple ?

R. Aujourd’hui, en employant seulement la fonte du Creuzot, nous produirions le fer à 32 fr. par o/o kilog.; mais la moitié de notre fabrication se fait encore avec de la fonte par nous achetée à 205 fr., ce qui ajoute 70 fr. par 100 kilog. au prix ci-dessus et porte notre fabrication à 39 fr ». Il nous faudrait ainsi vendre au prix de 43 fr., sur place, pour avoir un bénéfice de 10 p. o/o. »

Il y a quelques conclusions à tirer de cette réponse. Une certaine partie du fer qui se fabrique en France est fait avec de la fonte étrangère, ce qui explique le chiffre des importations anglaises. Si donc on élève le prix des fontes de ce pays en les frappant d’un droit, c’est le prix du fer qu’on augmentera en dernière analyse, et ce sont les mille industries qui l’emploient qui auront à payer les frais de cette chère protection. Quel enchaînement de conséquences fâcheuses, quel cercle vicieux ; et comment se fait-il que les mesures qui devaient profiter à tous, aient ainsi causé tant de gêne et de souffrance à tout le monde !

« D. À quelle époque, demandait-on à la même personne, pensez vous qu’on puisse espérer d’obtenir le fer en France, à des prix inférieurs à ceux que vous venez d’établir ?

R. Cela dépendra de la promptitude avec laquelle de nouveaux établissements se formeront dans des localités convenables, où la houille et le minerai se trouveront réunis. Je crois que la diminution que subiront les prix sera progressive, mais elle ne sera notable que dans dix ans.

D. Cependant vous nous avez dit que vous espériez bientôt produire le fer à 28 fr., ce qui vous permettrait, ce semble ; de le vendre à 32 ou 33 fr. Continuer de le vendre au prix actuel de 40 et 45 fr, ce serait faire un bénéfice exagéré à la faveur de l’insuffisance de la concurrence intérieure. Ne serait-il pas possible dès lors, d’appeler une certaine concurrence extérieure par quelque réduction du droit sur les fers ?

R. Veuillez remarquer que j’ai parlé de l’établissement du Creuzot, que je considère comme étant maintenant dans un cas d’exception, à cause des avantages de sa situation. Je crois qu’il aurait peu à souffrir d’une réduction modérée, telle par exemple que 5 fr. par o/o k. ; mais je crois que cette réduction serait funeste un grand nombre d’autres établissements ».

C’est celui qui avait annoncé de cette manière le sort de ses concurrents qui a succombé le premier et pour ainsi dire le seul. Et s’il était permis de rechercher les causes pathologiques de son décès, peut-être trouverions-nous qu’il ne tient en rien au tarif et à ses modifications ; mais bien à ce genre de ruine que renferment toutes nos grandes sociétés industrielles, et que j’ai eu déjà l’occasion de vous signaler en le désignant sous le nom de : Luxe des États-Majors.

Voici une autre citation.

« D. Quel effet, dans votre opinion, produirait une réduction modérée des droits sur les fers et sur les fontes d’origine étrangère ?

« R. Dans mon opinion, une réduction actuelle, ne fût-elle que de dix fr. par o/o k. comme on en a parlé, ferait tomber dans un grand nombre de localités et certainement dans le Berry et le Nivernais, les usines qui fabriquent la fonte et le fer au charbon de bois.

Heureusement tous ces prophètes de malheurs ont vu leurs prédictions ne pas s’accomplir ; cette réduction, qui effrayait tant, a eu lieu, et grâce à Dieu, nous n’avons assisté à aucun malheur ; elle n’a fait tomber aucune usine, pas plus du Nivernais que du Berry ou d’ailleurs ; les actions de plusieurs de ces établissements ont même augmenté de valeur et elles jouissent de beaucoup de crédit. On disait qu’il ne faudrait que quelques années de maintien des tarifs pour que la production française fournît à la consommation les mêmes qualités et au même prix que l’Angleterre ; 8 ans se sont écoulés entre le jour où ces promesses étaient faites et celui qui a vu diminuer les droits, sans qu’à cette dernière époque nous fussions plus avancés qu’à la première.

Dès lors l’administration, plus sage que les industriels, prévoyait les inconvénients d’une protection excessive : je lis en effet dans l’enquête :

Une protection trop élevée ne peut-elle pas déterminer la formation d’établissements qui, placés dans une position peu avantageuse, fabriqueraient nécessairement le fer à un prix trop élevé, et qui auraient besoin indéfiniment de cette protection ?

« R. Cela s’est vu sans doute ; mais je crois que ce n’est plus à craindre. Chacun aujourd’hui est tellement averti de la nécessité de se placer dans une position où il puisse soutenir la concurrence, qu’on n’ira plus choisir de mauvais emplacements ».

Eh bien ! Messieurs, j’ai fait le relevé des établissements créés sous la foi des tarifs, et j’ai constaté que beaucoup étaient mal placés. Faut-il donc, je vous le demande, que le pays fasse les frais des écoles et de l’imprévoyance de ces gens inhabiles et paresseux qui disent : à quoi bon perfectionner nos moyens de fabrication ; à quoi bon réduire nos prix ; la consommation intérieure ne nous est-elle pas assurée, pour la plus forte partie du moins, par des lois protectrices et prohibitives de la concurrence étrangère ?

Voici un passage de l’interrogatoire du même déposant, qui a le mérite d’être piquant.

« D. Préférez vous donc l’inquiétude inséparable de l’état actuel des choses, c’est-à-dire d’une protection annuellement contestée, à une réduction de 5 fr. sur les droits qui resteraient ainsi fixés pour un temps déterminé ?

« R. Cette inquiétude ne me paraît pas équivaloir dans ses inconvénients à une réduction de 5 fr. qui tuerait immédiatement les forges allant au charbon de bois. Elles doivent préférer la crainte de la mort à la mort même. D’ailleurs etc. »

Et plus loin :

« D. Comment se fait-il que les maîtres de forges au charbon de bois tiennent tant au maintien d’une protection qui doit nécessairement amener leur ruine ?

« R. Parce qu’ils aiment mieux vivre un peu plus long-temps que d’être tués tout de suite ».

Ces réponses sont, comme vous le voyez, remplies de franchise et de naïveté ; et on conçoit parfaitement que si les maîtres de forges avaient su être gravement lésés par la réduction, ils devaient préférer ia crainte de la mort à la mort même ; mais, je le répète, ces craintes si franchement exprimées et si souvent reproduites étaient vaines ; la réduction a eu lieu et personne n’en est mort, seulement on gagne peut-être un peu moins ; ou ce qui est préférable, on a amélioré les moyens de fabrication.

Examinons un peu maintenant le dommage qui résulte pour la marine de l’État et pour celle du commerce, de cet état de choses.

« D. Quelle quantité de fer en barres ; demande le ministre au délégué de la chambre de commerce de Nantes, entre-t-il dans la construction d’un navire de 200 tonneaux ?

R. La quantité de fer employée dans la construction d’un tel navire est de 37 kilog. par tonneau, soit 7,400 kilog. qui se répartissent ainsi :

Pour la coque
15 k. par tonneau ou 5000 k. p. un navire de 200 ton.
— Le gréément
8 «               id.    — 1600 «
— Les ancres
7 «               id.    — 1400 «
Les chaines
7 «               id.    — 1400 «
–––––                         ––––––
      Ensemble
37 k. par tonneau ou 7400 k. p. un navire de 200 ton.

Ce qui fait une taxe de 4070 francs pour un navire de 200 tonneaux ; mais ce n’est pas tout encore ; on a généralement adopté dans la marine l’usage des cables en fer, surtout pour les fonds de corail et de roche ; ici ce n’est plus seulement le commerce qui ést taxé, ce ne sont pas les frais généraux qui sont augmentés ; c’est la vie des hommes qu’on impose, c’est leur sûreté qui est compromise par le tarif !

D. Quel est ordinairement le poids d’un cable de fer propre à un navire de 200 ton.?

R. Ordinairement 14 à 1500 kilog.; mais il y a des navigations, dans les grands fonds, pour lesquelles ce cable doit être prolongé, et alors il pèse de 2,000 à 2,300 kilog.

D. Quel prix paie-t-on dans les fabriques de Nantes, un câble de fer propre à un nav. de 200 ton.?

R. Il se paie ordinairement 112 fr. les o/o k. ce qui, etc.

D. Combien paie-t-on de droits pour les câbles qu’on tire de l’Angleterre ?

R. 50 fr. par o/o k., non compris le décime, en vertu d’une décision spéciale qui permet l’importation des chaînes, moyennant le droit de l’espèce de fer le plus chèrement taxée. »

C’est donc 825 à 1265 francs de droits pour un seul câble !

D. Savez-vous à quel prix se vend un câble venant d’Angleterre ?

R. Je crois que le prix du câble anglais, chargé du droit, diffère peu de celui du câble français. »

Un navire de commerce du port de 200 tonneaux a donc à supporter 5,000 francs de taxes seulement pour le fer qu’il emploie ; ajoutez-y les droits sur les bois du nord ou de l’Amérique, sur les chanvres, les goudrons, et vous aurez l’explication de la différence qui existe entre le frêt de notre marine et celui de l’étranger. Tous les transports maritimes sont moins élevés que les nôtres et malgré la surtaxe imposée aux navires étrangers, notre commerce lui-même trouve encore de l’avantage à l’employer.

J’ai toujours à revenir sur certaines questions et principalement sur celles des tarifs ; c’est que, Messieurs, ses conséquences sont tellement déplorables, son influence si funeste, que je ne saurais trop les signaler et en demander la réforme.

On se plaint que notre commerce d’exportation soit tombé, et comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? À part l’augmentation de notre frêt qui tient aux droits sur les fers, les bois, les chanvres, etc., quels échanges voulez-vous que nos négociants puissent faire à l’étranger, lorsque la plupart des retours sont impossibles ; nous sommes obligés de revenir sur l’est, ou si nous nous risquons à embarquer des objets prohibés ou trop haut taxés, il nous faut les aller vendre sur les marchés étrangers, en concurrence avec les autres puissances maritimes qui toutes naviguent à meilleur compte que nous.

Il en est pour la pêche de la baleine, celle de la morue, comme pour le commerce ordinaire ; ce ne sont pas des primes qu’il faut à nos armateurs, ce sont des navires à bon marché, qui les mettent sur un pied d’égalité parfaite avec tous leurs concurrents.

Ce n’est pas seulement notre commerce maritime qui souffre du maintien des tarifs, il en est de même pour celui du continent. Ayant eu l’autre jour la visite d’un célèbre économiste napolitain, je m’entretenais avec lui des relations commerciales qui existent entre son pays et le nôtre, et lui demandais la raison du ralentissement des affaires depuis quelques années. Il me répondit que cette interruption dans les rapports des deux pays, avait uniquement pour cause la rigueur hostile de nos tarifs. Les Napolitains nous payaient avec les laines produites par leurs nombreux troupeaux de la Pouille, nos draps, nos mérinos toutes nos étoffes fabriquées ; le droit de 33 p. o/o a rendu stérile entre leurs mains ce moyen d’échange. Ne pouvant plus nous vendre leurs laines, ils ont cherché à les utiliser ; ils ont établi des manufactures et ont taxé à leur tour et par représailles, non seulement nos draps et nos étoffes de laine, mais aussi presque tous nos autres produits. Voilà, Messieurs, l’effet des tarifs ; nous avons voulu protéger les éleveurs de bestiaux et sans profit réel pour eux, nous avons nui gravement à toutes nos autres industries. Ce qui est arrivé pour l’Italie, a eu lieu aussi pour l’Espagne, pour la Belgique, le Portugal et tant d’autres pays dont nous avons repoussé les produits à coups de prohibitions et de droits élevés ; mais revenons à l’enquête sur le fer.

Je vous ai cité, en commençant cette leçon, la réponse de ce maître de forges, qui assurait qu’avant peu d’années (il parlait en 1828) et avec le maintien du droit, l’industrie métallurgique française suffirait à tous les besoins de la consommation en quantité et en qualité, le chiffre seul des importations de fonte anglaise en 1827 et en 1835 vous a montré comment cette promesse avait été tenue, l’induction que nous avons tirée de ce fait se trouve corroborée par le témoignage d’un de nos plus habiles fondeurs mécaniciens de Paris. Je n’ai pas voulu nommer ceux qui défendaient le système du monopole ; quant à leurs adversaires, ceux qui demandent la levée des prohibitions et la réduction des tarifs, je n’ai pas les mêmes raisons pour taire leurs noms, je vous dirai donc que l’industriel dont je vais vous lire la déposition est M. Calla, bien connu de la plupart d’entre vous.

« D. Quelle sorte de fonte employez-vous ?

R. Des fontes qui réunissent autant que possible une très grande douceur à une très grande force et qui se contractent le moins possible en se refroidissant.

D. D’où les tirez-vous ?

R. Uniquement d’Angleterre depuis 4 ou 5 ans.

D. Pour quelle raison tirez-vous exclusivement vos fontes d’Angleterre ?

R. Parce que nous avons rarement trouvé dans les fontes françaises les qualités de la fonte anglaise. »

Plus loin M. Calla déclarait qu’il ne pensait pas que les établissements qui ont besoin de bonnes fontes pussent être approvisionnés suffisamment par les fontes françaises avant sept à huit ans. Ses espérances mêmes ont été trompées ; neuf ans se sont écoulés depuis qu’il parlait ains i, et l’importation des fontes anglaises a quadruplé !

Non seulement le droit protégeait nos maîtres de forges par la quotité du droit, mais la loi les protégeait encore en n’admettant à l’importation que des fontes coulées en gueuses pesant au moins quatre cents kilogrammes.

M. Calla signale ainsi les inconvénients qui résultent de cette prescription :

1o La forme des gueuses est gênante pour la manutention ;

2o Elle augmente le prix du frêt ;

3o Elle élève le prix de la matière dans les usines anglaises, attendu qu’on ne peut l’obtenir dans ces usines que sur une commande spéciale ;

4o Elle exige pour la fabrication une consommation de combustible plus considérable ;

5o Elle nuit à la perfection du travail, en ce sens que les massiaux étant d’un plus grand volume, on a plus de peine à obtenir une fonte suffisamment fluide, il serait donc désirable pour nous que cette limite n’existât pas. Il est remarquable au surplus que malgré la gêne qui en résulte, nous achetons toujours des fontes étrangères ; ce qui prouve que la restriction n’atteint pas le but que la loi semble s’être proposé ».

Vous pensez bien, Messieurs, que ce n’est pas par plaisir ou par méchanceté, qu’un industriel aussi distingué que M. Calla, a déposé ainsi dans l’enquête. Cette question des gueuses, aujourd’hui vidée, a été long-temps pour nos fabriques une gêne très grande et la source de frais considérables. J’ai vu moi-même à Essonne, chez un autre déposant, M. Feray, une machine très coûteuse qui n’avait été construite que pour briser les gueuses de fonte anglaise ; l’intérêt du capital représenté par cette machine et la main d’œuvre exigée pour le cassage des gueuses, venaient ainsi se joindre au droit et augmenter son chiffre déjà si élevé.

Ainsi ce n’était pas seulement par le fond mais encore par la forme qu’on apportait des entraves au travail ; on n’était pas satisfait des causes d’infériorité naturelles, on en créait d’artificielles ; on ajoutait à des obstacles déjà nombreux, des obstacles plus grands et plus insurmontables. Il en fut pour les fontes comme pour les huiles ; la nature avait fait celles-ci de bonne qualité, la douane obligeait à les empoisonner avec de la thérébentine pour qu’on ne pût pas les manger, et qu’elles fussent exclusivement employées par les manufactures dont elles détruisaient les machines au lieu de les conserver.

La providence a tout disposé pour le plus grand avantage des hommes, et parmi eux il s’en trouve qui payés à 40 sous par jour n’ont d’autre occupation que de détruire ses bienfaits, et de déranger ce que dans sa haute prévoyance elle a si admirablement préparé : quelle lutte insensée !

Voici maintenant quelques détails également tirés de l’enquête sur la question des prix.

« D. D’ou tirez-vous vos fontes de qualités supérieures ?

R. D’Écosse et du Straffordshire.

D. D’où tirez-vous la fonte moyenne ?

R. Des usines de Fourchambault et de Pontcallic en Bretagne pour les deux tiers, et de la Belgique pour l’autre tiers.

D. Qu’entendez-vous par fonte supérieure ?

R. Celle qu’on désigne en Angleterre sous le nom de fonte no 1.

D. Qu’entendez-vous par fonte moyenne ?

R. La fonte regardée en France comme de qualité supérieure.

D. Est-ce qu’on ne fabrique pas dans quelques usines françaises de la fonte égale au no 1 anglais.

R. Je n’en ai jamais rencontré.

D. Quel prix payez-vous sur place les fontes de Fourchambault et de Bretagne ?

R. 28 fr. les o/o k.

D. Quel est le prix le plus élevé auquel vous les avez payées ?

R. 44 fr. rendues à Paris.

D. Ce prix a-t-il été de longue durée ?

R. Depuis l’époque de l’élevation du droit des fontes étrangères en 1822.

D. À quel prix achetez-vous sur place en Angleterre la fonte no  1 ?

R. De 13 f. 75 à 15 fr. les o/o k.

D. À quel prix vous revient-elle rendue dans votre établissement ?

R. De 29 à 30 fr. les o/o k.

D. À quel prix obtenez-vous en Angleterre, l’espèce de fonte que vous considérez comme égale à la fonte française que vous employez dans vos usines ?

À 11 fr. 25 c. les o/o k. au port de Cardiff.

D. À quel prix vous revient-elle à Essonne ?

R. À 26 fr. 65 c. les o/o k. y compris 9 fr. 90 c. de droits. »

Ainsi voilà près de 40 p. o/o d’augmentation que la loi fait supporter aux consommateurs, c’est-à-dire à tout le monde. J’arrête ici les citations de l’enquête, et de celles qui précèdent, je tire cette conclusion que ceux qui ont prédit qu’une réduction de droits serait le signal de la ruine d’un grand nombre d’établissements se sont trompés ; la réduction a eu lieu et personne n’est mort excepté ceux qui à l’abri des tarifs s’étaient placés dans de mauvaises conditions sous le rapport du minerai, du combustible ou des routes. Il n’y a que les défenseurs de la réforme économique qui ont dit vrai ; ils avaient annoncé qu’une réduction de droit était indispensable, qu’elle ne nuirait pas à ceux de nos établissements qui étaient bien situés, mais que pour être efficace elle devait être considérable, ou que sans cela l’émulation ne serait pas assez forte pour les produits similaires, et que les consommateurs des fontes et fers que la France ne fournit pas encore, seraient toujours obligés de payer fort cher et sans avantages pour les maîtres de forges, une matière première indispensable à leur industrie.

L’expérience et les faits ont vérifié tout ce que ces hommes avancés avaient dit ; la réduction accordée a été trop faible et pour un grand nombre d’objets nous ne pouvons pas encore lutter avec l’Angleterre ; nos machines sont encore bien plus coûteuses, et notre agriculture, notre marine, nos constructions, sont grevées de frais énormes qui ne profitent à personne et que tout le monde paie.

On consomme en Angleterre quatorze fois et demi plus de fer qu’en France ; cette industrie avec celle de la houille, car elles sont liées l’une à l’autre, forme le véritable thermomètre de la prospérité du pays. Aujourd’hui les Anglais construisent des maisons tout en fer. Vous avez peut-être visité le Dock de Ste Catherine à Londres, vous aurez sûrement remarqué alors ces colonnes de fonte si élégantes qui vont depuis la base de l’édifice jusqu’au sommet ; elles supportent des grues et sont creusées pour servir à l’écoulement des eaux qu’elles rejettent dans les bassins. De tous côtés on voit le fer en barres, la tôle, l’acier, prendre mille formes différentes et se substituer de plus en plus au bois et à la pierre.

Des murs, des planchers, des plafonds, sont établis en fer et en fonte ainsi que le comble des bâtimens. Rien de plus beau et de plus curieux que les caves de Ste-Catherine ; presque toutes sont pavées avec de grandes et larges plaques de fonte dans lesquelles des rigoles sont pratiquées pour recevoir les liquides qui pourraient suinter des pièces qui les renferment, et les conduire dans des réservoirs.

Partout dans la ville, on voit la fonte servir à la conduite des eaux et du gaz ; avec le fer, l’architecture actuelle n’a rien à envier à celle du moyen âge ; quand elle le voudra elle sera aussi légère et aussi gracieuse ; comme elle, elle pourra offrir aux amateurs de sculptures, des arabesques gracieuses, des coupoles élancées, des flèches de dentelles qui laissent passer l’air en sifflant dans leurs mailles délicates. Déjà nos ingénieurs remplacent par des ponts suspendus à de minces fils de fer d’une solidité éprouvée, nos vieux ponts en bois et en pierre, si lourds et si disgracieux, que l’orage emporte au loin comme nous l’avons vu dans cent endroits, à Melun et à Paris même.

Quelle révolution dans l’art, et quel avenir pour l’industrie du fer lorsqu’elle : fournira par masse et à bas prix le fer et la fonte à nos mécaniciens, à nos architectes, à nos constructeurs de bateaux et de navires ! Mais ce n’est pas avec le droit, même réduit, qu’ils y arriveront ; il ne profite d’ailleurs, ainsi que nous l’avons vu, qu’aux propriétaires de bois, il faut une diminution nouvelle qui stimule nos producteurs et permette aux consommateurs de se fournir en Angleterre, en Suède, en Belgique, des qualités de fer et de fonte qu’ils ne trouvent pas en France.

On parle ici de conduire l’eau à domicile, il faudra pour cela du fer et de la fonte presqu’uniquement ; et vous le savez, le droit est encore de 50 p. o/o : quelle économie à faire !

Quant à cette espèce de routes nouvelles qui donne aux peuples qui la possèdent en plus grande quantité, le prix de la course, c’est-à-dire l’économie de tems et d’argent, bien que le fer n’entre que pour 1/7 dans le coût de leur établissement, la plus value ajoutée par le droit est encore assez considérable.

Je ne vous parle ici que des grands travaux ; mais le même résultat se produit dans les petites choses, dans la consommation usuelle.

La lutte qui existe entre les défenseurs de la réduction du droit, c’est-à-dire des consommateurs, et ceux qui en demandent le maintien, ne date pas d’hier ; elle remonte fort loin et leurs arguments comme les nôtres se retrouvent tous dans les ouvrages d’un homme dont s’honore la science, et qui avait devancé son tems ; dans les mémoires de Turgot. Permettez-moi de vous, citer quelques passages d’une lettre dont je vous ai déjà parlé qu’il écrivait à M. l’abbé Terray sur la marque des fers.

« Je ne connais de moyen d’animer un commerce quelconque que la plus grande liberté et l’affranchissement de tous les droits, que l’intérêt malentendu du fisc a multipliés à l’excès sur toutes les espèces de marchandises et en particulier sur la fabrication des fers.

Vous paraissez, Monsieur, dans les lettres que vous m’avez écrites sur cette matière, avoir envisagé comme un encouragement pour le commerce national, les entraves que l’on pourrait mettre à l’entrée des fers étrangers..... Je conçois que des maîtres de forges, qui ne connaissent que leurs fers, imaginent qu’ils gagneraient davantage s’ils avaient moins de concurrents.Il n’est point de marchand qui ne voulût être seul vendeur de sa denrée, il n’est point de commerce dans lequel ceux qui l’exercent ne cherchent à écarter la concurrence et ne trouvent quelques sophismes pour faire accroire que l’état est intéressé à écarter du moins la concurrence des étrangers. Si on les écoute, et on ne les a que trop écoutés, toutes les branches du commerce sont infestées de ce genre de monopole. Ces imbéciles ne voient pas que ce même monopole qu’ils exercent non pas comme ils le font accroire au gouvernement, contre les étrangers, mais contre leurs concitoyens consommateurs de la denrée, leur est rendu par ces mêmes concitoyens vendeurs à leur tour dans toutes les branches de commerce, où les premiers deviennent acheteurs............ Il n’y a là dedans de profit pour aucune partie ; il y a une perte réelle pour l’état qui, achetant moins à l’étranger lui vend moins aussi...................

Mais quand tous ces principes ne seraient pas, comme j’en suis convaincu, démontrés avec évidence, quand le système des prohibitions pourrait être admis dans quelque branche de commerce, j’ose dire que celui des fers devrait être excepté par une raison décisive, et qui lui est particulière.

Cette raison est que le fer n’est pas seulement une denrée de consommation utile aux différents usages de la vie ; c’est surtout comme instrument nécessaire à la pratique de tous les arts que ce métal est précieux. À ce titre il est matière première de toutes les manufactures, de l’agriculture même, à la quelle il fournit la plus grande partie de ses instruments. »

Vous savez à ce sujet, Messieurs, que J.B. Say a soutenu il y a 7 ou 8 ans et avec un grand nombre de savants que l’impôt sur le fer coûtait à l’agriculture 17 à 18 millions de francs ; il avait évalué ce qu’il entre de ce métal dans tous les outils, machines et ustensiles qu’elle emploie et il avait obtenu le résultat que je viens de vous rappeler en comparant le prix du fer tel que les tarifs l’ont fait, à celui tel qu’il pourrait être. Je vous ai dit ce qu’il en coûtait à la marine, nous verrons bientôt la part de l’industrie cotonnière ; mais je reprends ma lecture :

«....À ce titre il est denrée de première nécessité ; à ce titre, quand même on adopterait l’idée de favoriser les manufactures par des prohibitions, le fer ne devrait jamais y être assujetti.

Défendre l’entrée du fer étranger, c’est donc favoriser les maîtres de forges, non pas seulement comme dans les cas ordinaires de prohibitions, aux dépens des consommateurs nationaux ; c’est les favoriser aux dépens de toutes les manufactures, de toutes les branches d’industrie ; aux dépens de l’agriculture et de la production des subsistances, d’une manière spéciale et encore plus directe que l’effet de toutes ces autres prohibitions dont il faut avouer qu’elle se ressent toujours ».

Ce que Turgot disait il y a 65 ans nous le répétons aujourd’hui ; les arguments qu’il combattait sont ceux qu’on nous oppose ; voyez comme il traite la question des qualités.

« J’ajouterai ici deux considérations qui me paraissent mériter votre attention.

L’une est qu’un grand nombre d’arts n’ont pas besoin seulement de fer, mais de qualités différentes et adaptées à la nature de chaque ouvrage. Pour les uns, il faut du fer plus ou moins doux ; d’autres exigent un fer plus aigre, les plus importantes manufactures emploient de l’acier et cet acier varie encore de qualité ; celui d’Allemagne est propre à certains usages, celui d’Angleterre est plus précieux à d’autres. Or il y a certaines qualités de fer que le royaume ne fournit pas et qu’on est obligé de tirer de l’étranger. Ce serait perdre ces manufactures, ce serait anéantir toutes celles où l’on emploie l’acier, toutes celles où l’on a besoin de qualités particulières de fer, que d’interdire l’entrée des fers étrangers ; ce serait les conduire à une décadence inévitable que de charger ces fers de droits exclusifs, ce serait sacrifier une grande partie du commerce national à un intérêt très-mal entendu des maîtres de forges...........

S’obstiner par des vues d’une politique étroite qui croit pouvoir tout tirer de son cru, à contrarier cet effet nécessaire (importation des fers étrangers), ce serait faire comme les propriétaires de la Brie qui croient économiser en buvant le mauvais vin de leur cru qu’ils paient beaucoup plus cher par le sacrifice d’un terrain susceptible de produire de bon froment, que ne leur coûterait le vin de Bourgogne, qu’ils acheteraient de la vente de ce froment ; ce serait sacrifier un produit plus grand pour conserver un produit plus faible ».

Aujourd’hui, Messieurs, les cultivateurs de la Brie arrachent leurs vignes et achètent le vin de la Bourgogne avec le prix qu’ils retirent de leur froment ; mais nous continuons à acheter à très-haut prix le fer français qui ne convient pas à tous les usages, alors que nous avons à côté de nous, en Angleterre, en Suède, des fontes et des fers de toutes ces qualités et à beaucoup meilleur marché que les nôtres.

Nous sacrifions ainsi un produit plus grand pour conserver un produit plus faible.

De tout ce qui précède il résulte, Messieurs, qu’à toutes les causes d’infériorité dont se plaint notre industrie, nous en avons joint nous mêmes une fort grave, les tarifs élevés, qu’on ne saurait trop se hâter de détruire. Il est donc nécessaire de continuer les réformes qu’on a commencées l’année dernière ; il faut au moins revenir au tarif de 1822 : on verra ensuite.