Cours d’économie industrielle (1836-1837)/Quinzième leçon
QUINZIÈME LEÇON.
Sommaire : Industrie du coton. — Le coton dans l’antiquité. — Introduction du coton en Europe. — Premières machines ; leurs inventeurs. — Perfectionnements. — Cardage ; filage ; tissage. — Progrès et importance de l’industrie cotonnière.
Cinq cents ans avant Jésus-Christ, on portait dans l’Inde des vêtements de coton ; Hérodote dit en parlant des Indiens : ils possèdent une sorte de plantes qui au lieu de fruit produit de la laine plus fine et plus blanche que celle des moutons ; et Pline rapporte que les prêtres égyptiens en ont des vêtements d’un blanc et d’un moelleux éclatant. Ensuite depuis plus de 1300 ans, il n’en était plús question dans les annales des peuples, lorsqu’il a reparu tout à coup pour féconder l’industrie moderne, et fournir aux pauvres du linge et des vêtements plus beaux et plus éclatants que ceux qu’il avait donnés aux ministres des autels dans la plus haute antiquité. Les Romains l’ont connu ; mais il ne l’ont pas apprécié ; car ils n’étaient pas machinistes, et ils préféraient travailler la laine qui leur donnait beaucoup moins de peine. Toutefois nous trouvons dans le Digeste, qu’en 552, les tissus de coton étaient frappés d’un droit.
Il semble résulter des documents que nous a laissés l’antiquité, que le cotonnier d’abord cultivé dans l’Inde, a plus tard été replanté en Égypte, et que c’est de ce dernier pays qu’il est venu pour la première fois en Europe ; voilà pour l’ancien monde. Les premiers Espagnols qui ont dévasté l’Amérique ont trouvé l’arbuste qui nous occupe, indigène dans quelques forêts vierges du nouveau monde ; et nous savons que Fernand-Cortès envoya à Charles-Quint un tapis en coton tissé à peu-près comme les futaines d’aujourd’hui. Pourtant ce n’est pas d’Amérique que ce produit si utile devait nous venir pour la seconde fois. Il paraît en Chine, vers la fin du 13e siècle ; mais il y fait peu de progrès, et s’y trouve en concurrence avec la soie et la laine, la soie surtout qui habillait les ouvriers, malgré les édits de luxe qu’on reproduisit chez nous plus tard. Cependant la filature y était assez avancée dans le voisinage de l’Inde quand les européens y ont pénétré ; vous pouvez en juger par les nankins ainsi appelés de la ville de ce nom.
Toute l’Inde moderne, Bornéo et les Moluques ont toujours eu des vêtements en coton, et c’est aussi de fort bonne heure que les Africains s’en sont servis. Quant à l’Europe qui était destinée à fournir le monde de cotonnades, elle n’a connu de nouveau le coton que fort tard. Les Maures l’ont apporté à Valence, à Grenade et partout où ils ont séjourné ; mais une fois les Africains chassés, les Espagnols l’ont repoussé comme produit de l’industrie des infidèles. Toutefois on le cultivait dès le 10e siècle à Valence, à Cordoue, à Grenade, à Séville et il y avait des fabriques de futaines à Barcelonne.
L’Italie fabrique des cotonnades au commencement du XIVe siècle ; déjà les basins et les futaines de Venise et de Milan sont renommés. Ce n’est que long-temps après que Londres commence à tisser le coton que ses vaisseaux rapportent de Chypre ou de Smyrne. Ce n’est que plus tard encore qu’on importe en France sous Louis XIV ce produit du levant ; et c’est en 1784 seulement que Martin d’Amiens établit à Lépine près Arpajon la première filature.
Le coton est donc indigène partout ; mais comment se fait-il qu’il ait mis tant de temps à se répandre ? c’est qu’il est plus difficile à filer à la main que toutes les autres matières textiles : aussi a-t-on avancé qu’Hercule filait du coton aux pieds d’Omphale ; mais les temps sont bien changés ; la quenouille de la fable ne donnait qu’un seul fil, et les Omphales de Manchester en obtiennent aujourd’hui deux mille avec la leur !
Je viens de vous citer les faits qui semblent le plus généralement admis dans l’histoire de l’industrie cotonnière et vous pensez sans doute avec moi qu’il est inutile que j’agite ici toutes les questions de priorité qui se sont élevées chez chaque peuple pour l’introduction en Europe d’une plante si éminemment utile. Ce sont là des querelles d’amour propre de fort peu d’importance ; et comme en définitive ce sont les machines qui ont vulgarisé le coton, c’est aux Anglais qu’il faut rapporter tout l’honneur.puisque ce sont eux qui en construisant les appareils dont je vais vous parler, ont multiplié avec une rapidité qui tient du prodige, ces vêtements et ce linge inconnus de nos pères, et indispensables pour nous.
On ignore en général l’histoire des machines employées dans les manufactures de coton, et les manufacturiers eux-mêmes ne savent pas toujours l’histoire des perfectionnements quilles mettent aujourd’hui en état de faire leur fortune. Selon quelques auteurs, nous serions redevables de la découverte des premières machines à filer, à un pauvre ouvrier nommé Highs qui ne put recueillir la gloire que méritait son génie, faute d’avances et de protection pour profiter lui-même de son invention. Tout l’honneur a été rapporté à Richard Arkwright qui a fait une fortune immense, et qui est mort laissant un nom populaire. Celui-ci en s’arrogeant un mérite qu’il n’avait pas, n’aurait donné aucun secours à l’homme de génie mort dans la misère soit par vanité, soit par indifférence.
La filature la plus simple, est celle de la quenouille ; elle est encore en usage dans l’Indoustan, et la supériorité des nankins de l’Inde et des longs cloths anglais sont dûs à ce mode de filer, qui dispose plus également les fibres du coton, et les tord mieux que les machines à filer. Mais ce procédé ennuyeux et incomplet n’a point été employé en Europe. Dans le comté de Lancastre, au commencement du 18° siècle, la trame seule des tissus était en coton ; la chaîne était en lin d’Allemagne, et le coton seul servait surtout pour des mèches de chandelles. Du reste, le cardage se pour faire faisait à la main, le filage au rouet et le tissage au moyen d’un simple métier de tisserand. Les produits de cette fabrication portaient le nom de futaines, et le tisserand qui n’était souvent qu’un simple paysan, qui s’était procuré lui-même la matière première, les vendait écrus aux marchands de Manchester.
En 1740, ceux-ci commencèrent à donner les chaînes et le coton aux tisserands ; lorsque les futaines leur étaient rendues, ils les teignaient eux-mêmes, et les portaient ensuite à dos de cheval dans les principales villes du royaume, et les vendaient aux boutiquiers qu’ils rencontraient sur la route. En 1733, Watt inventa, dit-on, une machine pour filer le coton ; deux fabriques furent construites à Birmingham et à Southampton ; mais elles échouèrent et on n’a aucun vestige de ces machines.
En 1760, on adopta le mode de la navette imaginé en 1738, par John Kay pour donner plus de largeur à l’étoffe. C’est dans cette même année que Robert Kay, fils de celui-ci, inventa la boîte à coulisse au moyen de laquelle le tisserand peut se servir alternativement de trois navettes contenant chacune une trame de différente couleur, sans prendre la peine de les enlever et de les replacer dans la châsse. On introduisait à la même époque l’ourdissoir ou dévidoir prismatique, connu depuis long-tems dans l’industrie des laines. En 1750, il s’éleva une seconde classe de marchands ou maîtres en futaine qui résidaient dans la campagne et employaient les tisserands. Ils se rendaient toutes les semaines au marché de Manchester et vendaient les pièces aux marchands de la ville qui les teignaient et les expédiaient ensuite par les voitures des messagers, pour les lieux où on les leur avait commandées. En 1760, on ne faisait pas pour plus de 5 millions de francs de cotonnades ; mais à partir de cette époque, Manchester exporta des futaines en quantités considérables pour l’Italie, l’Allemagne et les colonies du nord de l’Amérique, au point que les fileurs ne pouvaient pas fournir assez de trame aux tisserands. La fabrication attendait une nouvelle impulsion d’un homme du peuple, autre Colomb, dont le génie a fait aussi la gloire d’un second Améric. Un jour, c’était en 1763 ou 1764, un modeste fabricant de peignes à tisser, Thomas Highs, dont vous entendez peut-être le nom pour la première fois, se trouvant à Leigh, dans le Lancashire, chez un de ses voisins, vit entrer le fils de celui-ci tout abattu par la fatigue et l’ennui ; ce jeune homme avait couru toute la matinée pour avoir de la trame sans pouvoir en trouver. Dès cet instant Highs ne cessa de combiner dans son esprit une machine capable de fournir de la trame en assez grande quantité. Cette idée le conduisit chez un horloger de la même ville appelé Kay, à qui il communiqua son projet et le résultat de ses réflexions. Celui-ci s’enthousiasma à son tour et les deux inventeurs se réunissaient tous les jours dans le grenier de Highs, dont la porte fut soigneusement fermée, pour confectionner les rouages et les autres pièces d’une machine, produit de leurs veilles. Cependant les voisins avaient percé le mystère de ces deux pauvres idéologues, et les quolibets leur pleuvaient de toutes parts. Plusieurs mois s’étaient déjà écoulés sans résultat apparent, lorsqu’un beau jour à la suite d’un accès de désespoir et de découragement, les rouages furent jetés par la fenêtre pour le plus grand amusement des railleurs. L’horloger Kay eut bientôt pris son parti ; quand on lui demandait combien son maître lui donnait pour fabriquer des machines à filer, il répondait qu’il avait renoncé à la filature et puis il mêlait ses railleries à celles de ses voisins. Highs, au contraire, fut bientôt revenu d’un premier moment de faiblesse ; il sentait en lui se développer le germe d’une pensée féconde et quand ses voisins lui demandaient ironiquement de la trame, chacune de leurs paroles était un nouvel aiguillon pour lui. Il reporta ses rouages brisés dans son grenier et après de nouveaux efforts, il parvint à faire marcher cette machine tant désirée, qui répondit si victorieusement, non-seulement à tous les demandeurs de trame de Leigh et du Lancashire, mais encore à ceux de toute l’Angleterre. Highs avait une fille, qui, elle aussi avait dû souffrir sa part des chagrins de son père. Elle s’appelait Jeannette, et Highs la fit marraine de sa machine, qu’il appela Spinning Jenny. (Jeannette la fileuse ou la fileuse de Jeannette).
La première Jenny n’avait qu’une aune carrée et six broches. Plus tard Highs en construisit qui avaient jusqu’à vingt-quatre broches. Trois ans après l’invention de ce pauvre fabricant de peignes, James Hargraves de Blackburn apporta quelques modifications à la pince de la Jenny. Ceux qui connaissent cette machine savent qu’on appelle ainsi les deux morceaux de bois qui maintiennent la broche sur laquelle s’enroule le fil. Ce fait a induit en erreur quelques historiens qui ont attribué à Hargraves la découverte de Highs. Cette erreur fut encore accréditée par un mémoire d’Arkwright que j’aurai occasion de vous citer bientôt.
La Jenny ne donnait que la trame ; mais Highs l’eut bientôt complétée au point de se surpasser lui-même, en imaginant une machine capable de filer le coton au degré de consistance et de finesse qu’exige la chaîne, qui jusque là avait été faite en fil de lin étranger. C’est la machine à cylindres, e Throstle des Anglais et la continue des manufacturiers français. Le coton est soumis à la pression de deux paires de cylindres, dont un par paire est cannelé pour laisser passer le fil qui s’amincit et se tord et puis se renvide sur une bobine. C’est Kay, dit-on, qui a fait la première continue sur le modèle en bois de son ancien compagnon d’infortune. Comme il faut une force considérable pour la faire marcher, elle ne pouvait servir que dans les fabriques qui, avant l’application de la vapeur, pouvaient disposer d’une chute d’eau ; on lui a aussi donné le nom de métier hydraulique (throstle). Au reste le fil que donne ce métier est beaucoup plus tordu que celui de Jenny et convient particulièrement pour les chaînes. Ainsi, depuis l’introduction de la continue, on filait les chaînes dans les manufactures, tandis que la trame était produite sur la Jenny par les femmes et les enfans des tisserands.
Le métier hydraulique était l’invention favorite de Highs ; aussi tout en rendant la Jenny publique, il s’efforça de réserver pour lui la filature à cylindre, jusqu’à ce qu’il pût se procurer assez d’argent pour établir une fabrique ; car il était encore bien pauvre et sa famille était devenue plus nombreuse. Mais le vœu si légitime du génie dans la misère ne devait pas être exaucé ; sa découverte devait profiter à d’autres. Et ici, Messieurs, je suis tout naturellement conduit à vous parler de Richard Arkwright dont j’ai déjà eu occasion de vous citer le nom. Arkwright est sorti d’un rang obscur et par une persévérance infatigable et une habileté particulière à manier les hommes, il est parvenu à se faire une fortune considérable et une réputation populaire. Cet homme qui avait un penchant naturel pour la mécanique, mettait un zèle incroyable à s’approprier les découvertes des autres et savait parfaitement en tirer tout le parti convenable. Pauvre comme Highs, son esprit moins modeste ne redoutait pas les humiliations en sollicitant des associés et des protecteurs, et c’est ainsi que par sa remuante activité il parvint à réunir des actionnaires à diverses époques et à leur faire débourser les sommes nécessaires pour réaliser ses projets. Beaucoup ne réussirent point ; mais on prétend qu’il restait toujours à Arkwright un peu plus qu’il n’avait en commençant, et toujours assez d’habileté pour enthousiasmer de nouveaux sociétaires. Arkwright était en 1760, barbier coiffeur de Bolton-le-Moors, déjà renommé par la couleur qu’il savait donner aux cheveux qu’il vendait. Il épousa une femme de Leigh et c’est dans cette ville qu’il apprit les inventions du malheureux Highs. On pourrait croire qu’il chercha à faire connaissance avec lui, pour lui surprendre son projet ; mais il déploya plus de finesse. Il sut que Kay, l’ouvrier horloger, dont je vous ai parlé qui résidait alors à quelques lieues de là, à Warrington, avait travaillé pour Highs ; il s’introduisit chez lui pour lui faire tourner quelques pièces de cuivre destinées, disait-il, à un grand mécanisme qui devait lui donner le mouvement perpétuel. Un jour, c’était en 1767, il emmena Kay dans un cabaret pour lui parler mécanique. Kay, flatté sans doute de la politesse d’Arkwright, et n’ayant probablement pas des principes bien arrêtés sur le respect de la propriété, lui conseilla de s’occuper plutôt d’une machine à filer, en lui promettant sans doute quelques bons conseils. Arkwright feignit d’abord une assez grande indifférence, mais le lendemain matin il avait rejoint son homme et il en avait obtenu le modèle de la continue de Highs.
L’habile barbier fit voir son modèle à plusieurs personnes et il eut bientôt trouvé un bailleur de fonds. Le 3 juillet 1768, il prit une patente à Nottingham pour filer avec des cylindres qu’il fit faire par Kay qu’il avait pris à ses gages. Il se tenait au courant de tout ce qui se faisait ; et comme les filateurs à la Jenny venaient de perfectionner le cardage et le boudinage, il sut être plus adroit qu’eux et obtint en 1775 une seconde patente. Mais comme les filateurs continuaient à se servir de ces procédés qu’Arkwright n’avait pas inventés, il leur intenta des procès et les perdit. Cela ne l’empêcha pas de faire une grande fortune et de recevoir des honneurs ; car il mourut à Cromford dans le Derbyshire à l’âge de 59 ans après avoir été fait chevalier et grand shérif de son comté. Quant au pauvre Highs, peu de personnes s’en sont inquiétées et il a dû mourir dans la misère. Il est toutefois vrai de dire qu’Arkwright en vulgarisant l’idée de Highs, a été un des grands instrumens de progrès des manufactures de coton ; car si la mise à exécution est secondaire au mérite de l’invention, elle n’en est pas moins nécessaire à la perfection de l’art. Mais Arkwright a eu le tort immense de méconnaître le malheureux Highs ; et c’est ainsi que dans un de ses prospectus, il attribue l’invention de la Jenny à Hargraves ; sachant bien qu’il était dangereux de faire mention de son véritable inventeur qui avait aussi imaginé le métier hydraulique qu’il s’appropriait.
La Jenny et la continue en consommant beaucoup de tramé eurent bientôt mis les cardeurs à la main hors d’état d’en fournir. C’est là ce qui donna lieu à l’introduction des cardes à bloc. Dans ce perfectionnement les cardes sont le double des cardes à main ; l’une est fixée sur un banc et l’on y applique l’autre avec les deux mains. Mais cela ne suffisait pas, et ce fut la machine à cardes qui vint combler la lacune. Cette machine n’est pas l’idée d’un seul inventeur ; elle est la somme de plusieurs perfectionnemens successifs faits à diverses époques. Vous savez que c’est un cylindre de bois garni de cardes, tournant sur un axe horizontal sous une ouverture concave et garnie de cardes. Dans le principe, le coton était étendu à la main sur le cylindre et on l’enlevait avec des cardes à main ; plus tard on ajouta un second cylindre qui enlevait le coton cardé au premier, et un rouleau cannelé longitudinalement qui pressait celui-ci et enlevait le coton par loquettes. En 1772, John Lees imagina l’appareil alimentateur qui transmet le coton au cylindre ; en 1772, James Hargraves, qui a aussi perfectionné la Jenny, imagina l’arbre coudé et le peigne destiné à détacher le coton du cylindre ; en 1773, Thomas Highs et Vood organisèrent deux cylindres pour obtenir une loquette ou ruban sans fin.
L’industrie cotonnière marchait avec une rapidité extraordinaire ; en 1780, sans compter les nombreuses Jennys des petits filateurs, on comptait 20 manufactures à métiers hydrauliques appartenant à Arkwright ou à des personnes qui kui avaient payé une prime, et de 1785, époque de l’expiration des patentes, jusqu’en 1790, il y en avait 150, répandues en Angleterre, surtout dans le comté de Galles ; lorsque le Mull Jenny vint donner une nouvelle impulsion à cette fabrication déjà si puissamment vivifiée par le génie du pauvre Highs et le savoir faire d’Arkwright. Le Mull Jenny est un composé de la jenny et du métier hydraulique ; c’est Samuel Crompton de Bolton-les-Moors qui en 1775 imagina de marier ces deux idées du premier inventeur ; dans cette nouvelle machine la mèche passe entre des cylindres placés sur le derrière des métiers et arrive aux broches qui sont placées en avant par un chariot mobile, à mesure que ces broches tournent, le chariot s’éloigne des cylindres un peu plus vite qu’ils ne délivrent les mèches. Les deux premiers cylindres attirent la mèche de la bobine, la seconde l’étend et l’alonge ; au moyen de ces dispositions et de plusieurs autres dans le détail des quelles je ne dois point entrer, on obtient une mèche plus fine qu’avec la jenny, ou la continue simple qui ne donne que des chaînes et des trames assez grossières, telles qu’il les faut pour les calicots et les autres étoffes fortes. À l’époque dont nous parlons, ces tissus étaient fabriqués en France, en Saxe et en Suisse, avec du fil produit par le rouet à la main ; et le bas prix de la main d’œuvre balançait les avantages que les Anglais retiraient de leurs perfectionnements dans la filature ; mais d’un autre côté ceux-ci n’avaient plus de rivaux pour les mousselines fines. Aux puissants mobiles de Highs et de Crompton, la tilature ajoutait à la même époque (1790) la vapeur dont Watt venait de vulgariser les prodigieux effets. La chaîne anglaise fut bientôt importée sur le continent qui depuis n’a cessé de copier les procédés de la Grande-Bretagne.
Maintenant, Messieurs, pour compléter l’histoire de la manufacture du coton, il me reste à vous parler des premières machines à tissus et des perfectionnements qui ont été successivement adoptés. La première tentative du tissage mécanique remonte, dit-on, à 1695, époque à la quelle un sieur de Gennes imagina un métier qui a été décrit dans les transactions philosophiques ; mais la première fabrique à tissu, mue par l’eau, ne fut construite qu’en 1765, par Garside fabricant de Manchester ; elle était, dit-on, garnie de métiers inventés par Vaucauson et analogues à ceux qui ont été décrits dans l’encyclopédie mécanique ; dix ans après, Cartwright vint révolutionner le tissage par l’invention du métier à tissu, destiné à être mu par l’eau ou la vapeur. Ce nouvel essai eut aussi ses premiers moments de découragement ; la fabrique que Cartwright construisit à Doncaster n’eut aucun succès, et le parlement, sur la demande de plusieurs manufacturiers de Manchester accorda à l’inventeur une récompense pécuniaire. Cette belle découverte fut suivie du perfectionnement d’Austin de Glasgow en 1789 et du métier à apprêter de Thomas Jonhson de Bradbury dans le Cheshire en 1803 ; avant cette invention, il fallait un tisserand à chaque métier à vapeur, et maintenant un enfant de 14 ans peut en diriger deux et faire autant de travail que le plus habile ouvrier, sans compter l’avantage qui résulte de la régularité du mécanisme bien supérieur aux mouvements de l’homme le plus habile. Au reste le nombre croissant de ces métiers atteste leur supériorité sur les métiers à la main ; en 1818 il y en avait en Angleterre deux mille, en 1821, environ six mille, et au moment où je vous parle plus de dix mille !
Je viens de parcourir rapidement l’histoire des progrès de l’industrie cotonnière ; je me suis borné à vous rappeler les noms des premiers inventeurs qui sont aussi les moins connus. Il serait maintenant trop long et peut-être aussi trop fastidieux de vous faire passer en revue les innombrables perfectionnements qui ont été apportés depuis le commencement du 19e siècle, dans le cardage, la filature et le tissage du coton. Je me bornerai donc à citer à la fin de la leçon, aux hommes spéciaux qui se trouvent parmi vous, les ouvrages dans lesquels ils trouveront les renseignements dont ils pourront avoir besoin.
Il me suffira de vous dire que de 1800 à 1830 il a été pris en France 75 brevets et en Angleterre 7 patentes.
Toutefois, je vais tâcher de compléter ce que je viens de vous dire par quelques chiffres qui laisseront dans votre esprit des idées nettes et précises. Prenons d’abord l’importation, et rappelons les données statistiques que je vous ai déjà indiquées dans une de mes premières leçons. Vous savez que l’importation du coton a principalement lieu des États-Unis, du Brésil, de l’Inde et de l’Égypte. Ces pays et quelques autres envoient en Angleterre de 150 à 160 millions de kilogrammes sur lesquels environ 89 millions viennent des États-Unis, 14 du Brésil, 12 des Indes Orientales et 3 de l’Égypte en longue soie. On estime le capital qui est engagé dans cette industrie à 850 millions divisés en 175 millions de matières premières, 330 millions de salaire et 330 millions d’intérêt du capital et du bénéfice des entrepreneurs. On estime que 7 à 8 cent mille ouvriers sont directement alimentés par les cotonnades. Vous savez en outre que quelques villes ont progressé d’une manière remarquable par l’industrie cotonnière.
Manchester avait 41 mille habitants en 1775, et 195 mille en 1835 ! Preston s’est accru de 6000 habitants (1780) à 35000 (1835). Au reste, voici la marche des progrès de l’importation depuis 1701.
La statistique de la France ne nous donne pas des résultats si considérables. Vous vous rappelez que l’importation du coton brut n’y est guère que de 40 millions partagés comme il suit : États-Unis 32, Égypte et levant 4, Brésil 1, etc. C’est sous Louis XIV que les premières importations ont eu lieu du Levant ; en 1787 on importait déjà 4.466.000 kil. de coton ; en 1804 10 millions de kilogrammes, et en 1835, 38 millions valant environ 67 millions et produisant une valeur de plus de 500 millions de francs et occupant, dit-on, 600,000 ouvriers. Je vous ai dit que c’est en 1784 que Martin d’Amiens établit la première filature à Lépine près Arpajon ; en 1789 une Mull-Jenny de 280 broches fut montée dans la même ville. Les premiers pas ont été difficiles. Un jour, Antoinette parut à la cour en déshabillé de coton, et dès que cette nouvelle se fut répandue, de toutes parts on la blama et tout le monde répéta avec les exclusifs du temps que la reine n’était pas patriote parce qu’elle s’était vêtue avec une nouvelle étoffe. Cependant la flatterie ayant répandu ce tissu abhorré parmi les courtisans les bourgeois à leur tour y prirent goût. Une seule pièce de mousseline fut présenté au jury de l’exposition de 1802 et encore quelques personnes compétentes crurent-elles qu’elle n’était pas française. Cependant partir de 1803, St.-Quentin se développe et grandit ; en 1818, on compte déjà en assez grande quantité les basins, les calicots pour impressions, les perkales, les mousselines.
Tarare arrive à son tour et parvient à filer le numéro 60. Lille et le département du Nord, Troyes, l’Alsace, Rouen et la Normandie prospèrent par l’industrie cotonnière en adoptant successivément le tissage mécanique, les roues hydrauliques et les machines à vapeur pour les filatures parmi les nombreux producteurs on cite Nicolas Schlumberger à Guebviller, Hartmann à Munster, Gros, Odier et Roman à Wesserling, Davilliers à Gisors, Fauquet Lemaistre à Bolbec, Feray à Essonne. Enfin, en 1835 la France exportait pour 61 millions de francs de cotonnades dont 41 environ les deux tiers en étoffes imprimées dans la production desquelles Mulhouse et Rouen se distinguent par les progrès qu’elles ont faits pour la teinture, les apprêts et les imprimés. Une bonne carte qui indiquerait les principaux sièges de l’industrie cotonnière, dans le genre de celle qu’on a faite par exemple, pour les haras, serait fort utile. En attendant on peut la classer en quatre zones : le Nord, l’Alsace, la Normandie et la Champagre. Dans le Nord, Lille, Roubais, Turgoin se font remarquer par la filature, la teinture et le tissage. En Alsace, surtout dans les Vosges, le Haut et le Bas-Rhin l’industrie cotonnière atteint le plus haut degré de perfection. Le génie français ayant à sa disposition des chutes d’ean et une foule d’autres facilités, y est arrivé au point de pouvoir lutter hardiment et à poitrine découverte avec l’Angleterre. C’est du moins ce que quelques fabricants disent tout haut et ce que les prohibi- ་ tifs avouent en comité secret. Mais toujours c’est une satisfaction pour les amis du pays.
J’ai aussi recueilli quelques chiffres pour divers pays dans lesquels l’industrie du coton a de l’importance. La société cotonnière de Belgique occupe 120 mille hommes et produit 62 millions de francs. En France, la fabrication du coton produit 110 millions, sans compter Breslaw, Erfurth et la Saxe ; la Russie possède 485 fabriques produisant 40 millions de Francs ; la Sicile a 5000 métiers. Quant à la Suisse dont vous connaissez les bas prix, je n’ai pu me procurer un chiffre suffisamment exact.
Enfin les États-Unis qui n’exportaient que 130 millions de kilogrammes en exportaient en 1835, 325 millions de kilogrammes.
La zone de la Normandie brille surtout par Rouen qui est la succursale de l’Alsace, on y fait des tissus de moyenne valeur, soit pour la finesse, soit pour la couleur, soit pour le tissu, soit pour le dessin. Cette fabrique a fait beaucoup de progrès depuis quelques années ; dans la dernière exposition j’ai vu des produits qui mis à côté de ceux de Mulhouse offraient peu de différence.
Troyes et la Champagne font beaucoup moins et ne s’occupent guère que des tissus forts et croisés pour les troupes, les toiles à voile, etc. Quand au midi, il n’y a encore rien de remarquable ; cependant quelques esprits songent à tenter des essais qui pourront être fructueux. En général le grand tort des fabricants est d’ignorer les progrès et les procédés des voisins ; Mulhouse cependant semble être en dehors de ce reproche ; au si ses produits luttent-ils avec avantage.
En outre, les États-Unis qui deviennent de jour en jour manufacturiers, comptent déjà 795 fabriques, 33000 métiers, 58000 ouvriers ; la ville de Philadelphie seule a 120 filatures.
Ce qu’il y a encore de remarquable dans cette industrie, c’est que depuis 30 ans le prix de la matière première a diminué de moitié, et cette circonstance jointe aux autres progrès de l’industrie a amené une baisse considérable dans le prix des produits fabriqués. Ainsi, en comparant les prix de St.-Quentin de 1816 et 1831 on trouve :
La production anglaise l’emporte sur la nôtre dont les deux tiers sont en imprimés élégants et de luxe. Comme je vous l’ai dit tant de fois, ce n’est pas aux grandes bourses qu’il faut s’adresser mais aux petites qui sont plus nombreuses. L’on consomme plus de boutons que de rubis, plus de surène que de champagne, plus de tissus forts que de tissus fins et délicats. Aujourd’hui la France n’a que le marché intérieur pour écouler les toiles de coton ; il lui en faut de nouveaux et elle doit chercher à s’en créer en Belgique, en Suisse, en Angleterre même.
En terminant, Messieurs, je vous ferai observer que le coton, fournit une exception au principe économique que vous m’avez souvent entendu proclamer, savoir que chaque produit ne peut être exploité avantageusement que dans sa patrie. Le coton, vous l’avez vu, va partout ; et partout il prospère.
Parmi les ouvrages à consulter je vous citerai : L’histoire de la filature et du tissage du coton de Guest. (en anglais).
L’histoire de la filature et du tissage du coton de Baines ; c’est un livre consciencieux, les planches sont fort nombreuses, mais peu remarquables. (en anglais).
La philosophie des manufactures, par Andrew Ure contenant des détails précieux sur la vie des ouvriers et l’intérieur des manufactures, traduit en français.
Histoire de la filature et du tissage du coton par M. Maissau qui a réuni quelques documents à une partie de l’histoire de Guest qu’il a traduite.
Les nombreux volumes des brevets d’invention.
Le porte feuille de MM. Leblanc et Pouillet.
L’article du dictionnaire de Mac Culloch et du dictionnaire du commerce que publie l’éditeur Guillaumin.