Cours d’économie industrielle (1836-1837)/Seizième leçon
Suite de la QUINZIÈME LEÇON.
L’industrie cotonnière, dont nous nous occuperons encore ce soir, peut se diviser en trois grandes classes. La première comprend la filature, la seconde le tissage, la troisième les impressions. Il en est une autre encore dont je ne vous parlerai que pour mémoire, c’est celle dans laquelle se rangent les diverses opérations de la bonneterie, du tricotage, de la passementerie, etc.; nous nous arrêterons successivement sur chacune des trois principales classes, nous examinerons les conditions dans lesquelles elles se trouvent placées, et ce qu’il est possible de faire pour leur prospérité.
L’industrie du coton est jeune encore parmi nous, et n’a pris quelqu’importance que depuis trente ans. Ses principaux développements se sont accomplis sous l’influence de la guerre des douanes, appendice inséparable de la guerre des canons. Le système continental, qui est le beau idéal du régime prohibitif, a été à l’industrie cotonnière, ce qu’est une serre chaude à la végétation ; il a forcé l’action de la nature ; l’une et l’autre ne peuvent vivre avec l’air de la liberté.
La loi de 1816, perturbatrice de tant d’industries, confirma toutes les prohibitions de la loi de 1806 ; elle alla même plus loin ; elle ordonna la réexportation de tous les tissus étrangers qui se trouvaient en France, et pour assurer l’exécution de cette mesure, elle fut jusqu’à autoriser des visites domiciliaires, des saisies et des amendes. L’histoire des tarifs n’offre pas d’exemples d’une semblable protection, qui donnait à la délation et à l’espionnage domestique la sanction de la loi. Ces dispositions étaient tellement vexatoires qu’on fut obligé de les abandonner en partie et de tolérer l’industrie illégale de la contrebande, correctif ordinaire de toutes les mauvaises lois de douanes. Il n’y eut pas de recherches, passé le seuil du fabricant, dont les magasins furent en quelque sorte un lieu d’asile où arrivèrent surtout les filés de coton des numéros élevés, que nous ne produisions pas, et sans lesquels nos mousseliniers de Tarare, de Saint-Quentin, ne peuvent travailler.
Pendant 15 ans, on resta dans cette position. On disait aux fabricants : Faites nous des étoffes ; quant au fil, prenez-le où vous pourrez ; nous n’en faisons pas, mais nous vous défendons d’en demander à nos voisins qui vous en offrent : c’est, vous le voyez, comme pour les nouilles de Mons, les fers de Suède et les fontes d’Angleterre.
Le coton filé étant plus transportable et moins encombrant, ce fut, ainsi que je viens de vous le dire, à la contrebande qu’on s’adressa pour alimenter les métiers, et l’administration comprit qu’elle devait tolérer une infraction qui donnait la vie à quelques millions d’ouvriers, que la loi condamnait à l’oisiveté et à la misère. Aujourd’hui encore, malgré le remplacement de la prohibition par un droit, comme celui-ci est encore trop élevé, plus de la moitié des filés employés par nos fabriques sont introduits par la contrebande. Pour avoir voulu tenir la barrière trop haute, on a fait de la place pour passer dessous. Cette protection excessive est d’ailleurs inutile ; excepté M. Schlumberger de Gueberwiller et un très petit nombre de filateurs, nous ne produisons pas les numéros élevés ; à quoi donc a-t-elle servi ?
Les cotonniers eux-mêmes n’espéraient pas une protection aussi large ; ils le reconnaissent en avouant que, malgré elle et à cause d’elle, ils n’ont pu prospérer, et cependant ils en réclament le maintien ; quelle contradiction !
Je lis dans une brochure publiée par un ardent défenseur du système prohibitif, M. Singer, ancien filateur, les lignes suivantes, qui renferment les aveux les plus naïfs et justifient tous nos arguments.
« L’industrie n’osait pas espérer alors (en 1816) cette puissante protection ; on devait supposer que cette loi serait la sauvegarde de l’industrie cotonnière ; en effet, il est évident que la théorie devait conduire à cette conséquence naturelle ; mais dans les spéculations théoriques, l’expérience a souvent prouvé que la raison n’a pas toujours raison.
Voici à peu près les causes qui ont empêché cette loi de produire tout le bien qui devait en résulter : »
1o Elle a donné une trop grande sécurité et une trop forte garantie à l’industrie cotonnière.
2o Les manufacturiers ont écoulé trop facilement les bas numéros, et les produits qui en provenaient.
Ils n’ont pas été dans la nécessité de chercher la finesse et le perfectionnement. Les trois quarts des filatures ne dépassent pas aujourd’hui le numéro 40.
« Il en est résulté que les bénéfices de quelques années ont fait naître trop de filatures qui ont trop produit ; et par suite une surabondance de cotons filés seulement jusqu’au no 40 et des tissus qui en proviennent. Nos fabricants de mousseline sont restés tributaires des cotons filés anglais. On ne connaissait pas alors en France la fabrication du tulle. »
La protection n’a donc encouragé que la paresse ; et comme de véritables enfants gâtés, nous avons négligé notre tâche : c’est la contrebande qui a rétabli l’équilibre, c’est elle qui a empêché le coton de mourir. Toutes les mesures tracassières sont venues échouer contre les besoins de l’industrie qui a su les éluder. C’est ainsi qu’à Birmingham certains fabricants ont soldé une contrepolice pour renforcer celle de la douane et empêcher la sortie des machines, et cependant la contrebande s’est encore faite : que de frais et d’entraves pour nuire aux consommateurs, qui paient toutes ces polices et toutes ces primes !
L’industrie cotonnière est tout entière dans la filature. Le peuple qui file le mieux et le plus économiquement obtient les meilleures étoffes et place plus facilement ses produits ; toute l’attention doit donc se porter sur cette opération si importante. On a divisé par douzième la filature du coton en France. 9/12 comprennent les numéros moyens jusqu’au no 40, ils servent à faire les étoffes communes et petit teint ; 2/12 vont du numéro 40 au no 80, ils sont destinés à la fabrication des Madapolams, desperkales, des guingamps, etc.; et le dernier douzième qui renferme tous les numéros compris entre le no 80 et le no 160 s’emploie à la fabrication des mousselines, des jaconas, des tulles, etc. Cette division vous prouve encore qu’on doit travailler en général pour les masses, c’est-à-dire, pour la grande consommation qui offre des débouchés sinon plus avantageux du moins plus assurés que les consommations de luxe. Nos filateurs doivent s’occuper surtout et avant tout, du perfectionnement de leur fabrication des numéros moyens et bas ; c’est là qu’est leur avenir ; et ils ne feront que végéter tant qu’ils n’entreront pas dans la voie des améliorations.
Voici l’état de l’industrie cotonnière en France.
Le département de la Seine-Inférieure et ceux qui l’avoisinent produisent à peu près le tiers de la fabrication totale, et ne filent, à peu d’exceptions près, que les numéros 30 et 40 ; ces départements n’ont pas amélioré leur filature ; or, en industrie surtout, on rétrograde quand on reste stationnaire. Dans le département du Haut Rhin, on file environ les 3/4 en numéros 30 à 40, et l’autre quart en numéros 40 à 160 ; la qualité du fil est de beaucoup supérieure à celle du département de la Seine-Inférieure. Paris, St.-Quentin, Lille, Roubaix, etc., fabriquent dans la même proportion.
Nous avons en France 3,500,000 broches produisant annuellement 34 millions de kilog. de coton filé, évalués à 170 millions de francs, dont il faut défalquer le prix de 39 millions de kilog. de coton brut, soit 88 millions ; il reste 82 millions pour la main d’œuvre, le combustible, l’entretien de machines, les intérêts, les bénéfices etc.; 80 mille ouvriers environ sont employés avec un salaire de 1 f. 30 c. par jour en moyenne.
J’ai eu beaucoup de peine à réunir les chiffres qui précèdent et ceux qui vont suivre ; les documents dans lesquels j’ai voulu puiser ne m’ont présenté que des contradictions. Dans l’enquête, par exemple, j’ai trouvé que, suivant un déposant, le prix d’établissement de la broche était de 40 f., tandis qu’un autre, l’honorable M. Kœchlin, ne l’estime qu’à 10 £
Certes, quelle que soit la différence de localité, elle ne peut rendre possible une aussi grande variation de prix qui s’explique par l’intérêt et la position des parties ; l’un cherchait à exagérer les prix de revient pour conclure au maintien des tarifs ; l’autre, qui en demandait la réduction, s’est attaché à démontrer que notre industrie était en état de la supporter. Je vous donne ici les chiffres de M. Kœchlin ; ils m’ont paru les plus dignes de foi.
Le prix de revient des établissements de filature en France est d’un tiers plus élevé qu’en Angleterre. Un métier à filer sans accessoires revient en Alsace à 10 f. la broche ; en Angleterre à 6 f. La bâtisse coûte un peu moins chez nous, de 28 à 30 f. ; en Angleterre 40. Le combustible représente à peu près 5 p. % de la valeur des filés en France et seulement 1 p. % à Manchester. Cette cause puissante d’infériorité, qui est due tout entière au haut prix des houilles, n’existe pas pour les établissements qui sont mus par des chutes d’eau, et, on le sait, ces moteurs naturels sont bien plus abondants chez nous que chez nos voisins.
En France, les métiers sont généralement de 216, 240 et 360 broches ; on commence à en faire assez communément de 360 et même de 396 broches ; la moyenne de leur produit, en fil no 30, est de 90 kilog. par métier et par semaine ; soit un kilog. par chaque broche pour des métiers de 366. En Angleterre, les machines étant à meilleur marché qu’en France, tandis que la main d’œuvre y est plus chère, un seul ouvrier fileur conduit deux métiers d’ensemble 6 à 800 broches ; ils ne produisent pas plus de 125 kil. par semaine, en no 30 soit 1 kil. par 5 broches.
Là moyenne du prix de revient d’un 1/2 kil. de filé en nos 30 à 35 peut s’établir de la manière suivante, en Angleterre, en France, et en Suisse :
Voici le compte de revient d’une filature des Vosges, mue par une chute d’eau :
Il résulte de ces calculs que la Suisse a un très faible avantage sur nous, et que cet avantage n’existe pas, toutes les fois que nos établissements sont mis en mouvement par un moteur hydraufique. Tout compensé, la France a donc un avantage sur l’Angleterre, qui doit s’accroître avec la réduction des droits sur les matières premières, le coton en laine, la houille et le fer ; avec l’amélioration de nos voies de transport, et toutes les réformes dont on commence à comprendre la nécessité.
Le seul moyen de rendre avantageuse pour nos industriels, la lutte avec l’Angleterre, est de les mettre dans des conditions semblables. Ce n’est pas la protection des tarifs qu’il leur faut, mais la liberté, mère de l’émulation et du progrès ! Il ne faut pas ajouter aux maux naturels, des maux artificiels et volontaires, et augmenter les prix de revient par de lourds impôts. Il faut surtout affranchir les matières premières, éléments du travail. Le droit sur les cotons en laine, par exemple, élève de 5% les prix de revient pour les numéros moyens ; cette augmentation est de 8 à 10% sur les bas numéros ; il est trois fois plus fort en France qu’en Angleterre (7 fr. et 22 fr.). La différence qui existe entre la valeur du fer et celle de la houille, en Angleterre et en France, est de 8%. C’est surtout le consommateur indigène qui paie tous ces impôts, les primes à l’exportation en exemptent les étrangers ; or, chez nous les trois quarts des consommateurs d’étoffes de coton sont pauvres, et c’est sur eux que retombe tout le poids des droits protecteurs.
La position des ouvriers employés par l’industrie cotonnière n’a pas appelé chez nous comme en Angleterre l’attention du législateur, et cependant elle y est plus misérable. Je lis dans l’enquête : « La journée commence en été à cinq heures et demie et finit à huit heures du soir, ils ont une heure et demie pour les repas : en hiver elle commence à six heures et ne se termine qu’à neuf heures. (En Angleterre la loi fixe à 69 heures le travail de chaque semaine). Les enfants travaillent aussi long-temps que les hommes faits, quelques-uns n’ont que six ans, le plus grand nombre n’en a que huit ; ils composent environ la moitié des ouvriers employés et sont admis dans les fabriques avant d’avoir fréquenté les écoles. Les enfants dans les filatures se portent en général assez bien ; il n’y a pas de chômage occasionné par le mauvais état de leur santé ; mais le séjour des ateliers est peu salubre, peu propre à fortifier et à développer la constitution de l’homme ; et proportion gardée, les fileurs fournissent beaucoup moins que l’agriculture, de soldats valides pour le recrutement de l’armée. » En résumant ce qui précède sur la filature du coton, nous verrons que ce qui importe surtout à sa prospérité, c’est le bon marché et l’abondance de ses principaux agents de production ; elle peut marcher du même pas que sa sœur l’Angleterre, mais comme à elle, il lui faut du fer, de la houille et des routes. C’est ainsi que nous revenons toujours à ces questions qui sont la base de toute organisation industrielle. Que leur réforme soit le signal de réformes non moins grandes dans toutes nos industrie, alors nos filatures de coton produiront aussi bien et à aussi bon marché que l’Angleterre.
C’est seulement depuis le remplacement de la prohibition par un droit, que la filature des numéros élevés a accompli ses progrès les plus importants ; qu’une mesure semblable vienne réveiller les producteurs de numéros moyens et nous ne verrons plus d’honorables fabricants venir nous dire, qu’ils ne peuvent pas soutenir la concurrence étrangère parce qu’elle est armée de machines nouvelles et perfectionnées, tandis qu’ils se sont bornés à raccommoder leurs vieux ustensiles. Que les récompenses que nous décernons dans nos solennités industrielles, aux premiers d’entre nos travailleurs, ne soient pas une prime qui les engage à se reposer, à ne plus avancer ; qu’ils progressent au contraire et que les triomphateurs du jour ne se présentent pas le lendemain comme des victimes dévouées à la mort, si on les livre à la concurrence étrangère.
J’ai insisté long-temps sur la première partie de l’industrie cotonnière, parce qu’ainsi qu’il vous est facile de le concevoir, c’est d’elle que dépendent les autres. Si elle produit à bon marché, ils pourront vendre de même ; si au contraire elle leur fait payer cher ce qui pour eux est la matière première, ils se verront forcés d’augmenter leurs prix sans qu’il en résulte aucun bénéfice pour eux. Loin de là même, la consommation en étant plus restreinte, fermera les débouchés, et on verra bientôt des encombrements, des crises, des ventes à perte et des faillites.
Une grande révolution se prépare dans le travail du coton ; le tissage mécanique tend à prendre chaque jour de nouveaux développements ; déjà même en Angleterre il remplace presque partout le tissage à la main. Celui-ci est préférable pour les tissus fins, l’autre offre d’importantes économies pour les étoffes ordinaires : calicots, petit teint, etc. C’est pourquoi les Anglais, qui travaillent surtout pour la grande consommation l’ont adopté ; ils y ont été aussi amenés par la cherté de la main d’œuvre chez eux, qui leur fait préférer un travailleur mécanique docile, sûr et infatigable, à un autre quelquefois exigeant et souvent armé pour soutenir ses prétentions. En France, vous le savez, les capitaux nécessaires pour établir un tissage à la mécanique, sont rares et coûteux, tandis que le travail y est offert à bas prix : cette différence de position explique la préférence que les deux pays ont donnée aux deux systèmes opposés ; mais il n’en sera pas long-temps ainsi ; chaque jour en effet nous nous rapprochons davantage de l’organisation anglaise : les capitaux se réunissent par l’association et la rétribution du travail augmente avec les développements de l’industrie. L’état actuel ne subsistera qu’autant que nous ne travaillerons que pour notre propre consommation ; il changera certainement aussitôt que nous songerons sérieusement à fabriquer pour l’exportation.
Outre la question des capitaux et celle des tarifs, il en est une autre encore qui s’oppose à l’adoption immédiate par nos manufacturiers du tissage à la mécanique : il entre dans la confection de ces métiers une assez grande quantité de fonte dont nous avons vu que le prix était plus élevé chez nous qu’en Angleterre : de plus il faut un moteur au combustible, et nous trouvons encore les mêmes questions, les mêmes embarras que pour la filature. Jusqu’à ce que toutes ces questions soient résolues et ces embarras levés, nous ne pouvons pas espérer de voir le tissage à la mécanique s’établir en France ; on n’en fera que peu d’usage. Et cependant combien ne serait-il pas à désirer qu’il en fût autrement. Les métiers mécaniques font surtout à bon marché les toiles ordinaires, les plus grosses étoffes, c’est-à-dire celles qu’achète le pauvre. Quand donc avec le système actuel, pourra-t-il avoir sa douzaine de chemises, du linge blanc pour sa table, et des robes simples, mais propres et faciles à renouveler, pour sa femme et pour ses filles. Car, Messieurs, tel est le but que la science doit toujours se proposer : faire jouir les masses de ses découvertes les plus précieuses ; les faire sortir du malheur et des privations pour les conduire au bien-être et les mettre à même d’y atteindre. Je crois qu’un résultat semblable est promis au système de tissage par la mécanique ; je crois qu’il lui est réservé d’améliorer le sort des ouvriers en diminuant le prix des objets de leur consommation, et en augmentant celui de leurs salaires. En effet, quand tout le travail matériel sera fait par des machines, il ne restera plus à l’homme que des travaux intelligents ; ce ne seront plus ses bras qui auront besoin d’être forts, mais sa tête qui devra penser ; or, pour cela il faudra qu’il s’instruise, qu’il étudie, qu’il sorte enfin de la condition humiliante de machine aveugle qu’il remplit aujourd’hui : la cause de la civilisation, les progrès des lumières, marcheront alors de front avec les développements et la prospérité de l’industrie.
En France, la conversion en étoffes des 34 millions de kilog. de filés, produits annuellement, emploie 270 mille métiers occupant 325 mille ouvriers qui ne travaillent qu’une partie de l’année ; leur salaire est, en moyenne, de 75 c. par jour. Cette industrie a résolu le problème difficile d’utiliser des forces jusqu’ici stériles : les femmes et les enfants. C’est là un grand avantage, et il est bien de mettre chaque membre de la famille à même de contribuer à ses charges et de soulager son chef d’une partie de sa tâche ; mais pour que cet emploi des enfants soit toujours un avantage et ne devienne pas un abus, il est nécessaire de le contenir dans de justes bornes ; il ne faut pas comme dans la filature, que les devoirs industriels les enlèvent aux leçons de l’instituteur primaire ; il ne faut pas surtout les soumettre à un travail exténuant de 14 heures par jour, qui les étiole et les épuise avant l’âge.
Les progrès de l’industrie du tissage ont été subordonnés à ceux de la filature ; elle pourra lutter avec succès toutes les fois qu’elle aura des filés égaux en qualité et en prix, à ceux de ses concurrents. Les ouvriers tisserands, ordinairement disséminés dans les villages, travaillent en famille et n’ont aucun frais généraux ; aussi, gagnent-ils fort peu. Du reste, les économies sur le tissage sont peu importantes et n’influent que légèrement sur les prix de vente, comparativement à la valeur du coton filé qui en forme au moins les 2\/5. Quant à l’établissement des prix de revient et à leur comparaison dans différents pays, je dois vous prémunir contre une erreur qui se reproduit fréquemment ; on ne tient pas compte des différences qui existent dans les mesures linéaires ainsi que dans la longueur des pièces. Le yard carré n’est pas égal à l’aune française ; la pièce de Suisse a 58 aunes, celle d’Alsace 34, celle d’Angleterre 24 ; il faut donc établir les prix par aune et sur qualité pareille. Si par exemple nous prenons du calicot 3\/4 75 parties, qualité corsée, nous trouverons que les prix de revient sont :
En Alsace 22 cent. l’aune.
À Manchester 24 — —
En Suisse 19 — —
Le tisserand anglais gagne avec le système mécanique trois fois plus que celui de France sur son métier ordinaire : avec le prix de nos salaires tel qu’il est maintenant, notre prix de revient serait beaucoup plus bas que celui de l’Angleterre si nous employions le tissage mécanique.
De même que les cotons filés, les tissus de coton ont été protégés et prohibés ; aussi, à l’exception des calicots que nous faisons bien, la contrebande introduit-elle par masses énormes, des basins, des piqués, des tulles, des velours, etc. L’abolition de toutes ces prohibitions devra cesser avec celle des cotons filés qui ne saurait plus subsister long-temps.
Maintenant quelques mots sur les impressions. Elles sont une branche d’autant plus importante pour nous, que nous y excellons ; en effet, si nous sommes inférieurs aux Anglais pour la filature des Nos moyens, et seulement sur la même ligne pour le tissage, nous avons sur eux une grande supériorité pour l’impression. Dans cette branche, nous resaisissons, comme dans tout ce qui se rapporte au goût et aux arts chimiques, notre place ordinaire au premier rang. Cette industrie ne s’est pourtant établie en France qu’après avoir traversé la Suisse, l’Allemagne et l’Angleterre ; mais elle n’a fait que passer dans ces pays avant d’aller se fixer à Lyon, à Mulhausen et à Rouen.
L’impression s’exécute de diverses manières : à main d’homme sur une table, pour les étoffes les plus fines, telles que, mousselines, jaconats et autres, du prix de 2 à 5 et 7 francs ; par des machines plates pour les indiennes bon et grand teint, de 1 fr.50 à 3 et 4 francs ; et au moyen de rouleaux de cuivre gravés, pour les étoffes ordinaires, les rouenneries petit teint, de 75 c. à 1 f. 50. Ce dernier mode est exclusivement employé en Angleterre qui, vous le savez, s’occupe surtout de la production à bon marché, et s’adresse de préférence aux consommateurs les plus nombreux.
Nos fabricants n’ont pas cru devoir faire de même, et je pense qu’ils ont eu tort : sans doute ils ne craignent aucune concurrence pour les tissus fins et les belles impressions, les dessins compliqués, les couleurs vives et solides ; mais aussi leurs débouchés sont fort restreints. Leurs produits sont beaux sans doute, mais ils sont aussi très chers et se vendent très peu ; destinés seulement à une classe d’acheteurs peu nombreuse, ils sont soumis à toutes les fluctuations et les caprices de la mode. Souvent une petite fleur détrône un grand bouquet, et un dessin payé fort cher est perdu ; le lendemain, nouvelle révolution et nouvelle perte. La mode élève les prix d’une manière exagérée, et l’instant d’après les fait tomber au dessous des prix de revient.
Tel est le sort réservé à toutes ces industries artificielles et de luxe ; il ne suffit pas de faire le mieux, il faut faire le plus économiquement possible, et pour cela il faut écarter ces chances de perte dont je viens de vous parler ; on y parvient en travaillant pour les masses, pour le peuple des campagnes, qui adopte une couleur et la conserve 20, 30, 50 ans : là seulement il y a profit, parce qu’il y a travail fixe et assuré.
C’est précisément en vue des circonstances que je viens de vous signaler, et dans la crainte d’un engouement subit de la mode pour les produits étrangers, même inférieurs, que nos imprimeurs d’étoffes, ont demandé le maintien de la prohibition ; je viens de leur signaler un remède beaucoup plus certain et qu’ils peuvent employer en ioute assurance ; bien entendu au reste, que l’introduction des tissus imprimés, anglais, suisses et belges, n’aurait lieu que moyennant la réduction préalable du droit sur les filés et les tissus, qui sont la matière première qu’ils emploient.
L’histoire de l’industrie des toiles peintes offre le curieux spectacle d’une de ces sinistres prédictions dont je vous ai déjà parlé, et que le temps a si heureusement démentie. Je trouve dans le Dictionnaire des arts et manufactures de l’encyclopédie méthodique, dû à Roland de la Platière, inspecteur des manufactures sous Louis XVI et ministre de la Révolution, les observations suivantes :
« Est-il question d’autoriser à fabriquer les toiles peintes, les privilégiés voient dans ce projet la subversion de toutes les lois, l’anéantissement du commerce, la dépopulation du royaume.
Rouen fait valoir la prospérité due à ses manufactures de cotonnades (leur établissement avait quelques années auparavant excité une opposition très vive); et l’on voit, si l’on permet les toiles peintes, son commerce désolé, ses métiers abandonnés, les femmes, les enfants, les vieillards plongés dans la misère, les terres les mieux cultivées retomber en friche, et la Normandie, cette belle et riche province, devenir déserte.
La ville de Tours montre les députés de tout le royaume, gémissants ; et voit une commotion qui occasionne une convulsion dans le genre nerveux politique. Reims présente sa requête signée de plus de 50 marchands qui disent nettement qu’on veut leur ôter leur pain. Lyon ne saurait se taire sur un projet qui a répandu la terreur dans toutes les fabriques. Paris ne s’est jamais présenté pour une affaire aussi importante au pied du trône, que le commerce arrose de ses larmes. Amiens regarde la permission du port et l’usage des toiles peintes comme le tombeau dans lequel toutes les manufactures du royaume doivent être anéanties. » Ce mémoire est ainsi terminé : « Au reste, il suffit pour proscrire à jamais le port et l’usage des toiles peintes ou teintes, que le royaume frémisse d’horreur quand il entend annoncer qu’elles vont être permises…… Vox populi̟, vox Dei ! »
Quel accord unanime dans les malédictions ! quelle émulation et quel zèle à noircir l’avenir ! Voyez-vous la Normandie déserte et les marchands Rémois sans pain ; le commerce de Paris arrosant le trône de ses larmes, et toutes les manufactures du royaume terrifiées, d’après Lyon, ensevelies dans un linceul de toile peinte, suivant Amiens !!! Quel fatras et que de ridicules entassés dans ces lignes par des villes de fabrique qui gagnent aujourd’hui 12 à 15 millions de francs au moyen de cette industrie et malgré le système protecteur !
Pour quelques esprits arriérés, quelques intérêts égoïstes et ignorants, le passé n’a pas eu d’enseignement, et ils répétent aujourd’hui presque dans les mêmes termes les déclamations ampoulées du corps des marchands du XVIIIe siècle ; ceux de nos jours sont nés à l’ombre de l’arbre de la prohibition, ils ne sont pas faits pour le grand jour, et veulent mourir comme ils ont vécu ; la seule discussion des questions de douanes les inquiète et arrête les progrès de leur industrie, c’est dans cette crainte qu’ils hésitent à substituer de nouvelles machines aux anciennes, qu’ils raccommodent leurs vieux ustensiles, tandis que les Anglais brisent les leurs pour les remplacer par d’autres plus perfectionnés. Ce sont les mêmes qui préfèrent la prohibition à un droit protecteur équivalent, qui ne ferait que rendre hommage aux principes en changeant un mot ; ils aiment mieux une porte bien épaisse, bien close et gardée par une armée de surveillants, qu’une barrière qui, lorsqu’elle est élevée, laisse passer tout le monde dessous.
Quelle différence entre ces paroles et ces désirs si timides et si honteux, qui se cachent et demandent grâce en pleurant pour leurs intérêts qu’ils croient lésés, avec les pensées généreuses exprimées par M. Kœchlin dans ses réponses lors de la même enquête !
« C’est là ma conviction bien sincère (que le droit peut et doit être réduit) ; et il l’a fallu telle pour me faire aujourd’hui marcher à part de ceux dont pendant si long-temps je me suis fait un plaisir et un mérite de partager les opinions. Tout d’ailleurs milite ici pour témoigner en faveur de cette sincérité, même mes intérêts les plus chers.
Notre maison occupe dans ses propres ateliers de filature, de tissage et d’impression, de 4500 à 5000 ouvriers. Nous avons plusieurs millions en valeur d’établissement. Pendant 50 années j’ai été le principal gérant de notre société de famille ; et si, depuis quelques années, l’honneur de représenter mes concitoyens à la chambre m’a porté à quitter cette gestion, devenue incompatible avec mes devoirs politiques, je n’en suis pas moins resté intéressé à toutes les chances de perte comme de bénéfices de nos établissements ; personne dès lors ne supposera que j’eusse l’imprudence de prendre part à une mesure que je croirais le moins du monde capable de troubler l’avenir de mes concitoyens et ma propre existence et moins encore de compromettre le sort de tant de familles ouvrières qui ont partagé pendant de si longues années, et si paisiblement, ma bonne et ma mauvaise fortune, et qui n’ignorent pas non plus que toujours leur bien-être est entré dans mes sollicitudes.
« Et aujourd’hui comme naguère, je redis avec la chambre de commerce de Mulhausen, dan、 son mémoire présenté au Roi :
J’ai la confiance que dans cette concurrence universelle d’industrie, sous la protection de droits d’entrée modérés de pays à pays, la France occuperait un des premiers rangs : et que si elle n’obtient pas momentanément les résultats brillants que lui a procurés la prohibition, les affaires y gagneront en étendue et en stabilité. »
Quel témoignage plus éclairé et plus désintéressé serait-il possible de recueillir en faveur de la cause des réformes, que celui d’un des principaux chefs de l’industrie française, qui, ayant plusieurs millions engagés en valeur d’établissements et occupant déjà 5000 ouvriers, vous déclare que ces réformes sont nécessaires, nullement perturbatrices, et que les affaires y gagneront en étendue et en stabilité ?