Cours d’agriculture (Rozier)/MOUTON, BÉLIER, BREBIS

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 678-729).


MOUTON, BÉLIER, BREBIS. Médecine Vétérinaire. Le mouton est le mâle coupé de la brebis. Cet animal domestique, symbole de la douceur & de la timidité, semble n’exister que pour fournir aux premiers besoins de l’homme. La laine, la peau, la chair, les os, tout enfin, dans cet animal, est devenu le domaine de la nécessité & de l’industrie.

On appelle bélier, le mâle de la brebis lorsqu’il n’a pas été coupé.

Ces animaux, dont le naturel est si doux, sont aussi d’un tempéramment très-foible, sur-tout la brebis. Ils ne peuvent marcher longtemps, les voyages les affoiblissent & les exténuent ; dès qu’ils courrent, ils palpitent & sont bientôt essouflés. La grande chaleur, l’ardeur du soleil, l’humidité, le froid excessif, les mauvaises herbes, &c. sont la source de leurs maladies.

La phisionomie du bélier se décide au premier coup d’œil. Les yeux gros & fort éloignés l’un de l’autre, les cornes abaissées, les oreilles dirigées horizontalement de chaque côte de la tête, le museau long & effilé, le chanfrein arqué sont les traits qui caractérisent la douceur & l’imbécillité de cet animal.

La grandeur des béliers varie beaucoup : ceux de médiocre taille ont, si on les mesure en ligne droite, depuis le bout du museau jusqu’à l’anus, trente-six ou quarante pouces ; de hauteur du train de devant, mesuré depuis le garot jusqu’à terre, vingt à vingt-deux pouces ; du train de derrière, un pouce de plus que celui de devant.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur l’histoire naturelle du mouton. (Pour cet effet, voyez l’Histoire Naturelle de M. de Buffon, article Mouton, Brebis, &c.) Nous croyons assez remplir notre tâche, en donnant au long un traité économique sur cet animal. C’est principalement dans l'instruction pour les bergers & pour les propriétaires des troupeaux, de M. Daubenton, que nous avons puisé pour rédiger cet article. Le public, déjà prévenu en faveur de cet Ouvrage, nous saura sans doute gré de lui faire part de plus en plus des découvertes utiles de ce citoyen aussi zélé que respectable. Entrons en matière.

Plan du Travail.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER. De la connoissance & du choix des bêtes à laine.
CHAP. II. Des alliances des bêtes à laine & de leur amélioration.
CHAP. III. De la génération & de la castration.
CHAP. IV. De l’engrais des moutons.
CHAP. V. De la conduite des moutons aux pâturages.
CHAP. VI. De la nourriture des moutons.
CHAP. VII. Manière de donner à manger aux moutons. De la quantité des alimens. Manière de les faire boire & de leur donner du sel.
CHAP. VIII. Du parcage des bêtes à laine.
CHAP. IX. Du logement, de la litière & du fumier des moutons.
CHAP. X. De la tonte des bêtes à laine.
DEUXIÈME PARTIE.
Des Maladies Des Moutons.
CHAPITRE PREMIER. Maladies aiguës.
CHAP. II. Maladies chroniques.


PREMIÈRE PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

De la connoissance et du choix des bêtes à laine.


§. I. De la connoissance de l’âge.

Les bêtes à laine diffèrent les unes des autres par le sexe, par l’âge, par la hauteur de la taille, & par les qualités de la laine & de la chair.

On connoît l’âge par les dents du devant de la mâchoire inférieure, la mâchoire supérieure en étant dépourvue : elles sont au nombre de huit ; elles paroissent toutes dans la première année de l’animal, qui porte alors le nom d’agneau mâle ou femelle. Ces dents ont peu de largeur & sont pointues.

Dans la seconde année les deux du milieu tombent, & sont remplacées par deux nouvelles dents que l’on distingue aisément par leur largeur, qui surpasse de beaucoup celle des six autres : durant cette seconde année le bélier, la brebis & le mouton portent le nom d’antenois ou de primer.

Dans la troisième année, deux autres dents pointues, une de chaque côté de celles du milieu, sont remplacées par deux larges dents, de sorte qu’il y a quatre larges dents au milieu, & deux pointues de chaque côté. Dans la quatrième année, les larges dents sont au nombre de six & il ne reste que deux dents pointues ; elles sont toutes remplacées par de larges dents.

On peut donc, par l’état de ces huits dents, s’assurer de l’âge des bêtes à laine pendant leur cinq premières années ; ensuite on l’estime par l’état des dents mâchelières ; plus elles sont usées & rasées, plus l’animal est vieux. Enfin, les dents de devant tombent ou se cassent à l’âge de sept ou huit ans. Il y a des bêtes à laine qui perdent quelques dents de devant dès l’âge de cinq ou six ans.

§. II. Des différences de la taille des bêtes à laine, & comment on les reconnoît.

On distingue les bêtes à laine de divers pays, en diverses races ou branches qui diffèrent entr’elles par la hauteur de la taille, par les qualités de la laine, &c.

Pour connoître les différences de la taille, il faut prendre la hauteur de chaque bête, depuis terre jusqu’au garot, comme on mesure les chevaux. On dit qu’il y a des races de bêtes à laine qui n’ont qu’un pied de hauteur, ce sont les plus petites : d’autres ont jusqu’à trois pieds huit pouces, ce sont les plus grandes. Ainsi, les races moyennes de toutes les bêtes à laine connues, ont environ deux pieds quatre pouces de hauteur, suivant les mesures qui en ont été données. Mais il n’y a en France que les bêtes à laine de Flandre qui aient plus de deux pieds, quatre pouces. Ainsi, parmi les autres races, la petite taille va depuis un pied jusqu’à dix-sept pouces ; la taille moyenne, depuis dix-huit pouces jusqu’à vingt-deux, & la grande taille depuis vingt-trois jusqu’à vingt-sept pouces. On est aussi dans l’usage de mesurer les bêtes à laine depuis les oreilles jusqu’à la naissance de la queue ; mais cette mesure est sujette à varier dans les différentes situations de la tête de l’animal. On peut juger de l’une de ces mesures par l’autre ; car la hauteur d’une bête à laine a un tiers de moins que sa longueur. Par exemple, un mouton qui est long de trois pieds, n’a que deux pieds de hauteur.

§. III. Des différences des laines, manière de les connoître.

Les laines sont blanches, ou de mauvaise couleur, courtes ou longues, fines ou grosses, douces ou rudes, fortes ou foibles, nerveuses ou molles.

Il n’y a que les laines blanches qui reçoivent des couleurs vives par la teinture. Les laines jaunes, rousses, brunes, noirâtres ou noires ne sont employées dans les manufactures qu’à des ouvrages grossiers, ou pour les vêtemens des gens de la campagne, lorsqu’elles sont de mauvaise qualité ; mais celles qui sont fines servent pour des étoffes qui restent avec leur couleur naturelle, sans passer à la teinture.

Les mèches de la laine sont composées de plusieurs filamens, qui se touchent les uns les autres par leurs extrémités. Chaque mèche forme dans la toison un flocon de laine séparé des autres par le bout. Les laines les plus courtes n’ont qu’un pouce de longueur, les plus longues ont jusqu’à quatorze pouces & davantage : Il y en a de toutes longueurs, depuis un pouce jusqu’à quatorze, & même jusqu’à vingt-deux pouces.

Il y a des filamens très-fins dans toutes les laines, même dans les plus grosses ; mais quelle que soit la finesse ou la grosseur d’une laine, ses filamens les plus gros se trouvent au bout des mèches. En examinant ces filamens dans un grand nombre de races de moutons, on a distingue différentes sortes de laines ; savoir, des laines superfines, laines fines, laines moyennes, laines grosses, laines supergrosses.

Pour reconnoître ces différentes sortes de laines, il faut avoir des échantillons de chaque sorte pour leur comparer la laine dont on veut connoître la finesse ou la grosseur. Voyez la planche XX de l’instruction pour les bergers & pour les propriétaires de troupeaux, par M. Daubenton. Pour faire cet examen, on prendra une mêche sur le garot du mouton, où se trouve toujours la plus belle laine de la toison. Ensuite on séparera un peu les filamens de l’extrémité de cette mèche les uns des autres, pour les mieux voir ; on les mettra à côté des échantillons, sur une étoffe noire, pour les faire mieux paroître. Alors on verra facilement auquel des échantillons ils ressembleront le plus. Pour savoir, par exemple, si la laine d’un bélier est plus ou moins fine que celle des brebis avec lesquelles on veut le faire accoupler, il faut couper le bout d’une mèche sur le garot du bélier, & en placer les filamens sur une étoffe noire ; on mettra sur la même étoffe, des filamens pris au boût des mèches du garot de quelques brebis, & l’on reconnoîtra aisément si leur laine est plus ou moins fine que celle du bélier.

En touchant un flocon de laine, on sent aisément si elle est douce & moelleuse sous la main, ou rude & sèche, ou bien l’on étend une mêche entre deux doigts, & en frottant légèrement ses filamens, on connoît s’ils sont doux ou rudes.

Si des filamens de laine qu’on prend & qu’on tend, en les tenant des deux mains par les deux bouts, cassent au premier effort, c’est une preuve que la laine est foible ; plus ils résistent, plus la laine a de force.

Pour connoître si la laine est nerveuse ou molle, on en prend une poignée & on la serre ; ensuite on ouvre la main. Alors si la laine est nerveuse, elle se renfle autant qu’elle l’étoit avant d’avoir été comprimée dans la main ; au contraire, si la laine est molle, elle reste affaissée ou se renfle peu.

Les laines blanches, fines, douces, fortes & nerveuses sont les meilleures laines. Celles qui ont une mauvaise couleur, & qui sont grosses, rudes, foibles ou molles, sont de moindre qualité. Les laines mêlées de beaucoup de jarre sont les plus mauvaises.

Le jarre est un poil mêlé avec la la laine, & qui en diffère beaucoup ; il est dur & luisant ; il n’a pas la douceur de la laine, & il ne prend aucune teinture dans les manufactures. Une laine jarreuse ne peut servir qu’à des ouvrages grossiers : plus il y a de jarre dans la laine, moins elle a de valeur. On voit du jarre dans les laines superfines, & il s’en trouve d’aussi fin que ces laines.

§. IV. Des signes de la mauvaise & bonne santé des bêtes à laine.

Les parties du corps dégarnies de laine, le regard triste, la mauvaise haleine, les gencives & la veine pales, sont autant de signes de la mauvaise santé des bêtes à laine. Les signes, au contraire, de leur bonne santé, se réduisent aux suivans : la tête haute, l’œil vif & bien ouvert ; le front & le museau secs, les naseaux humides sans mucosité ; l’haleine sans mauvaise odeur, la bouche nette & vermeille, tous les membres agiles, la laine fortement adhérente à la peau qui doit être rouge, douce & souple, le bon appétit, la chair rougeâtre, & sur-tout la veine bonne & le jarret fort.

Pour connoître la veine, le berger met le mouton entre ses jambes ; il empoigne sa tête avec les deux mains ; il relève avec le pouce de la main droite, la paupière du dessus de l’œil, & avec le pouce de la main gauche, il abaisse la paupière du dessous. Alors il regarde les veines du blanc de l’œil ; si elles sont bien apparentes, d’un rouge vif, & si les chairs qui sont au coin de l’œil, du côté du nez, ont aussi une belle couleur rouge, c’est un signe que l’animal est en bonne santé.

Pour savoir si le jarret est bon, il faut saisir le mouton par l’une des jambes de derrière ; s’il fait de grands efforts pour retirer sa jambe ; si l’on est obligé d’employer beaucoup de force pour la retenir, c’est une preuve que l’animal est fort & vigoureux.

§. V. Des proportions qui font reconnaître un bon bélier & les bonnes brebis.

Il faut choisir des béliers qui aient la tête grosse, le nez camus, les naseaux courts & étroits, le front large, élevé & arrondi, les yeux noirs, grands & vifs, les oreilles grandes & couvertes de laine, l’encolure large, le corps élevé, gros & allongé, le rable large, le ventre grand, les testicules gros & la queue longue.

Les brebis doivent avoir le corps grand, les épaules larges, les yeux gros, clairs & vifs, le col gros & droit, le ventre grand, les tettines longues, les jambes menues & courtes, & la queue épaisse.

Quant aux moutons, il faut choisir ceux qui n’ont point de corne, qui sont vigoureux, hardis & bien faits dans leur taille, qui ont de gros os & la laine douce, grasse, nette & bien frisée

§. VI. À quel âge faut-il prendre les bêtes à laine pour former un troupeau ? Doit-on toujours préférer les bêtes à laine de la plus haute taille ? Les plus grandes races sont-elles préférables dans tous les pays ?

Pour former un troupeau, il faut prendre les béliers à deux ans : c’est l’âge où ils commencent à avoir assez de force pour produire de bons agneaux. Ils sont bons béliers jusqu’à l’âge de huit ans ; mais plus vieux, ils ne peuvent plus être de bon service. Il faut aussi prendre des brebis de l’âge de deux ans, & préférer celles qui n’ont pas porté, s’il est possible d’en trouver. À cinq ans les brebis sont encore plus propres à produire de bons agneaux, si elles n’ont jamais porté, ou au moins si elles n’ont pas porté avant l’âge de dix-huit mois ou deux ans. À sept ou huit ans, elles s’affoiblissent, parce que les dents de devant leur manquent pour brouter. On prend les moutons à l’âge de deux ou trois ans, pour en tirer les toisons jusqu’à l’âge de sept ans, & alors on les engraisse pour les vendre au boucher.

On ne doit pas toujours préférer les bêtes à laine de la plus haute taille. Une bête à laine de taille médiocre, & même petite, est préférable à une plus grande lorsqu’elle a de meilleure laine ; mais lorsque la qualité de la laine est la même, il faut choisir les plus grandes, parce qu’elles sont d’un meilleur produit par les toisons & par la vente que l’on fait de l’animal pour la boucherie, & aussi parce qu’elles sont plus fortes & plus robustes.

Les plus grandes races ne sont pas non plus à préférer dans tous les pays, parce qu’il faut des pâturages très-abondans pour suffire à la nourriture des bêtes à laine de grande race, telle que la flandrine. Elles ne trouveroient pas allez de nourriture dans les terreins secs & élevés, où l’herbe est rare & fine. Ces terreins conviennent mieux aux petites espèces qui demandent moins de nourriture. On ne met pas des moutons de grande race sur des terreins humides, parce qu’ils y sont plus sujets à la maladie de la pourriture (Voyez ce mot) que les moutons de petite race. D’ailleurs, si les petits étoient attaqués de ce mal, il y auroit moins à perdre que sur les grands.


CHAPITRE II.

Des Alliances des Bêtes à Laine, et de leurs Améliorations.

§. I. Des précautions à prendre pour tirer un bon produit des alliances des bêtes à laine.

Pour tirer un bon produit des alliances des bêtes à laine, il ne faut donner le bélier aux brebis que dans le temps qui est le plus favorable pour l’accouplement, & qui répond le mieux à la saison où les agneaux prennent un bon accroissement. On doit choisir les béliers & les brebis les plus propres à perfectionner l’espèce, soit pour la taille, soit pour la laine. Il faut séparer les béliers des brebis, lorsqu’il est à craindre qu’ils ne s’accouplent trop tôt.

§. II. Du temps le plus favorable pour l’accouplement des bêtes à laine.

Ce temps n’est pas le même partout ; il dépend du froid des hivers & de la chaleur des étés, dans les différens pays où sont les troupeaux.

Plus les hivers sont rigoureux, plus il faut retarder le temps des accouplemens. On ne doit les permettre dans nos provinces septentrionales, qu’en septembre, en octobre, afin que les agneaux ne naissent qu’au mois de février & de mars, & ne soient pas exposés aux grands froids qui retarderoient leur accroissement dans le premier âge, parce qu’ils n’auroient que de mauvaises nourritures s’ils étoient nés plutôt. Au contraire, dans les pays où les hivers sont doux, & les étés fort chauds, tels que la Provence & le bas-Languedoc, il faut avancer les accouplemens, en donnant les béliers aux brebis dès le mois de juin ou de juillet, afin d’avoir des agneaux dans les mois de novembre ou de décembre. Ils n’ont rien à craindre de l’hiver, ils trouvent une bonne nourriture dans cette saison, & ils deviennent assez forts pour résister aux grandes chaleurs de l’été ; ils ont beaucoup plus de laine dans le temps de la tonte, & ils sont beaucoup plus grands à la fin de l’année que s’ils n’étoient venus qu’après l’hiver. Tous ces usages étant bons, les uns pour les pays chauds, & les autres pour les pays froids, le plus sûr, dans les pays tempérés, où l’hiver est doux dans quelques années, & très-froid dans d’autres, est d’attendre le mois de septembre pour donner le bélier aux brebis, parce que l’on courroit le risque de perdre beaucoup d’agneaux, si l’hiver étoit très-froid, & qu’ils vinssent à naître dans les mois de décembre ou de janvier.

§. III. Les béliers qui n’ont point de cornes sont-ils aussi bons que ceux qui en ont ? À quel âge sont-ils en état de produire de bons agneaux ? Combien faut-il donner de brebis à chaque bélier ?

On doit préférer les béliers qui n’ont point de cornes, parce qu’ils tiennent moins de place au ratelier, & qu’on a moins à craindre qu’ils ne blessent quelqu’un, qu’ils ne soient blessés eux-mêmes en se battant à coups de tête les uns contre les autres, & qu’ils ne fassent du mal aux autres bêtes du troupeau, sur-tout aux brebis pleines. D’ailleurs, les agneaux qu’ils produisent ont la tête moins grosse que ceux qui viennent des béliers cornus, & fatiguent moins la mère lorsqu’elle met bas. Mais dans les pays où l’on enferme les moutons par des clôtures de haies, on préfère ceux qui ont des cornes, parce qu’elles les empêchent de passer à travers les haies, & de perdre de leur laine en les traversant.

Les béliers sont en état de produire des agneaux depuis l’âge de dix-huit mois jusqu’à sept ou huit ans ; c’est à trois ans qu’ils sont le plus vigoureux. Lorsqu’on fait accoupler des béliers de dix-huit mois ou deux ans, il faut choisir les plus forts. Dès l’âge de six mois ils pourroient saillir les brebis ; mais n’ayant pas encore pris assez d’accroissement, ils ne produiroient que de foibles agneaux : passé huit ans ils sont trop vieux.

Il faut donner plus de brebis aux béliers jeunes & vigoureux, qu’à ceux qui sont vieux & foibles. Un bon bélier peut servir cinquante ou soixante brebis ; mais pour conserver un bélier sans l’affoiblir, & pour avoir de forts agneaux qui ne dégénèrent pas de l’espèce du bélier, il ne lui faut donner que douze à quinze brebis. Il faut au surplus que le bélier soit de bonne taille, bien sain & couvert de bonne laine.

§. IV. À quel âge doit-on faire saillir les brebis ? Sont-elles susceptibles de transmettre leurs vices aux agneaux ? Moyens de les prévenir.

Il faut faire saillir les brebis depuis l’âge de dix-huit mois jusqu’à huit ans. Dès l’âge de six mois elles donnent des signes de chaleur, & elles peuvent recevoir le mâle ; mais elles sont trop jeunes pour produire de bons agneaux, & passé huit ans, elles sont trop vieilles : cependant on en voit qui font de bons agneaux dans un âge plus avancé. Les brebis sont dans leur plus grande force à quatre ans. Le meilleur est de ne commencer qu’à trois ans à les faire couvrir.

Les défauts & les vices que les brebis peuvent communiquer à leurs agneaux, sont ceux de leur taille de leur laine, & de plusieurs maladies. L’agneau participe aux mauvaises qualités de la brebis & du bélier dont il vient. Il faut choisir, pour l’accouplement, les bêtes blanches, ou celles qui n’ont que la face & les pieds tachés.

Pour relever la taille des bêtes à laine, il faut choisir les brebis les plus grandes du troupeau, & leur donner des béliers qui soient encore plus grands qu’elles. Dès la première, génération les agneaux deviendront plus grands que les mères, presqu’aussi grands que les pères, & quelquefois plus grands. (Voyez ce qui est dit au mot Laine.)

§. V. Comment peut-on améliorer les laines ?

Il y a deux sortes d’amélioration pour les laines : on peut les rendre plus longues ou plus fines.

On les rend plus longues, en choisissant dans le troupeau les brebis qui ont la plus longue laine, & les faisant accoupler avec des béliers qui ont la laine encore plus longue ; celle des agneaux qu’ils produiront deviendra plus longue que la laine des mères, & quelquefois plus longue que celle des pères. On a eu des preuves de cet accroissement de la laine en longueur, en donnant des béliers dont la laine avoir six pouces de longueur, à des brebis dont la laine n’étoit longue que de trois pouces. Celle des bêtes qui sont venues de ces alliances, avoit jusqu’à cinq pouces & demi de longueur. En donnant aux brebis, à toutes les générations, des béliers dont la laine étoit plus longue que la leur, on est parvenu en Angleterre à avoir des laines longues de vingt-deux pouces. On auroit peine à croire cette grande amélioration, si l’on n’avoit vu cette laine, & mesuré la longueur de ses filamens.

Pour rendre la laine plus fine, on choisit dans le troupeau que l’on veut améliorer, les brebis qui ont la laine la moins grosse, & on leur donne des béliers qui aient une laine plus fine. Les bêtes qu’ils produisent ont la laine moins grosse que celle des mères, & quelquefois aussi fine & même plus fine que la laine des pères.

On a eu également des preuves de cette amélioration de la laine en finesse, en donnant des béliers qui avoient une laine fine, à des brebis à laine grosse. Celle des agneaux qu’ils ont produits est devenue de qualité moyenne, entre le fin & le gros. Des brebis à laine moyenne, ayant été alliées avec des béliers à laine superfine, leurs agneaux ont eu une laine fine : quelquefois la laine des agneaux a surpassé en finesse celle des béliers qui les avoient produits. Par ces alliances on est parvenu à améliorer au degré de superfin des races d’Angleterre, de Flandres, d’Auxois, de Roussillon & de Maroc, par des béliers de Roussillon, sans avoir des béliers d’Espagne. On en a eu des preuves convaincantes dans un troupeau de trois cents bêtes de différentes races qui ont des laines superfines, quoiqu’elles viennent de brebis à grosses laines, la plupart jarreuses : ces brebis ont été accouplées avec des béliers de Roussillon. Le troupeau, ainsi amélioré est en Bourgogne, près de la ville de Montbard, sans que les agneaux aient été mieux nourris & mieux soignés que leur père. On les avoit laissés à l’air nuit & jour pendant toute l’année, au lieu de les renfermer dans des étables.

§. VI. Comment peut-on rendre la production de la laine plus abondante ? Peut-on faire produire par des brebis jarreuses des agneaux qui n’ont point de jarre ?

Pour augmenter le poids des toisons, il faut avoir des béliers qui portent plus de laine que ceux du troupeau que l’on veut améliorer. La toison des agneaux qui en viendront, sera proportionnée à celle de leurs pères. On a des preuves de cette amélioration par les expériences suivantes faites dans un canton où les pâturages sont maigres, & où les moutons & les béliers ne portent communément qu’une livre ou cinq quarterons de laine, & les brebis trois quarterons ; en donnant à ces brebis des béliers qui avoient environ trois livres de laine, leurs agneaux en ont eu à la seconde année deux livres, & jusqu’à deux livres & demie. Un bélier de Flandres dont la toison pesoit cinq livres dix onces, ayant été allié à une brebis de Roussillon, qui n’avoit que deux livres deux onces de laine, a produit un agneau mâle, qui dans sa troisième année, en portoit cinq livres quatre onces six gros. Ce bélier avoit été bien nourri ; car il ne faut pas espérer qu’avec des pâturages & des fourrages peu abondans, les moutons puissent avoir des toisons d’un grand poids.

Si l’on fait accoupler une brebis médiocrement jarreuse, avec un bélier qui n’ait point de jarre, l’agneau qu’ils produiront ne sera pas jarreux. Si la brebis a beaucoup de jarre, son agneau en aura aussi, mais en moindre quantité. Si cet agneau est une femelle, qui soit accouplée dans la suite avec un bélier sans jarre, leur agneau n’en aura point. On a eu plusieurs preuves de cette amélioration après avoir fait accoupler exprès des brebis jarreuses avec des béliers sans jarre.

§. VII. Si l’on peut rendre l’amélioration des bêtes à laine plus prompte & plus profitable, en achetant des béliers de haut prix.

Pour toutes les améliorations des bêtes à laine, les béliers les plus parfaits améliorent le plus promptement, & donnent le plus de profit, il ne faut donc pas épargner l’argent pour faire venir des béliers de loin, lorsque les bonnes races se trouvent dans des pays éloignés. On peut compter d’avance ce que l’on pourra gagner sur les agneaux qu’ils produiront, par l’amélioration de leur taille & de leur laine en quantité & en qualité. On ne sera pas surpris qu’un bélier, dont la laine avoit jusqu’à vingt-trois pouces de longueur, ait été vendu 1100 francs en Angleterre. Jamais l’amélioration des troupeaux ne se soutiendra dans un pays où les béliers ne seront pas de très-grand prix. Il faudroit au moins qu’ils se vendissent plus chers que les beaux moutons, afin d’engager les propriétaires des troupeaux à garder les meilleurs agneaux pour en faire des béliers. On seroit plus sûr d’avoir ces béliers, si l’on donnoit des arrhes au propriétaire, pour l’empêcher de faire couper ou de vendre les agneaux que l’on avoit choisis. Il vaudroit encore mieux les acheter, afin de les bien nourrir jusqu’au temps où ils seroient en état de service. Il faudroit aussi que les communautés missent de bons béliers dans leurs troupeaux ; un bélier produit chaque année au moins quinze ou vingt agneaux, tandis qu’une brebis n’en a ordinairement qu’un seul. Il faudroit donc quinze ou vingt fois plus de brebis qu’il ne faut de béliers pour avoir la même amélioration ; d’où l’on doit conclure que les bons béliers sont plus nécessaires que les bonnes brebis pour l’amélioration des troupeaux.

§. VIII. Moyens pour améliorer une race de bêtes à laine, sans faire de dépense, ou avec peu de dépense.

Il est possible d’améliorer une race de bêtes à laine sans faire de dépense, mais il faut beaucoup de temps. L’amélioration se fait peu à peu ; si l’on choisit tous les ans les meilleurs agneaux mâles pour être des béliers lorsqu’ils seront en bon âge, & les meilleurs agneaux femelles pour les accoupler dans la suite avec les béliers de choix, chaque génération sera meilleure que celle qui l’aura précédée, mais les progrès seront lents.

Quant aux moyens d’améliorer plus promptement & avec peu de dépense, il faudroit acheter des béliers d’une race meilleure que celle que l’on veut améliorer ; on peut trouver de ces béliers dans le voisinage, alors il n’en coûte pas beaucoup ; si l’on est obligé de les aller chercher un peu loin, ce n’est encore qu’une petite dépense, & l’on gagne bien du temps pour l’amélioration, parce que ces béliers ayant des qualités supérieures à celles des brebis les mieux choisies de la race que l’on veut perfectionner, & étant accouplés avec elles, ils produisent des agneaux qui ont de meilleures qualités que s’ils étoient venus des béliers de la race de leurs mères.

§. IX. Moyens pour maintenir en bon état une race de bêtes à laine améliorée.

Lorsqu’une race de bêtes a laine est améliorée au point qu’on le désiroit, pour la maintenir dans cet état, il faut la bien loger, la bien nourrir, guérir les maladies, tâcher de les prévenir ; il faut aussi avoir grand soin de ne faire accoupler que les meilleurs béliers & les meilleures brebis, tant pour la taille, pour la quantité & la qualité de la laine, que pour la bonne santé, car il n’y a rien de bon à espérer d’une brebis, & principalement d’un bélier, qui seroient foibles ou de mauvaise santé.

§. X. Est-il nécessaire de faire venir des brebis avec les béliers, lorsqu’on veut avoir une race d’un pays éloigné ou d’un pays étranger ?

En faisant venir des brebis avec les béliers, la dépense seroit plus grande ; il est vrai que l’on gagneroit du temps, puisque l’on auroit la race parfaite dès la première génération ; mais il y auroit plus de risque pour le succès de l’entreprise, que si l’on ne faisoit venir que des béliers sans brebis. Il faut que non-seulement les béliers, mais aussi les brebis, ne trouvent, dans les pays où ils ont été amenés, rien qui leur soit nuisible, ni aux agneaux qu’ils produiront ; au lieu qu’en accouplant des béliers étrangers avec des brebis du pays, il n’y a de risque que pour les béliers ; les agneaux qui viennent de ce mélange ayant déjà le tempéramment à demi fait au pays, puisque leurs mères en sont.

§. XI. De l’âge & de la saison auxquels il faut faire venir les bêtes à laine ; manière de les gouverner dans la voyage, précautions à prendre pour les accoutumer au nouveau pays.

Le meilleur âge pour faire voyager les bêtes à laine, est celui où elles ont pris la plus grande partie de leur accroissement : c’est à deux ans. La meilleure saison est lorsqu’il ne fait pas trop chaud, lorsque la terre n’est ni gelée ni mouillée, lorsqu’il y a de l’herbe sur les chemins pour servir de pâture, & lorsque les brebis ne sont pas pleines & n’allaitent pas leurs agneaux. D’après ces considérations, il faut prendre le temps le plus favorable, par rapport à la longueur de la route & au pays que les moutons doivent traverser.

Il faut encore les mener doucement, sans les échauffer ni les fatiguer. On doit les faire reposer à l’ombre dans le milieu du jour, lorsqu’il fait chaud ; il faut les laisser paître chemin faisant. Quand ces animaux sont arrivés au gîte, on leur donne du fourrage, s’ils n’ont pas le ventre assez rempli, & de l’avoine pour les fortifier : ils peuvent faire quatre, cinq ou six lieues moyennes chaque jour ; mais lorsqu’ils paraissent fatigués, il est nécessaire de les faire séjourner pour qu’ils se reposent. Si, dans les lieux où l’on s’arrête, il n’y a point de râteliers, on attache plusieurs bottes de fourrage à une corde par un nœud coulant, & on les suspend à la hauteur des moutons. Ils se placent autour du fourrage : à mesure qu’ils en mangent, le nœud se serre, & empêche que le reste du foin ne tombe.

Quant aux précautions à prendre, lorsque les bêtes à laine sont arrivées dans un pays nouveau pour elles, elles se réduisent à peu de chose, si ces animaux ne viennent pas de loin ; mais si on les a tirées d’un pays éloigné, on doit s’informer de la manière dont elles y étoient nourries & conduites au pâturage ; il faut tâcher de les gouverner de la même manière, & de leur donner les mêmes nourritures ; si l’on est obligé à quelque changement, on ne le fera que peu à peu, & avec prudence.

CHAPITRE III.

De la génération.

§. I. Des précautions qu’il faut prendre pour l’accouplement des bêtes à laine.

On doit faire un bon choix des béliers & des brebis pour améliorer les races, ou pour les empêcher de dégénérer ; il faut sur-tout ne prendre, pour l’accouplement, que des bêtes en bonne santé & en bon âge ; si l’on s’aperçoit que quelques brebis refusent le mâle, on peut leur donner quelques poignées d’avoine ou de chenevis, ou une provende composée d’un oignon ou de deux gousses d’ail, coupés en petits morceaux, & mêlés avec deux poignées de son & une demi-once de sel, qui fait deux pincées ; il faut traiter de même les béliers, lorsqu’ils ne sont pas assez ardens.

§. II. Des soins qu’il faut avoir des brebis après l’accouplement. Moyens pour prévenir les accident qui causent l’avortement.

Il s’agit de préserver les brebis de tout ce qui peut faire mourir l’agneau dans le ventre de la mère, ou la faire avorter ; la mauvaise nourriture, la fatigue, les sauts, la compression du ventre, la trop grande chaleur, la frayeur peuvent causer ces accidens, qui ne sont que trop fréquens. (Voyez Avortement)

On ne peut pas, à la vérité, prévenir la frayeur que cause un coup de tonnerre, ou l’approche d’un loup ; mais on peut empêcher que les chiens, les béliers, ou d’autres animaux n’épouvantent les brebis lorsqu’elles sont pleines ; il faut les bien nourrir, les conduire doucement, ne les pas mettre dans le cas de sauter des fossés, des rochers, des haies, &c., de se serrer les unes contre les autres, ou de se heurter contre des portes, des murs, des pierres ou des arbres.

§. III. Combien de temps les brebis portent-elles ? Comment connoît-on qu’une brebis est prête à mettre bas ? Que faut-il faire lorsqu’elle souffre trop long-temps sans pouvoir mettre bas ?

La brebis porte environ cent cinquante jours, qui font à peu près cinq mois. On s’apperçoit qu’elle est prête à mettre bas, par le gonflement des parties naturelles & du pis qui se remplit de lait, & par un écoulement de sérosités & de glaires par les parties naturelles, & que les bergers appellent les mouillures ; elles durent vingt-cinq jours, & quelquefois un mois ou six semaines.

Si l’accouchement est laborieux, si la brebis souffre trop long-temps sans pouvoir mettre bas, il faut tâcher de savoir si les forces lui manquent, ou si, au contraire, elle a trop de chaleur & d’agitation ; dans ce dernier cas il est bon de la saigner, mais si elle est foible, il faut lui faire boire un verre de bon vin, ou deux verres de piquette, ou de bierre, ou de cidre, ou de poiré : on doit préférer celui de ces breuvages qui est le moins cher dans le pays où l’on se trouve. On peut aussi donner à la brebis la provende qui a été conseillée pour exciter la chaleur dans le temps de l’accouplement. (Voyez le §. I.) Mais, avant d’employer les remèdes, il faut être bien sûr que l’accouchement n’est retardé que par la foiblesse de la mère ; ils lui seroient très-contraires si, au lieu d’être trop foible, elle étoit trop agitée, ce qu’il est aisé de connoître par la chaleur des oreilles, & le pouls plus prompt que dans les autres brebis, par la langue & les lèvres sèches, la rougeur des yeux & le battement du flanc.

§. IV. Ce qu’il y a à faire lorsqu’une brebis agnèle, & que l’agneau se présente mal. De la situation de l’agneau dans le ventre de la mère. Des moyens à employer pour changer la mauvaise situation de l’agneau. Du délivre.

Il n’y a rien à faire si l’agneau se présente bien & sort facilement ; mais s’il reste trop long-temps au passage, il faut l’aider à sortir en le tirant peu-à-peu & doucement ; mais il faut attendre pour cela que la brebis fasse elle-même des efforts pour le pousser au-dehors ; si au contraire il se présente mal, il faut tâcher de changer sa mauvaise situation, & de le retourner pour le mettre en état de sortir.

Pour que l’agneau sorte aisément du ventre de la mère, il faut qu’il présente le bout du museau à l’ouverture de la matrice ou portière, & qu’il ait les deux pieds de devant au dessous du museau & un peu en avant ; ses deux jambes de derrière doivent être repliées sous son ventre, & s’étendre en arrière à mesure qu’il sort de la matrice.

Les mauvaises situations les plus fréquentes qui empêchent l’agneau de sortir de la matrice, sont, 1°. la mauvaise situation de la tête, lorsque l’agneau, au lieu de présenter le bout du museau à l’ouverture de la matrice, présente quelque partie du sommet ou des côtés de la tête, tandis que le bout du museau est tourné de côté ou en arrière.

2°. La mauvaise situation des jambes de devant, qui, au lieu d’être étendues en avant de façon que les pieds se trouvent à l’ouverture de la matrice avec le museau, sont repliées sur le cou ou étendues en arrière.

3°. La mauvaise situation du cordon ombilical, lorsqu’il passe devant l’une des jambes.

Pour changer ces mauvaises situations, le berger, lorsqu’il sent, à l’ouverture de la matrice, la tête de l’agneau, au lieu du museau, doit tâcher de repousser la tête en arrière, & d’attirer le museau à l’ouverture de la matrice ; il est nécessaire qu’il frotte ses doigts avec de l’huile, pour faire cette opération sans blesser la brebis ni l’agneau ; s’il ne voit pas les pieds de devant, il faut qu’il tâche de les trouver & de les attirer à l’ouverture de la matrice ; si les jambes de devant sont étendues en arrière, il faut que le berger tâche de faire sortir la tête, ensuite qu’il essaye d’attirer les deux jambes de devant, ou seulement l’une, pour empêcher que les épaules ne forment un trop grand obstacle à la sortie de l’agneau ; si les jambes de devant restoient étendues en arrière, on seroit obligé de tirer l’agneau avec tant de force, que l’on courroit risque de le faire mourir. Lorsque le berger reconnoît que le cordon passe devant l’une des jambes, il doit tâcher de le rompre sans attirer le délivre, le cordon se rompant de lui-même dès que l’agneau est sorti.

Le délivre est composé des membranes qui enveloppoient l’agneau dans le ventre de la mère ; elles tombent quelque temps après que l’agneau est né. Si le délivre ne sort pas de lui-même, le berger doit le tirer doucement ; s’il le tiroit avec force, il risqueroit de le casser ou de déchirer la matrice, ou d’attirer celle-ci au-dehors avec le délivre ; lorsqu’il est sorti, on l’éloigne de la mère, pour empêcher qu’elle ne le mange.

§. V. Des soins qu’il faut avoir pour la brebis après qu’elle a mis bas. Des moyens à employer pour qu’elle allaite son agneau & qu’elle le soigne. Ce qu’il y a à faire lorsqu’elle fait plus d’un agneau d’une même portée.

Quelques heures après que la brebis a mis bas, il faut lui donner un peu d’eau blanche tiède, du son, de orge ou de l’avoine, & la meilleure nourriture que l’on pourra trouver dans la saison ; on la laisse avec son agneau pendant quelques jours ; tant qu’elle allaite il faut la bien nourrir.

Pour que la brebis allaite son agneau & le soigne, on comprime les mammelons de la mère, c’est-à dire, les bouts du pis, afin de les déboucher en faisant sortir un peu de lait. Il faut prendre garde si la mère lèche son agneau pour le sécher ; & lorsqu’elle ne le fait pas, on répand un peu de sel en poudre sur l’agneau, & on l’approche de la mère pour l’engager à le lécher par l’appât du sel. Lorsque la saison est humide ou froide, on peut, s’il est nécessaire, aider la mère à sécher son agneau, en l’essuyant avec du foin ou avec un linge. Les brebis qui agnèlent pour la première fois, sont plus sujettes que les autres à négliger leurs agneaux ; pour les rendre plus attentives, on les sépare du troupeau, & on les enferme quelque part avec leurs agneaux. Lorsqu’un agneau ne cherche pas de lui-même la mammelle, c’est-à-dire le pis pour tetter, il faut l’en approcher, & faire couler du lait de la mammelle dans sa gueule. Lorsqu’une brebis rebute son agneau, qu’elle l’empêche de tetter & qu’elle le fuit, il faut la tenir en place, & lever une jambe de derrière pour mettre les mammelles à portée de l’agneau.

La brebis fait ordinairement un seul agneau, quelquefois deux, & très-rarement trois. Il y a des races de brebis qui portent deux fois l’an. On dit que celles des comtés de Juliers & de Clèves portent deux fois, & donnent deux ou trois agneaux chaque fois ; cinq brebis produisent jusqu’à vingt-cinq agneaux en un an. Quoi qu’il en soit, si la brebis qui a fait plus d’un agneau est grasse, si les mammelles sont grosses & bien remplies, si la saison commence à être bonne pour les pâturages, on peut laisser à la mère deux agneaux, mais il faut lui ôter le troisième, j & même le second, si elle est foible, ou si la saison est mauvaise.

VI. Comment fait-on venir du lait aux brebis qui n’en ont pas assez ? En quel temps peut-on traire les brebis, & quelles sont celles que l’on peut traire ? De l’usage du lait.

On fait venir du lait aux brebis en leur donnant de l’avoine ou de l’orge mêlées avec du son, des raves & des navets ; des carottes, des panais ou des salsifix ; des pois cuits, des fèves cuites, des choux ou du lierre, &c. (Voyez tous ces mots) on les mène dans les meilleurs pâturages. On a remarqué que le changement de pâturage leur donne de l’appétit, & leur fait beaucoup de bien, pourvu qu’on ne les fasse pas sortir d’un bon pâturage pour les mettre dans un moindre.

Lorsque l’agneau qu’allaitoit une mère brebis ne peut pas la tetter, on tire le lait de la mammelle pour le faire boire à l’agneau. On peut aussi traire les brebis lorsque les agneaux sont morts ou sevrés. Il y a des bergers allemands qui sèvrent les agneaux à huit ou dix semaines, & qui traient ensuite les mères pendant toute l’année. Dès que les agneaux peuvent paître, il y a des gens qui les séparent des mères sans les sevrer entièrement. Le matin, après avoir trait les mères, ils font venir les agneaux pour tetter le peu de lait qui est resté dans les mammelles, ensuite ils éloignent les agneaux pendant toute la journée ; le soir, ils les font revenir pour tetter encore, après que l’on a trait les brebis. On dit que le peu de lait qui reste à chaque fois, joint à l’herbe des pâturages, suffit pour la nourriture de ces agneaux ; mais, si l’herbe n’étoit pas assez nourrissante, cet usage pourroit leur être nuisible.

L’écoulement de lait préserve les brebis de plusieurs maladies qui pourroient venir d’humeurs trop abondantes ; mais lorsqu’il dure trop longtemps, les brebis maigrissent & dépérissent, & elles donnent moins de laine.

On ne risque rien de traire les brebis dont la laine est de mauvaise qualité & de peu de produit, mais il ne faut pas traire celles qui ont de bonne laine, & principalement celles dont on veut relever ou maintenir la race ; cependant, si elles étoient soupçonnées de maladies produites par des humeurs trop abondantes, on pourroit les traire une ou deux fois par semaine, pour donner issue à ces humeurs. On croit que cette précaution les préserve de la pulmonie, de la pourriture, &c ; (Voyez ces mots) mais il faudroit jeter ce lait comme mal sain.

Quant à l’usage du lait de la brebis, il est le même que celui de la vache ; (Voyez Bœuf) il rend moins de petit lait, mais il est plus gras & plus agréable au goût, il a plus de parties propres à faire du fromage ; on en fait de très-bons & de très-recherchés, principalement ceux de Roquefort en Rouergue.

VII. Des soins qu’il faut avoir lorsqu’un agneau vient de naître. Manière de reconnaître la bonne qualité de lait. Ce qu’il y a à faire lorsque la mère n’a point de lait, ou n’en a pas assez, lorsqu’il est mauvais, qu’elle est malade, ou qu’elle est morte en agnelant.

Lorsqu’un agneau vient de naître, il faut visiter le pis de la mère, pour couper la laine, s’il y en a dessus, pour savoir s’il est assez plein de lait, & pour en faire sortir des mammelons, afin de voir s’il est bon ; ensuite il faut prendre garde si la mère lèche son agneau, & si l’agneau la tette.

On peut croire que le lait est bon, lorsque la mère est en bonne santé, & lorsqu’il est blanc & de bonne consistance, c’est-à-dire, assez épais ; mais lorsqu’il est gluant, bleuâtre, jaunâtre ou clair, il est mauvais.

Si une brebis mère est malade, ou si elle est morte en agnelant, il faut donner à l’agneau, pour l’allaiter, une autre mère qui aura perdu le sien, ou une chèvre qui aura du lait.

Il arrive souvent qu’une brebis ne veut pas allaiter un agneau qui ne vient pas d’elle ; mais on dit que l’on peut la tromper en couvrant cet agneau pendant une nuit avec la peau de celui qui est mort, si cette peau est encore fraîche ; quoiqu’on l’ôte le matin, la brebis croit déjà avoir retrouvé son propre agneau : mais on a éprouvé un moyen plus facile que celui-là, c’est de frotter seulement l’agneau mort contre celui que l’on veut faire tetter à sa place.

Si l’on n’a ni brebis, ni chèvre pour allaiter un agneau privé de sa mère ; on fait boire à cet agneau du lait tiède de brebis, de chèvre ou de vache, d’abord par cuillerées, ensuite au moyen d’un biberon dont le bec est garni d’un linge, afin que l’agneau puisse sucer ce linge à-peu-près comme le mammelon d’une brebis : on lui présente le biberon aussi souvent qu’il auroit tetté la mère. Il faut faire ensorte que le museau ne soit pas trop élevé, parce que dans cette posture le lait pourroit suffoquer l’agneau en entrant dans le cornet ; on tient l’agneau dans un lieu un peu chaud, pour suppléer à la chaleur qu’il auroit reçue de sa mère, s’il avoit été couché contr’elle. Il y a des agneaux qui, au bout de trois jours, peuvent se passer de biberon, & boire dans un vase. On commence par faire boire du lait aux agneaux quatre fois par jour, ensuite trois fois, & enfin deux fois, jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour manger de l’herbe. Si l’on n’avoit point de lait, ou si on vouloit l’épargner, on pourroit leur donner de l’eau tiède, mêlée de farine d’orge ; mais cette boisson est moins nourrissante que le lait.

§. VIII. Que faut-il faire lorsqu’on s’aperçoit qu’un agneau est triste, foible, ou maigre, ou engourdi par le froid ?

Lorsqu’un agneau est triste, foible ou maigre, le berger doit observer si la mère est en bonne santé, si son lait est bon, si l’agneau la tette, ou si quelqu’autre agneau lui dérobe son lait. Il y a des agneaux gourmands qui tettent plusieurs mères les unes après les autres, ce qui prive les autres agneaux de la nourriture de leur mère ; il faut veiller soigneusement à ce que tous les agneaux, principalement les plus foibles, tettent leurs mères, & à ce qu’ils aient de bon lait & en suffisante quantité. La plupart des agneaux qui périssent, meurent de faim, ou n’ont eu que de mauvais lait.

Si un agneau a beaucoup souffert du froid, il faut le réchauffer en l’enveloppant de linges chauds, en le couchant auprès d’un feu doux, & en le disposant de manière que la tête soit à l’ombre du corps. En Angleterre, on met ces agneaux refroidis dans une meule de foin, ou dans un four chauffé seulement avec de la paille ; on en a sauvé de cette manière qui avoient tant souffert du froid, qu’ils donnoient à peine quelques signes de vie. On fait prendre à l’agneau une petite cuillerée de lait tiède, ou, s’il est nécessaire, une cuillerée de bierre ou de vin, mêlés d’eau : on le nourrit au coin du feu pendant quelques jours s’il est foible, ensuite on le met avec sa mère, jusqu’à ce qu’il soit rétabli, dans un lieu couvert & même fermé.

§. IX. Que faut-il faire des agneaux qui ne viennent qu’à la fin d’avril ou en mai ?

On ne doit point garder ces agneaux pour les troupeaux, parce qu’ils sont foibles & petits. On les engraisse pour les manger. Il est facile de les engraisser, parce qu’ils naissent dans une saison où il y a déjà de l’herbe. Ces agneaux sont les premiers des jeunes brebis, ou les derniers qui viennent des vieilles. Nous leur donnons le nom de tardons, parce qu’ils sont venus trop tard ; on les appelle en Angleterre, agneaux-coucous, parce qu’ils naissent dans la saison où cet oiseau chante.

§. X. Manière d’engraisser les agneaux.

On garde les agneaux à la bergerie où ils tettent les mères, soir & matin, & pendant la nuit. Dans le jour, tandis que leurs mères sont aux champs, on leur fait tetter des marâtres, c’est-à-dire, des brebis qui ont perdu leurs agneaux. On donne de la litière fraîche, une ou deux fois en vingt-quatre heures, aux agneaux que l’on engraisse. On met auprès d’eux une pierre de craie pour qu’ils la lèchent. La craie les préserve du dévoiement (Voyez ce mot) auquel ils sont sujets, & qui les empêcheroit d’engraisser. Lorsque les agneaux mâles que l’on engraisse, ont quinze jours, il faut les couper, comme il sera expliqué au §. XIII. Les agneaux mâles coupés ont la chair aussi bonne que celle des agneaux femelles ; mais ils ne deviennent pas si gros que ceux qui n’ont pas été coupés. La plûpart des gens qui engraissent des agneaux pour les vendre, aiment mieux ne les pas couper, pourvu qu’ils soient plus gros, quoique leur chair n’ait pas alors si bon goût, ils les vendent mieux.

§. XI. À quel âge les agneaux peuvent-ils prendre d’autres nourritures que le lait ? Quelles précautions y a-t-il à prendre jusqu’à ce qu’ils soient sevrés. Quand & comment faut-il les sevrer ?

Il y a des agneaux qui commencent à manger dans l’auge & au râtelier, & à brouter l’herbe à l’âge de dix-huit jours. Alors on peut leur donner les choses suivantes dans les auges.

1°. De la farine d’avoine seule, ou mêlée avec du son : on dit que le son leur donneroit trop de ventre s’il n’étoit pas mêlé avec d’autres nourritures. 2°. Des pois, les bleus sont plus tendres & plus nourrissans que les blancs & les gris. Si l’on fait crever les pois dans l’eau bouillante, & si on les mêle avec du lait, ils sont encore plus tendres & plus appétissans. On peut aussi les mêler avec de la farine d’avoine ou d’orge ; mais la farine d’orge dégoûte les agneaux, parce qu’elle reste entre leurs dents. 3°. De l’avoine ou de l’orge en grain : l’avoine est la nourriture que les agneaux aiment le mieux ; c’est aussi la plus saine, & celle qui les engraisse le plus promptement. 4°. Du foin le plus fin, de la paille battue deux fois, pour la rendre plus douce ; du treffle sec, des gerbées d’avoine, &c, & principalement du sain-foin. 5°. Les herbes des prés bas, & toutes celles qui sont bonnes pour l’engrais des moutons, comme on le verra dans le §. II du chapitre quatrième.

Les précautions que demandent les agneaux jusqu’à ce qu’ils soient sevrés, consistent à ne pas tenir trop chaudement ceux que l’on est obligé de mettre à couvert à cause des grands froids ; on doit leur donner de l’air & les faire sortir le plus souvent qu’il est possible, pour les fortifier. Lorsqu’un agneau a huit jours il peut déjà suivre sa mère près de la bergerie.

On sèvre les agneaux lorsque le lait de la mère commence à tarir : alors l’agneau a environ deux mois. C’est vers le premier de mai, pour les agneaux qui viennent à la fin de février ou au commencement de mars. Lorsque les agneaux naissent plutôt, on est obligé de les laisser tetter plus de deux mois, afin qu’ils puissent avoir de bonne herbe lorsqu’on les sèvre. Par exemple, un agneau qui vient en décembre, ne pourroit avoir de bonne herbe en février : dans les pays où l’hiver est rude, il faut attendre le mois de mars ou d’avril pour le sevrer. Il y a des gens qui ne sèvrent les agneaux qu’au temps de la tonte ; quelques-uns ne reconnoissent plus leurs mères après qu’elles ont été dépouillées de leur toison ; il arrive plus souvent que la mère ne reconnoît son agneau que difficilement après qu’il a été tondu. Si l’agneau reste toujours avec sa mère, elle le sèvre d’elle-même, lorsque le lait lui manque, ou lorsqu’elle entre en chaleur : alors elle repousse son agneau, & lui fait perdre l’habitude de tetter : quelquefois aussi les agneaux s’en dégoûtent lorsqu’ils ont de bons pâturages.

Pour sevrer les agneaux, on les sépare des mères, & s’il est possible, on les éloigne assez pour qu’ils ne puissent pas entendre la voix des mères, ni leur faire entendre la leur. Pour qu’ils s’oublient de part & d’autre plus promptement, on met les agneaux jusqu’au nombre de quarante, avec une vieille brebis, pour les conduire & les empêcher de s’écarter. On les fait paître dans des prairies de treffle, de mélilot ou de raygras, &c. ; on peut aussi les mettre dans des prairies ordinaires qui ne soient pas humides. On a trouvé un moyen de sevrer les agneaux sans les séparer de leurs mères. On leur met une sorte de cavesson ou muselière assez lâche pour leur laisser la liberté de manger, & garni sur le nez de pointes ou d’épines qui piquent les mammelles de la mère, & l’obligent à repousser l’agneau lorsqu’il veut tetter ; mais il faut que ces piquans soient assez doux pour ne pas blesser les mammelles.

§. XII. Doit-on couper la queue des agneaux ? Manière de la couper.

Il s’attache beaucoup d’ordures à la queue des bêtes à laine, principalement lorsqu’elles ont le dévoiement. (Voyez ce mot) Celles dont la queue a été coupée, sont les plus propres. Les moutons qui n’ont point de queue paroissent avoir la croupe plus large. On dit que l’on ne raccourcit la queue des agneaux, que pour empêcher qu’elle ne se charge de boue par l’extrémité, & que cette boue une fois durcie, ne blesse les pieds de la bête, ou ne l’excite à courir. Lorsqu’elle a commencé à doubler le pas, la pelotte de terre dure, attachée au bout de la queue, frappe de plus en plus sur le bas des jambes ; ces coups redoublés animent la bête au point qu’il est difficile de l’arrêter. Il est donc à propos de couper la queue des agneaux dans les pays où la terre est de nature à s’attacher & à se durcir à l’extrémité de leurs queues.

On fait cette opération par un temps doux, lorsque l’agneau a un mois, six semaines, ou deux mois, ou dans l’automne qui suit sa naissance. On coupe la queue à l’endroit d’une jointure entre deux os, & l’on met des cendres sur la plaie. Si les cendres ne suffisoient pas seules, on les mêleroit avec du suif.

Il est bon même de couper la laine de la queue, ainsi que des fesses, lorsqu’elle est chargée d’ordures qui pourroient causer des démangeaisons & la gale. (Voyez ces mots.)

§. XIII. De la castration. À quel âge & comment doit-on la faire ?

On châtre les agneaux pour rendre la chair de l’animal plus tendre, & pour lui ôter un mauvais goût qu’elle auroit naturellement, si on le laissoit dans l’état de bélier ; pour le disposer à prendre plus de graisse ; pour rendre la laine plus fine & plus abondante : en même temps on rend l’animal plus doux & plus aisé à conduire.

On les appelle moutons, lorsqu’ils sont âgés d’un an.

C’est à huit ou quinze jours après leur naissance, qu’on châtre les agneaux. On est aussi dans l’usage de ne les châtrer qu’à l’âge de trois semaines, ou de cinq à six mois ; mais leur chair n’est jamais si bonne que s’ils avoient été châtrés huit jours après leur naissance : plus on retarde cette opération, plus elle fait périr d’agneaux. Ceux qui ont été châtrés n’ont pas la tête aussi belle, & ne deviennent pas aussi gros que les autres.

Lorsqu’on châtre les agneaux à huit ou dix jours, la manière la plus simple est de leur faire une ouverture par incision au bas des bourses, & de couper les cordons qui sont au-dessus des testicules : c’est ce que l’on appelle châtrer en agneaux. Lorsque les agneaux sont plus âgés, on incise les bourses de chaque côté de leur fond ; on fait sortir un testicule par chacune de ces ouvertures, & on coupe le cordon qui est au-dessus de chaque testicule. On appelle cette opération, châtrer en veau, parce que c’est ainsi que l’on châtre les veaux.

Quant aux autres manières de châtrer les agneaux, consultez l’article Castration.

Pour faire cette opération, on doit bien comprendre qu’il faut choisir un temps qui ne soit ni trop chaud, ni trop froid. La grande chaleur pourroit causer la gangrène dans la plaie ; le trop grand froid l’empêcheroit de guérir. Après l’opération, on frotte les bourses avec du sain-doux ; on tient les agneaux en repos pendant deux ou trois jours, & on les nourrit mieux qu’à l’ordinaire.

§. XIV. Des moutonnes. À quel âge & comment fait-on les moutonnes ?

Les moutonnes sont des brebis auxquelles on a ôté les ovaires dans leur premier âge, pour les empêcher d’engendrer. On les appelle, à cause de cela, brebis châtrices ; mais il vaut mieux leur donner le nom de moutonnes, parce qu’elles sont dans le même cas que les moutons.

On fait des moutonnes pour rendre les brebis aussi utiles que les moutons, par le produit de la laine, & par la qualité de la chair.

Pour faire des moutonnes, on attend que les agneaux femelles aient environ six semaines, parce qu’il faut que les ovaires soient à peu-près gros comme des haricots, afin que l’on puisse les reconnoître aisément en les cherchant avec le doigt.

Le berger qui fait l’opération, commence par coucher l’agneau sur le côté droit, près du bord d’une table, afin que la tête soit pendante hors de la table. Ensuite il place à sa gauche un aide qui étend la jambe gauche de derrière de l’agneau, & qui l’empoigne avec la main gauche à l’endroit du canon, c’est-à-dire au-dessus des ergots, pour la tenir en place. Un second aide, placé à la droite de l’opérateur, rassemble les deux jambes de devant de l’agneau, avec la jambe droite de derrière, & les contient en les empoignant toutes les trois de la main droite, à l’endroit des canons. (Voyez la planche VIII de l’ouvrage de M. Daubenton, déja cité, fig. 1, page 231). L’agneau étant ainsi disposé, l’opérateur soulève la peau du flanc gauche avec les deux premiers doigts de la main gauche, pour former un pli à égale distance de la partie la plus haute de l’os de la hanche & du nombril. L’aide du côté gauche, alonge ce pli aussi avec la main gauche jusqu’à l’endroit des fausses côtes. Alors l’opérateur coupe le pli avec un couteau, de manière que l’incision n’ait qu’un pouce & demi de longueur, & suive une ligne qui iroit depuis la partie la plus haute de l’os de la hanche jusqu’au nombril. L’ouverture étant faite, en coupant peu-à-peu toute l’épaisseur de la chair, jusqu’à l’endroit des boyaux, sans les toucher, l’opérateur introduit le doigt index, c’est-à-dire, celui qui est près du pouce, dans le ventre de l’agneau, pour chercher l’ovaire gauche ; lorsqu’il l’a senti, il l’attire doucement au-dehors. Les deux ligamens larges, la matrice & l’autre ovaire sortent en même temps. L’opérateur enlève les deux ovaires, & fait rentrer les ligamens & la matrice ; ensuite il fait trois points de couture à l’endroit de l’ouverture pour la fermer ; il ne passe l’aiguille que dans la peau, il a soin qu’elle n’entre pas dans la chair ; il laisse passer au-dehors les deux bouts du fil, & il met un peu de graisse sur la plaie. Au bouc de dix ou de douze jours, lorsque la peau est cicatrisée, on coupe le fil au point de couture du milieu, & on tire les deux bouts qui passent au-dehors, pour enlever le fil, afin d’empêcher qu’il ne cause une suppuration. Lorsque cette opération est bien faite, les agneaux ne s’en ressentent que le premier jour ; ils ont les jambes un peu roides ; ils ne tettent pas ; mais dès le second jour, ils sont comme à l’ordinaire.

CHAPITRE IV.

De l’Engrais des Moutons.

§. I. Du terrein qui convient le mieux aux moutons pour l’engrais.

En général, les terreins secs & élevés conviennent mieux aux bêtes à laine que les terreins bas & humides, principalement aux béliers, & aux moutons de garde, c’est-à dire, aux moutons que l’on ne veut pas engraisser ; mais l’humidité des pâturages contribue à engraisser les moutons & les brebis destinés à la boucherie, ainsi que les béliers tournés.

Des moutons de trois & de quatre ans ne profitent que dans les terreins où il y a beaucoup d’herbages ; mais les moutons d’un an & de deux ans peuvent profiter dans des terreins où les pâturages sont moins fournis.

§. II. Manière d’engraisser les moutons. Des meilleurs herbages.

Il y a trois manières d’engraisser les moutons. L’une est de les faire pâturer dans de bons herbages : c’est ce que l’on appelle l’engrais d’herbe, ou la graisse d’herbe. L’autre manière est de leur donner de bonnes nourritures au râtelier & dans des auges : c’est l’engrais de pouture, ou la graisse sèche, la graisse produite par des fourrages secs. La troisième manière est de commencer par mettre les moutons aux herbages en automne, & ensuite à la pouture.

Le temps nécessaire pour engraisser les moutons par les engrais d’herbages, est relatif à l’abondance & à la qualité de ces mêmes herbages ; lorsqu’ils sont bons, on peut engraisser des moutons en deux ou trois mois, & faire par conséquent trois engrais par an dans le même pâturage, en commençant dès le mois de mars. Lorsque les pâturages sont moins bons, il faut plus de temps pour engraisser les moutons.

Il faut laisser les moutons en repos le plus qu’il est possible, les mener très-doucement, prendre garde qu’ils ne s’échauffent, les faire boire le plus que l’on peut, & prendre bien garde qu’ils n’aient le dévoiement, qui est ordinairement occasionné par la rosée.

Cette manière d’engraisser les moutons n’a lieu qu’au printemps. En été & en automne, dans les pays où les gelées détruisent l’herbe, on mène les moutons au pâturage de grand matin, avant que le soleil ait séché l’herbe ; on les met au frais & à l’ombre pendant la chaleur du jour, & on les fait boire ; on les remène sur le soir dans des pâturages humides, & on les y laisse jusqu’à la nuit.

Les meilleurs herbages pour engraisser les moutons, sont la luzerne ; outre qu’elle est très-nourrissante, elle engraisse très-promptement ; mais on dit qu’elle donne à la graisse des moutons une couleur jaunâtre & un goût désagréable ; d’ailleurs elle peut les faire enfler, & par conséquent les faire mourir. Les treffles offrent les mêmes avantages & les mêmes inconvéniens que la luzerne : on prétend qu’ils rendent la chair jaunâtre, mais qu’elle a bon goût. Le sain-foin est fort bon pour engraisser, & l’on n’a rien à en craindre. Le fromental, la coquiole ou graine d’oiseau, le thimuthy, le ray-gras, les herbes des prés, surtout des prés bas & humides, & dans certains pays les chaumes après la moisson, & les herbages des bois, font aussi de bons engrais pour les moutons ; mais ils ne les engraissent pas aussi promptement que la luzerne, te treffle & le sain-foin.

L’engrais de pouture se fait pendant la mauvaise saison ; par exemple, à Noël. Après avoir tondu les moutons, on les renferme dans une étable, & on ne les laisse sortir qu’à midi pendant que l’on met de la nourriture dans leurs auges. Le matin & le soir on leur donne à manger au râtelier, & même pendant les nuits longues. On leur donne de bons fourrages & des grains ou d’autres choses fort nourissantes, suivant les productions du pays & le prix des denrées ; car il faut prendre garde que les frais de l’engrais n’emportent le gain que l’on devroit faire en vendant les moutons gras.

Dans plusieurs pays on donne aux moutons de trois ou quatre ans, le matin, trois quarterons de foin à chacun, & autant le soir ; à midi une livre d’avoine & une livre de maton, c’est-à-dire, de pain ou tourte de navette, ou rabette, ou de chenevi réduit en morceaux gros comme des noisettes ; on les fait boire tous les jours. Dans d’autres pays on ne leur donne à chacun le matin, que dix onces de foin ; à midi un quarteron d’avoine & une demi-livre de maton, & le soir dix onces de foin ; mais la meilleure manière est de leur donner de ces nourritures tant qu’ils en peuvent manger. Le maton rend la chair huileuse & le suint trop abondant. Il faut substituer au maton une autre nourriture pendant les quinze derniers jours, pour donner bon goût à la chair.

Les meilleures nourritures pour l’engrais de pouture, sont les grains, tels que l’avoine en grain, ou grossièrement moulue, l’orge ou la farine d’orge, les pois, les fèves, &c. La nourriture qui engraisse le plutôt, est l’avoine en grain, mêlée avec de la farine d’orge ou de son, ou avec les deux ensemble. Si on ne mettoit que du son avec la farine d’orge, cette nourriture, comme nous l’avons déjà dit, resteroit entre les dents des moutons, & ils s’en dégoûteroient.

On engraisse encore les moutons avec des navets ou des choux. Pour les engraisser avec des navets, on commence par faire pâturer les moutons dans des chaumes après la moisson jusqu’au mois d’octobre, pour les disposer à l’engrais. Ensuite on les met dans un champ de navets pendant le jour ; le soir on leur donne de l’avoine avec du son & de la farine d’orge. Les navets qui sont dans de bons terreins, bien cultivés, & pris avant d’être trop vieux, ou pourris, ou gelés, valent presque autant que l’herbe pour engraisser, ils rendent la chair des moutons, tendre & de bon goût. Mais lorsqu’on donne le soir une bonne nourriture d’auge aux moutons, elle contribue plus encore que les navets à les engraisser, & à rendre leur chair tendre : elle les préserve des maladies que les navets peuvent leur donner lorsqu’ils sont dans un terrein humide. Les navets trop vieux & filandreux, pourris ou gelés, font une mauvaise nourriture. Un arpent de bons navets peut engraisser treize ou quatorze moutons.

Quant à l’engrais des moutons avec les choux, on met les moutons dans des champs de choux cavaliers ou de choux frisés, (Voyez Chou) depuis le mois d’octobre ou de novembre jusqu’au mois de février. Les choux engraissent les moutons plutôt que l’herbe ; mais ils donnent à la chair un goût de rance, & lorsque les moutons mangent de vieux choux, leur haleine a une mauvaise odeur qui se fait sentir lorsqu’on approche du troupeau. Pour empêcher que les choux ne donnent un mauvais goût à la chair des moutons, ou ne les fasse enfler, il faut leur donner en même-temps une nourriture d’auge plus douce, telle que l’avoine, les pois, la farine d’orge, &c.

§. III. À quel âge faut-il engraisser les moutons ? Comment connoît-on qu’un mouton est gras ?

Si l’on veut avoir des moutons gras, dont la chair soit tendre & de bon goût, il faut les engraisser de pouture à l’âge de deux ou trois ans. Les moutons de deux ans ont peu de corps, & prennent peu de graisse. À trois ans ils sont plus gros, & prennent plus de graisse. À quatre ans ils sont encore plus gros & ils deviennent plus gras ; mais leur chair est moins tendre. À cinq ans la chair est dure & sèche ; cependant si l’on veut avoir le produit des toisons & des fumiers, on attend encore plus tard, même jusqu’à dix ans, lorsqu’on est dans un pays où les moutons peuvent vivre jusqu’à cet âge ; mais il faut les engraisser un an ou quinze mois avant le temps où ils commenceroient à dépérir.

On connoît qu’un mouton est gras, en le tâtant à la queue, qui devient quelquefois grosse comme le poignet ; on regarde aussi aux épaules & à la poitrine, & si l’on y sent de la graisse, c’est signe que les moutons sont bien gras. Lorsqu’après les avoir dépouillés on voit sur le dos la graisse paroître en petites vessies comme de l’écume, c’est une marque de bon engrais : cela arrive ordinairement lorsqu’ils ont mangé des navets. Les moutons que l’on a engraissés d’herbages ou de pouture ne vivroient pas plus de trois mois, quand même on ne les livreroit pas au boucher. L’eau qui contribue à ces engrais, causeroit la maladie de la pourriture. (Voyez ce mot)

CHAPITRE V.

De la conduite des moutons aux pâturages.

Les principales règles que les bergers doivent suivre pour faire paître les moutons, peuvent se séduire à sept.

1°. Faire paître les moutons tous les jours, s’il est possible.

2*. Ne les pas arrêter trop souvent en pâturant, excepté dans les pâturages clos.

3°. Empêcher qu’ils ne fassent du dommage dans les terres exposées au dégât.

4°. Éviter les terreins humides & les herbes chargées de rosées ou de gelées blanches.

5°. Mettre les moutons à l’ombre durant la plus grande ardeur du soleil, & les conduire le matin sur des coteaux exposés au couchant, & le soir sur des coteaux exposés au levant, autant qu’il est possible.

6°. Éloigner les moutons des herbes qui peuvent leur être nuisibles.

7°. Les conduire lentement, surtout lorsqu’ils montent des colines.

Nous allons, pour l’instruction des gens de la campagne, faire un paragraphe particulier de chacune de ces règles principales.

§. I. Pourquoi faire paître les moutons tous les jours ?

On doit faire paître les moutons tous les jours, parce que la manière la plus naturelle & la moins coûteuse de nourrir les moutons, est de les faire pâturer, & qu’on n’y supplée qu’imparfaitement en leur donnant des fourrages au râtelier. En pâturant ils choisissent leur nourriture à leur gré, & la prennent dans le meilleur état : l’herbe leur profite toujours mieux que le foin & la paille. Quand même ils ne trouveroient point de pâture dans les champs, l’exercice qu’ils prendroient en marchant, leur donneroit de l’appétit pour les fourrages secs ; d’ailleurs, l’allure naturelle des bêtes à laine est de vaguer de place en place pour paître : cet exercice entretient leur vigueur.

§. II. Pourquoi ne pas laisser paître les troupeaux en liberté dans les pâturages clos, comme dans ceux des champs ?

Les bêtes à laine gâteroient plus d’herbe avec les pieds qu’elles n’en brouteroient, si on les laissoit parcourir en liberté un pâturage abondant. Pour conserver l’herbe, on ne livre chaque jour au troupeau que celle qu’il peut consommer ; on le retient dans un parc où il se trouve assez d’herbe pour le nombre des moutons ; le lendemain on change le parc, & successivement le troupeau parcourt tout le pâturage.

§. III. Pourquoi éviter les terreins humides ?

Quoique les terreins humides soient ceux où l’herbe est le plus abondante, l’humidité est contraire aux moutons, lorsqu’il y en a trop dans le sol qu’ils habitent ou qu’ils parcourent, & dans les herbes aqueuses qu’il produit. Cette humidité, lorsqu’elle est froide comme celle des rosées, peut causer la maladie appellée la pourriture, le foie pourri, la maladie du foie, le gamer ou gamige. (Voyez ces mots) L’humidité cause aussi aux moutons des coliques très-dangereuses ; leur instinct les porte à attendre d’eux-mêmes dans les champs, avant de pâturer, que la rosée ou la gelée blanche soient dissipées.

Ordinairement la rosée est plus froide que la pluie ou le serein ; les bêtes à laine pâturent avec moins d’appétit lorsque l’herbe est mouillée, excepté dans les temps où la pluie, arrivant après une grande sécheresse, humecte l’herbe, & la rend plus douce & plus appétissante.

§. IV. Pourquoi faut-il mettre les bêtes à laine à l’ombre, & les faire marcher le matin du côté du couchant, & le soir du côté du levant ?

On met les moutons à l’ombre, parce que la grande chaleur est plus à craindre pour eux que le grand froid ; leur laine, qui empêche que l’air ne les refroidisse en hiver, empêche aussi que l’air ne les rafraîchisse en été, & n’augmente la chaleur de leur corps au point de les empêcher de pâturer ; c’est pourquoi il faut les mettre à l’ombre durant la grande ardeur du soleil, qui les échaufferoit beaucoup trop sous leur laine ; d’ailleurs, ces animaux ont le cerveau foible, les rayons du soleil tombant à plomb sur leur tête, peuvent leur causer des vertiges (Voyez Vertige, Tournoiement) qui les font tourner, & le mal, appellé la chaleur, qui les fait périr promptement, si l’on n’y remédie par la saignée : il faut les mettre à l’ombre d’un mur ou d’un arbre dans le milieu du jour ; le matin on doit les conduire du côté du couchant, & le soir du côté du levant, pour que leur tête soit à l’ombre du corps, tandis qu’elles la tiennent baissée en pâturant.

Mais, me dira-t-on, lorsque les moutons se serrent les uns contre les autres, & que chacun d’eux baisse le cou & place la tête sous le ventre de son voisin, n’est-elle pas suffisamment garantie de l’ardeur du soleil ? Il est vrai que la tête du mouton est à l’ombre ; mais cette situation est plus dangereuse que l’ardeur du soleil, parce que la tête est penchée & environnée d’un air chargé de poussière, & infecté par la vapeur du corps des moutons, qui l’échauffe, & qui empêche qu’il ne se renouvelle ; aussi les moutons ne cachent leur tête que pour mettre leurs naseaux à l’abri de la persécution des mouches qui les cherchent pour y pondre leurs œufs ; dans ce cas, il faut conduire le troupeau dans un lieu frais.

Les moutons ne peuvent pâturer, lorsque la terre est couverte d’une assez grande épaisseur de neige pour empêcher qu’ils ne découvrent l’herbe avec les pieds ; alors on ne les conduit dans la campagne que pour les faire boire & pour les promener ; mais lorsque les vents sont très-grands & les pluies très-abondantes, il ne faut pas les faire sortir pendant le fort de l’orage ; il faut les mener paître le matin, au lever du soleil, lorsqu’il n’y a point de rosée ou de brouillard ; & lorsqu’il y en a, il faut attendre qu’ils soient dissipés. Dans le milieu du jour, lorsque la chaleur commence à fatiguer les moutons dans la campagne, ils cessent de pâturer, ils s’agitent, ils s’arrêtent, les mouches les tourmentent ; c’est alors qu’il faut les mettre à l’ombre dans un lieu frais & bien exposé à l’air, où ils soient éloignés des mouches, & où ils puissent ruminer à leur aise. Il seroit dangereux de les faire entrer en trop grand nombre dans une étable fermée ; ils pourroient y périr, suffoqués par l’air qu’ils auroient échauffé & infecté par la vapeur de leur corps & leur transpiration pulmonaire. On les remène au pâturage lorsque le soleil commence à baisser, & que le fort de la chaleur est passé, & on peut les laisser pâturer jusqu’à la fin du jour, & même pendant quelques heures de nuit, dans les cantons où l’herbe est assez grande & assez abondante pour être saisie facilement : mais lorsqu’elle est mouillée par le serein, il faut retirer le troupeau du pâturage, quoique beaucoup de gens croient que le serein n’est pas nuisible aux bêtes à laine, ou qu’il l’est moins que la rosée ; cependant c’est la même humidité froide, elle doit produire à-peu-près le même effet le soir que le matin.

§. V. Pourquoi éloigne-t-on les moutons des herbes qui leur sont nuisibles ?

Les moutons ne mangent pas les herbes qui pourroient leur être nuisibles par elles-mêmes ; quand on met quelques-unes de ces herbes dans leur râtelier, ils restent auprès pendant toute la journée sans y toucher, quoiqu’ils n’ayent aucune autre nourriture ; mais il y a des herbes qui, quoique de bonne qualité par elles mêmes, & quoique les moutons les mangent avec avidité, peuvent cependant leur faire beaucoup de mal dans certaines circonstances.

Les bonnes herbes qui peuvent faire du mal aux moutons, sont les trèfles, la luzerne, le froment, le seigle, l’orge, le coquelicot, & en général toutes celles que les moutons mangent avec le plus d’avidité, ou qui sont trop succulentes ; les herbes trop tendres & trop aqueuses, telles que celles des regains, celles qui se trouvent dans des sillons humides, & celles qui sont à l’ombre des bois ; les herbes qui sont dans leur plus grande vigueur ou chargées de rosée, ou de l’eau des pluies froides.

Les herbes font du mal aux moutons, lorsqu’étant en trop grande quantité dans la panse, elles la font enfler au point de rendre l’animal plus gros qu’il ne devroit être, & lui donnent le mal qu’il faut appeler colique de panse ; on le nomme ordinairement écouflure, enflure, enflure des vents, fourbure, gonflement de ventre, &c. (Voyez tous ces mots) alors il reste debout sans manger, il souffre, il s’agite, sa respiration est gênée, il bat des flancs ; lorsqu’on frappe le ventre avec la main, il sonne sans que l’on entende aucun mouvement d’eau ; ensuite les animaux attaqués de ce mal tombent & meurent suffoqués, quelquefois en grand nombre.

Il est aisé de prévenir ce mal en attendant qu’il n’y ait plus de rosée ni de gelée blanche sur les herbes, avant de faire paître les moutons. Il ne faut pas les conduire le matin, lorsqu’ils sont affamés, dans des herbages abondans & succulent ; au contraire, il faut laisser passer leur grosse faim dans des pâturages maigres, les mener ensuite dans de plus gras, & ne pas les y laisser assez longtemps pour qu’ils y prennent trop de nourriture. Il ne faut pas non plus faire boire les moutons après qu’ils ont mangé des pois, des fèves, ou d’autres légumes farineux.

Quant aux remèdes que le berger doit mettre en usage, lorsqu’il voit enfler les moutons par la colique de panse, Voyez Bouffissure, Météorisme, Panse, (colique de)

§. VI. Pourquoi faut-il conduire lentement un troupeau, & sur-tout lorsqu’il monte des collines ?

Si le berger conduit son troupeau trop vite, sur-tout en montant des collines, il risque d’échauffer plusieurs de ses moutons au point de les rendre malades, & même de les faire périr ; il faut empêcher qu’aucune bête ne s’écarte du troupeau en allant trop en avant, en restant en arrière, ou en s’éloignant à droite ou à gauche.

Le berger peut faire tout cela à l’aide de son fouet, de sa houlette & de ses chiens. Lorsqu’il fait marcher le troupeau devant lui, il chasse avec le fouet les bêtes qui restent en arrière ; le chien est en avant du troupeau, & retient les bêtes qui vont trop vite ; le berger menace avec la houlette celles qui s’éloignent à droite ou à gauche pour les faire revenir au troupeau, ou s’il a un chien derrière lui, il l’envoie aux bêtes qui s’écartent pour les ramener, ou il les fait retourner en jetant vers elles un peu de terre, mais il ne faut jamais leur rien jeter directement. Lorsqu’il veut arrêter son troupeau, s’il est derrière ce même troupeau, il commence par s’arrêter lui-même, en même-temps il parle au chien qui est au-devant du troupeau, pour que ce chien s’arrête, & empêche les premières bêtes d’avancer. S’agit-il de remettre le troupeau en marche, il parle au chien qui est au-devant du troupeau pour le faire avancer, & ensuite il chasse devant lui les dernières bêtes. Le berger peut aussi faire aller son troupeau en avant, ou le faire revenir, en parlant sur différens tons auxquels il l’a accoutumé d’obéir, & pour rengager à rester en place dans un endroit où la pâture est bonne, il doit y rester lui-même avec ses chiens, & jouer de quelqu’instrument, tel que le flageolet, la flûte, le hautbois, la musette, &c. Les bêtes à laine se plaisent à entendre le son des instrumens ; elles paissent tranquillement, tandis que le berger en joue.

CHAPITRE VI.

De la nourriture des moutons.

§. I. De la meilleure nourriture pour les moutons. D’où dépend la bonté des pâturages ? Des meilleures herbes.

La meilleure de toutes les nourritures pour les moutons, est, sans contredit, l’herbe des pâturages broutée sur pied ; mais tous les pâturages ne sont pas également bons.

La bonté des pâturages depend de la situation & de la qualité du terrein, de l’état & de la propriété des brebis.

Les terreins les plus élevés, les plus en pente, les plus légers & les plus secs, sont les meilleurs pour le pâturage des moutons.

Les meilleures herbes sont celles qui ont déjà pris de l’accroissement, qui approchent de la floraison, ou qui commencent à fleurir. Les herbes trop jeunes n’ont pas été assez mûries par l’air & par le soleil pour faire une bonne nourriture ; elles sont trop aqueuses, &, pour ainsi dire, trop crues. Celles qui ont pris tout leur accroissement, qui portent graine, ou qui sont trop vieilles, n’ont plus assez de suc & sont trop dures. Il y a des herbes qui résistent à la gelée, & qui sont presqu’aussi fraîches dans le fort de l’hiver que dans la bonne saison ; telles sont la pimprenelle & le pastel ; on peut en faire des pâturages pour l’hiver.

§. II. Des fourrages secs. Moyens d’empêcher leurs mauvais effets. Des nourritures fraîches que l’on peut avoir pour les moutons dans la mauvaise saison.

Lorsque l’herbe des pâturages manque, on peut donner une bonne nourriture aux moutons en fourrages secs. Les meilleurs fourrages de cette espèce font dépérir les moutons, & sur-tout les brebis pleines, celles qui allaitent, & leurs agneaux. Le mauvais effet de la nourriture sèche, sur les bêtes à laine, vient de ce qu’elles sont accoutumées à vivre d’herbes fraîches pendant toute la bonne saison ; les fourrages secs ne sont pas aussi convenables à leur tempéramment, ils les échauffent, ils les nourrissent moins, & ils nuisent à l’accroissement & aux bonnes qualités de la laine.

Si les bêtes à laine restent pendant plusieurs jours de suite sans aller au pâturage, on empêche le mauvais effet des fourrages secs, en tâchant de se procurer quelques nourritures fraîches qu’on leur donne au moins une fois dans la journée.

Les nourritures fraîches que l’on peut se procurer pour les moutons dans la mauvaise saison, sont le colza, les choux de bouture, les choux cavaliers & les choux frangés ; ils résistent à la gelée, & on peut cueillir les feuilles de ces plantes qui sont hautes, & que la neige laisse à découvert dans les temps où elle couvre le pastel & la pimprenelle. Ces plantes seroient mauvaises pour les moutons dans la bonne saison, lorsqu’ils ne mangent que de l’herbe fraîche ; mais dans l’hiver, lorsqu’ils n’ont soir & matin que du fourrage sec, elles ne peuvent que leur faire du bien. Outre ces plantes, on peut avoir encore des racines de carotte, de panais, de salsifix & de chervi ; des raves & des navets, des pommes de terre & des topinambours.

§. III. Ne peut-on pas donner aux moutons des choses plus nourrissantes que ces racines ?

On donne encore aux moutons des grains, des graines & des légumes. Les grains, tels que l’avoine, l’orge & le son de froment leur profitent beaucoup ; une petite poignée d’orge ou d’avoine, donnée chaque jour à un mouton, suffit pour le préserver du mauvais effet des fourrages d’hiver ; les graines de la bourre du foin, du chenevis, la graine de genêt, les glands, le pain ou tourteau de chenevi, de navette & de colza sont très-nourrissans. Parmi les graines de ces sortes de plantes, il s’en trouve qui fortifient l’estomac des moutons, & qui aident à la digestion. Le chenevis réchauffe, & il donne des forces aux animaux ; il les anime pour l’accouplement : les glands sont nourrissans, mais ils donnent le dévoiement aux bêtes à laine, & ils les altèrent lorsqu’elles en mangent beaucoup ; il ne faut leur en donner qu’une fois par jour & en petite quantité. Les pains ou tourteaux de chenevis, de navette, de colza, de noix & de lin, ne sont autre chose que le marc qui reste après que l’on a tiré l’huile de ces substances ; le pain de chenevis nourrit, réchauffe & anime les moutons, mais il les altère & leur donne le dévoiement lorsqu’ils en mangent en trop grande quantité ; le pain de navette & de colza les échauffe & les altère moins que celui de chenevis : le pain de graine de lin & de noix les nourrit & les engraisse plus que les autres pains.

Les légumes que l’on donne aux moutons sont les féveroles & les vesces ; on pourroit aussi leur donner des lentilles, des pois & des haricots, lorsqu’il y en a de reste pour la nourriture des hommes.

Les moutons mangent aussi des lupins, après qu’on les a fait tremper dans l’eau pour en ôter l’amertume.

§. IV. Des gerbées & des feuillées que l’on donne aux moutons dans la mauvaise saison.

Les gerbées sont des bottes de paille battue, dans laquelle on a laissé du grain, ce qui fait que ces gerbées sont une très-bonne nourriture.

La gerbée d’avoine est la meilleure, parce que le grain & la paille y sont plus tendres, & par conséquent meilleurs que dans les gerbées de seigle, d’orge & des grains mêlés que l’on appelle brelée. Dans quelques pays, les gerbées de froment & de méteil, ou conseau ou conseigle, qui est un mélange de froment & de seigle, seroient les meilleures de toutes ; mais les grains sont trop chers, ils doivent être réservés en entier pour la nourriture des hommes.

On peut faire encore des gerbées avec des légumes, tels que les vesces, les lentilles, les pois & les haricots ; on recueille ces plantes avant que le fruit soit mûr, ou après sa maturité ; mais ces fourrages sont plus tendres & plus nourrissans, lorsqu’ils ont été recueillis avant leur maturité.

On fait aussi des gerbées du maucorne & de la dragée. On appelle maucorne un mélange de pois & de vesces semés ensemble, tandis que la dragée est un mélange d’avoine & de vesce d’été, ou de pois. On donne aussi le nom de dragée à un mélange d’avoine avec des pois, de la vesce, des lentilles, des lupins ou de fenûgrec. (Voyez tous ces mots)

Les feuillées sont des branches d’arbres garnies de leurs feuilles, que l’on donne aux moutons. On coupe ces branches après la sève d’août, avant que les feuilles se dessèchent ; on les laisse un peu faner, & ensuite on en fait des fagots.

Les meilleures feuillées sont celles d’aunes, de bouleaux, de charmes, de frênes, de peupliers, des saules, &c. ; on en peut faire de presque toutes les sortes d’arbres & des arbrisseaux.

§. V. Des meilleurs foins & de la meilleure paille. Des herbes dont on fait des prairies artificielles pour les moutons. De leurs effets. De leurs qualités. Des autres espèces de nourriture.

Les foins des prés, où l’eau de la mer monte, & que l’on appelle prés salés, sont les meilleurs pour les moutons, parce que l’eau de la mer y laisse du sel. Les foins des prés secs, où l’eau ne croupit jamais, sont aussi très-bons, parce qu’ils sont fins, délicats & agréables au bétail ; les foins qui ont été fauchés avant d’être trop mûrs, & qui ont été peu fanés, sont ceux dont ces animaux sont les plus friands.

Les prés bas & marécageux donnent des foins grossiers : leurs herbes sont rudes & désagréables au bétail. Les herbes qui croissent au bord des étangs & des rivières, les joncs des marais, les roseaux, sont encore plus mauvais pour faire du foin celui qui a été fauché, lorsqu’il étoit trop mûr, ou qui a été trop fané, a perdu son suc ; il est peu nourrissant. Le foin qui a été mouillé pendant la fenaison perd sa couleur & ses bonnes qualités ; il ne se garde pas ; il est sujet à s’échauffer & à se pourrir dans le fenil. Le foin qui a reçu quelque mauvaise odeur des étables, ou qui a été mouillé & moisi, dégoûte les bêtes à laine ; celui qui a été rouillé est très-mauvais, parce qu’il donne à ces animaux des maladies de poitrine ; ils ne le mangent que lorsqu’ils y sont forcés par la faim.

Pour avoir des prairies qui ne portent que des herbes de bonne qualité & d’un bon rapport, il faut nécessairement commencer par détruire, par la culture, toutes les herbes qui y sont, & ensuite en semer d’autres, bien choisies pour le terrein où on les met, & pour l’emploi que l’on en veut faire : c’est par ce moyen que l’on obtient des prairies artificielles pour les moutons.

Les herbes dont on fait des prairies artificielles sont le fromental, la coquiole, le raygrass, la luzerne, le trèfle, le sain-foin, la pimprenelle, &c. (Voyez ces mots) On donne le nom de graminées aux trois premières, ainsi qu’à toutes celles qui ont des feuilles longues & étroites, qui poussent un long tuyau, & qui portent un épi : on sème ces herbes séparément, ou plusieurs mêlées ensemble.

Le fromental s’élève à une plus grande hauteur que toute autre herbe des pâturages ; il vient dans toutes sortes de terreins, mais il produit plus d’herbes dans les bonnes terres que dans les mauvaises : on le fauche de bonne heure ; son herbe & son foin sont très-bons pour les moutons.

Les terreins légers conviennent à la coquiole ; elle est fine & très-bonne pour les moutons, tant en vert qu’en sec.

Le ray-grass vient dans les terres fortes & dans les terres froides ; c’est une très-bonne nourriture pour les moutons, mais ses tuyaux sont sujets à se durcir lorsqu’on ne les fauche pas assez tôt.

La luzerne est d’un très-grand rapport dans les bons terreins en plaine ; les terreins humides ne lui conviennent pas. L’herbe & le foin de la luzerne sont très-nourrissans pour les moutons ; mais l’herbe, prise en trop grande quantité, ou lorsqu’elle est mouillée, fait enfler ces animaux, & le foin peut les faire périr de la gras-fondure, (Voyez ce mot) ou d’autres maladies ; il faut le mêler avec du foin ordinaire, du sain-foin ou de la paille.

Les terres douces, grasses & humides, & sur-tout celles que l’on peut arroser, conviennent au trèfle ; il est très-nourrissant, & sujet à peu près aux mêmes inconvéniens que la luzerne, tant en herbe qu’en foin.

Le sain-foin vient dans les plaines ; sur les coteaux & sur les montagnes ; mais il est d’un meilleur rapport dans les terreins qui ont du fond & dans les bonnes terres : il est très-sain, mais trop nourrissant, si on ne le mêle avec de la paille pour le donner aux moutons ; ses tiges sont trop dures lorsqu’on les fauche tard.

La pimprenelle vient dans toutes sortes de terreins, mais elle est d’un meilleur rapport dans les bonnes terres fraîches ; cette plante fortifie les moutons, elle est toujours verte ; on peut la faire pâturer en hiver, & la couper pour la donner aux agneaux dans les auges.

La meilleure paille pour les moutons est la paille d’avoine, parce qu’elle est la plus tendre : celle de seigle vaut mieux que la paille de froment, parce qu’elle n’est pas si dure, & qu’il reste dans les épis quelques grains que l’on appelle des épézones. La paille d’orge barbu peut être nuisible, à cause des barbes qui s’attachent à la laine lorsqu’elles tombent dessus. Les moutons ne mangent que l’épi, le bout du tuyau & les feuilles de la paille. Cette nourriture ne suffit pas pour entretenir un troupeau en bon état, il faut y ajouter quelque chose de plus nourrissant.

Les moutons mangent encore les balles d’avoine, de froment & de seigle, mais ils ne mangent pas la balle d’orge. Quant à ce qui reste de la tige de lin, après qu’elle a été teillée, les moutons mangent cette paille, mais c’est la plus mauvaise de toutes. On les nourrit encore avec des écorces d’arbres, des marrons d’inde & des chaillats. On enlève l’écorce des peupliers, des sapins & d’autres arbres ; on la fait sécher, & on la brise, pour la donner ensuite aux moutons dans des auges ; mais on ne fait usage de cette nourriture que lorsqu’il n’y en a pas de meilleure. Ces animaux mangent non-seulement les marrons d’inde, lorsqu’ils sont coupés en deux ou trois parties, mais aussi l’écorce qui les enveloppe, quoiqu’elle ait des pointes dures & piquantes. Quant aux chaillats, ce ne sont que les tiges, les feuilles & les gousses des pois, des haricots, des vesces, des lentilles & des féveroles, après que les plantes ont été battues : lorsqu’on les bat, il s’en casse des parcelles que l’on ramasse, & que l’on appelle de la bourre ; les bêtes à laine aiment mieux le chaillat que la paille : il est plus nourrissant. Le chaillat de pois a moins d’humidité que celui des haricots.


CHAPITRE VII.

Manière de donner à manger aux moutons. De la quantité des alimens. Manière de les faire boire et de leur donner du sel.

§. I. En quel temps est-on obligé de donner à manger aux moutons ?

Lorsque les moutons ne trouvent pas assez de pâture dans la campagne ni dans les enclos, ou lorsque les mauvais temps les empêchent de sortir, il faut leur donner du fourrage au râtelier ou dans les auges.

Dans les provinces de France, où l’hiver est rude, on commence à donner du fourrage sec aux moutons en octobre & en novembre ; on le donne le matin, lorsque la gelée blanche empêche pendant quelques heures le troupeau d’aller à la campagne, & le soir, lorsqu’il revient du pâturage sans être assez rempli ; mais lorsque la neige empêche pendant toute la journée le troupeau de sortir, on lui donne le matin & le soir du fourrage sec ; mais il faut tâcher d’avoir à lui donner, dans le milieu du jour, une nourriture fraîche, telle que des feuilles de choux, des racines de carottes, de panais ou de chervis, des raves, des navets, des pommes de terre ou des topinambours ; des marrons d’inde, du gland, &c. (Voyez le chapitre VI, § 2, 3 & suiv.)

§. II. De la quantité de feuilles de choux, de carottes, de navets, de pommes de terre, de marrons d’inde, qu’on doit donner aux moutons.

On a éprouvé qu’un mouron de taille médiocre mangeoit environ cinq livres de feuilles de chou en un jour ; ainsi il faut en donner au moins une livre & demi pour une ration. Lorsque les feuilles sont tendres comme celles des choux cabus, il les mange en entier ; mais lorsqu’elles sont dures comme celles du chou de bouture, il laisse des côtes qui font près d’un tiers du poids des feuilles : pour y suppléer, il faut donner au moins deux livres de ces feuilles pour une ration. Un mouton mange environ trois livres de carottes à un repas, près d’une livre & demi de navets ; environ une livre & demi de pommes de terre ou de topinambours, à peu près une livre & un quart de marrons d’inde ou de leur écorce.

On donne à ces animaux de la nourriture fraîche au moins une fois chaque jour, parce que cette espèce de nourriture est leur aliment naturel ; ils s’y sont accoutumés pendant toute la bonne saison. Lorsqu’on change entièrement cette nourriture en ne leur donnant que de la paille, ils ne sont plus allez nourris ; ils maigrissent peu à peu. Les bergers disent alors qu’ils perdent leur graisse, leur suif, c’est-à-dire, qu’ils dépérissent. La nourriture sèche les altère, ils boivent beaucoup d’eau qui peut leur donner plusieurs maladies, surtout celle de la pourriture. (Voyez ce mot) Un repas chaque jour de nourriture fraîche, les empêche de dépérir & d’être trop altérés. Lorsqu’on n’a point de nourriture fraîche à donner aux moutons dans la mauvaise saison, on y supplée par l’usage des grains, des légumes, des gerbées, &c. (Voyez le chap. VI, §. III, IV.) Une poignée d’avoine ou d’autre grain, suffit pour empêcher les moutons de dépérir.

§. III. De la quantité de paille & de foin à donner aux moutons.

Au mois d’Octobre & de Novembre, lorsque les moutons commencent à avoir besoin de manger au râtelier, il faut leur donner les choses qui ne se gardent pas long-temps, ou qui se gâteroient, parce qu’elles ne sont pas bien conditionnées. On commence par celles qui leur sont les moins agréables, comme la paille de froment, de seigle, & de conseigle, parce que si l’on commençoit par leur donner de la paille d’avoine qu’ils aiment le mieux, ils répugneroient dans la suite à manger les autres.

La quantité de paille nécessaire à un mouton, dépend de la hauteur de la taille de l’animal & de la qualité de la paille. Il faut donner chaque jour à un mouton de taille médiocre, deux livres & demie de paille d’avoine, si l’on a soin de remettre au râtelier celle qui en est tombée. Le mouton mange chaque jour, suivant les épreuves qui en ont été faites, un peu plus de deux livres de cette paille, & il en reste près d’une demie livre qu’il ne trouve pas bonne à manger, & qui se mêle avec la litière. On peut compter qu’il ne faut par jour qu’un fagot de paille d’avoine, pesant cinquante livres, pour vingt moutons de taille médiocre, si l’on relève après chaque repas, celle qui est tombée du râtelier.

La quantité de foin nécessaire à un mouton, dépend, comme la quantité de la paille, de la hauteur de l’animal & de la qualité du foin. Il faut donner chaque jour à un mouton de taille médiocre deux livres de foin commun, tiré d’une bonne prairie ; ces deux livres suffisent, si l’on a soin de remettre au râtelier le foin qui en est tombé. Ainsi on peut compter qu’il faut une botte de foin du, poids de dix livres, tirée d’une bonne prairie, pour cinq moutons, en supposant toujours qu’on relève, après chaque repas, ce qui est tombé du râtelier.

La paille ne suffiroit aux moutons que jusqu’au mois de Janvier, dans les pays où l’hiver est rude, parce qu’alors il n’y a plus guères de bonnes herbes. On y supplée en mêlant avec la paille un peu de foin ou d’autres bonnes nourritures, telles que les chaillats de pois, de haricot, de vesce, ou de lentille. (Voyez le chap. VI. §. V.) On a remarqué depuis long-temps que le chaillat de fèves est plus sec que le chaillat de pois, & qu’il faut le donner aux bêtes à laine le soir dans les temps humides & pluvieux.

§. IV. En quel temps cesse-t-on de donner à manger aux moutons ? Quelle quantité d’herbe un mouton mange-t-il en un jour ?

On cesse de donner du fourrage aux moutons dans le râtelier, au printemps, lorsqu’ils commencent a trouver dans la campagne une suffisante quantité d’herbe pour leur nourriture, & lorsqu’ils sont bien ronds, c’est-à-dire, bien remplis en revenant le soir à la bergerie.

Un mouton de taille médiocre a mangé chaque jour, suivant l’épreuve qui en a été faite, près de huit livres d’herbe tirée d’un bon pré. On a fait perdre à cette herbe environ les trois-quarts de son poids en la faisant faner ; huit livres d’herbe se sont réduites à environ deux livres de foin. On peut donc conclure qu’un mouton de taille médiocre, mange à peu près huit livres d’herbe en un jour, ou environ deux livres de foin dans le même espace de temps ; mais lorsque les moutons ne mangent que de l’herbe, ils ne boivent que peu ou point du tout, tandis que lorsqu’ils sont au sec ils boivent une plus grande quantité d’eau.

V. De la meilleure eau pour les moutons. De la quantité d’eau qu’ils peuvent boire, & dans quel temps on doit les faire boire.

L’eau des rivières & des ruisseaux qui coulent continuellement, est la meilleure pour les moutons. L’eau des lacs & des étangs qui coule en partie, est préférable à l’eau des marais qui ne coule point du tout : il n’y faut abreuver les moutons que lorsqu’il est impossible d’avoir de meilleure eau. La plus mauvaise est celle qui croupit dans les marais, dans les mares, dans les fossés, dans les sillons, &c. Lorsqu’on est obligé de donner aux moutons de l’eau de pluie ou de citerne, il faut l’exposer à l’air pendant quelque temps. Les eaux croupies & corrompues sont très-nuisibles aux moutons, & sont la source des maladies épizootiques. (Voyez Épizootie.)

Ces animaux boivent peu, quand ils sont en bonne santé ; lorsqu’on voit un mouton courir à l’eau avec trop d’avidité, c’est signe qu’il est malade ou qu’il le deviendra bientôt. Les moutons ne boivent que très-peu dans les temps où les herbes sont les plus succulentes. Ils boivent davantage dans les grandes sécheresses, dans les grandes chaleurs, les grands froids, & lorsqu’on ne leur donne que des nourritures sèches. Alors un mouton d’environ vingt pouces de hauteur, boit une, deux, trois ou quatre livres d’eau par jour, mais il y a des jours où il n’en boiroit point, quoiqu’on lui en présentât. On sait par des expériences faites par M. Daubenton, que plusieurs moutons nourris d’un mélange de paille & de foin au fort de l’hiver, sont restés dans une étable fermée pendant trente jours sans boire, & qu’on ne leur a reconnu d’autre incommodité que la soif.

Quant au temps où l’on doit faire boire les moutons, il y a sur cela des pratiques bien différentes ; dans plusieurs pays, on les fait boire deux fois le jour ; dans d’autres, on les abreuve une fois chaque jour ; dans d’autres enfin, une fois en deux jours, ou en quatre jours, ou en six, huit, dix ou quinze jours, &c. Ces pratiques changent suivant les saisons & les différentes nourritures ; mais il n’y a point de règle établie sur de bonnes raisons. Cependant on a reconnu par des expériences faites en Bourgogne, qu’il ne falloit pas abreuver les moutons deux fois par jour, parce qu’ils boivent plus d’eau chaque jour en plusieurs fois qu’en une seule. Lorsqu’il y a de l’eau dans le voisinage, & lorsque le troupeau est sain, conduisez-le à l’eau une fois chaque jour seulement ; mais ne l’arrêtez pas, menez-le doucement. Les bêtes qui auront besoin de boire s’arrêteront, tandis que les autres paîtront sans boire ; moins une bête à laine boit, mieux elle se porte.

Quelquefois l’eau est si loin que l’on ne peut pas y conduire les moutons sans les fatiguer ; dans ce cas, il suffit d’y conduire le troupeau une fois en deux ou trois jours, suivant la nourriture & la saison ; mais il ne faut jamais trop tarder à l’abreuver, parce qu’il est prouvé que les moutons boivent en un jour presqu’autant d’eau qu’ils en auroient bu dans les jours précédents qu’ils ont passés sans boire. Cette grande quantité d’eau prise tout à la fois, leur fait plus de mal, que s’ils l’avoient bue en plusieurs fois & à différents jours. Cet excès cause les épanchemens d’eau auxquels les bêtes à laine sont très-sujettes.

§. VI. S’il faut donner du sel aux moutons ? En quel temps faut-il le donner ? Combien doit-on en donner à chaque fois ? Quels sont les effets du sel ?

Les moutons qui sont dans un pays sec, & qui se portent bien, peuvent se passer de sel. On voit des troupeaux en très-bon état dans les pays où on ne donne point de sel aux moutons ; même dans les pays marécageux où ils sont sujets à la pourriture & aux autres maladies causées par l’eau, & dans tous les pays lorsque les bêtes à laine sont attaquées de ces maladies, le sel pourroit peut-être les en préserver ou les guérir.

On doit donner du sel aux moutons, lorsqu’ils sont languissans ou dégoûtés, ce qui arrive le plus souvent dans les temps de brouillards, de pluie, de neige, ou de grand froid, & lorsqu’ils n’ont que des nourritures sèches.

Une petite poignée à chaque mouton tous les quinze jours, une livre pour vingt tout les huit jours, ce qui fait environ six gros pour chaque bête, voilà la quantité de sel qu’il faut donner à chaque fois.

Le sel par sa nature donne de l’appétit & de la vigueur, dessèche les humidités, empêche les obstructions, fait couler les eaux superflues qui sont la cause de la plupart des maladies des moutons. Il est donc indispensable d’en donner, au temps prescrit, à ces animaux.

Cependant l’usage n’en est ni assez général ni assez uniforme. Certains cultivateurs en donnent deux fois par mois, d’autres trois fois, d’autres tous les huit jours ; quelques-uns le croient plus nécessaire dans les temps de sécheresse, d’autres dans des temps d’humidité. Ces derniers prétendent que lorsque le mouron commence à prendre les herbes du printemps, on ne peut assez lui en servir : quelques autres, effrayés par la dépense, n’en donnent qu’une fois par mois, ou en hiver seulement ; d’autres enfin, par les mêmes motifs ou par d’autres raisons, n’en donnent point du tout ; aussi, voit-on beaucoup de moutons périr, sur-tout pendant l’hiver, & on en attribue la perte à tout autre cause qu’à la privation du sel.

Parmi les cultivateurs qui ne font point usage de cet aliment pour leurs moutons, les uns, comme nous l’avons déjà dit, s’en abstiennent par économie, tandis que les autres le regardent au moins comme inutile. Les uns & les autres n’ont pas sans doute consulté l’expérience ; c’étoit-là cependant ce qui devoit les guider.

Il est prouvé que les moutons qui paissent sur les côtes de la mer, sont en général plus robustes que les autres, à éducation égale, & moins sujets aux maladies qui affectent trop souvent ceux de l’intérieur du royaume. C’est sans doute d’après cette réflexion que les cultivateurs intelligens, qui ne sont pas à portée de la mer, se sont déterminés à en donner à leurs troupeaux. Il est encore prouvé que les moutons qui paissent dans des pâturages salés, ou auxquels on donne du sel, ont la chair plus ferme & de meilleur goût ; enfin, indépendamment de ce que nous sommes à portée de voir par nous-mêmes, on peut encore s’en rapporter à la conduite de nos voisins. Les Espagnols donnent du sel au gros & menu bétail ; les Anglois ne l’en privent jamais ; enfin, les Suisses sont si persuadés de la nécessité d’en donner, que les Cantons ont plusieurs fois délibéré qu’on devoit en augmenter la dose aux troupeaux.

Si l’usage du sel est indispensable, l’excès en doit être nuisible. La véritable dose, pour l’ordinaire, nous le répétons, est d’en donner une livre par vingt moutons ; l’animal le plus vorace & le plus fort, est celui qui en mange le plus. Lorsqu’il en prend trop, son sang s’échauffe, sa santé & la qualité de la laine s’altèrent, tandis que l’humidité qui règne dans l’animal auquel on règle l’usage de cet aliment, en lui conservant une bonne constitution, prête à la laine des ressorts & une finesse que l’humidité naturelle de l’animal lui refuseroit.

Quelques personnes prétendent qu’en abreuvant les troupeaux dans les marais salans, cette pratique peut suppléer au sel, en appaisant la soif ; mais elles se trompent, & exposent le bétail à plusieurs accidens. L’eau des marais salans est communément bourbeuse, & celle qui est renouvelée par les eaux de la mer, est encore chargée d’une trop grande quantité de parties limoneuses ; la partie saline dont elle est d’ailleurs composée, est trop âcre, pour qu’elle puisse produire le même effet que le sel. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à jeter les yeux sur la manière dont se fait le sel, & l’on verra qu’avant de le faire cristalliser, il faut purger l’eau de ce qu’elle a de limoneux & de trop âcre, sans quoi le sel seroit nuisible : d’ailleurs, il y a encore une autre inconvénient d’abreuver les troupeaux dans les marais salans ; les bords en sont remplis d’herbes que les moutons broutent : ces herbes contiennent beaucoup d’humidité, des parties limoneuses & âcres que le sel qu’elles renferment ne sauroit corriger ; on ne doit donc pas, sous prétexte d’économie, faire abreuver les troupeaux dans ces marais, parce que le prétendu avantage qu’on croit en tirer, ne compense pas les inconvéniens qui peuvent en résulter.

M. Leblanc, inspecteur des manufactures de Languedoc, après avoir réfléchi tant sur les inconvéniens que sur la dépense que le sel occasionne, a tâché de remédier à l’un & à l’autre, par le moyen de certains gâteaux salés, qui, en faisant le même effet que le sel, n’en ont pas les inconvéniens, & diminuent la dépense de trois cinquièmes : nous en avons introduit l’usage dans quelques granges de notre département, & les propriétaires s’en trouvent bien : voici en quoi consiste cette méthode économique.

La base de ces gâteaux est de la farine de froment, qu’on mêle avec de la farine d’orge, ou par moitié, ou par cinquième. Sur une quantité déterminée de cette farine, on y met un quart de sel. On prend le tiers du poids de ces farines mélangées, que l’on pétrit avec une quantité d’eau suffisante, & dans laquelle on a fait dissoudre environ un huitième de sel, en supposant toujours qu’on en emploie vingt-cinq livres, pour un quintal de farine. On met dans la pâte la quantité de levain d’usage : lorsque cette première pâte est bien levée, on prend le second tiers, que l’on pétrit avec le premier, en les mélangeant ensemble par le moyen d’une quantité d’eau suffisante, dans laquelle on aura fait dissoudre le tiers de ce qui restera de sel, & lorsque cette pâte est encore bien levée, on pétrit le troisième tiers, que l’on mêle avec les deux premiers par le moyen de l’eau qui reste, & dans laquelle on a fait dissoudre le surplus du sel. Dans tous ces cas, le sel doit être dissous dans l’eau, pour le distribuer également par-tout. Après avoir donné à la pâte le temps nécessaire pour lever & être mise au four, on la divise en petits gâteaux d’une livre : ces gâteaux doivent être plats, c’est-à-dire, qu’on ne doit leur donner qu’un pouce d’épaisseur, afin qu’il n’y ait absolument que la croûte, soit pour éviter que ceux que l’on conserve ne se moisissent, soit pour les concasser avec plus de facilité. On fait ensuite cuire ces gâteaux comme le pain ; il vaut mieux qu’ils soient trop cuits que trop peu, parce qu’ils se broyent & se conservent mieux quand ils sont un peu secs. Lorsqu’on les a tirés du four, on les laisse refroidir entièrement avant de s’en servir, & si on veut les conserver, on doit les mettre dans un endroit sec & à l’abri des rats : on peut les garder, sans risque, une année.

Avant de donner aux moutons les gâteaux salés, il faut les concasser par petits morceaux, afin que la distribution en soit plus égale. Si cette distribution se fait en plein champ ou dans une basse cour, on pourroit avoir deux planches en forme de goutière, avec un linteau en-dedans, pour les assujettit & faciliter aux moutons le moyen de prendre tout ce qu’ils trouveront ; on aura seulement attention qu’il n’y ait que vingt moutons à-la-fois pour chaque gâteau du poids d’une livre, sans quoi on ne pourroit être sûr de faire une distribution égale. Si cette distribution se fait dans la bergerie, on fera sortir les moutons, & après avoir mis un gâteau concassé, du poids d’une livre, dans la mangeoire, on laissera entrer vingt moutons seulement ; après que ceux-ci auront mangé on les fera sortir pour en faire entrer vingt autres, pour lesquels on aura concassé un autre gâteau du même poids, & ainsi de suite.

Les gâteaux salés, ainsi distribués aux moutons, préviendront leurs maladies, & entretiendront leur bonne constitution, ou la rétabliront s’ils l’ont perdue, du moins s’il n’y a point de vice intérieur qui exige un traitement extraordinaire. On peut aussi en donner aux béliers quelques heures avant de faire saillir les brebis, aux brebis avant d’être saillies, aux moutons dont la laine paroît tomber, ou dont le tempéramment paroît affoibli ; & aux agneaux qui ne paraissent pas d’une bonne constitution, en observant de diminuer la dose de plus de la moitié ; on peut en donner aussi aux chevaux, aux mulets, aux bœufs, &c. qui sont dégoûtés, relativement à des humeurs qui s’amassent dans l’estomac & les intestins ; mais la dose pour ceux-ci doit être quadruple.

Outre les gâteaux salés, on peut encore employer d’autres sels qui sont moins coûteux que le sel commun, & peut-être aussi bons & même meilleurs. Le sel de tartre, la potasse ou les cendres gravelées fondues dans l’eau, seroient aussi appétissans que les gâteaux pour les moutons ; mais il faudroit les donner à moindre dose. On a éprouvé que la potasse, donnée à la dose d’un gros pendant plusieurs jours de suite à un mouton, ne lui a causé aucune incommodité. Si l’on n’avoit aucuns de ces sels, on pourroit y suppléer par le procédé suivant : Versez deux écuelles, ou environ deux livres d’eau sur une demi-livre de cendres, laissez reposer l’eau pendant quatre heures, & la transvasez pour la faire boire à un mouton.

Pour savoir positivement si ces sels sont aussi bons que le sel commun dans la maladie de la pourriture, (Voyez ce mot) il faudroit être dans un canton où les moutons fussent sujets à cette maladie : on pourroit choisir alors des moutons du même âge, qui auroient cette maladie au même degré, & l’on donneroit aux uns du sel commun, & aux autres de l’eau dans laquelle on auroit jeté des cendres, ou fait fondre de la potasse, des cendres gravelées, du sel de tartre. En continuant ces remèdes on jugeroit de leurs effets, & l’on parviendroit à connoître quelles en doivent être les doses.

Tous ces essais sont assez intéressans pour mériter l’attention d’un médecin vétérinaire, ou d’un cultivateur intelligent, qui seroient capables de les bien faire, & qui habiteroient un pays où les moutons seroient sujets à la pourriture.


CHAPITRE VIII.

Du parcage des bêtes à laine.

§. I. Qu’entend-on par parcage ? Comment fait-on parquer les bêtes à laine ?

Le parcage des bêtes à laine est le temps qu’elles passent sur différentes pièces de terre, qu’on veut rendre plus fertiles par l’urine & la fiente que ces animaux y répandent.

On fait parquer les bêtes à laine, en les enfermant dans une enceinte, qui est formée par des claies, & que l’on appelle un parc. Cette enceinte retient ces animaux dans l’espace de terre qu’elles peuvent fertiliser pendant un certain temps, & arrête les loups. Le berger est couché près du parc, dans une cabane, pour le garder ; le chien est aussi autour du parc pour donner la chasse aux loups.

§. II. Comment les claies d’un parc doivent être faites. Manière de les dresser pour former un parc. De l’étendue d’un parc.

On donne aux claies quatre pieds & demi ou cinq pieds de hauteur ; & sept, huit, neuf ou dix pieds de longueur, si elles ne deviennent pas trop pesantes ; car il faut que le berger puisse les transporter aisément. Elles sont composées de baguettes de coudrier, ou d’autre bois léger & flexible, entrelacées entre des montans un peu plus gros que les baguettes. On fait aussi des claies avec des voliges assemblées, ou simplement clouées sur des montans. On laisse dans les claies de coudrier trois ouvertures d’un demi-pied de hauteur & de largeur, placées toutes les trois à la hauteur de quatre pieds ; il y en a une à chaque bout, & une dans le milieu ; celles des bouts sont appelées les voies.

Pour former un parc, on dresse ces claies les unes au bout des autres sur quatre lignes, pour former un quarré, & on les soutient par le moyen des crosses, qui sont des bâtons courbés par l’un des bouts. Les claies anticipent un peu l’une derrière l’autre, de façon que les deux voies se rencontrent ; on y passe le bout de la crosse. Il est percé de deux trous, dans lesquels on met deux chevilles, l’une derrière les montans des claies, & l’autre devant ; ensuite on abbaisse contre terre l’autre bout de la crosse, qui est courbe & percée d’une entaille, dans laquelle on met une clef, que l’on enfonce en terre à coups de maillet. (V. la Pl. XII. de l’Instruction pour les bergers & pour les propriétaires de troupeaux, par M. Daubenton, fig. III. IV. V. VI. VII.) Il ne faut point de crosses aux coins du parc, il suffit de lier ensemble les deux montans qui se touchent, avec un cordeau passé dans les voies.

L’étendue d’un parc doit être proportionnée au nombre des moutons que l’on veut y mettre, parce qu’il faut que le troupeau répande assez de fiente & d’urine, pour fertiliser l’espace de terre renfermé dans le parc. Chaque mouton peut fournir d’une étendue d’environ dix pieds quarrés ; par conséquent si les claies ont dix pieds de longueur, il faut douze claies pour un parc de quatre-vingt-dix moutons ; dix-huit pour deux cents ; vingt-deux pour trois cents. Si les claies n’ont que neuf pieds, il faut deux claies de plus pour chacun de ces parcs ; quatre claies de plus, si elles n’ont que huit pieds, & six de plus, si leur longueur n’est que de sept pieds. Il faut pour un parc de cinquante bêtes, douze claies de sept ou huit pieds chacune, ou dix claies de neuf ou dix pieds de longueur, &c. Ces comptes ne peuvent pas être bien justes, c’est pourquoi l’on peut mettre un peu plus ou un peu moins de moutons pour chaque nombre de claies. Lorsque leur nombre ne peut pas être égal sur chacun des quatre côtés du parc, il doit y avoir sur deux côtés opposés une claie de plus que sur les deux autres.

§. III. Comment le berger fait-il un parc ? Manière de faire un parc à la suite d’un autre.

Pour faire un parc, le berger se met au coin du champ, il mesure au pas, sur le bout & sur le long du champ, l’étendue nécessaire pour placer les claies des deux côtés du parc : il marque le point où la dernière doit aboutir : ensuite il mesure l’étendue que doivent avoir les deux autres côtés du parc pour former un quarré, & il fait une marque où les deux autres côtés se rencontrent ; enfin il pose les claies suivant ces alignemens. Pour transporter chaque claie, le berger passe le bout de sa houlette dans l’ouverture qui est au milieu, il appuie son dos contre la claie, il la soulève, & la porte, en faisant passer la houlette sur son épaule, & en la tenant ferme avec les deux mains. On peut aussi porter les claies, en passant le bras droit à travers la voie du milieu, ou sous l’avant-dernière planche des claies de volige. (Voyez la Planche XIII. fig. I. de l’ouvrage ci-dessus cité, sect. II.) Après avoir placé la claie, il l’assure par une crosse.

Lorsque le berger veut faire un nouveau parc à la suite d’un autre, l’un des côtés du premier parc sert pour le second ; après avoir mesuré & aligné les crois autres côtés du second parc, il y transporte les claies du premier. Lorsqu’il est parvenu au bout du champ, après avoir placé des parcs à la file les uns des autres, il en fait un nouveau à côté du dernier, & il suit une nouvelle file en revenant jusqu’à l’autre bout du champ, & ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste aucun espace qu’il n’ait parqué.

§. IV. De la cabane du berger. Où doit-elle être placée ?

La cabane du berger doit avoir six pieds de longueur sur quatre pieds de largeur & de hauteur ; elle doit être couverte par un toît de paille ou de bardeau. On la pose sur quatre petites roues. (Voyez la Planche XIV. fig. I. de l’ouvrage ci-dessus cité.) Elle a une porte qui ferme à clef. On met dans cette cabane un matelas, des draps & des couvertures pour coucher le berger, & une tablette pour placer quelques haches, & des provisions de bouche.

On place la cabane près du parc, afin que le berger puisse le voir de son lit, en ouvrant la porte. Lorsqu’un nouveau parc s’éloigne trop, le berger en approche sa cabane, en la faisant rouler lui seul, si le terrein est aisé, ou en prenant l’aide d’un second dans le cas contraire.

§. V. Combien de tems fait-on parquer les moutons chaque nuit ? À quelles heures faut-il changer de parc dans la nuit & dans la matinée ?

On fait entrer les moutons dans le parc sur la fin du jour, ou à neuf heures du soir, lorsque les jours sont bien longs, & qu’il n’y a point de serein. On les fait sortir du parc à neuf heures du matin, lorsque l’air & le soleil ont séché les herbes, ou à huit heures, lorsqu’il n’y a point eu de rosée.

Il faut changer de parc dans la nuit & dans la matinée, dans la saison où les moutons rendent beaucoup de fiente & d’urine, parce que les herbes qu’ils mangent ont beaucoup de suc : chaque parc ne doit durer qu’environ quatre heures. Ainsi le premier parc commence à neuf heures du soir, il doit finir à une heure du matin ; le second à cinq heures, & le troisième à neuf heures. Ce dernier parc se faisant de jour, les loups ne sont point tant à craindre. C’est pourquoi le berger peut se dispenser de l’enclore de claies, il suffit de placer les chiens de manière qu’ils retiennent les moutons dans l’espace destiné au troisième parc ; c’est ce qui s’appelle parquer en blanc. Lorsque les nuits sont longues, & que le premier parc commence avant neuf heures du soir, on fait durer d’autant plus long-tems chacun des parcs. Dans les saisons où les herbes ont moins de suc, & où les bêtes à laine rendent moins de fiente & d’urine, le berger ne change le parc qu’une fois : il tâche de donner à-peu-près autant de tems pour le premier que pour le second. Si l’on parquoit en hiver, on pourroit ne faire qu’un parc chaque jour, parce que dans cette saison les bêtes à laine rendent peu de fiente & d’urine, & que le froid ne permet pas au berger de changer son parc dans la nuit.

§. VI. Si l’on peut faire parquer les moutons dans l’hiver. Du moindre nombre de bêtes à laine que l’on peut faire parquer. Effets de l’engrais de parcage.

On peut faire parquer pendant l’hiver sur les terreins secs, tant que le berger n’est pas incommodé du froid en couchant dans sa cabane : mais en hiver, lorsque les moutons n’ont que des fourrages secs, ils ne rendent que peu d’urine & de fiente, qui sont peut-être mieux employés à engraisser des fumiers sous eux, qu’au parcage.

Lorsqu’on n’a qu’un très-petit nombre de bêtes à laine à faire parquer, il n’y a que la dépense du berger qui puisse en empêcher ; le produit du troupeau n’y suffiroit pas. Mais on peut rassembler plusieurs petits troupeaux pour les faire parquer tous ensemble sous la conduite d’un seul berger. Il y a des cultivateurs qui prennent à louage, pour un certain tems, plusieurs troupeaux peu nombreux, & qui les réunissent pour les faire parquer sur leurs terres. D’autres n’ayant qu’un petit troupeau, les mettent tous ensemble, & les font parquer à frais communs, sur les terres qui leur appartiennent à chacun en particulier. Si l’on ne faisoit parquer qu’un très-petit nombre de moutons, il faudroit beaucoup de tems pour fertiliser un champ. Il faut avoir au moins cinquante ou soixante bêtes pour faire un parc ; encore est-ce lorsque le berger, étant un enfant de la maison, ne coûte rien de plus pour le parcage. Cinquante bêtes à laine fertilisent dans un parc l’espace de cinq cent pieds quarrés ; ainsi, il faut soixante-cinq parcs pour un arpent de terre. Si l’on fait trois parcs chaque jour, il faudra vingt-deux jours pour fertiliser un arpent ; trente-deux jours, si l’on ne fait que deux parcs en un jour ; soixante-cinq jours, si l’on ne fait qu’un parc : & suivant le même calcul, deux cents-soixante-dix moutons parqueront un arpent, en douze parcs ; deux cents bêtes, en dix-sept parcs ; cent bêtes, en trente-deux parcs, &c. L’arpent de terre contient à-peu-près cent perches quarrées, de dix-huit pieds chacune, ce qui fait trente-deux mille quatre cents pieds quarrés.

Avant de faire parquer les moutons, on donne deux labours, afin que l’urine entre plus facilement dans la terre. Aussi-tôt que le parcage est fini dans un champ, on le laboure afin de mêler la fiente & l’urine avec la terre, avant qu’il y ait du dessèchement ou de l’évaporation.

Lorsqu’un champ est semé, & que le grain est levé, on peut encore parquer dans des jours secs, jusqu’à ce que le bled ou l’orge ait un pouce de hauteur. On dit que les moutons dédommagent, parce qu’ils font du bien aux racines, en foulant les terres légères, & qu’ils écartent les vers par leur odeur.

L’engrais du parcage est meilleur que le fumier de mouton : il produit un effet très-sensible pendant deux ans sur la production du froment que l’on recueille dans la première année, & sur celle de l’avoine dans la seconde année. Il rend aussi les prairies sèches d’un bon rapport, en donnant des récoltes abondantes de foin sur des coteaux, où, sans le parcage, il ne viendroit pas assez d’herbe pour être fauchée ; on ne sauroit donc trop parquer les prairies sèches : plus le parc y reste, plus elles produisent. Dans les temps secs, on peut laisser le parc pendant deux ou trois nuits sur le même endroit, tandis que dans les tems humides on est obligé de le changer chaque jour, parce que les excrémens de la veille n’étant pas séchés, ne peuvent que salir les moutons.


CHAPITRE IX.

Du logement, de la litière et du fumier des moutons.


§. I. S’il faut loger les moutons dans des étables fermées : comment doit-on les loger pour les maintenir en bonne santé, & pour avoir de bonnes laines & de bons fumiers ?

Les étables fermées sont le plus mauvais logement que l’on puisse donner aux moutons. La vapeur qui sort de leur corps & du fumier, infecte l’air, & met ces animaux en sueur. Ils s’affoiblissent dans ces étables trop chaudes & mal-saines ; ils y prennent des maladies ; la laine y perd sa force, & souvent le fumier s’y dessèche & s’y brûle. Lorsque les bêtes sortent de l’étable, l’air du dehors les saisit quand il est froid : il arrête subitement leur sueur ; & quelquefois il peut leur donner de grandes maladies. Il faut donc donner beaucoup d’air aux moutons ; ils sont mieux logés dans les étables ouvertes que dans les étables fermées, même sous des appentis ou des hangards, que dans des étables ouvertes : un parc peu leur servir de logement sans aucun abri.


§. II. Des étables ouvertes. Du bien & du mal qu’elles font aux moutons. Des appentis & des hangars ; de leurs proportions.

Une étable ouverte a plusieurs fenêtres, qui ne sont fermées que par des grillages, de même que la porte. Elle vaut mieux qu’une étable fermée, parce qu’une partie de l’air infecté de la vapeur du corps des moutons & du fumier, sort par les fenêtres & par la porte, tandis qu’il entre de l’air sain du dehors par les mêmes ouvertures ; mais ce changement d’air ne se fait qu’à la hauteur des fenêtres : l’air qui reste autour des moutons dans la partie basse de l’étable, au-dessous des fenêtres, est toujours mal-sain, quoiqu’il soit moins échauffé & moins infect que celui des étables fermées. Celles qui sont ouvertes ne font que diminuer le mal ; ce logement, quoique moins mauvais pour les moutons que les étables fermées, n’est cependant pas bon.

Un appentis est un pan de toît, appliqué contre un mur, & soutenu en devant par des poteaux. Ce logement vaut mieux que les étables en partie ouvertes, parce qu’il est entièrement ouvert du côté des poteaux dans toute sa longueur, mais il est fermé en entier du côté du mur ; l’air infecté reste au milieu des moutons, sur-tout au pied de ce mur. Quoique ces appentis valent mieux pour les moutons que les étables ouvertes, ce n’est cependant pas leur meilleur logement. Les hangars sont à préférer.

Un hangard est un toît soutenu tour-au-tour sur des poteaux. (Voyez la Planche II, avec l’explication, fig. I. de l’ouvrage de M. Daubenton, cité ci-dessus.) L’air infect en sort facilement, Si l’air sain y entre de tous les côtés ; les moutons peuvent en sortir, lorsqu’ils ont trop chaud, & y entrer pour se mettre à l’abri de la pluie. C’est certainement le meilleur logement pour ces animaux, il est très-sain & très-commode pour eux ; mais il est coûteux pour les propriétaires des troupeaux.

La manière la moins coûteuse de faire un hangar pour loger les moutons, est de le faire sans murs. Pour cet effet, ayez des poteaux de six ou sept pieds de hauteur, placez les de manière qu’ils soient soutenus chacun par un dé, & rangés sur deux files, à dix pieds de distance les uns des autres ; assemblez-les avec des solives & des sablières, de la même longueur de dix pieds, qui porteront un couvert, dont les faîtes n’auront aussi que dix pieds, & les chevrons seulement sept pieds. Au milieu de cet espace on met un rattelier double ; de chaque côté du même espace on bâtit un petit appentis qui n’a que deux pieds de largeur, & dont le faîte est placé contre les poteaux du bâtiment du milieu, à un demi-pied au-dessous de la sablière. Les solives de cet appentis n’ont que deux pieds de longueur, & les chevrons trois pieds. Les poteaux qui soutiennent la sablière n’ont aussi que trois-pieds. Des contrefiches placées à des distances proportionnées à la longueur du bâtiment, & assemblées avec les entraits & les poteaux, empêchent que la charpente ne déverse. On attache contre les poteaux des appentis un râtelier ; de sorte que la bergerie a quatre rangs de râteliers sur sa largeur, qui est de quatorze pieds. (Voyez la Planche indiquée ci-dessus.) Si on la couvre en toile, il suffit que les bois de la charpente aient quatre à cinq pouces d’équarrissage. Ils peuvent encore être plus petits, si l’on fait la couverture en bardeau ou en paille.

En donnant à chaque bête un pied & demi de râtelier, il y a dans la bergerie, pour chacune, un espace de cinq pieds quarrés, ce qui suffit d’autant mieux pour les moutons de petite taille, qu’il n’est pas à craindre que l’air s’y échauffe, car cet espace n’est fermé que par des claies ; les unes servent de portes, & Les autres empêchent que les moutons ne passent par-dessous les râteliers du côté de la bergerie, & soutiennent le fourrage qui est dans les râteliers. De plus, l’air se renouvelle aussi à tout instant par l’ouverture qui est tout autour de la bergerie au-dessus des appentis. Si l’on destinoit cette bergerie à des bêtes de taille moyenne ou de grande taille, il faudroit en augmenter les dimensions ou supprimer le râtelier double du milieu ; dans le dernier cas, il y auroit pour chaque bête un espace de dix pieds quarrés, ce qui suffiroit pour les plus grandes. En augmentant la largeur de la bergerie de trois pieds ou de six, ce qui feroit deux ou quatre pieds pour le bâtiment, & un demi-pied ou un pied pour chacun des appentis, & en laissant le ratelier double, chaque bête auroit un espace de six ou sept pieds quarrés, ce qui suffiroit pour des moutons de moyenne race. Quant à la longueur de la bergerie, elle seroit proportionnée au nombre des bêtes ; on pourroit la construire en ligne droite ou en équerre, &c. suivant le terrein.

Un hangar, tel que nous venons de le décrire, est le logement que l’on doit préférer à tout autre pour les moutons. Quoique sa construction soit moins coûteuse que celle des étables & des appentis, cependant elle exige assez de dépense pour qu’il fût à désirer d’en être dispensé ; car quand même la couverture de ce hangar ne seroit que de chaume, il faudroit toujours une charpente assez forte pour résister aux grands vents, & de quelque manière que ce hangar fût construit, il exigeroit des frais pour son entretien, il vaut donc mieux éviter toute cette dépense en laissant les moutons dans un parc en plein air, sans aucun couvert. On le place dans une basse-cour, & on lui donne le nom de parc domestique, pour le distinguer du parc des champs.


§. III. De l’étendue d’un parc domestique, de sa situation, de la hauteur qu’il faut lui donner pour mettre les moutons eu sureté contre les loups. Des auges & des râteliers.

Lorsque la litière est rare, on est obligé de resserrer le parc domestique, afin d’avoir assez de litière pour en mettre par-tout mais il faut qu’il y ait au moins six pieds quarrés pour chaque mouton de race moyenne. Lorsqu’on peut donner plus de litière, il est bon d’agrandir le parc domestique jusqu’à ce qu’il y ait dix ou douze pieds quarrés pour chaque mouton : les endroits couverts de fiente y sont plus éloignés les uns des autres que dans un parc moins grand ; les moutons y salissent moins leur laine ; ils peuvent s’y mouvoir plus librement ; ils y endommagent moins leur laine en se frottant les uns contre les autres ; les brebis pleines & les agneaux nouveaux nés y sont moins exposés à être blessés.

Les meilleures expositions pour un parc domestique, sont celles du midi, du sud-ouest & du sud-est, parce que les murs du parc mettent le troupeau à l’abri des vents de bise & de galerne ; les moutons y résistent comme aux autres expositions, mais ils y sont plus fatigués. Des bêtes à laine qui seroient répandues dans la campagne, comme les animaux sauvages, y trouveroient des abris : il faut donc placer leur parc dans le lieu le plus abrité de la basse cour ; il faut aussi que le terrein du parc soit en pente, afin que les eaux des pluies aient de l’écoulement.

Des murs de sept pieds de hauteur, dit M. d’Aubenton, ont empêché les loups d’entrer dans un parc domestique près de Montbard, où il y a beaucoup de moutons & de chiens depuis quatorze ans. Ces murs sont bâtis de pierres sèches ; il y a nécessairement entre ces pierres des joints ouverts qui donneroient aux loups la facilite de grimper au-dessus des murs ; mais ils sont terminés par de petites pierres amoncelées en dos-d’âne, de la hauteur de huit pouces ; quelques-unes de ces pierres tomberoient si le loup mettoit le pied dessus pour arriver sur le mur. On ne s’est apperçu d’aucun dérangement qui ait fait soupçonner des tentatives de la part des loups pour entrer dans le parc, quoique l’on ait reconnu les traces de ces animaux qui avoient rodé tout autour.

Les râteliers d’un parc domestique doivent avoir deux pieds de longueur aux barreaux, & on les place à deux pouces & demi de distance, les uns des autres, si c’est pour une petite race de moutons ; on éloigne davantage les barreaux, si la race est plus grande, parce que leur museau est plus gros ; mais plus les barreaux sont éloignés les uns des autres, plus les moutons perdent de fourrage, car ils ne ramassent pas celui qu’ils font tomber sur le fumier en le tirant du râtelier. On fait des râteliers simples pour les attacher contre les murs ou contre les claies, & des râteliers doubles en forme de berceau, pour les placer au milieu du parc.

Si l’enclos dont on veut faire un parc domestique est petit, & si le troupeau est nombreux, on met des râteliers contre tous les murs & un râtelier double au milieu du parc ; mais ordinairement on fait le parc dans une basse-cour, comme nous l’avons déjà dit, dont il n’occupe qu’une partie, & pour le former, on place un rang de claies vis-à-vis les murs à une distance convenable, & on attache les râteliers au mur ; on peut aussi en attacher aux claies : dans ce cas, il faut laisser entre les claies & le mur une plus grande distance que s’il n’y avoit qu’un rang de râteliers, afin que les moutons aient chacun dans le parc le nombre de pieds quarrés qui leur est nécessaire. Il faut toujours mettre par préférence les râteliers contre les murs, parce que les moutons se réfugient au pied de ces murs pour avoir un abri.

Quant aux auges, on les met sous les râteliers, pour recevoir les graines & les brins de fourrage qui tombent du râtelier, & que, les moutons ne voudroient pas manger, s’ils se mêloient avec la litière & le fumier. On fait ces auges avec des voliges ; on peut leur donner six pouces de profondeur, un pied de largeur au-dessus, & six pouces au fond. Lorsqu’on veut donner aux moutons des racines, du grain ou d’autres choses qui passeroient à travers les râteliers, on les met dans les auges.


§. IV. Si les moutons peuvent résister aux injures de l’air dans les hivers les plus forts, sans être à couvert dans un parc domestique.

La laine dont les moutons sont vêtus, les défend assez des injures de l’air : elle a une sorte de graisse, que l’on appelle le suint, qui empêche pendant long-temps la pluie de pénétrer jusqu’à sa racine ; de sorte que les flocons ne sont ni froids, ni mouillés près de la peau, tandis que le reste est chargé d’eau, de glace, ou couvert de givre ou de neige. Lorsque les moutons sentent qu’il y a trop d’eau sur leur laine, ils la font tomber en se secouant. Ils peuvent se débarrasser de la neige par le même mouvement ; mais quand ils en seroient couverts, quand même ils s’y trouveroient enfouis pendant quelque temps, ils n’y périroient pas. M. d’Aubenton a fait cette épreuve près de la ville de Montbard, dans sa haute Bourgogne, d’abord sur une douzaine de bêtes à laine, & ensuite pendant quatorze ans, depuis 1767, jusqu’en 1785, sur un troupeau d’environ trois cents bêtes, qui n’ont eu d’autre logement pendant ce temps qu’une basse-cour fermée de murs. Les râteliers sont attachés aux murs sans aucun couvert, les brebis y ont mis bas ; les agneaux y sont toujours restés, & toutes les bêtes s’y sont maintenues en meilleur état qu’elles n’auroient fait dans des étables fermées, quoiqu’il y ait eu pendant le temps de leur séjour à l’air, plusieurs années très-pluvieuses, & des hivers très-froids, en particulier celui de 1776. On sait d’ailleurs qu’en Angleterre, les bêtes à laine restent en plein champ pendant tout l’hiver. Il y en a eu dans ce pays-là qui ont passé plusieurs jours enfoncées sous la neige & qui en ont été retirées saines & sauves ; mais dans la saison où les brebis agnèlent, les bergers veillent pendant les nuits froides, pour empêcher que les agneaux ne gèlent, principalement ceux des mères jeunes, foibles ou mal nourries : cet accident est peu à craindre, lorsqu’on n’a donné le bélier aux brebis qu’en octobre. Avant d’exposer un grand troupeau en plein air, on peut faire un essai sur un petit nombre de bêtes, comme on l’a fait en Bourgogne.

Les parties du corps des moutons sur lesquelles il n’y a point de laine, telles que les jambes, les pieds, le museau & les oreilles, ne pourroient, point résister au grand froid, si ces animaux ne sa voient les tenir chaudes. Étant couchés, sur la litière, ils rassemblent leurs jambes sous leurs corps en se serrant plusieurs les uns contre les autres, ils mettent leur tête & leurs oreilles à l’abri du froid, dans les petits intervalles qui restent entr’eux, & ils enfoncent le bout de leur museau dans la laine. Les temps où il fait des vents froids & humides, sont les plus pénibles pour les moutons exposés à l’air ; les plus foibles tremblent & serrent les jambes, c’est-à dire, qu’étant debout, ils approchent leurs jambes plus près les unes des autres qu’à l’ordinaire, pour empêcher que le froid ne gagne les aines & les aisselles où il n’y a ni laine, ni poil ; mais dès que l’animal prend du mouvement ou qu’il mange, il se réchauffe, & le tremblement cesse.

Dans un troupeau logé en plein air, s’il y a des agneaux foibles & languissans, s’il y a des moutons malades, & si l’on voit que les injures de l’air augmentent leur mal, il faut les mettre à couvert de la pluie & à l’abri des mauvais vents, dans quelque coin d’appentis, d’écurie, ou de quel qu’autre bâtiment, jusqu’à ce qu’ils soient fortifiés ou guéris.

§. V. Si les fumiers d’un parc domestique sont aussi bons que ceux d’une étable.

Les fumiers qui se sont en plein air ne sont pas sujets comme ceux des étables, à se trop échauffer, à blanchir & à perdre de leur force ; parce que les brouillards, la neige & les pluies les humectent, & en font un engrais meilleur que les fumiers qui ont été pendant long-temps à couvert.

Tant qu’il y a du fumier dans le parc domestique, il faut nécessairement de la litière pour empêcher les moutons de salir leur laine & d’être dans la boue ; mais si l’on n’avoit plus de litière à leur donner, il faudroit mettre le fumier hors du parc, ensuite le balayer tous les matins & enlever les ordures. On a fait cette épreuve pendant plusieurs années sur un troupeau qui s’est bien passé de litière ; mais dans ce cas, il faut sabler le parc, si le terrein n’est pas solide, & lui donner beaucoup de pente pour l’écoulement des eaux. On ne s’est pas apperçu que les eaux des pluies qui cavent le fumier d’un parc domestique, & qui s’écoulent en dehors, aient dégraissé le fumier & en aient diminué la force ; il a fait autant & plus d’effet sur les terres que celui des étables ; mais pour ne rien perdre, il faut tâcher de conduire l’égoût du parc sur un terrein en culture, ou dans une fosse dont on retire l’engrais qui s’y est amassé.


CHAPITRE X.

De la tonte des bêtes à laine.


§. I. Du temps ou il faut tondre les moutons. Des inconvéniens qu’il y a à tondre trop tôt, ou trop tard. Des mauvais effets du retard de la tonte.

Tous les ans, vers le mois de mai, il sort une nouvelle laine de la peau des moutons ; en écartant les mèches de la laine, on apperçoit la pointe de la nouvelle, lorsqu’elle commence à pousser : c’est alors le temps de la tonte.

Si l’on tondoit plutôt, la laine ne seroit pas à son vrai point de maturité ; elle n’auroit pas toutes les qualités qu’elle peut acquérir jusqu’au terme naturel de son accroissement ; les moutons étant dépouillés trop tôt dans les pays froids, souffriroient des injures de l’air.

Plus on retarde la tonte, plus il se perd de laine. Lorsque la nouvelle laine commence à paroître, l’ancienne se déracine aisément ; le moindre effort suffit pour l’arracher. Alors si les moutons passent contre des buissons ou des haies, les branches accrochent quelques flocons de laine qui y restent suspendus, après s’être détachés de la peau.

Le retard que l’on met encore à tondre les moutons, a d’autres mauvais effets, en causant une autre perte ; lorsque la nouvelle laine a déjà quelques lignes de longueur au temps de la tonte, on la coupe avec l’ancienne. Quoique cette nouvelle laine augmente le poids de la toison, le propriétaire y perd au lieu d’y gagner, parce que l’acheteur intelligent & le manufacturier savent que cette nouvelle laine étant très courte, se sépare de l’autre, lorsqu’on l’emploie ; ainsi ils diminuent d’autant le prix de la toison. La nouvelle laine ayant été coupée à son extrémité est moins longue qu’elle ne devroit l’être l’année suivante.


§. II. Ce qu’il faut faire avant de tondre les moutons.

Il n’y a rien à faire si l’on veut enlever la toison sans l’avoir lavée ; mais c’est un mauvais usage, il vaut mieux laver la laine sur le corps du mouton avant de le tondre ; c’est ce que l’on appelle laver à dos ou sur pied. Ce lavage sépare de la laine les ordures qui la salissent & qui pourroient gâter la toison, si elle restoit long-temps avec l’urine, la fiente & la boue dont elle s’est chargée ; d’ailleurs, le propriétaire connoît mieux la valeur des toisons lorsqu’il les vend au poids après qu’elles eut été lavées à dos, qu’en les vendant au suint. L’acheteur sait toujours mieux acheter que le propriétaire ne fait vendre-, parce que celui-ci ne vend qu’une fois l’an, & que l’autre achette tous les jours.


§ III. Du lavage à dos ; comment se fait-il ?

Pour faire le lavage à dos, on fait entrer chaque mouton dans une eau courante jusqu’à ce qu’il en ait au moins à mi-corps ; le berger est aussi dans l’eau au moins jusqu’au genou il passe la main sur la laine & la presse à différentes fois pour la bien nettoyer. On peut faire aussi ce lavage dans une eau dormante, si elle est propre. Mais dans les cantons où l’on n’a que de l’eau de fontaine, de puits ou de citerne, il suffit d’en remplir des baquets. On verse cette eau avec un pot sur la laine du mouton, en la pressant avec la main. Mais si l’on pouvoit avoir une chute d’eau de trois ou quatre pieds de hauteur, on la recevroit dans un cuvier où l’on plongeroit le mouton ; (voyez la planche X de l’ouvrage de M. Daubenton plusieurs fois cité) deux hommes, dont les manches seroient retroussées & recouvertes par de fausses manches de toile cirée, laveroient mieux le mouton que de toute autre manière ; on a suivi cette méthode pendant plusieurs années avec l’eau d’une fontaine, sans que les moutons aient été incommodés pat la fraîcheur de cette eau : ceux que l’on tient en plein air pendant toute l’année, sont, sans aucun inconvénient, souvent exposés à des pluies aussi froides qu’un bain d’eau de source.

Mais avant de tondre les moutons, il est nécessaire de les laver plusieurs fois pour que la laine soit bien nette & de bon débit ; après le dernier lavage, il faut tenir les moutons dans des lieux propres jusqu’au moment de la tonte, que l’on ne doit faire qu’après avoir laissé sécher la laine, afin que la toison ne soit pas sujette à se gâter par l’humidité. Il faut donc tâcher de ne faire le dernier lavage que par un beau temps.

Les gens de la campagne ont beaucoup de présages du beau temps ou de la pluie ; mais la plupart de ces présages sont faux ou trop incertains ; ils ne connoissent presque pas le meilleur qui est le baromètre. Un berger bien instruit devroit le connoître ; on voit dans un tuyau de verre, du vif argent qui monte ou qui descend en différens temps ; à côté du tuyau, la hauteur est marquée par pouces & par lignes. (Voyez baromètre & la planche fig. 1, tom. 2, pag. 158.) Lorsqu’on regarde le baromètre, on remarque à quel point de hauteur & à quelle ligne est le vif-argent : on revient quelque temps après, & on voit si le vif-argent a monté ou descendu ; s’il a monté, c’est signe de beau temps ; s’il a descendu, c’est signe de pluie ou de vent.


§. IV. Comment faut-il tondre les moutons ? Du traitement qu’il faut leur faire, lorsqu’ils sont tondus. Ce qu’il y a à craindre pour les animaux après la tonte ; moyens d’éviter tous les dangers.

On est dans l’usage, quand on veut tondre les moutons, de leur lier les quatre jambes ensemble pour les empêcher de se débattre, mais c’est une mauvaise pratique ; lorsqu’on les gène ainsi, le ventre, & par conséquent la vessie, sont pressés, de façon que l’urine & la fiente sortent & salissent la toison, il vaut mieux coucher le mouton sur une table percée de plusieurs trous près du bord ; on passe un cordon en plusieurs endroits par les ouvertures, pour retenir sur la table les jambes de devant dans un endroit, & les jambes de derrière dans un autre. (Voyez la planche XI de l’ouvrage ci-dessus cité.) Lorsque c’est un bélier cornu, on attache aussi l’une des cornes sur la table ; par ce moyen, la bête est moins gênée, & les tondeurs travaillent à leur aise ; ils peuvent être assis. Cette commodité est nécessaire pour un ouvrage qui demande de l’attention & de l’adresse, car il faut couper la laine avec les forcèps, très-près de la peau, sans la blesser. Lorsque le mouton est tondu sur l’un des côtés du corps, on le délie, on le retourne, & on l’attache de l’autre côté.

Lorsque les moutons sont tondus, si l’on apperçoit quelque signe de gale, (voyez ce mot) il faut les frotter avec un onguent de graisse ou de suif & d’essence de térébenthine. Si la peau a été entamée par les forcèps, le même onguent est bon pour ces petites plaies. Cet onguent se fait de la manière suivante :

Faites fondre une livre de suif en été, ou de graisse en hiver, retirez-la du feu, & mêlez avec le suif ou la graisse un quarteron d’huile de térébenthine ou plus, s’il est nécessaire pour la gale.

La grande chaleur du soleil & les pluies froides sont à craindre pour les moutons pendant dix ou douze jours après la tonte. Le grand soleil racornit leur peau sur le dos, & la dispose à la gale & à d’autres maladies, tandis que les pluies froides, morfondent les moutons & les transissent au point de les faire mourir, si on ne les réchauffe promptement.

Mais on peut éviter ces dangers, en mettant les moutons à l’ombre, au milieu du jour lorsque le soleil est très-ardent ; au contraire, s’il est à craindre qu’il ne tombe des pluies froides ou de la grêle, il ne faut pas éloigner le troupeau de la bergerie, afin de pouvoir le faire rentrer & le mettre promptement à couvert s’il est nécessaire. Cela arrive plus rarement pour les moutons qui sont toujours à l’air, que pour les autres ; car dans une bergerie qui est située en Bourgogne près de Montbard, & où il n’y a point d’étables depuis plus de quatorze ans, on n’a jamais été obligé de mettre les moutons à couvert après la tonte.


§. V. Que faut-il faire de la toison, après qu’une bête à laine a été tondue ?

Ik faut exposer la toison à l’air pour la faire sécher : plus elle est séche, moins elle est sujette à se gâter, ensuite on l’étend de façon que la face qui tenoit au corps de l’animal se trouve en dessous, & l’on replie tous les bords sur le milieu de l’autre face ; on en fait un paquet que l’on arrête en alongeant de part & d’autre quelques parties de laine que l’on noue ensemble. Les toisons ainsi disposées, sont mises en tas dans un lieu sec, jusqu’au temps de les vendre.


§. VI. Des insectes qui gâtent le plus la laine. Manière de les connoître & d’en préserver la laine.

Les insectes qui gâtent le plus la laine sont les teignes. On donne ce nom à des chenilles produites par des papillons que l’on appelle aussi des teignes ; pour les distinguer des autres insectes du même nom, on les appelle teignes communes. La plupart des gens prennent les chenilles teignes pour des vers, quoiqu’elles aient des jambes comme les autres chenilles, tandis que les vers n’en ont point. Les papillons teignes se trouvent dans les maisons où il y a des meubles ou des magasins de laine ; ils ont à-peu-près trois lignes de longueur ; ils sont de couleur jaunâtre luisante. On les voit voltiger depuis la fin d’avril jusqu’au commencement d’octobre, un peu plutôt ou plus tard, suivant que la saison est plus ou moins chaude. Pendant tout ce temps les papillons teignes pondent sur la laine de petits œufs que l’on apperçoit difficilement ; c’est de ces œufs que sortent les chenilles qui rongent la laine. (Voyez Chenille.)

Les chenilles teignes éclosent pendant les mois d’octobre, de novembre & de décembre ; elles sont très-petites, & prennent peu d’accroissement pendant tout ce temps, & même elles sont engourdies, lorsqu’il fait de grands froids ; mais pendant le mois de mars & le commencement d’avril, elles grandissent promptement ; c’est alors qu’elles coupent un grand nombre de filamens de laine pour se nourrir & se vêtir.

On connoît les chenilles teignes, lorsqu’on voit sur les toisons de laine ou dans d’autres endroits, de petits fourreaux d’environ une ligne de diamètre, sur quatre ou cinq lignes de longueur & rarement six ; ces fourreaux sont un peu renflés dans le milieu & évasés par les deux bouts. Il y a dans chacun une chenille qui s’y tient à couvert, parce qu’elle n’est revêtue que d’une peau blanche, mince, transparence & délicate. La chenille teigne avance un tiers de la longueur de son corps au dehors de son fourreau, par un bout ou par l’autre ; car elle peut s’y retourner dans le milieu, à l’endroit où il est le plus large ; elle peut aussi en sortir presqu’entièrement, il n’y reste que la partie postérieure du corps & les deux jambes de derrière qui s’attachent au fourreau, de sorte que la chenille peut l’entraîner avec elle lorsqu’elle marche, par le moyen de ses autres jambes : elle n’a que le tiers de son corps au, dehors du fourreau lorsqu’elle coupe les filamens de la laine : elle se contourne en différens sens pour atteindre au plus grand nombre de ces filamens ; elle se nourrit de la substance de la laine, & elle l’emploie aussi pour former & pour agrandir son fourreau ; c’est pourquoi il est de même couleur que la laine. On ne peut pas douter qu’il n’y ait eu, ou qu’il n’y ait encore des chenilles teignes dans de la laine, lorsqu’on y voit de leurs excrémens, ou lorsqu’ils sont répandus au-dessous. Ces excrémens sont en petits grains arides & anguleux, gris, lorsque la laine est blanche, noirâtres, lorsqu’elle est noire.

Les chenilles teignes, après avoir pris tout leur accroissement, quittent pour la plupart les toisons pour se retirer dans de petits coins obscurs du magasin de laine, & s’y attachent par les deux bouts de leur fourreau, ou elles se suspendent au plancher par un seul ; alors elles ferment les deux ouvertures du fourreau, & changent de forme, & de nom ; on leur donne alors celui de chrysalide. (Voyez ce mot) Elles restent dans cet état pendant environ trois semaines ; ensuite ces insectes percent le bout de leur enveloppe qui est le plus près de leur tête, & ils sortent sous la forme d’un papillon.

Quant aux moyens de préserver la laine du dommage des chenilles teignes, jusqu’à présent on n’en a trouvé aucun pour l’en garantir entièrement, mais on peut l’éviter en partie : faites enduire en blanc les murs & plafonner le plancher du magasin où l’on garde des laines, afin que les papillons teignes qui se posent sur les murs & sur le plafond, soient plus apparents. Placés les laines sur des claies qui soient soutenues à un pied au-dessus du carrelage, ayez un baton terminé comme un fleuret à l’une de ses extrémités par un bouton rembourré ; lorsque vous entrerez dans le magasin, vous frapperez avec le bâton sur les laines & sous les claies pour faire sortir les papillons teignes ; ils s’envoleront, ils iront se poser sur les murs ou sur le plafond, où il sera facile de les tuer en appliquant sur eux l’extrémité du bâton rembourré. En repétant souvent cette recherche, depuis la fin d’avril jusqu’au commencement, d’octobre, on détruit un grand nombre de papillons teignes ; on prévient leur ponte, ou on ne la laisse pas achever ; par conséquent il y a beaucoup moins de ces chenilles rongeuses dans la laine : un enfant est capable de la soigner de cette manière.

On a prétendu que l’odeur du camphre ou de l’esprit de térébenthine, étoient des préservatifs pour la laine, contre les teignes : elles peuvent être détournées par ces odeurs, si elles trouvent à se placer sur des laines qui ne les aient pas ; mais à leur défaut elles s’accoutument à l’odeur du camphre & de la térébenthine.

La vapeur du souffre fait aussi périr les chenilles teignes ; mais il faut que cette vepeur soit concentrée dans un petit espace. Elle ne pourroit pas être dans un magasin de laines, d’ailleurs elle leur donneroit une mauvaise odeur ; celle du camphre est aussi très-désagréable. Il vaut mieux battre les laines dans les magasins, & en tirer les papillons teignes : aussi est-ce la méthode des fourreurs, pour conserver les pelleteries ; ils les battent, & ils courent après les papillons teignes, dès qu’ils en aperçoivent.


DEUXIÈME PARTIE.


CHAPITRE PREMIER.

Maladies Aiguës,


§. I. Inflammatoires.

Le catarre, la péripneumonie ou inflammation de poitrine, les tumeurs phlegmoneuses, l’esquinancie simple, l’enflure à la tête, la courbature, le pissement de sang, l’enflure au bas ventre, le mal rouge, la maladie du sang.

§. II. Carbunculaires.

Le charbon à la langue, le charbon œdémateux, le vrai charbon, le chancre.

§. III. Phlogoso-gangreneuses.

L’esquinancie gangreneuse, le feu sacré ou érésipèle, la rougeole.

§. IV. Putrides & malignes.

La peste des brebis.

§. V. Éruptions exanthématiques.

Le claveau ou clavellée, la crystalline des brebis.

§. VI. Phlegmon insectes.

Les tumeurs par la piquure des insectes, &c, par la ponte de leurs œufs.


CHAPITRE II.

Maladies Chroniques.


§. I. Séreuses, humorales, pléthoriques.

La bouffissure, l’hydropisie.

§. II. hydatideuses.

L’hydropisie au cerveau, aux poumons, au bas ventre, la pourriture, les douves, les vers de différente espèce, la toux, la pulmonie.

§. III. Fluxionnaires ou évacuatives,

L’écoulement par les naseaux, la morve, la dyssenterie, la diarrhée ou dévoiement.

§. IV. Les psoriques.

La gale, les dartres, le bouquet ou noir museau, le cancer des brebis ou feu Saint-Antoine.

§. V. Sèches ou arides.

La brûlure ou mal de feu, la consomption.

La planche ci-jointe représente un mouton, & indique les parties affectées par ces différentes maladies.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 6, pl. 24.png
Quant au traitement, on le trouvera dans le corps du Dictionnaire sous le nom qui les désigne. M. T.