Cours d’agriculture (Rozier)/COMMUNAUX, COMMUNES

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 443-454).


COMMUNAUX, COMMUNES. Mots, par lesquels on désigne les terres & pâturages, où les habitans d’une ou de plusieurs communautés ont droit d’envoyer leurs bestiaux.

On regarde improprement comme communaux, les terres, les prés, &c. des particuliers, fournis à la vaine pâture, après que la récolte est levée. Ainsi, la première coupe de foin, par exemple, appartient au propriétaire, & l’herbe qui repousse après, à la communauté ; c’est-à-dire, que chacun a le droit d’y envoyer ses bœufs, ses vaches, ses chevaux ; &, dans quelques cantons, les moutons & les oies. S’il existe une coutume destructive de l’agriculture, c’est certainement celle-ci.

Il y a deux espèces de communaux ; ceux, par lesquels les habitans ne sont tenus, envers le seigneur, d’aucun cens, redevance, prestation, ou servitude ; & ils sont réputés de concession gratuite. Ceux, au contraire, pour raison desquels les habitans sont soumis à une, ou à plusieurs de ces conditions, passent pour avoir été concédés à titre onéreux.

Les communaux s’étendent encore à l’égard des bois, & se divisent en plusieurs classes. Dans la première, les habitans ont le droit d’y envoyer leurs bestiaux, d’y prendre le bois mort, ou gissant par terre, ainsi que le mort bois, ou bois blanc. La seconde se subdivise encore : dans certains cantons, on a le droit de couper toutes sortes de bois pour se chauffer : ici, on peut se pourvoir des bois nécessaires à la construction des outils d’agriculture ; là, de pièces de bois propres à la construction des chaussées, à la charpente des moulins, des bâtimens, des églises paroissiales, &c.

Si les communaux sont de concession gratuite, le seigneur a le droit de s’en réserver le tiers, & même de le séparer du reste. S’ils sont à titre onéreux, le seigneur ne peut y prétendre que l’usage ou la part d’un simple habitant. D’ailleurs, comme chaque province du royaume a des loix ou des coutumes particulières, il seroit trop long de les faire connoître, & ces détails fastidieux ne produiroient aucun avantage à ceux qui vivent sous des coutumes différentes. Le point essentiel est d’examiner s’ils sont utiles, & s’il est possible de les rendre plus utiles.

Première Question.

I. Les communaux sont-ils utiles ?

Ils l’ont été, & ne le sont plus. En deux mots, voilà la solution du problême : tant que la France a été peuplée par un très-petit nombre d’hommes libres, & que le reste de la nation étoit serf, il falloit bien, de toute nécessité, que le seigneur concédât des terres à ses esclaves, afin de fournir à leur subsistance, & des communaux indispensables à la dépaissance des troupeaux de tout genre. À mesure que les serfs ont été émancipés, les seigneurs leur ont accordé en propriété, ou vendu des terres sous des redevances, censives, &c. Insensiblement les propriétés isolés se sont augmentées, ainsi que les terriers des seigneurs, & les communaux ont subsisté jusqu’à nos jours, ou à titre onéreux, ou à titre de concession gratuite. Ont-ils été ainsi conservés dans leur intégrité ? Il est bien prouvé qu’une grande quantité a été successivement & heureusement usurpée à l’avantage de l’agriculture, soit par le seigneur, jadis concessionnaire, soit par les particuliers : sans, cela, plus de la moitié du royaume seroit en communaux ; &, ce qui équivaut à ce mot, cette moitié seroit en friche. Malgré cela, il en reste beaucoup trop, & l’agriculture en souffre. Croiroit-on qu’à la porte, pour ainsi dire, de la capitale, dans la généralité de Soissons, 50 000 arpens de prés ou de marais communs, ne produisent pas une botte de foin, quoique la quantité déclarée en 1708, fût seulement de 33 231 arpens 72 perches, & que cette dernière quantité n’a pas pu supporter l’imposition de 1 s. 10 d. par arpent ?

Plusieurs recherches faites dans la généralité de Paris, déterminent à croire qu’il y en existe plus de 150 000 arpens. Que l’on parcoure actuellement les provinces de Bourgogne, de Champagne, d’Alsace, de Lorraine, de Franche-Comté, de Normandie, d’Auvergne, & sur-tout de Bretagne, de Guyenne, de Périgord noir, de Languedoc, de la Provence, &c. on sera étonné de l’immense quantité de terre sacrifiée aux communaux, & j’ajoute, en pure perte pour l’État. Cette assertion paroît être un paradoxe, & elle n’est point paradoxale.

Les communaux sont de plusieurs qualités. 1°. C’est un terrein inculte, cependant susceptible de culture, ou un terrein aride, dont les frais d’exploitation absorberoient les produits. 2°. Ce sont des prairies bonnes en elles-mêmes, & qui produisent une herbe quelconque pour le pâturage, ou des prairies marécageuses, qu’on peut dessécher. 3°. Ce sont des bois en bons fonds, & qu’on peut convertir en forêts ; ou des bois, ou plutôt des broussailles sur un sol aride.

1 °. Des terreins incultes. Nos meilleures terres actuelles ressembloient presque toutes, jadis, à des communaux : par la culture, elles sont devenues fertiles. Laissez le meilleur champ sans le travailler ; peu à peu les eaux pluviales entraîneront la terre de la superficie, & laisseront à découvert les pierres & les cailloux : la croûte se durcira, de chétives plantes végéteront çà & là, broutées sans cesse par les troupeaux ; les lichen couvriront les cailloux ; les mousses & autres plantes de cette famille s’étendront sur ce sol : enfin, l’herbe n’y croîtra plus, & même l’air atmosphérique, qui est au-dessus de ce sol, ne recevra plus ces émanations précieuses qui portent la vie & la nourriture aux plantes. Voyez les expériences des effets des différens airs, au mot Amendement, Tome I, page 481. Voilà donc une terre, excellente par elle-même, perdue pour l’agriculture, & de nulle valeur pour les troupeaux.

Si le sol est naturellement aride, soit par le grain de terre, soit par la multiplicité de cailloux, pierres, &c. il sera certainement encore d’une valeur bien inférieure au premier. Quelle ressource doit-on donc en espérer ? On pardonneroit d’abandonner ce terrein aux communaux, si le pays manque de bras, & s’il n’est pas possible d’appeler des hommes qui travailleroient à mettre en valeur le moins mauvais : ainsi, dans l’un & dans l’autre cas, c’est du terrein sacrifié de gaieté de cœur, en pure perte. Que deviendront les troupeaux, demandera-t-on, si on défriche tout ? On répondra tout à l’heure à cette objection.

II. Des prairies & marais. La même distinction a lieu : il ne s’agit pas de grands raisonnemens pour prouver que ces communaux sont de nulle valeur, puisqu’il est impossible de récolter une botte de foin sur l’immense quantité de ceux du Soissonnois. Le seul coup d’œil sur ces prairies, décide la question. Toute terre foulée, dans les différentes saisons de l’année, par les pieds des animaux, se durcit, au point que les racines ne peuvent plus la pénétrer. Toutes herbes, dont les tiges sont sans cesse coupées, dont la végétation est sans cesse dérangée & contrariée, dépérissent insensiblement, ou s’amaigrissent, au point qu’elles ne contiennent plus de sucs, qu’elles sont rachitiques, &c. Voyez les expériences de M. l’Abbé Poncelet, sur la dégénérescence du blé, Tome I, page 285. Placez un bœuf, une vache, &c. dans une bonne prairie ; & vous verrez que chaque animal gâte, au printemps, vingt & trente fois plus de fourrage qu’il n’en consomme, lorsque l’herbe commence à pousser dans les communaux. Que sera-ce donc dans les communaux où l’animal est forcé de parcourir un espace immense, avant d’avoir trouvé le quart de la nourriture qui lui convient ? Cette herbe est bientôt dévastée, & l’animal trouve à peine, dans le reste de l’année, de quoi y brouter. En veut-on une preuve sans replique ? Que l’on considère ces troupeaux de bœufs, de vaches, de chevaux, qui passent les journées & les saisons entières au milieu de ces prairies ; & j’ose assûrer qu’on les verra tous maigres, décharnés, & les os prêts à percer la peau. S’il y a des exceptions à cette loi générale, elles sont en bien petit nombre : au moins, dans tous mes voyages, je n’en ai pu observer aucune. Si la chaleur survient, l’herbe est rasée de si près, que la prairie ressemble à une terre pelée, ou plutôt il ne reste que ses racines étiques. Que l’on vante, après cela, l’avantage des communaux !

Si la prairie est marécageuse, le mal est encore plus grand, & les animaux en plus mauvais état. Les plantes de la famille des graminées, la vraie nourriture du bétail, y sont rares ; les plantes aquatiques y surabondent, & toutes fournissent un pâturage aigre, délavé, & très-peu substantiel. Il n’est donc pas étonnant que le bétail soit de petite stature ; que les races s’y abâtardissent, & que leur amaigrissement soit général & extrême.

À ce vice essentiel, il s’en réunit un second, bien plus fatal encore, puisqu’il attaque la santé des habitans, & principalement dans les pays où le terme moyen de la chaleur de l’été est de vingt degrés du thermomètre de Réaumur.

On sait aujourd’hui que les marais produisent beaucoup d’air inflammable & d’air fixe ; (voyez ces mots) que tous les deux vicient l’air atmosphérique ; que l’air atmosphérique que nous respirons, contient seulement un tiers, & même un quart d’air pur ; que le reste est de l’air fixe, ou air mortel. On doit donc juger combien il s’en exhale de ces gouffres de putridité, par le piétinement, sans cesse renouvelé, des animaux. La preuve vient malheureusement trop ici à l’appui du raisonnement : jetez un coup d’œil sur le visage pâle & plombé des hommes, des femmes, des enfans, habitans près de ces marais ; ils sont rongés, dévorés par une fièvre presque continuelle, & le ventre des enfans est ballonné comme une vessie. L’hiver, par-tout si redouté dans les campagnes, arrive toujours d’un pas trop lent au gré de ces malheureux : il suspend les maux qui les abyment ; mais leur fureur se ranime avec la chaleur du printemps. Ce tableau n’est point exagéré : je décris ce que j’ai vu en cent lieux très-éloignés les uns des autres. La conséquence à tirer de ce que je viens de dire, se réduit à ce problème : vaut-il mieux conserver, pour le bien de l’état, de mauvais pâturages, destinés à de très-mauvais troupeaux, ou sacrifier les hommes à la conservation de ces troupeaux ?

III. Des bois. Que l’on me montre, dans tout le royaume, une seule forêt en communaux, en bon état, à moins qu’elle ne soit directement sous la jurisdiction des eaux & forêts ; & je passe condamnation sur son utilité. Si c’est un taillis où chaque habitant ait le droit de couper du bois de chauffage, il sera bientôt dévasté, & plus surement encore dévasté & détruit, si le troupeau a la liberté d’y aller. Il ne faut encore ici que les yeux pour juge ; & tout voyageur qui découvre de tels taillis, n’est pas dans le cas de demander à qui ils appartiennent. Sur une route de 150 lieues dans le royaume, je ne me suis trompé qu’une fois : la cause de mon erreur fut que le bien étoit, depuis plus de dix ans, en décret ; & il y a des siècles que l’état des taillis communaux est quelque chose de pire que le décret. Encore un coup de pinceau, & on jugera, par comparaison, si les communaux sont utiles. J’emprunte ce que je vais dire, d’un excellent ouvrage intitulé : Traité des Communes, imprimé à Paris, en 1779, chez Colombier. Il est fâcheux que l’auteur n’ait pas mis son nom ; tout ami de l’avancement & des progrès de l’agriculture lui doit de la reconnoissance, & plus encore les pays à communaux, si leurs habitans entendent leurs véritables intérêts. Ce bon patriote va parler.

« Pour connoître non-seulement les vices d’administration de ces biens, mais les effets qu’ils produisent dans la société, relativement à leur état actuel, il faut calculer les effets, non-seulement par rapport aux communautés qui les possèdent, mais encore par rapport à l’état en général.

» Ces mêmes effets ne peuvent être connus que par des comparaisons du nombre des habitans, de leurs facultés, & de la quantité de bestiaux dans les villages qui ont des biens communs, & dans ceux qui n’en ont pas, en proportion, néanmoins, de la quantité d’arpens de terre & communes du ban ou terroir, & relativement à la qualité du sol. Ce n’est point effectivement par le nombre des feux de chaque village, que la population doit être évaluée, mais par le nombre des habitans, dans une quantité quelconque d’arpens de terre, qui soit d’une même nature ; c’est-à-dire, que si, dans un sol égal, un village possède deux mille arpens de terre, toute en culture, & qui n’a point de communes, contient cent ménages, & qu’un autre village, qui possède la même quantité de terre, mais dont un tiers est en communes, n’en contienne que soixante-dix, il est au moins vraisemblable que la possession en communes est moins favorable à la population, que la culture. Si le premier de ces villages n’a que douze ménages non imposés à la taille, pour cause de pauvreté, & que le second en ait quinze, les communes paroîtront préjudiciables à la subsistance des habitans. Enfin, si cette même première paroisse nourrit un plus grand nombre de bestiaux, ou seulement un nombre égal, on pourra penser que leur nourriture & leur multiplication ne sont point favorisées par les communes.

» C’est par des états, au vrai, des variations survenues, pendant un espace de quarante ans, dans un nombre égal de communautés, dont les unes ont des biens communs, & les autres n’en ont pas, soit dans leur population, soit dans leurs facultés, soit enfin dans la quantité de bestiaux ; c’est par des dénombremens exacts du nombre des laboureurs, des manœuvres, des arpens de terre en culture, & des arpens de terre en communes ; enfin, c’est par une distinction des bestiaux nourris par les laboureurs, & de ceux que nourrissent les simples particuliers, que l’on a cru pourvoir parvenir à la vérité : mais l’on se contentera de présenter ici un de ces états de chaque espèce, & seulement pour prouver qu’on y a donné la plus grande attention. Tous ces calculs ont été extraits sur les rôles des tailles, dans les lieux mêmes, & sur ceux des répartitions des charges des communautés : ces exemples sont pris dans la généralité de Soissons.

» L’élection de Clermont en Beauvoisis, contient cent deux communautés, dont cinquante-cinq possèdent des biens communs, & quarante-sept, qui n’en ont pas. Pour se procurer un tableau de comparaison des variations que les unes & les autres ont éprouvées depuis 1728, tant en nombre d’habitans, qu’en facultés, seul moyen de connoître de calculer les effets des biens communs, dans leur état actuel, on divisera en trois classes chacune de ces deux espèces de communautés. La première comprendra celles qui, pendant les quarante années, écoulées depuis 1728, sont augmentées en nombre de feux ; la seconde, celles qui sont restées au même nombre de feux ; la troisième, celles où ce nombre est diminué : & la différence des résultats fera voir que ceux qui ont critiqué le projet de partager les communes, n’ont ni assez approfondi, ni assez discuté les avantages & les inconvéniens de cette opération. Affectés des clameurs de deux ou trois riches propriétaires, dans quelques paroisses, ils n’ont pas écouté la voix d’une multitude d’habitans réduits à la misère, & que le partage des biens communs en auroit tirés. Ainsi, ce ne sera que par des faits assurés, qu’on entreprendra de détruire des préjugés si contraires au bien de l’état, & à celui des particuliers.

» Le tableau suivant donne lieu à six observations importantes.

TABLEAU des variations survenues dans le nombre & les facultés des ménages de l’Élection de Clermont en Beauvoisis, depuis 1728, jusqu’en 1768.
COMMUNAUTÉS AYANT DES COMMUNES.
DÉNOMBREMENT DE 1728 DÉNOMBREMENT DE 1768
CLASSES DIFFÉRENTES. LEUR NOMBRE. FEUX IMPOSÉS FEUX TROP PAUVRES. FEUX IMPOSÉS FEUX TROP PAUVRES. FEUX DE PLUS. FEUX DE MOINS. PAUVRES DE PLUS. PAUVRES DE MOINS.
AUGMENTÉES EN NOMBRE DE FEUX. 28 2487 145 2737 285 370 140
RESTÉES AU MÊME NOMBRE. 2 201 179 22 22
DIMINUÉES EN NOMBRE. 25 2145 120 1977 147 141 27
COMMUNAUTÉS SANS COMMUNES.
AUGMENTÉES EN NOMBRE DE FEUX. 29 2581 199 2961 257 438 58
RESTÉES AU MÊME NOMBRE. 1 81 6 75 12 6
DIMINUÉES EN NOMBRE. 17 1085 58 972 72 79 14
Total, 102 COMMUNAUTÉS.

« La première, que, sur cinquante-cinq communautés qui possèdent des biens communs, vingt-huit sont augmentées en nom de feux.

» Et que, sur quarante-sept qui n’en possèdent pas, vingt-neuf sont devenues plus nombreuses.

» La deuxième, que l’accroissement du nombre des feux, dans les premières, est de 370 sur 2632.

» Et l’augmentation des feux dans les secondes, est de 438 sur 2780.

» La troisième, que le nombre des ménages, trop pauvres pour être imposés à la taille, est, dans les premières, de 140 sur 2632.

» Et dans les secondes, ce même nombre est de 58 sur 1780.

» La quatrième, que, sur cinquante-cinq communautés ayant des biens communs, vingt-cinq sont diminuées en nombre de feux.

» Et que, sur 47 qui n’en ont point, dix-sept sont devenues moindres.

» La cinquième, que la diminution des feux a été, dans les premières, de 141 sur 2265.

» Cette diminution est de 79 dans les 1143 feux des secondes.

» La sixième, que l’augmentation des ménages pauvres & non imposés, est, dans les premières, de 27 sur 2265.

» Et dans les secondes, elle est de 14 sur 1143.

» La première observation prouve que les communautés sans communes, augmentées en nombre de feux, sont en nombre total des communautés de cette espèce, en raison de 5/8, lorsque celles qui possèdent des biens communs, & qui sont pareillement augmentées, n’y sont pas en raison de moitié dans la leur.

» La seconde fait voir que cette augmentation dans les unes & dans les autres, relativement aux feux qu’elles contenoient en 1728, est à peu près égale, c’est-à-dire, d’à peu près environ 1/6.

» Il est démontré par la troisième, que la quantité des ménages trop pauvres pour être imposés à la taille, n’est, dans les communautés sans communes, que d’un 58e, ou à peu près, & qu’elle excède 1/18 dans les autres.

» On voit, par la quatrième, que le nombre des communautés sans communes, qui sont diminuées en nombre de feux, est seulement d’un 3/8, tandis que, dans les communautés ayant des communes, ce nombre monte à 5/11.

» La cinquième porte cette diminution, eu égard au nombre de feux, à 1/15, dans les communautés sans communes, & seulement à 1/16 dans celles qui en possèdent.

» Il résulte de la sixième, que le nombre des ménages trop pauvres pour être imposés à la taille, est à peu près égal dans les unes & dans les autres.

» Par la seconde & par la sixième il paroît que ces biens ne leur procurent aucun avantage particulier ; la cinquième seule semble être un peu favorable aux communes ; mais on ne peut s’empêcher de conclure, de toutes ensemble, que ces biens, dans leur état présent, sont au moins inutiles aux communautés. On ne dira qu’un mot des élections de Château-Thierry, de Soissons & autres, l’opération ayant été la même.

» Celle de Château-Thierry contient cent neuf communautés, entre lesquelles trente-deux possèdent des biens communaux, & soixante-dix-sept n’en ont pas. Sur les trente-deux qui en possèdent, onze sont augmentées en nombre de feux, de 152 ménages ; vingt autres sont diminuées de 375, & une seule est restée au même état.

» Sur les soixante-dix-sept communautés sans communes, treize sont augmentées de 147 feux, quarante-deux sont diminuées de 473, & vingt-deux sont restées au même nombre. »

« Celui des ménages pauvres, dans les trente-deux paroisses qui possèdent des communes, est de 343, & il va seulement à 453 dans les soixante-dix-sept qui n’en ont pas. »

« L’élection de Soissons offre un exemple frappant de l’inutilité des communes pour la population, peut-être même des obstacles qu’elles y apportent. Trente-deux paroisses de cette élection, qui possèdent entr’elles près de 4000 arpens de communaux, contenoient ensemble, en 1729, 2479 ménages ; elles sont aujourd’hui réduites à 1689, & par conséquent diminuées de 790 sur la totalité. »

« Les autres élections ont varié également ; un tiers de la surface des champs, dans celles de Laon & de Guise, est inculte sous le titre de communes, & les habitans qui en ont la propriété, sont dans la plus grande misère. »

« Une quantité si considérable de biens-fonds, qui seroit condamnée par une loi, à la stérilité, à un état d’inutilité démontrée, seroit un de ces vices politiques, dont l’existence ne paroîtroit pas possible. » Et l’impitoyable coutume, & le prétexte abusif des communes, ferme les yeux de la multitude trop indolente sur ses vrais intérêts.

Il est donc démontré par le tableau précédent, que la manière actuelle de tenir les communaux, nuit essentiellement à la subsistance des hommes ; & le tableau suivant va prouver que les effets n’en sont pas moins pernicieux à la nourriture des bestiaux de toute espèce.


ÉTAT de comparaison du nombre des Habitans, des Artisans ou Laboureurs, des arpens de terre en culture, ou en communes, de 40 Villages de l’Élection de Clermont en Beauvoisis ; savoir, de 20 Paroisses sans communaux, & 20 autres en ayant, & aussi du nombre de leurs bestiaux.

NOTA. Les états au vrai qu’on présente, ne s’accordant point avec les déclarations fournies par les 40 Communautés pour les impositions royales, quant à la quantité des terres labourables & communes, on a cru devoir supprimer leurs noms.

COMMUNAUTÉS AYANT DES COMMUNES.
Journa-
liers ou Artisans.
Labou-
reurs.
NOMBRE des CHARRUES. NOMBRE total des Habitans. NOMBRE des Arpens de culture. NOMBRE des arpens des communes. NOMBRE de vaches aux fermiers. IDEM aux artisans et journa-
liers.
MOUTONS aux fermiers. IDEM aux PARTI-
CULIERS.
1811 67 159 1878 10480 3026 805 301 10017 931
COMMUNAUTÉS SANS COMMUNES.
Journa-
liers ou Artisans.
Labou-
reurs.
NOMBRE des CHARRUES. NOMBRE total des Habitans. NOMBRE des Arpens de culture. NOMBRE des arpens des communes. NOMBRE de vaches aux fermiers. IDEM aux artisans et journa-
liers.
MOUTONS aux fermiers. IDEM aux PARTI-
CULIERS.
2245 99 205 2344 15412 .... 1184 502 13091 2017

« Ces états ont été pris dans un même nombre de communautés, ayant des communes & n’en ayant pas, dans les cantons dont le sol est également bon. Il est vrai que la somme totale des arpens de terre des vingt paroisses qui n’ont pas de communes, surpasse celle des paroisses qui en ont ; & l’on a été forcé de prendre ces mêmes paroisses, pour qu’aucune des circonstances favorables, telles que manufactures, travaux de rivières, passages de grands chemins, &c. n’eussent contribué à la population des unes, au préjudice des autres.

» Il résulte de ces états, que celles qui n’ont pas des communes, ont 1906 arpens de terre plus que les autres, & on aura égard à cet excédent dans les résultats qu’on va présenter.

» 1°. Les vingt villages, sans communes, devroient, en suivant la proportion de leur plus grande quantité de terres, être plus nombreux seulement de 376 ménages ; ils en ont 466 de plus. Il est donc évident que leur population est de 90 feux plus favorable que dans les villages qui possèdent des biens communs.

» 2°. On trouve, dans les premiers, trente-deux laboureurs de plus que dans les autres ; par la même proportion des terres, ce nombre devroit seulement être de 13. Il est donc certain qu’un plus grand nombre de citoyens s’adonne à la culture d’une même quantité de terre, dans les endroits où on ne trouve pas de communes.

» 3°. Le nombre des vaches, dans les paroisses qui n’ont point de communaux, est en raison d’une pour 9 arpens 1/6, tandis que, dans les autres, il ne monte qu’à une, pour 13 arpens 1/25, tant cultures, que communes.

» 4°. La quantité de moutons, dans les premiers, est en proportion d’un pour un arpent &, lorsque, dans les secondes, on n’en nourrit qu’un pour 1 arpent 1/15, tant terres labourables, que pâtures.

» 5°. Dans les communautés sans communes, 2545 artisans ou journaliers, ont entr’eux 542 vaches ; ce qu’on peut évaluer en raison d’une sur 5 ménages ; & dans les autres, 1811 particuliers n’en ont que 301, c’est-à-dire, une sur 6 feux.

» Enfin, dans les mêmes premières communautés, 2245 habitans, non laboureurs, nourrissent 2017 moutons, c’est-à-dire, dans la proportion d’environ 21 entre 20 habitans ; & dans les autres, 38 ménages n’en nourrissent que 20. »

L’estimable auteur de ces recherches ne parle pas des bœufs, parce que, dans cette province, tout le labourage se fait avec des chevaux.

Est-il possible actuellement que l’on n’ouvre pas les yeux sur l’ancien abus des communes, & qu’elles trouvent encore des partisans ? S’il en existe ; s’ils élèvent encore la voix pour leur conservation, ils écoutent plus celle de leurs intérêts particuliers, que le cri de la raison & de la misère des habitans qui les environnent. Que deviendront donc ces communes ? C’est ce que l’on va examiner.

Seconde Question.

Est-il possible de rendre les Communaux plus utiles ?

On appelle les communes, le patrimoine des pauvres, & il faudroit plutôt les appeler le patrimoine des riches, puisqu’à nombre égal de feux, la proportion sera, pour ceux-ci, de 500 bêtes contre 30 ou 40 de ceux-là. Quant aux bêtes blanches, la proportion est encore plus forte en faveur des riches.

La loi défend de couper l’herbe des communes, autrement qu’à la faucille, & d’en emporter chez foi plus d’une brassée. La loi est sage, mais inutile, puisque cette herbe à couper est toujours rase. Le pauvre n’a que cette ressource, & le riche possède des prairies qui lui assurent des fourrages abondans.

La prairie commune est-elle mise en réserve, pendant le printemps, afin d’en vendre le fourrage ? le pauvre reçoit, comme par charité, ce que le riche daigne lui laisser ; & souvent les formalités à remplir par les communautés, & les frais de régie absorbent la valeur du produit. Les loix les plus sages n’empêcheront jamais que le pauvre ne soit toujours pauvre, à moins que cet artisan, ce misérable journalier, dont toute la richesse est dans ses bras, ne devienne propriétaire en titre. Le partage des communes peut seul ramener, non pas l’abondance, mais le bien-être au sein de cette classe si nombreuse d’indigens. Est-il possible qu’un journalier, gagnant vingt sous par jour, & nourrissant sa famille sur ce modique salaire, puisse jamais devenir propriétaire ? S’il n’est pas attaché à la glèbe par la propriété, il est indifférent pour lui de vivre dans son village, ou ailleurs : dès-lors il l’abandonne, accourt dans les villes, pour échanger ses mœurs simples, & semblables à son habit, contre les vices & la livrée chamarrée des laquais. C’est ainsi que, de jour en jour, le nombre des travailleurs diminue dans nos campagnes : mais que cet homme devienne propriétaire, il ne les abandonnera pas : les exemples d’une pareille émigration sont très-rares, & supposent l’émigrant un très-mauvais sujet, dont la paroisse est fort heureuse d’être débarrassée.

Il faudrait partager les communes, en raison des impositions payées par les contribuables : en ce cas, ce qu’on appelle le patrimoine des pauvres, deviendroit plus surement le patrimoine des riches. Le soutien de l’état n’est pas qu’il y ait de très grands tenanciers, mais une grande multitude de tenanciers. Les seigneurs de terres, aujourd’hui plus clairvoyans sur leurs intérêts, commencent à ne plus affermer leurs possessions à un seul homme : ils opèrent, comme auroit opéré le fermier unique ; ils divisent & subdivisent les lots, & afferment en détail, à beaucoup plus haut prix que celui offert par le fermier général, & jouissent du bénéfice qu’il auroit retiré. Il en est ainsi pour l’état, dont la véritable richesse consiste dans la multiplication des familles aisées, & dans l’abolition de l’indigence : l’indigent ressemble aux plantes parasites ; elles ne peuvent vivre sans le secours d’autrui. Le tiers des communes appartient presque par-tout au seigneur. C’est son bien, son patrimoine ; ce sont ses prédécesseurs qui en ont fait la concession : il est donc juste qu’il conserve ce tiers, & même qu’il ait le choix ; mais, comme les autres habitans sont représentés par chaque chef de famille, le partage doit être égal. On pourroit encore le faire par habitant, mais celui-ci multiplieroit les difficultés. Le dénombrement des chefs de famille une fois établi, il s’agiroit de connoître exactement l’étendue des communes, & l’arpentement la décideroit. Des estimateurs seroient choisis entre le nombre des habitans, afin de distribuer cette masse en lots de valeur à peu près égale, non pour le nombre des arpens, mais pour la valeur de chacun. Je suis convaincu que ce partage & cette estimation seroient bien faits, puisque les estimateurs eux-mêmes courroient les risques d’être la victime, ou de leur mauvaise foi, ou de leur ignorance. Enfin, chaque portion de terrein, désigné & marqué par des limites, seroit adjugée par la loi du sort, en présence du seigneur du lieu, & d’un commissaire nommé par l’intendant, ou de l’intendant lui-même, ce qui vaudroit encore mieux, & empêcheroit l’effet des protections sourdes & toujours abusives, des sous-œuvres.

Les grands propriétaires seront les premiers à s’opposer à cette distribution. Le terrible moi, l’égoïsme affreux va crier à l’injustice, à la tyrannie : celui-là contemple d’un œil sec la misère de ses semblables, & se persuade que tout lui appartient, parce qu’il est riche. Je vois ici la masse ; l’individu n’est rien ; & tout administrateur raisonnable préférera, je l’espère, la masse, & protégera le foible contre le fort, dans une distribution à laquelle le pauvre a le même droit que l’homme puissant.

Ce partage ne va ni contre l’ordre général de la société, ni contre l’intérêt d’aucune communauté ; au contraire, tous deux y gagnent. Lorsque le seigneur du terrein en fit la concession, on ne peut douter qu’il n’eût plus en vue l’avantage des pauvres, que des riches : cela est si vrai, que, par-tout, les communes sont appelées le patrimoine des pauvres. L’opération du partage se conforme donc, d’une manière plus certaine, à l’intention du fondateur, puisqu’elle abolit l’indigence & la pauvreté dans sa paroisse. L’état y trouve le même avantage, en multipliant le nombre des contribuables ; & les 33231 arpens & une perche du Soissonnois, qui ne peuvent payer 1 s. 6 d. par arpent, paieront, avant un petit nombre d’années, au moins 2400 liv. L’expérience a prouvé qu’un terrein dégradé par cent ans d’abandon, se rétablit en trois ou quatre ans de culture. Ces parties, mises en culture, seroient dans le cas énoncé par l’édit de Louis XV, sur les défrichemens, dont un des articles prescrit que pour dix ans, les productions sont exemptes de dîmes, &c. (Voyez le mot Défrichement)

Les distributions dont il est ici question, ne sont pas une nouveauté : presque tous nos souverains, depuis l’immortel Henri IV, les ont favorisées, soit par des déclarations, soit par des édits, &c. & je pourrois citer un nombre assez considérable de paroisses dans ce royaume, dont les habitans ont l’assez bien connu leurs intérêts, pour les demander. Enfin, le partage des communes est la suite nécessaire des principes établis par les coutumes, & par les loix anciennes & nouvelles.

Si ce que je viens de dire fait l’impression que je désire sur les habitans raisonnables & amis du bien public ; s’ils désirent donner du pain à l’indigence, fixer les habitans sur les lieux qui les ont vu naître ; enfin, s’ils veulent établir ce partage, je leur conseille de se procurer l’important ouvrage déjà cité ; ils y trouveront une infinité de détails, dans lesquels je n’ai pu entrer.