Cours d’agriculture (Rozier)/HIVER

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 490-492).


HIVER, saison qui termine & renouvelle l’année. Les habitans de la campagne l’appellent morte saison, mauvaise saison ; elle l’est, en effet, pour beaucoup d’endroits, & l’extension de ces dénominations varie, suivant les climats, (voyez ce mot), & les abris, (voyez le mot Agriculture). Quant à moi, relativement à la terre que l’on cultive, je la nomme saison de préparation, ou de réintégration. En effet, c’est la saison qui lui rend l’humidité évaporée pendant L’été, & sans cette précieuse humidité, il n’y auroit ni décomposition des sels, ni combinaison & mélange intime de ces sels, avec les substances huileuses ou graisseuses qu’elle contient, ou qu’on lui donne par les engrais. Enfin, sans eau, il n’y auroit point de fermentation au retour de la chaleur. Pendant cette saison, les bruines, les pluies, la neige, entraînent en tombant, ce sel acide, ce sel aérien, cet air fixe, cette masse d’électricité, &c. répandus dans l’atmosphòre. (voyez le mot Amendement, & le dernier chapitre du mot Culture). Tous les pays ont leur hiver ; ici, il se déclare par la neige, les frimats, la glace ; là, par des pluies, plus ou moins longues, & quelquefois de trois mois & sans interruption. Tels sont les pays situés près de la ligne, &, pendant le reste de l’année, à peine y tombe-t-il une goutte d’eau. C’est à la saison de l’hiver qu’on doit la conservation des sources puisqu’elles sont toujours le résultat de l’infiltration des eaux de pluie ; c’est par ces pluies, que l’humidité descend jusqu’aux racines des arbres y porte la vie & la nourriture, & les met en état de supporter l’évaporation causée par les grandes chaleurs de l’été. En un mot, l’hiver est le temps employé par la nature, à réparer ses pertes, & à combiner lès nouveaux principes de fertilité.

Il résulte de ces principes, confirmés par le fait, que tous les labours pratiqués à l’entrée de l’hiver, sont les plus profitables, puisqu’ils facilitent l’infiltration des eaux, & leur permettent de pénétrer à une profondeur plus considérable qu’elle n’auroit pu le faire, si la surface des sols étoit en croûte. À ce premier avantage il en résulte un second d’un mérite égal. Par ce labour, on présente aux gelées une très-grande surface de terre soulevée. Fût-elle en mottes, en grande pièces, &c. les gelées les pénétreront ; l’eau glacée, interposée entre chaque molécule de terre occupera un plus grand espace, divisera ces molécules ; au premier dégel, la terre s’émiettera, & après deux ou trois petits dégels ou une pluie, le sillon se trouvera comblé, & il ne paroîtra plus de mottes. Ce changement de forme n’a pas été opéré sans un grand mélange & une grande division des molécules terreuses. Je demande si ce n’est pas-là le grand but qu’on se propose dans tous les labours, & si aucun produit un effet plus marqué que celui donné avant l’hiver ?

L’hiver est vraiment une saison morte, lorsque la neige tient ensevelis, dans leurs maisons, les habitans des montagnes ; c’est pourquoi il seroit essentiel que les curés, les seigneurs des paroisses, introduisissent quelqu’espèce d’industrie, afin d’occuper utilement ces malheureux. Le tour, dans des pays à buis, la filature des laines, du lin, du chanvre, du coton : lorsque l’on a bonne volonté, les ressources ne manquent pas ; on gagne peu, il est vrai, mais l’on gagne toujours assez pour soutenir son existence.

Je ne vois aucun jour d’hiver qui ne puisse être par-tout employé utilement. Sous un air naturellement froid ou pluvieux, & où l’on ne cultive que du grain, alors on bat en grange ; (voyez ce mot). Ailleurs, on nettoie & on ouvre des fossés, pour mettre à sec les terres submergées, ou afin de prévenir les dégradations des champs. Cet objet est par-tout, en général, trop négligé. C’est le temps, lorsqu’il ne pleut pas, de transporter les terres, les engrais, les fumiers ; de tailler les arbres, de préparer les bois de chauffage, d’abattre ceux de charpente ; s’il pleut, de travailler les outils d’agriculture, d’en préparer un grand nombre de surnuméraires, afin de ne pas perdre un temps précieux au retour de la belle saison. À l’exemple de la nature, employons le temps d’hiver à la réintégration de tout ce qui doit servir dans le courant de l’année. Les journées sont courtes, il est vrai ; mais à l’aide d’une lampe toujours peu dispendieuse, on prolonge le travail intérieur. J’ai vu un bon & riche fermier, dont l’esprit étoit aussi fécond qu’amusant. Son imagination lui fournissoit le récit de mille faits à la portée de la classe d’hommes qui l’écoutoient. Chaque soir, on prenoit l’ouvrage, il s’y mettoit lui-même ; & lorsque tout son monde étoit rassemblé, il commençoit ses récits, qu’il avoit l’art de prolonger, pour les interrompre ensuite à l’endroit le plus intéressant, afin d’exciter & entretenir la curiosité si utile à l’avancement de ses travaux. Si un valet avoit oublié un outil, il étoit exclu de l’assemblée, & privé, par ce moyen, d’entendre la suite de ce qui l’avoit si fort attaché la veille. Par ce moyen, le travail, une fois commencé, n’étoit plus interrompu, & il est aisé de juger combien il le faisoit d’ouvrage en peu d’heures. Comme les valets étoient bien nourris, bien payés & bien réjouis, ce fermier avoit toujours les meilleurs du canton, & sa simple philosophie lui procuroit des avantages plus réels que des spéculations plus brillantes. On a fait des contes pour tous les âges & toutes les conditions de la vie, & personne encore n’a pensé à nos bons campagnards.