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Crédit est mort, les mauvais payeurs l’ont tué (Imagerie d’Épinal — Estampe 1840)

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CRÉDIT EST MORT,
LES MAUVAIS PAYEURS L’ONT TUÉ


CHANSON
SUR LA MORT DE CRÉDIT.

Air : L’argent est un dieu sur terre.

Sans argent, dans ce bas monde,
On ne sait quoi devenir ;
On crie, on tempête, on gronde,
On n’a que du déplaisir :
Du bon sens on n’a pas l’ombre ;
On reste tout interdit ;
On a l’air rêveur et sombre,
Quand on demande crédit.

Au boulanger je m’adresse,
Ayant besoin de secours,
Prêt à tomber en faiblesse,
Je jeûnais depuis deux jours ;
Le mot de crédit j’annonce,
Pour un seul petit pain blanc ;
Hélas ! il me fit réponse :
Monsieur, il faut de l’argent.

Je m’en fus chez la bouchère
Pour avoir un pot-au-feu,
Je lui fis, d’un air sincère,
De mon triste sort l’aveu ;
Son air dur me déconforte ;
Elle me dit brusquement :
Croyez-moi, gagnez la porte,
Point de viande sans argent.

J’étais on ne peut plus triste,
Je porte d’abord mes pas
Chez mon voisin l’aubergiste,
Croyant faire un bon repas ;
Je lui dépeins ma misère,
Au même instant il me dit :
J’en suis bien fâché, mon frère,
Mais je ne fais pas crédit.

Je faisais triste figure,
Je marchais presque nuds pieds,
Ayant besoin de chaussure,
Je fus chez mon cordonnier ;
Faites-moi crédit, Jérôme,
Pour quinze jours seulement ;
Pour des souliers, mon brave homme,
Je n’en vends qu’argent comptant,

Hélas ! j’étais dans la crotte,
Bien accablé de douleur,
Tout transi de froid je trotte
Chez un honnête tailleur :
J’ai besoin, dans ma misère,
De veste, culotte, habit ;
Tremblez, me dit-il, mon frère,
Car je ne fais pas crédit.

J’avais une barbe noire,
Qu’on apercevait de loin,
Je fus, qui pourrait le croire !
Chez le perruquier du coin :
Rasez-moi, monsieur Gandache,
Je payerai samedi.
Non, je ne puis, maître Eustache,
Raser personne à crédit.

Pour avoir une chemise,
Un col et un mouchoir blanc,
Je m’en fus chez la Denise,
Ce fut inutilement ;
Plus maligne qu’un vieux singe,
Dit-elle, c’est un abus,
Non, sans argent point de linge,
De crédit je n’en fais plus.

Je m’en retournai bien vite,
Quoiqu’ayant bon appétit,
Et je regagnai mon gite,
Je me jettai sur mon lit ;
Sitôt on frappe à ma porte :
J’ouvre, dans le même instant,
C’est le facteur qui m’apporte
Une lettre et le port franc.

Sitôt j’en fis la lecture ;
Que je fus joyeux d’abord
De voir, dans cette écriture,
Du changement dans mon sort :
C’était un riche héritage,
D’un de mes proches parens,
Qui m’a laissé pour partage
Plus de trente mille francs.

Le facteur me fut propice
Et me prêta deux louis ;
Après un si bon office,
Je partis pour mon pays.
J’ai reçu ladite somme,
Je pourrai, sans contredit,
Passer pour un honnête homme,
Ne demandant plus crédit.


Fabrique de PELLERIN, Imprimeur-Libraire, à ÉPINAL.