Cyrano de Bergerac (Rostand)/Acte IV
QUATRIÈME ACTE
Le poste qu’occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d’Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s’aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les murs d’Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. — Le jour va se lever. Jaune Orient. — Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
Scène première
Les Cadets, puis CYRANO.
C’est affreux !
Oui, plus rien.
Mordious !
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller.
(Aux cadets.)
Chut ! Dormez !
(À le Bret.)
Qui dort dîne !
Quand on a l’insomnie on trouve que c’est peu !
Quelle famine !
Ah ! maugrébis des coups de feu !…
Ils vont me réveiller mes enfants !
Dormez !
Diantre !
Encore ?
Ce n’est rien ! C’est Cyrano qui rentre !
Ventrebieu ! qui va là ?
Bergerac !
Ventrebieu !
Qui va là ?
Bergerac, imbécile !
Ah ! grand Dieu !
Chut !
Blessé ?
Tu sais bien qu’ils ont pris l’habitude
De me manquer tous les matins !
C’est un peu rude,
Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
De risquer !
J’ai promis qu’il écrirait souvent !
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
Savait qu’il meurt de faim… Mais toujours beau !
Va vite
Dormir !
Ne grogne pas, Le Bret !… Sache ceci :
Pour traverser les rangs espagnols, j’ai choisi
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu’ils sont ivres.
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
Il faut être léger pour passer ! — Mais je sais
Qu’il y aura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront ou mourront, — si j’ai bien vu…
Raconte !
Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
Quelle honte,
Lorsqu’on est assiégeant, d’être affamé !
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d’Arras :
Nous assiégeons Arras, — nous-mêmes, pris au piège,
Le cardinal infant d’Espagne nous assiège…
Quelqu’un devrait venir l’assiéger à son tour.
Je ne ris pas.
Oh ! oh !
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
Pour porter…
(Le voyant qui se dirige vers une tente.)
Où vas-tu ?
J’en vais écrire une autre.
Scène II
(Le jour s’est un peu levé. Lueurs roses. La ville d’Arras se dore à l’horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d’une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D’autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s’éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d’officiers.)
La diane !… Hélas !
Sommeil succulent, tu prends fin !…
Je sais trop quel sera leur premier cri !
J’ai faim !
Je meurs !
Oh !
Levez-vous !
Plus un pas !
Plus un geste !
Ma langue est jaune : l’air du temps est indigeste !
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
Moi, si l’on ne veut pas fournir à mon gaster
De quoi m’élaborer une pinte de chyle,
Je me retire sous ma tente, — comme Achille !
Oui, du pain !
Cyrano !
Nous mourrons !
Au secours !
Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
Viens les ragaillardir !
Qu’est-ce que tu grignotes ?
De l’étoupe à canon que dans les bourguignotes
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.
Les environs d’Arras sont très peu giboyeux !
Moi je viens de chasser !
J’ai pêché dans la Scarpe !
Quoi ? — Que rapportez-vous ? — Un faisan ? — Une carpe ? —
Vite, vite, montrez !
Un goujon !
Un moineau !
Assez ! — Révoltons-nous !
Au secours, Cyrano !
Scène III
Hein ?
(Silence. Au premier cadet.)
Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
J’ai quelque chose dans les talons qui me gêne !…
Et quoi donc ?
L’estomac !
Moi de même, pardi !
Cela doit te gêner ?
Non, cela me grandit.
J’ai les dents longues !
Tu n’en mordras que plus large.
Mon ventre sonne creux !
Nous y battrons la charge.
Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu mens !
Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !
Ta salade.
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
L’Iliade.
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
Il devrait t’envoyer du perdreau ?
Pourquoi pas ?
Et du vin !
Richelieu, du bourgogne, if you please ?
Par quelque capucin !
L’éminence qui grise ?
J’ai des faims d’ogre !
Eh ! bien !… tu croques le marmot !
Toujours le mot, la pointe !
Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
— Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,
Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
J’ai faim !
Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à manger ?…
— Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres,
Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
Dont chaque note est comme une petite sœur,
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que le hameau natal exhale de ses toits,
Ces airs dont la musique a l’air d’être un patois !…
Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige,
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau,
Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse
L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !…
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
Mais tu les fais pleurer !
De nostalgie !… Un mal
Plus noble que la faim !… pas physique : moral !
J’aime que leur souffrance ait changé de viscère,
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leurs sang
Sont vite réveillés ! Il suffit…
Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce ?
Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse !
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour…
Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
Hou…
Murmure
Flatteur !
Il nous ennuie !
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
Comme si l’on portait du linge sur du fer !
C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
Encore un courtisan !
Le neveu de son oncle !
C’est un Gascon pourtant !
Un faux !… Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons… ils doivent être fous :
Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
Il est pâle !
Il a faim… autant qu’un pauvre diable !
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
N’ayons pas l’air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
Vos pipes et vos dés…
Et moi, je lis Descartes.
Scène IV
Ah ! — Bonjour !
Il est vert.
Il n’a plus que les yeux.
Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs,
Il me revient de tous côtés qu’on me brocarde
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
N’ont pour leur colonel pas assez de dédain,
M’appellent intrigant, courtisan, — qu’il les gêne
De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, —
Et qu’ils ne cessent pas de s’indigner entre eux
Qu’on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
Non.
D’ailleurs, je suis libre et n’inflige de peine…
Ah ?
J’ai payé ma compagnie, elle est à moi.
Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.
Ah ?… Ma foi !
Cela suffit.
(S’adressant aux cadets.)
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d’aller aux mousquetades ;
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
J’ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
J’ai chargé par trois fois !
Et votre écharpe blanche ?
Vous savez ce détail ?… En effet, il advint,
Durant que je faisais ma caracole afin
De rassembler mes gens pour la troisième charge,
Qu’un remous de fuyards m’entraîna sur la marge
Des ennemis ; j’étais en danger qu’on me prît
Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler à terre
L’écharpe qui disait mon grade militaire ;
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
— Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
Qu’Henri quatre
N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant,
À se diminuer de son panache blanc.
L’adresse a réussi, cependant !
C’est possible.
Mais on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.
Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula
— Nos courages, monsieur, diffèrent en cela —
Je l’aurais ramassée et me la serais mise.
Oui, vantardise, encor, de gascon !
Vantardise ?…
Prêtez-là moi. Je m’offre à monter, dès ce soir,
À l’assaut, le premier, avec elle en sautoir.
Offre encor de gascon ! Vous savez que l’écharpe
Resta chez l’ennemi, sur les bords de la Scarpe,
En un lieu que depuis la mitraille cribla, —
Où nul ne peut aller la chercher !
La voilà.
Merci. Je vais, avec ce bout d’étoffe claire,
Pouvoir faire un signal, — que j’hésitais à faire.
Hein !
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !…
C’est un faux espion espagnol. Il nous rend
De grands services. Les renseignements qu’il porte
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l’on peut influer sur leurs décisions.
C’est un gredin !
C’est très commode. Nous disions ?…
— Ah ! J’allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
Le maréchal s’en fut vers Dourlens, sans tambours ;
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
Que l’on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant :
La moitié de l’armée est absente du camp !
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
Mais ils ne savent pas ce départ ?
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.
Ah !
Mon faux espion
M’est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta : « J’en peux déterminer la place ;
Sur quel point voulez-vous que l’attaque se fasse ?
Je dirai que de tous c’est le moins défendu,
Et l’effort portera sur lui. » — J’ai répondu :
« C’est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne :
Ce sera sur le point d’où je vous ferai signe. »
Messieurs préparez-vous !
C’est dans une heure.
Ah !… bien !…
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
Et pour gagner du temps ?
Vous aurez l’obligeance
De vous faire tuer.
Ah ! voilà la vengeance ?
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
Comme à votre bravoure on n’en compare aucune,
C’est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or,
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
Christian ?
Roxane !
Hélas !
Au moins, je voudrais mettre
Tout l’adieu de mon cœur dans une belle lettre !…
Je me doutais que ce serait pour aujourd’hui.
Et j’ai fait tes adieux.
Montre !…
Tu veux ?…
Mais oui !
Tiens !…
Quoi ?
Ce petit rond ?…
Un rond ?…
C’est une larme !
Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant
Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
Pleurer ?…
Oui… parce que… mourir n’est pas terrible.
Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible !
Car enfin je ne la…
(Christian le regarde.)
nous ne la…
(Vivement.)
tu ne la…
Donne-moi ce billet !
Ventrebieu, qui va là ?
Qu’est-ce ?…
Un carrosse !
(On se précipite pour voir.)
Quoi ? Dans le camp ? — Il y entre !
— Il a l’air de venir de chez l’ennemi ! — Diantre !
Tirez ! — Non ! le cocher a crié ! — Crié quoi ? —
Il a crié : Service du Roi !
Hein ? Du Roi !…
Chapeau bas, tous !
Du Roi ! — Rangez-vous, vile tourbe,
Pour qu’il puisse décrire avec pompe sa courbe !
Battez aux champs !
Baissez le marchepied !
Bonjour !
Scène V
Service du Roi ! Vous ?
Mais du seul roi, l’Amour !
Ah ! grand Dieu !
Vous ! Pourquoi ?
C’était trop long, ce siège !
Pourquoi ?…
Je te dirai !
Dieu ! La regarderai-je ?
Vous ne pouvez rester ici !
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m’avancer un tambour ?…
Là, merci !
On a tiré sur mon carrosse !
Une patrouille !
— Il a l’air d’être fait avec une citrouille,
N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
Bonjour !
(Les regardant tous.)
Vous n’avez pas l’air gais !
— Savez-vous que c’est loin, Arras ?
Cousin, charmée !
Ah çà ! comment ?…
Comment j’ai retrouvé l’armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple : j’ai
Marché tant que j’ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c’est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !
Voyons, c’est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
Par où ?
Par chez les Espagnols.
Ah ! Qu’elles sont malignes !
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
Cela dut être très difficile !…
Pas trop.
J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde, — je passais !
Oui, c’est un passeport, certes que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?
Fréquemment.
Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. »
— Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D’un geste de la main à faire envie au Roi
Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S’inclinait en disant : « Passez, señorita ! »
Mais, Roxane…
J’ai dit : mon amant, oui… pardonne !
Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne
Ne m’eût laissé passer !
Mais…
Qu’avez-vous ?
Il faut
Vous en aller d’ici !
Moi ?
Bien vite !
Au plus tôt !
Oui !
Mais comment ?
C’est que…
Dans trois quarts d’heure…
… ou quatre…
Il vaut mieux…
Vous pourriez…
Je reste. On va se battre.
Oh ! non !
C’est mon mari !
Qu’on me tue avec toi !
Mais quels yeux vous avez !
Je te dirai pourquoi !
C’est un poste terrible !
Hein ! terrible ?
Et la preuve
C’est qu’il nous l’a donné !
Ah ! vous me vouliez veuve ?
Oh ! je vous jure !…
Non ! Je suis folle à présent !
Et je ne m’en vais plus ! D’ailleurs, c’est amusant.
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
Nous vous défendrons bien !
Je le crois, mes amis !
Tout le camp sent l’iris !
Et j’ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !…
Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille :
On pourrait commencer.
Ah ! c’en est trop ! Je vais
Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez
Le temps encor : changez d’avis !
Jamais !
Scène VI
Roxane !…
Non !
Elle reste !
Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane
Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! —
Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux.
Baron de Peyrescous de Colignac !
Madame…
Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame
De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. —
Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…
Mais combien avez-vous de noms chacun ?
Des foules !
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
Pourquoi ?
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
Il est un peu petit.
Mais il est en dentelle !
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…
Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…
Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame :
Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà !
— Voulez-vous m’apportez tout cela !
Tout cela !
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
Dans mon carrosse.
Hein ?…
Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse !
Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux :
Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !
C’est Ragueneau !
Oh ! Oh !
Pauvres gens !
Bonne fée !
Messieurs !…
Bravo ! Bravo !
Les Espagnols n’ont pas,
Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas !
Hum ! hum ! Christian !
Distraits par la galanterie
Ils n’ont pas vu…
La galantine !
Je t’en prie,
Un seul mot !…
Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane, en secret, pût passer…
son chevreuil !
Je voudrais te parler !
Posez cela par terre !
Vous, rendez-vous utile !
Un paon truffé !
Tonnerre !
Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton…
pardon ! un balthazar !
Les coussins sont remplis d’ortolans !
Ah ! Viédaze !
Des flacons de rubis !…
Des flacons de topaze !
Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !
Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons !
Et si de Guiche vient, personne ne l’invite !
Là, vous avez le temps. — Ne mangez pas si vite ! —
Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?
C’est trop bon !
Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon !
— Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ?
— Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?
Je l’adore !
Vous ?
Rien.
Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
Je me dois
À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…
De Guiche !
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop ! — N’ayons l’air de rien !…
(À Ragueneau.)
Toi, remonte d’un bond
Sur ton siège ! — Tout est caché ?…
Scène VII
Cela sent bon.
To lo lo !…
Qu’avez-vous, vous ?… Vous êtes tout rouge !
Moi ?… Mais rien. C’est le sang. On va se battre : il bouge !
Poum… poum… poum…
Qu’est cela ?
Rien ! C’est une chanson !
Une petite…
Vous êtes gai, mon garçon !
L’approche du danger !
Capitaine ! je…
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !
Oh !…
Il me reste
Un canon que j’ai fait porter…
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s’en servir au besoin.
Charmante attention !
Douce sollicitude !
Ah çà ! mais ils sont fous ! —
N’ayant pas l’habitude
Du canon, prenez garde au recul.
Ah ! pfftt !
Mais !…
Le canon des Gascons ne recule jamais !
Vous êtes gris !… De quoi ?
De l’odeur de la poudre !
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
Je reste !
Fuyez !
Non !
Puisqu’il en est ainsi,
Qu’on me donne un mousquet !
Comment ?
Je reste aussi.
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
Quoi… !
Je ne quitte pas une femme en danger.
Dis donc ! Je crois qu’on peut lui donner à manger !
Des vivres !
Il en sort de sous toutes les vestes !
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !
Vous faites des progrès !
Je vais me battre à jeun !
À jeung ! Il vient d’avoir l’accent !
Moi !
C’en est un !
J’ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?…
Parle vite !
Vivat !
Quel était ce secret !
Dans le cas où Roxane…
Eh bien ?
Te parlerait
Des lettres ?
Oui, je sais !…
Ne fais pas la sottise
De t’étonner…
De quoi ?
Il faut que je te dise !…
Oh ! mon Dieu, c’est tout simple, et j’y pense aujourd’hui
En la voyant. Tu lui…
Parle vite !
Tu lui…
As écrit plus souvent que tu ne crois.
Hein ?
Dame !
Je m’en étais chargé : J’interprétais ta flamme !
J’écrivais quelquefois sans te dire : j’écris !
Ah ?
C’est tout simple !
Mais comment t’y es-tu pris,
Depuis qu’on est bloqué pour ?…
Oh !… avant l’aurore
Je pouvais traverser…
Ah ! c’est tout simple encore ?
Et qu’ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? — Trois ?…
Quatre ? —
Plus.
Tous les jours ?
Oui, tous les jours. — Deux fois.
Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle
Que tu bravais la mort…
Tais-toi ! Pas devant elle !
Scène VIII
CARBON et DE GUICHE donnent des ordres.
Et maintenant, Christian !…
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m’as rejoint ici ?
C’est à cause des lettres !
Tu dis ?
Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m’en avez écrites,
Et plus belles toujours !
Quoi ! pour quelques petites
lettres d’amour…
Tais-toi !… Tu ne peux pas savoir !
Mon Dieu, je t’adorais, c’est vrai, depuis qu’un soir,
D’une voix que je t’ignorais, sous ma fenêtre,
Ton âme commença de se faire connaître…
Eh bien ! tes lettres, c’est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps, je l’entendais, ta voix
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
Tant pis pour toi, j’accours. La sage Pénélope
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu’Hélène,
Envoyé promener ses pelotons de laine !…
Mais…
Je lisais, je relisais, je défaillais,
J’étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
Était comme un pétale envolé de ton âme.
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
L’amour puissant, sincère…
Ah ! sincère et puissant ?
Cela se sent, Roxane ?…
Oh ! si cela se sent !
Et vous venez ?
Je viens (ô mon Christian, mon maître !
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
À vos genoux, c’est donc mon âme que j’y mets,
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure
De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !)
De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité,
L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !
Ah ! Roxane !
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
— Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, —
Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
Je t’aimais pour les deux ensemble !…
Et maintenant ?
Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
Ah ! Roxane !
Sois donc heureux. Car n’être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé,
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
Mais ta chère pensée efface ta figure,
Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
Oh !…
Tu doutes encor d’une telle victoire ?…
Roxane !
Je comprends, tu ne peux pas y croire,
À cet amour ?…
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
Pour
Ce qu’en vous elles ont aimé jusqu’à cette heure ?
Laissez-vous donc aimer d’une façon meilleure !
Non ! c’était mieux avant !
Ah ! tu n’y entends rien !
C’est maintenant que j’aime mieux, que j’aime bien !
C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore,
Et moins brillant…
Tais-toi !
Je t’aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait…
Oh ! ne dis pas cela !
Si ! je le dis !
Quoi ? laid ?
Laid ! je le jure !
Dieu !
Et ta joie est profonde ?
Oui…
Qu’as-tu ?…
Rien. Deux mots à dire : une seconde…
Mais ?…
À ces pauvres gens mon amour t’enleva
Va leur sourire un peu puisqu’ils vont mourir… va !
Cher Christian !
Scène IX
avec CARBON et quelques cadets.
Cyrano ?
Qu’est-ce ? Te voilà blême !
Elle ne m’aime plus !
Comment ?
C’est toi qu’elle aime !
Non !
Elle n’aime plus que mon âme !
Non !
Si !
C’est donc bien toi qu’elle aime, — et tu l’aimes aussi !
Moi ?
Je le sais.
C’est vrai.
Comme un fou.
Davantage.
Dis-le-lui !
Non !
Pourquoi ?
Regarde mon visage !
Elle m’aimerait laid !
Elle te l’a dit !
Là !
Ah ! je suis bien content qu’elle t’ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
— Mon Dieu, je suis content qu’elle ait eu la pensée
De la dire, — mais va, ne la prends pas au mot,
Va, ne deviens pas laid : elle m’en voudrait trop !
C’est ce que je veux voir !
Non, non !
Qu’elle choisisse !
Tu vas lui dire tout !
Non, non ! Pas ce supplice.
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C’est trop injuste !
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J’ai le don d’exprimer… ce que tu sens peut-être ?
Dis-lui tout !
Il s’obstine à me tenter, c’est mal !
Je suis las de porter en moi-même un rival !
Christian !
Notre union — sans témoins — clandestine,
— Peut se rompre, — si nous survivons !
Il s’obstine !…
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
— Je vais voir ce qu’on fait, tiens ! Je vais jusqu’au bout
Du poste ; je reviens : parle, et qu’elle préfère
L’un de nous deux !
Ce sera toi !
Mais… je l’espère !
Roxane !
Non ! Non !
Quoi ?
Cyrano vous dira
Une chose importante…
Scène X
Importante ?
Il s’en va !…
Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! —
De l’importance à rien !
Il a douté peut-être
De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…
Mais vous avez bien dit, d’ailleurs, la vérité ?
Oui, oui, je l’aimerais même…
Le mot vous gêne
Devant moi ?
Mais…
Il ne me fera pas de peine !
— Même laid ?
Même laid !
(Mousqueterie au-dehors.)
Ah ! tiens, on a tiré !
Affreux ?
Affreux !
Défiguré ?
Défiguré !
Grotesque ?
Rien ne peut me le rendre grotesque !
Vous l’aimeriez encore ?
Et davantage presque !
Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là.
Je… Roxane… écoutez !…
Cyrano !
Hein ?
Chut !
Ah !…
Qu’avez-vous ?
C’est fini.
Quoi ? Qu’est-ce encore ? On tire ?
C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
Que se passe-t-il ?
Rien !
Ces hommes ?
Laissez-les !…
Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…
Ce que j’allais
Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame !
Je jure que l’esprit de Christian, que son âme
Étaient…
(Se reprenant avec terreur.)
sont les plus grands…
Étaient ?
(Avec un grand cri.)
Ah !…
C’est fini.
Christian !
Le premier coup de feu de l’ennemi !
C’est l’attaque ! Aux mousquets !
Christian !
Qu’on se dépêche !
Christian !
Alignez-vous !
Christian !
Mesurez… mèche !
Roxane !…
J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor !
Quoi, mon amour ?
Baguette haute !
Il n’est pas mort ?…
Ouvrez la charge avec les dents !
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !
En joue !
Une lettre sur lui !
Pour moi !
Ma lettre !
Feu !
Mais, Roxane on se bat !
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
— N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
Merveilleux ?
Oui, Roxane.
Un poète inouï,
Adorable ?
Oui, Roxane.
Un esprit sublime ?
Oui,
Roxane !
Un cœur profond, inconnu du profane,
Une âme magnifique et charmante ?
Oui, Roxane !
Il est mort !
Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
Tenez encore un peu !
Sur la lettre, du sang,
Des pleurs !
Rendez-vous !
Non !
Le péril va croissant !
Emportez-la ! Je vais charger !
Son sang ! ses larmes !…
Elle s’évanouit !
Tenez bon !
Bas les armes !
Non !
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur :
Fuyez en la sauvant !
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagnez du temps !
C’est bon !
Adieu, Roxane !
Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !
Hardi ! Reculès pas, drollos !
(À Carbon, qu’il soutient.)
N’ayez pas peur !
J’ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
Un air de fifre !
Ils montent le talus !
On va les saluer !
Feu !
Feu !
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans vergogne…
Ce sont les cadets…