Cyropédie/Livre II

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La Cyropédie
Traduction par J.- B. GAIL.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAnselin (1p. 630-644).


LIVRE DEUXIEME

CHAPITRE PREMIER

En discourant ainsi ils arrivent aux frontières de la Perse, où ils aperçoivent un aigle d’heureux augure qui semblait les guider. Après avoir prié les Divinités et les héros tutélaires de la Perse de recevoir favorablement leurs adieux, ils sortirent des frontières. Dès qu’ils les eurent franchies ils supplièrent les Dieux protecteurs de la Médie de les accueillir avec bienveillance; puis ils s’embrassèrent selon l’usage. Cambyse reprit le chemin de la Perse; Cyrus s’avança dans la Médie où était Cyaxare.

Dès que Cyrus l’eut joint aussitôt après les embrassements accoutumés Cyaxare lui demanda combien il lui amenait de combattants. Trente mille lui répondit Cyrus, qui ont déjà servis sous vos drapeaux et à votre solde; vous arrive de plus des homotimes qui ne sont jamais sortis de la Perse. - Com bien sont-ils ? - Si vous les comptez, vous ne serez pas satisfait ; mais songez que cette poignée d’hommes qu’on appelle homotimes, l’emporte. facilement sur le reste de la nation, toute nombreuse qu’elle est. Mais avez-vous besoin d’eux ? ne vous alarmez-vous pas en vain, sans que les ennemis approchent ? - Par Jupiter ! ils viennent, et même en grand nombre. - Comment le savez-vous ? - Par le récit unanime, à quelques circonstances près, de beaucoup de Mèdes arrivant d’Assyrie.- Il faut donc les combattre ? Nous y sommes contraints. - Parlez-moi donc, et de nos troupes, et de celles qui marchent contre nous, puisque vous les connaissez. Instruits de l’état des unes et des autres, nous délibérerons sur les moyens de combattre avec le plus grand avantage. - Écoutez : le Lydien Crésus est, dit-on, accompagné de dix mille cavaliers, et de plus de quarante mille, soit archers , soit peltastes. Artamas, prince de la grande Phrygie, amène huit mille cavaliers, et environ quarante mille tant lanciers que peltastes. Aribée, roi de Cappadoce, a six mille cavaliers environ, et non moins de trente mille archers et peltastes. L’Arabe Maragdas conduit à peu près dix mille cavaliers, cent chars, et quantité de frondeurs. J’ignore encore s’ils sont suivis des Grecs asiatiques : mais ceux qui occupent cette partie de la Phrygie située sur les bords de l’Hellespont, doivent, dit-on, se joindre à Gabée, qui peut avoir, dans les plaines du Caystre, six mille chevaux et dix mille peltastes. Pour les Cariens, les Ciliciens, les Paphlagoniens, on dit qu’ils n’entreront pas dans la ligue, quoiqu’on les ait sollicités. Quant au monarque assyrien qui règne sur Babylone et sur le reste de l’Assyrie, il amènera, je pense, vingt mille cavaliers au moins, deux cents chars au plus, mais probablement un grand nombre de gens de pied; c’est la coutume quand il attaque nos frontières. - Vous dites donc que les ennemis ont soixante mille hommes de cavalerie, et plus de deux cent mille peltastes ou archers : quelles forces prétendez-vous leur opposer ? - La cavalerie mède est de plus de dix mille hommes : pour les peltastes et les archers, notre pays en fournira au plus soixante mille. Nous aurons des Arméniens nos voisins, quatre mille cavaliers et vingt mille hommes de pied. - Selon vous, repartit Cyrus, notre cavalerie ne fait pas le tiers de la cavalerie ennemie; et notre infanterie n’est à-peu-près que la moitié de la leur. - Quoi, dit Cyaxare, est-ce qu’à présent vous regardez comme peu nombreux les Perses que vous animez ? - Nous examinerons bientôt, si nous avons encore besoin d’hommes ou non maintenant apprenez-moi quelle est la façon de combattre de chacune de ces nations. - Pour toutes à peu près la même car nos gens et les leurs se servent de l’arc et du javelot. Avec de telles armes il faut nécessairement combattre dé loin. - Cela est vrai. - La victoire sera donc où il y aura plus de combattants ; car le grand nombre blessera et détruira plutôt qu’il ne sera blessé et détruit par le petit nombre. - Dans ce cas, le meilleur expédient est d’envoyer chez les perses, leur représenter que si la Médie éprouve un échec, ils auront tout à craindre, et leur demander un renfort. - Sachez que quand tous les Perses viendraient, nous ne sa passerions pas encore les ennemis en nombre. Voyez-vous un meilleur moyen? - Pour moi, si j’étais à votre place, je fabriquerais pour tous les Perses qui viennent après moi, des armes pareilles à celles que portent les homotimes. Ces armes sont une cuirasse pour couvrir la poitrine, un bouclier d’osier pour la main gauche, le cimeterre ou la hache pour la droite. Par ce moyen nos gens iront en avant avec une parfaite sécurité, et l’ennemi préférera la fuite à la résistance. Nous combattrons, nous, tout ce qui tiendra ferme : nous vous chargeons, vous et votre cavalerie, de poursuivre si bien les fuyards, qu’ils ne puissent ni s’arrêter dans leur fuite, ni revenir à la charge.»

Ainsi parla Cyrus. Cyaxare jugea qu’il avait raison, ne songea plus à mander de nouvelles troupes, et fit travailler aux armes dont on vient de parler. Elles étaient presque achevées, quand les homotimes arrivèrent avec l’armée perse. Aussitôt Cyrus les assemble, et leur tient ce discours : « Mes amis , en vous voyant ainsi armés et impatients de vous mesurer avec l’ennemi, en considérant que les Perses qui vous suivent n’ont des armes, que pour combattre de loin, j’ai craint que si, en petit nombre, vous rencontriez, sans être soutenus, un corps nombreux, il ne vous arrivât quelque malheur. Comme les Perses que vous amenez sont robustes, ils auront des armes semblables aux vôtres : c’est à vous d’exciter leur courage. Un chef doit non seulement se montrer brave, mais encore s’efforcer d’inspirer sa bravoure à ceux qu’il commande. »

Les homotimes se réjouirent tous, en songeant qu’un plus grand nombre de guerriers, les seconderait. L’un d’entre eux prenant la parole : « On s’étonnera peut-être que je conseille à Cyrus de parler lui-même aux Perses qui viendront prendre leurs armes pour combattre avec nous; mais je suis persuadé que les discours de l’homme qui a le pouvoir de récompenser et de punir, agissent efficacement sur les esprits. Fait-il un présent, ceux qui le reçoivent l’estiment plus, quoique inférieur à celui que leur offrent des égaux. Ces nouveaux compagnons d’armes goûteront plus les exhortations de Cyrus que les nôtres. Élevés au rang d’homotimes par le fils de leur roi et par leur général, ils croiront cette promotion plus solide que si elle était notre ouvrage. Cependant nous ne négligerons rien de ce qui dépend de nous : nous devons par tous les moyens animer leur courage puisqu’en l’augmentant nous travaillerons pour notre propre utilité. » Cyrus ayant donc fait apporter les armes et assembler tous ces Perses : « Soldats, leur dit-il, vous êtes tous nés et élevés dans le même pays que nous; vos corps ne sont pas moins robustes, vos âmes doivent être aussi courageuses. Il est vrai que dans notre patrie vous ne partagiez pas nos prérogatives ; non par aucun motif d’exclusion, mais parce que vous étiez contraints de travailler peur vivre. Aujourd’hui; avec l’aide des Dieux, je m’occuperai de vos besoins. Il ne tient qu’à vous de prendre des armes semblables aux nôtres, de partager les mêmes dangers, et de prétendre aux mêmes récompenses si la victoire couronne notre valeur. Jusqu’à présent vous vous êtes servis, ainsi que nous, de l’arc et du javelot; mais, moins exercés que des guerriers qui avaient puis de loisir, il n’est pas étonnant que vous fussiez moins adroits Avec cette armure que voici, nous n’aurons sur vous aucun avantage : chacun aura la poitrine garnie d’une cuirasse, la main gauche armée d’un bouclier tel que noue le portons: et la droite, d’une épée ou d’une hache pour frapper l’ennemi sans craindre que nos coups portent à faux. Quelle autre différence peut-il donc y avoir entre nous que celle de la bravoure et, sans doute, sur ce, point vous ne vous montrerez pas inférieurs. Avons nous, en effet, plus de motifs que vous pour souhaiter la victoire, qui procure et assure tant de biens ? Nous importe-t-il plus qu’à vous de rechercher cette supériorité qui donne aux vainqueurs toutes les possessions des vaincus ? Vous venez de m’entendre, dit Cyrus en finissant : vous voyez ces armes; prenez-les si elles vous conviennent, et faites-vous, inscrire chez vos taxiarques, au même rang que nous. Que ceux qui se plaisent dans la classe des mercenaires, gardent les armes convenables à cet état. » Ainsi parla Cyrus. Les Perses jugeant, d’après ce discours, que s’ils ne consentent pas à partager le sort des homotimes et à remplir les mêmes obligations, ils mériteraient d’être misérables toute leur vie, se firent tous inscrire; et tous prirent les armes qui leur étaient offertes.

Cependant, comme les ennemis ne paraissaient pas encore, quoiqu’on dit qu’ils s’avançaient, Cyrus mettait ce temps à profit pour exercer et fortifier ses soldats, pour les former à la tactique, et pour exciter entre eux une émulation guerrière. Avant, tout, il enjoignit aux valets que lui avait donnés Cyaxare, de fournir aux soldats ce dont ils. auraient besoin. D’après cette précaution, ils n’avaient plus qu’à s’occuper de la guerre. Convaincu qu’on n’excelle dans un art qu’en donnant toute son application sans la partager entre plusieurs objets, il leur interdit arc et le javelot, et ne leur laissa que l’épée, le bouclier et la cuirasse. Il les mettait ainsi dans la nécessité de fondre tous ensemble sur l’ennemi, ou d’avouer leur inutilité à l’égard de leurs compagnons d’armes; aveu humiliant pour des hommes qui savent qu’on ne les solde que, sous la condition de défendre ceux qui les emploient.

Il avait encore observé que les hommes aiment de préférence tout ce qui est objet d’émulation. Il proposa donc tous les exercices qu’il savait être bons à des guerriers. Il recommandait au simple soldat d’être soumis à ses chefs, laborieux, hardi sans témérité, adroit, curieux de belles armes, et sur tous ces points avide d’éloges; au cinquainier de se montrer ce que doit être un brave soldat, et de faire, que sa cinquaine lui ressemblât. Il demandait les mêmes soins au dizainier pour sa dizaine, au lochage pour son escouade; ainsi du taxiarque et des autres chefs : irréprochables dans leur conduite, ils surveilleraient les sous-officiers, afin que ceux-ci maintinssent leurs inférieurs dans le devoir.

Voici quelles récompenses il annonçait : le taxiarque qui disciplinerait le mieux sa compagnie, deviendrait chiliarque; le lochage dont les soldats seraient le mieux exercés deviendrait taxiarque; le dizainier le plus distingué obtiendrait le grade de lochage; le cinquainier, celui, de dizainier; le simple soldat celui de cinquainier De là résultaient la soumission des subordonnés envers leurs chefs, et en outre, des distinctions qu’il accordait à chacune selon son mérite. Il donnait aux plus braves de plus hautes espérances, si dans fa suite ils remportaient un grand avantage. Il établit pareillement des prix d’émulation pour les compagnies entières, pour les escouades, pour les dizaines, pour les cinquaines, qui montrerainet plus de déférence à leurs chefs et plus d’attachement à la discipline; ces prix étaient ceux qui convenaient à une multitude. Tels étaient les moyens employés par Cyrus: les troupes répondaient à ses vues.

Il régla le nombre des tentes sur cela des taxiarques, chacune de grandeur suffisante pour contenir une compagnie entière ; or une compagnie était de cent hommes : ainsi les troupes logeaient par compagnie. Cet arrangement, suivant lui, devait disposer ses soldats au combat, puisqu’ils voyaient que la nourriture était la même pour tous : ceux qui se comporteraient avec moins de bravoure, ne pourraient alléguer pour prétexte, qu’on les traitait moins bien que les autres. Ils gagneraient à se connaître réciproquement, car naturellement les hommes sont plus retenus en présence de ceux qui les connaissent : quand on n’est pas connu, l’on se permet aisément de faire le mal, comme lorsqu’on est dans l’obscurité. Ils contracteraient d’ailleurs l’utile habitude de garder leur rang; car le taxiarque, le lochage, le dizainier, le cinquainier faisaient, chacun dans leur tente, observer le même ordre que dans la marche : cet ordre dans les compagnies lui semblait nécessaire soit pour prévenir la confusion, soit pour se rallier plus facilement dans un moment de trouble. C’est ainsi qu’on assemble sans peine des pierres ou des pièces de bois destinées pour un bâtiment, quoique dispersées çà et là; lorsqu’elles portent des marques qui indiquent la place où chacune doit être mise. Comme d’ailleurs il avait remarqué que les animaux nourris ensemble s’attristent dès qu’on les sépare, il pensait que des hommes vivant en commun, ne se quitteraient pas volontiers.

Il avait soin qu’ils ne prissent leur repas, le dîner et le souper, qu’après s’être fatigués jusqu’à suer: ou il les faisait chasser à outrance, puis il imaginait quelques jeux violents, ou il les employait pour lui-même, et, dirigeait les travaux de sorte qu’ils ne revinssent que trempés de sueur.

Il croyait qu’ils en mangeraient avec plus d’appétit ,qu’ils en seraient plus robustes et plus en état de supporter la fatigue. Il pensait encore que, travaillant ensemble, ils en seraient d’un commerce plus doux de même qu’ on voit les chevaux se tenir tranquilles avec leurs compagnons de travail. Enfin des soldats qui se disent à eux-mêmes qu’ils sont bien exercés, marchent à l’ennemi avec plus de confiance.

Cyrus s’était fait arranger une tente assez vaste pour contenir ceux qu’il jugeait à propos d’admettre à sa table : or il y invitait le plus ordinairement les taxiarques, tantôt l’un, tantôt l’autre, suivant les circonstances; quelquefois les lochages, les dizainiers, les cinquainiers, les simples soldats; quelquefois une cinquaine, une dizaine, une compagnie entière. Il accordait cette marque de bienveillance à ceux qui tenaient la conduite qu’il eût voulu que tinssent tous les autres. A sa table, chacun était servi comme lui. Il avait les mêmes égards pour les gens destinés au service du soldat : ces gens-là, disait-il, qui suivent nos armées, méritent-ils moins de considération que des hérauts, que des ambassadeurs ? il faut qu’ils soient fidèles, instruits des détails militaires, intelligents, prompts, laborieux, actifs, intrépides ; de plus, qu’à toutes le qualités qui forment un brave homme, ils joignent cette bonne volonté qui fait qu’on ne dédaigne aucune commission, qu’on est toujours prêt à exécuter l’ordre du général.



CHAPITRE 2[modifier]

Cyrus avait soin, lorsqu’il réunissait des officiers danse sa tente, la conversation fût à la fois agréable et instructive. Un jour, il leur proposa cette question : « Pensez-vous, mes amis, que ce soit un désavantage pour les autres hommes de n’avoir pas reçu la même éducation que nous, ou qu’il n’y ait aucune différence entre eux et nous, soit pour la société soit pour la guerre ? - Je ne sais pas encore, répondit Hystape , comment ils se montreront dans le combat; mais je puis assurer que dans la société plusieurs paraissent d’un commerce difficile. Dernièrement Cyaxare ayant envoyé pour chaque compagnie des viandes de sacrifices, on en distribua à chacun de nous trois portions et plus. Le cuisinier m’en avait servi à moi le premier : lorsqu’il s’apprêtait à commencer le second tour, je lui ordonnai de commencer par la queue et de servir en sens contraire. À l’instant, un soldat du milieu du cercle s’écria, en jurant, qu’il n’y avait point d’égalité dans la distribution, si on ne commençait jamais par le centre. Fâché d’apprendre qu’il parût y avoir de l’inégalité, je l’invitai à se placer près de moi: il m’obéit d’un air fort grave; et quand notre tour fut arrivé, nous trouvant les derniers, il ne restait que de petites portions. Le soldat paraissait fort triste : « Fortune ennemie, se disait-il à lui-même, faut-il qu’on m’ait fait venir à cette place ! - Sois tranquille, lui dis-je, on va recommencer par nous, tu auras la plus grosse part.» La dessus le cuisinier apporte, son troisième et dernier service; le soldat prend sa part après moi mais à peine celui qui le suivait avait pris la sienne, que mon homme trouvant le morceau de son voisin plus fort que le sien, le rejeta pour en choisir un autre. Le cuisinier qui pensait qu’il n’en voulait plus continua son service, sans lui laisser le temps de prendre un autre morceau : ce qui le courrouça au point qu’après avoir laissé emporter le morceau dont il était le maître, il renversa encore, moitié surprise, moitié colère, la sauce qui lui restait sans viande. Un lochage assis près de nous battait des mains, riant et se divertissant de cette scène. Pour moi, je feignais de tousser ; j’avais peine à me contenir. Voilà, Cyrus, l’humeur d’un de nos camarades. » Après ce récit qui amusa, comme cela devait être, un taxiarque prenant la parole : « Il paraît, Cyrus, qu’Hystaspe avait rencontré un homme de mauvaise humeur; pour moi, voici mon aventure. Lorsqu’après nous avoir enseigné les évolutions militaires tu nous eus congédiés en nous ordonnant d’exercer nos compagnie conformément à tes leçons, je commençai, à l’exemple de mes camarades par dresser une escouade; je plaçai le chef à la tête, derrière lui un jeune soldat, puis les autres dans l’ordre que je jugeai convenable : cela fait, je me postai vis-à-vis d’eux; et les regardant, dès que je crus qu’il en était temps, je leur ordonnai d’avancer. Alors mon jeune soldat dépassant son lochage se trouva à la tête de l’escouade. - Que fais-tu, lui dis-je ? - J’avance comme vous me l’ordonnez.- Ce n’est pas à toi seul, mais à toute la troupe que l’ordre s’adresse. À ces mots, se tournant vers ses camarades : « N’entendez-vous pas qu’on nous commande à tous d’avancer ? » Sur-le-champ tous marchent vers moi, laissant leur lochage derrière eux. Celui-ci les rappelle à leur rang, ils se fâchent.

« Auquel donc, s’écrient-ils, devons-nous obéir ! l’un ordonne, l’autre défend d’avancer. » Je pris patience. Je remis mes gens en ordre, en leur disant de ne point se mettre en mouvement que celui qui était devant ne commençât à marcher; que chacun devait être seulement attentif à suivre celui qui le précédait. Dans ce temps-là même, quelqu’un qui s’en allait en Perse vint me demander une lettre que j’avais écrite pour ce pays. Le lochage savait où je l’avais mise : je lui dis d’aller promptement la chercher; il part en courant : le jeune homme court après lui, armé de son épée et de sa cuirasse; les autres, à son exemple, en font autant, et bientôt ma lettre arrive escortée : tant mon escouade observe scrupuleusement la discipline que tu leur prescris.»

Tout le monde riait de la pompeuse escorte de la lettre. « Bons dieux, s’écria Cyrus, quels camarades nous avons là ! Puisqu’un chétif repas gagne ainsi leur amitié, et qu’ils sont dociles au point l’obéir avant de savoir ce qu’on leur commande, je ne sais si l’on pourrait désirer de meilleurs soldats. » Lorsqu’il les eut ainsi loués tout en plaisantant, un taxiarque nommé Aglaitadas, homme de moeurs austères, qui se trouvait là, lui adressant la parole : « Crois-tu, Cyrus, que ces gens-là disent vrai ? - Et quel motif auraient-ils de mentir ? - Nul autre motif que celui d’amuser et de se faire valoir par leurs contes. - Doucement, ne les accuse point d’être vains : selon moi, ce nom convient à des gens qui veulent paraître ou plus riches, ou plus braves qu’ils ne sont en effet, et à ceux qui promettent au-delà de ce qu’ils peuvent, surtout si l’on voit qu’ils agissent dans des vues d’intérêt : mais celui qui cherche à divertir ses amis sans intérêt, sans malice, sans causer aucun préjudice, pourquoi ne le regarderait-on pas plutôt comme un homme aimable et poli que comme un homme avantageux ! »

Cyrus prenait ainsi la défense de ceux qui avaient égayé la compagnie. Le taxiarque qui venait de raconter la plaisante aventure de la lettre, apostrophant Aglaiadas : « Sans doute, lui dit-il, si nous cherchions à t’affliger, à l’exemple de ces gens qui, par des vers touchants ou des histoires lamentables inventées à plaisir, s’efforcent d’arracher des larmes, tu te plaindrais de nous avec raison, puisque, même avec la conviction que nous voulons uniquement te réjouir, tu ne laisses pas de nous traiter avec dureté. Je soutiens, moi, que j’ai raison : en cherchant à faire rire, on sert bien moins ses amis qu’en les faisant pleurer; avec un jugement sain, tu reconnaîtrais que je dis vrai. Certes, ce n’est point sans les contrarier qu’un père forme ses enfants à la vertu, qu’un maître enseigne les sciences à ses disciples : et les lois portent-elles les citoyens à la justice en ménageant toujours leur sensibilité ? Me diras-tu que ceux qui. possèdent le talent d’exciter le rire rendent les corps plus robustes, les âmes plus propres ou à l’administration domestique ou au gouvernement de l’état ? - Aglaitadas, dit alors Hystaspe, si tu m’en crois, tu distribueras hardiment à nos ennemis ce bien précieux que tu nous vantes, et tu essaieras de les faire pleurer; mais ce rire que tu estimes si peu, tu le garderas précieusement pour nous qui sommes tes amis : tu dois en avoir une ample provision, car tu ne l’as pas épuisé par l’usage; je doute même que tu en aies jamais usé volontairement en faveur de tes amis et de tes hôtes : ainsi tu n’as aucun prétexte pour ne point nous en faire part. - Prétends-tu, Hystaspe, tirer de moi de quoi t’amuser ? - Ce serait une folie, repartit le taxiarque; on en tirerait du feu plutôt qu’une saillie aimable. » À ce mot, tous ceux qui connaissaient le caractère d’Aglaitadas, rirent aux éclats, et lui-même ne put s’empêcher de sourire. Cyrus voyant qu’il se déridait : « Taxiarque, tu as tort de pervertir ainsi le plus sérieux des hommes, en forçant à rire un ennemi déclaré de la gaîté. »

Cet entretien fini, Chrysante prit la parole : « Cyrus, et vous tous qui êtes présents, je suis dans la ferme persuasion que les Perses qui nous ont accompagnés ne sont pas tous d’une égale valeur ; cependant, si la fortune nous favorise , tous voudront être récompensés également : or rien, à mon avis, ne serait plus inégal que de traiter également le brave et le lâche. - Eh bien ! mes amis, dit Cyrus jurant par les Dieux; il n’y a rien de mieux à faire que de prendre à ce sujet l’avis de toute l’armée ; elle décidera lequel’lui paraît plus expédient, si le ciel seconde notre entreprise, ou de traiter tout le monde également, ou de régler les distinctions sur le mérite. - Pourquoi, reprit Chrysante, au lieu de discuter ne pas déclarer simplement votre volonté ? N’avez-vous pas, seul et de votre propre mouvement, établi des prix ? - Par Jupiter ! ce n’est pas ici la même chose les soldats, persuadés que le commandement est à moi. par droit de naissance, peuvent bien ne pas me trouver injuste dans la distribution des grades; mais ils regarderont, je pense, les fruits de notre expédition comme un bien qui leur appartient autant qu’à moi. - Croyez-vous, repartit Chrysante, que les troupes assemblées opinent pour l’inégalité du partage, qui donne aux plus braves les honneurs et le butin ? - Je le crois, et parce que vous appuierez cet avis, et parce qu’il serait honteux de soutenir le contraire et de ne vouloir pas que celui qui a le mieux servi soit le mieux récompensé. Je pense que les plus lâches mêmes jugeront utile cette distinction en faveur des plus braves.»

C’était particulièrement pour les homotimes que Cyrus désirait faire passer ce règlement : il savait qu’ils redoubleraient d’ardeur quand ils s’attendraient à être jugés sur leurs actions et récompensés suivant leur mérite ; et comme les homotimes ne craignaient rien tant que d’être confondus, par l’égalité du traitement, avec les simples soldats, il crut à-propos de mettre sur-le-champ l’affaire en délibération. Tous ceux qui étaient dans sa tente furent du même avis, et l’on convint qu’il serait appuyé par quiconque se piquait de bravoure. Sur cela, un des taxiarques dit en souriant : « Je connais un soldat qui ne manquera pas de dire que les partages ne doivent point être égaux. - Qui est-ce, demanda quelqu’un ? - C’est un soldat de ma compagnie qui veut en toute occasion avoir plus que ses camarades. - Veut-il avoir aussi plus de part au travail, demanda un autre ? - Non pas, dit le taxiarque; j’avoue que je m’étais trompé : il permet, avec beaucoup de complaisance, à qui le veut, de prendre plus de part que lui au travail et à la fatigue. - Je pense, dit Cyrus, que pour avoir un corps de troupes excellent et bien discipliné, il faut réformer tous ceux qui lui ressembleraient : car je remarque que les soldats vont d’ordinaire comme on les mène; et si les gens vertueux tâchent de porter au bien leurs compagnons; les méchants les entraînent au mal. Ceux-ci même ne réussissent que trop souvent à grossir leur parti : secondé de la volupté, le vice marchant dans des routes fleuries séduit la multitude, tandis que dans ses sentiers escarpés la vertu n’a rien d’attrayant,.surtout lorsque des pervers l’invitent à suivre une pente douce et facile. Si donc parmi nos soldats il s’en trouve qui ne soient que mous et paresseux, je les assimile à des frelons qui consomment en pure perte une partie des vivres; mais ceux qui étant mous au travail exigent impudemment un bon salaire sont d’un pernicieux exemple comme leur perversité est souvent heureuse, il e’n faut absolument purger l’armée. N’examinez pas si vous aurez des soldats perses pour compléter vos compagnies. Quand vous avez besoin de chevaux, vous cherchez les meilleurs, sans vous informer s’ils sont de votre pays : choisissez de même chez les autres nations, les hommes qui vous paraîtront les plus propres à vous fortifier et à vous faire honneur. Pour démontrer par des exemples l’avantage de cette pratique voyez un char attelé de chevaux pesants, il n’a qu’une marche lente, et sa marche sera mal réglée: si les chevaux sont de force inégale. Une maison ne peut être bien administrée par de mauvais serviteurs: il serait moins fâcheux d’en manquer que d’en avoir qui la ruinent. Sachez, mes amis, qu’en renvoyant les mauvais sujets, non seulement on gagne d’en être débarrassé mais de plus, parmi ceux qui nous resteront, ceux qui commencent à se corrompre reprendront leur ancienne pureté. Enfin, la note d’infamie dont on aura flétri les méchants deviendra pour les bons un nouvel encouragement à la vertu.» Ainsi parla Cyrus; toute l’assemblée goûta son avis et s’y conforma.

Cyrus voulait égayer de nouveau la société : s’étant aperçu qu’un taxiarque amenait avec lui et faisait asseoir sur le même lit un homme à longue barbe, extrêmement laid, il lui adresse la parole : « Sambaulas, est-ce pour sa beauté, qu’à la mode des Grecs, tu mènes partout ce jeune homme qui est à table à côté de toi? - J’avoue, répondit Sambaulas, que j’ai beaucoup de plaisir à le voir et à vivre avec lui. » À ces mots, tous les convives regardent le personnage en face : la vue, de son excessive laideur excite un rire général. « Au nom des Dieux, Sambaulas, dit quelqu’un, qu’a donc fait cet homme pour mériter de toi une telle affection ? - Je vais vous le dire : en quelque temps que je l’aie appelé, soit le jour, soit la nuit il n’a jamais allégué de prétexte pour. s’en dispenser; il est venu non à pas lents, mais courant de toute sa force : quelque ordre que je lui aie donné, il l’a toujours exécuté avec la plus grande diligence : il m’a formé les autres dizainiers sur son modèle, non par des paroles mais par ses exemples.- S’il est tel que tu le dépeins, dit un des convives, tu devrais l’embrasser comme on embrasse ses parents. - Il n’en fera rien, repartit le hideux soldat ; il n’aime pas les ouvrages pénibles : s’il m’embrassait, il mériterait dispense de toute espèce d’exercices. »



CHAPITRE 3[modifier]

On passait ainsi, dans la tente de Cyrus, du sérieux au plaisant. Lorsqu’on eut fait les troisièmes libations et qu’on eut imploré les Dieux, on sortit de la tente pour s’aller coucher. Le lendemain, le prince assembla toutes les troupes, et leur tint ce discours : « Amis, le moment du combat approche; les ennemis s’avancent : si nous remportons la victoire (et il faut que nous en parlions sans cesse et que nous l’obtenions), nous avons dans nos mains leurs biens et leurs personnes; mais vaincus, tous nos biens deviennent le prix du vainqueur. Sachez donc qu’une armée dont les soldats se persuadent qu’on ne peut réussir qu’autant que chacun paiera de sa personne, aura de prompts et brillants succès, parce qu’alors on ne néglige rien de ce qu’il faut faire. L’armée, au contraire, où chaque guerrier, se reposant sur son compagnon, s’imaginerait qu’il y a sans lui assez d’autres bras pour agir et combattre, ne tarderait pas à éprouver tous les malheurs ensemble. Ainsi le veut la Divinité; elle donne des maîtres à ceux qui ne savent pas se commander eux-mêmes de glorieux travaux. Que quelqu’un d’entre vous se lève, et qu’il dise par quel moyen il pense qu’on excitera plus efficacement le courage : sera-ce en accordant plus de distinctions à ceux qui auront essuyé plus de fatigues et de dangers, ou en montrant à tous qu’il est indifférent d’être lâche, puisque tous obtiendront des récompenses égales ? »

À ces mots se leva l’un des homotimes, Chrysante, qui sous un extérieur peu avantageurx, cachait une rare pru dence : « Cyrus, en nous invitant à une pareille délibération, votre avis n’est pas, sans doute, qu’il faille traiter les lâches comme les braves; vous vouliez plutôt éprouver si quelqu’un d’entre nous ne se trahirait pas lui-même en faisant soupçonner par son discours, qu’il prétend, sans action remarquable, partager également les fruits de la valeur des autres. Pour moi, comme je ne suis ni vigoureux ni agile, je sens que si l’on me juge par ce que je puis faire, je ne serai dans d’armée ni le premier ni le second, ni le millième, ni peut-être même le dix-millième ; mais en même temps je suis persuadé que si les plus robustes remplissent leur devoir avec zèle, j’obtiendrai la portion de récompense que j’aurai méritée. Si au contraire les lâches demeurent dans l’inaction, et que les guerriers braves et robustes agissent mollement, je crains d’avoir plus de part que je ne voudrais à toute autre chose qu’aux fruits de la victoire. » Après ce discours de Chrysante, Phéraulas se leva; c’était un Perse de la classe du peuple, mais né avec des sentiments au-dessus de sa condition, d’une belle figure, et très agréable au prince qui l’avait attaché à sa personne. « Cyrus, dit-il, et vous Perses ici présents, il me semble qu’enfin nous pouvons tous également disputer le prix de la vertu ; je vois que la nourriture est la même pour nous, nous sommes tons admis à la familiarité du prince, on nous excite tous par les mêmes motifs à bien faire, on recommande également à tous d’obéir aux chefs, et j’observe qu’une prompte obéissance est d’un grand mérite auprès de Cyrus. À l’égard de la bravoure, on ne dira pas qu’elle soit faite pour les uns et non pour les autres ; il est d’avance décidé qu’elle honore également tous ceux en qui elle se trouve. Quant à la manière de combattre, celle qui nous est prescrite, n’est-elle pas familière à l’homme ? c’est ainsi, que sans autre maître que la nature, l’animal sait se défendre ; le boeuf frappe de la corne, le cheval rue, le chien mord , le sanglier se sert de ses défenses: sans avoir fréquenté aucune école, ils se préservent de tout ce qui pourrait leur nuire. C’est ainsi que dès mon enfance je savais très bien parer un coup, dont je me croyais menacé ; au défaut d’autres armes, j’opposais mes mains à celui qui voulait me frapper : j’employais ce moyen sans qu’on me l’eût montré; quelquefois même on m’avait puni pour l’avoir employé dès mon enfance. Si j’apercevais une épée, je m’en saisissais : la nature seule m’avait indiqué car où il fallait la prendre; car, loin de me l’enseigner on me le défendait, comme d’autres choses que me défendaient mon père et ma mère, mais qui m’étaient commandées par un impérieux instinct : même quand je n’étais pas aperçu, je m’escrimais contre tout ce qui se rencontrait; et cette action non seulement m’était aussi naturelle que de marcher et de courir, mais devenait pour moi un divertissement. Enfin, puisqu’avec nos nouvelles armes il faut moins d’art que de courage, comment ne nous empresserions-nous pas d’entrer en lice avec ces homotimes? Les mêmes récompenses ses sont destinées à notre valeur; cependant nous salons que nous ayons moins à perdre qu’eux : ils risquent la vie la plus honorable et la plus délicieuse ; nous exposons nous autres une vie laborieuse, obscure, où je ne vois que misère. Ce qui, plus que tout le reste, excite mon courage, c’est que Cyrus me jugera; juge sans envie, qui, j’en jure par les Dieux, chérit les braves gens autant que lui-même, et qui sent plus de plaisir à donner ce qu’il possède, qu’à le garder pour en jouir. Les homotimes, je le sais, sont fiers d’avoir été élevés à supporter la faim, la soif, le froid : ils ignorent donc que nous y avons été formés comme eux par un maître plus absolu, la nécessité qui ne nous a que trop bien instruits dans cette science. À la vérité, ils s’exerçaient à porter leurs armes, mais qui ignore combien l’art les a rendues légères ? et nous, nous étions souvent contraints de marcher, de courir avec des charges énormes; de sorte qu’aujourd’hui ces mêmes armes me semblent plutôt des ailes qu’un fardeau. Je vous le déclare donc, Cyrus, je combattrai, et tel que vous me voyez, je prétends aux récompenses que j’aurai méritées. Pour vous, qui êtes ainsi que moi, de la classe inférieure, je vous exhorte à soutenir le défi que nous offrons à ces homotimes élevés avec tant de soin, à ces hommes qui sont maintenant engagés dans une lutte plébéienne. » Lorsque Phéraulas eut cessé de parler, plusieurs perses se levèrent pour appuyer les deux opinions : il fut décidé que chacun serait récompensé selon son mérite, et que Cyrus en serait le juge; ce qui fut suivi.

Peu après Cyrus invite à souper une compagnie entière avec son taxiarque; il l’avait vu diviser sa compagnie en deux bandes, puis les ranger en bataille, l’une vis-à-vis de l’autre : tous avaient la poitrine munie d’une cuirasse, le bras gauche d’un bouclier ; l’une des bandes était armée de grosses cannes, l’autre devait ramasser et jeter des mottes de terre. Quand tous étaient prêts, il donnait le signal du combat : aussitôt ceux-ci de lancer leurs mottes qui venaient frapper les cuirasses, les boucliers, les jambes et les cuisses de la bande opposée. Mais lorsqu’on se mesurait de près, la troupe armée de bâtons frappait tantôt sur les mains, les cuisses ou les jambes, tantôt sur la tête et le dos le ceux qui se baissaient pour ramasser des mottes ; enfin elle les mettait en déroute et les poursuivait, en les frappant, avec de grands éclats de rire. La première bande, à son tour, s’armant de cannes, traitait l’autre comme elle en avait été traitée. Cyrus agréablement surpris de l’obéissance des soldats et de l’invention du taxiarque qui tout à-la-fois exerçait et divertissait sa troupe, flatté d’ailleurs de ce que la victoire restait, ceux qui combattaient à la manière des Perses, les invita donc à souper. Lorsqu’ils entrèrent dans sa tente, il en vit plusieurs qui avaient ou la main ou la jambe bandée; il leur demanda de quelle arme ils avaient été blessés. « Par les coups de mottes de terre, répondirent-ils. - Est-ce avant ou après vous être joints que vous les avez reçus ? » Ils répliquèrent que c’était lorsqu’ils se battaient de loin, et qu’il n’y avait eu que du plaisir dès qu’ils s’étaient approchés. Ceux qu’on avait blessés à coups de cannes s’écrièrent qu’il n’y avait point eu à rire pour eux dans la mêlée ; en même temps ils montrèrent des blessures, les uns à la main, les autres à la tête ou au visage.: ensuite, comme on se l’imagine bien, ils se mirent à plaisanter sur leurs infortunes réciproques. Le lendemain toute la campagne fut couverte de soldats qui se livraient au même exercice; et depuis ce temps ce fut leur amusement favori, quand ils n’avaient pas d’occupations plus sérieuses.

Un autre jour il vit un taxiarque qui ramenait sa compagnie des bords du fleuve, pour aller dîner, la faisait d’abord marcher sur une file, puis commandait à la seconde, à la troisième, à la quatrième escouade d’avancer : les quatre chefs se trouvaient ainsi au premier rang. Il ordonnait ensuite aux escouades de doubler les files, de manière que les dizainiers venaient en première ligne: enfin, par un second doublement, les cinquainiers y venaient aussi. Arrivé à la porte de la tente, il rangeait de nouveau ses soldats sur une seule file, et les faisait entrer un à un, d’abord ceux de la première escouade, ensuite ceux de la seconde, de la troisième, de la quatrième ; puis il leur ordonnait de se placer à table, dans l’ordre où ils étaient entrés. La patience et le zèle de ce taxiarque plurent tellement à Cyrus, qu’il l’invita de même à souper, lui et sa compagnie.

« Seigneur, dit un autre taxiarque qui était du souper, n’inviterez-vous pas aussi la mienne ? car elle ne manque jamais, avant ses repas, à toutes ces évolutions : de plus, lorsque mes soldats sortent de table, le serre-file de la dernière escouade conduit l’escouade entière, de sorte que les derniers se trouvent à la tête ; le serre-file de la troisième escouade précède pareillement la sienne; il en est de même de la seconde et de la première : par cette manoeuvre, les soldats apprennent comment on fait retraite au besoin. Lorsque nous partons pour le lieu destiné à nos promenades, si nous allons vers le levant, je marche à leur tête, et chacun suit selon son rang; la première escouade d’abord, puis la seconde, la troisième, la quatrième enfin les dizaines et les cinquaines aussi longtemps que je le désire : mais si nous tournons vers le couchant, le serre-file et les soldats de la queue se trouvent à la tête; et quoique alors je me trouve à la queue, on ne m’en obéit pas moins : on s’accoutume par ce moyen à savoir ou conduire ou suivre. - Faites-vous souvent cette manoeuvre? - Toutes les fois qu’il faut souper. - Eh Bien je t’invite à souper, toi et ta compagnie; puisque tu l’exerces avant et après le repas, le jour et la nuit, puisque tu entretiens la vigueur du corps par l’exercice, en même temps que tu augmentes celle de l’âme par la discipline : et comme tu fais tout au double, il est juste de t’offrir un double repas. - Apparemment, reprit le taxiarque, ce ne sera pas le même jour, à moins que vous ne nous donniez un double estomac. » Après cette conversation, l’on se sépara. Cyrus invita, comme il l’avait dit, cette compagnie à souper, tant pour le lendemain que pour le jour suivant : témoins de cette faveur, toutes les autres s’empressèrent de l’imiter.



CHAPITRE 4[modifier]

Un jour que Cyrus faisait la revue de son armée, et qu’il la rangeait en bataille, un envoyé de Cyaxare vint lui annoncer des ambassadeurs du roi des Indes; qu’il se rendît donc incessamment auprès de son oncle. « Je vous apporte, ajouta l’envoyé, de beaux vêtements de la part du roi : il veut vous présenter dans la plus grande magnificence aux Indiens, qui ne manqueront pas de remarquer l’ajustement sous lequel vous paraîtrez. » Cyrus ordonne sur-le-champ au premier taxiarque de se mettre à la tête de sa compagnie, et de la ranger sur une seule file à la droite de l’armée, lui recommandant de faire passer ce même ordre au second taxiarque, et du second à tous les autres successivement jusqu’au dernier. L’ordre fut aussitôt exécuté que donné : en un instant l’armée se trouva disposée sur trois cents hommes de front (car il y avait autant de taxiarques ), et sur cent de hauteur. Cette disposition faite, Cyrus se mit à la tête, leur ordonna de le suivre, et partit en doublant le pas. Mais bientôt observant que le chemin qui conduisait au palais était trop étroit pour trois cents hommes de front, il commanda aux dix premières compagnies, qui formaient ensemble mille hommes, de le suivre, dans l’ordre où elles se trouvaient, aux dix autres. de se mettre à la queue des premières, et ainsi de dix en dix. Comme il continuait à marcher ainsi à la tête de l’armée, sans s’arrêter, chaque troupe de mille hommes suivant de près celle qui la précédait, il envoya deux aides-de-camp à l’entrée du chemin, pour avertir de ce qu’il fallait faire, ceux qui l’ignoraient. Lorsqu’on fut proche du palais, il ordonna au premier taxiarque de ranger sa compagnie sur douze de hauteur, de manière que les douzainiers formassent la première ligne, du côté du palais : il lui enjoignit de faire passer cet ordre au second capitaine; ainsi de proche en proche, à tous les autres; ce qui fut exécuté. Cyrus se rendit alors auprès de Cyaxare, avec son habillement perse , que ne déshonorait aucun faste étranger. Si le roi fut flatté de sa diligence, ce ne fut pas sans chagrin qu’il le vit grossièrement vêtu. « A quoi penses-tu, lui dit-il, de te présenter en cet état devant les Indiens? Je désirais que tu parusses dans le plus grand éclat : j’eusse été flatté que l’on vît le fils de ma soeur dans toute sa magnificence.- Cyaxare, si je m’étais habillé de pourpre, paré de colliers, chargé de bracelets , et qu’avec cela j’eusse tardé à venir, vous aurais-je donc fait tant d’honneur ? Mon empressement à vous montrer des troupes aussi bien disciplinées que nombreuses; ma prompte et respectueuse obéissance, la soumission de mes soldats à vos ordres, la sueur qui coule de mon front, ne sont-ils pas pour vous comme pour moi la plus riche des parures? » Le roi sentant la justesse de cette réponse, ordonna qu’on introduisit les Indiens.

Lorsqu’ils furent entrés : « Nous venons, dirent-ils, de la part du roi des Indes, pour te demander quel est le sujet de la guerre entre les Assyriens et les Mèdes. Nous sommes chargés d’aller, quand nous saurons ta réponse , faire la même question au roi d’Assyrie; enfin, de vous notifier à l’un et à l’autre, que notre maître embrassera, après un mûr examen, le parti de l’offensé. - Apprenez de moi, répondit Cyaxare, que nous ne faisons aucun tort au roi d’Assyrie; allez vers lui et sachez quelles sont ses prétentions. - Seigneur, dit Cyrus, me sera-t-il permis d’ajouter un mot ? - Parlez. - Déclarez au roi des Indes, si toutefois Cyaxare l’approuve, que nous le prendrons lui-même pour arbitre, dans le cas où le roi d’Assyrie se plaindrait de nous. » Après cette réponse, les ambassadeurs se retirèrent.

Quand ils furent sortis, Cyrus tint ce discours à Cyaxare : « En quittant la Perse pour me rendre près de vous, je n’emportai pas avec moi beaucoup d’argent; il m’en reste fort peu :ce que j’avais, je l’ai dépensé pour mes soldats._ Peut-être cela vous surprend-il, puisque vous fournissez à leur subsistance : mais vous saurez qu’il m’a servi uniquement à distinguer, à gratifier ceux qui le méritaient. Je pense que dans toute entreprise on aime mieux s’assurer du zèle de ceux qu’on emploie, en les encourageant, en leur faisant du bien, qu’en les chagrinant, ou en les traitant durement. C’est, ce me semble, particulièrement à la guerre qu’on doit gagner les coeurs par la douceur et la bienfaisance, si on veut avoir de braves compagnons d’armes. Il faut que des soldats, pour nous seconder avec zèle, soient nos amis et non pas nos ennemis; qu’ils ne soient point jaloux des succès de leur général, et qu’ils. ne l’abandonnent point dans ses malheurs. D’après ces considérations, de nouveaux fonds me semblent nécessaires. Surchargé comme vous l’êtes d’une infinité de dépenses, il serait déraisonnable de n’avoir recours qu’à vous seul. Avisons donc, vous et moi, à ce que nous ferons pour que les finances ne vous manquent point; car tant que votre trésor sera bien garni, je suis convaincu que je pourrai y puiser au besoin, surtout si mes dépenses doivent tourner à votre profit. Dernièrement, si ma mémoire est fidèle, vous disiez que le roi d’Arménie, sur la nouvelle que nos ennemis s’approchaient, vous traitait avec peu d’égards ; qu’il ne vous envoyait pas de troupes, qu’il refusait de payer le tribut accoutumé. - Cela est vrai, dit Cyaxare; aussi, ne sais-je lequel serait le plus avantageux, ou de lui déclarer la guerre, et de le soumettre par la force, ou de dissimuler dans ce moment, pour ne pas donner à mes ennemis un nouvel allié. - Les lieux qu’il habite sont-ils ouverts, ou fortifiés ? - Pas très fortifiés; j’y ai toujours eu l’oeil : mais il a des montagnes où il peut se retirer sans qu’il soit possible ni de le forcer ni de s’emparer des effets qu’il y aurait transportés; à moins de le tenir long-temps bloqué, comme fit autrefois mon père.- Si vous voulez, reprit Cyrus, me donner un corps de cavalerie suffisant, j’espère, avec l’aide des Dieux, le réduire à. vous envoyer des troupes, à vous payer le tribut, je dis plus, à le mettre dans nos intérêts plus qu’il n’y est â présent. - Je me flatte qu’en effet, tu y réussiras plus aisément que moi. J’ai ouï dire que quelques-uns de ses fils ont chassé quelquefois avec toi : probablement ils viendront te trouver; et dès que tu te seras assuré d’eux, tu amèneras les choses au point où nous les désirons. - Vous pensez donc qu’il importe que notre dessein reste bien secret ? - Oui, parce qu’ils donneront plus tôt dans le piège et qu’on les surprendra lorsqu’ils s’y attendront le moins. - Écoutez donc, et voyez si je raisonne juste. Il m’est souvent arrivé de mener tous. mes Perses à la chasse vers les frontières qui séparent vos états d’avec l’Arménie, et même de me faire suivre de quelques escadrons de votre cavalerie. - Tu peux faire encore la même chose, sans porter ombrage à l’ ennemi ; mais si tu mènes plus de troupes qu’à l’ordinaire, tu deviendras suspect. - Ne peut-on pas imaginer un prétexte aussi plausible pour nos soldats que pour les Arméniens eux-mêmes? on dira que je projette une grande chasse; et je vous demanderai publiquement de la cavalerie. - Fort bien : moi, de mon côté, je feindrai de ne pouvoir t’en donner que très peu, sous prétexte que je veux visiter mes frontières du côté de l’Assyrie; et de fait, mon dessein est d’y aller pour les fortifier le plus possible. Mais lorsque tu seras arrivé avec tes troupes, et que tu auras chassé pendant deux jours, je t’enverrai la meilleure partie de la cavalerie et de l’infanterie que j’ai rassemblées ; et dès que tu l’auras, tu entreras dans le pays ennemi, tandis qu’à la tête du reste de mon armée je tâcherai de ne pas m’éloigner, pour me montrer au besoin. »

Toutes ces mesures prises, Cyaxare fixa le rendez-vous de la cavalerie et de son infanterie vers les frontières , et les fit précéder de voitures chargées de munitions. De son côté, Cyrus sacrifia aux Dieux, pour obtenir un heureux voyage : en même temps a envoya demander à Cyasare quelques-uns de ses plus jeunes cavaliers. La plupart. témoignaient un grand désir de le suivre; mais Cyaxare ne le permit qu’à un petit nombre.

Déjà ce prince avançait, avec ses nombreuses troupes, vers la frontière d’Assyrie: déjà Cyrus, encouragé par d’heureux augures à son expédition d’Arménie, était parti avec sa troupe, comme pour une chasse. Il entrait à peine dans les plaines, qu’un lièvre se lève tout-à­coup; un aigle, qui volait sur la droite, l’aperçoit, fond dessus, le saisit avec ses serres, l’enlève, et le porte sur un coteau voisin où il le dévore. Cyrus, réjoui de ce présage, adore le souverain Jupiter; et dit à ceux qui étaient auprès de lui : « Mes amis, avec l’aide du ciel, nous ferons bonne chasse. » Arrivé près de la frontière, il se mit à chasser, suivant sa coutume : le gros de l’armée , cavalerie et infanterie, marchait en avant pour faire lever les bêtes, tandis que des hommes d’élite distribués çà et là les surprenaient au passage ou les poursuivaient. On prit quantité de sangliers, de cerfs, de; chevreuils, et d’ânes sauvages, espèce d’animaux encore aujourd’hui très commune dans ces contrées. La chasse finie, Cyrus se trouvant sur les frontières de l’Arménie, fit apprêter à souper. Le lendemain il chassa de nouveau, en s’approchant de certaines montagnes dont il désirait de s’emparer ; et la chasse finit par le souper, comme le jour précédent. Cyrus jugeant alors que les troupes de Cyaxare n’étaient pas loin, leur manda secrètement de souper à peu près à la distance de deux parasanges : il espérait par là faire prendre le change à l’ennemi. Il ordonnait en même temps à leur commandant de se rendre auprès de lui dès qu’on aurait soupé. Après le repas, ii assembla ses capitaines, et leur dit :« Chers compagnons, le roi d’Arménie, jusqu’à présent l’allié, le tributaire de Cyaxare, instruit que les Assyriens menacent la Médie, commence à le mépriser, ne fournit plus de troupes , ne paie plus de tribut : c’est cet homme qui doit être l’objet de notre chasse. Voici, à mon avis, ce que nous avons à faire : Chrysante, après avoir pris un peu de repos, pars avec la moitié des Perses qui sont avec nous, et t’empare des montagnes où l’on dit qu’il se retire quand il craint d’être attaqué. Je te donnerai des guides; comme on assure que ces montagnes sont couvertes de bois, tu ne seras point aperçu. Il serait sage néanmoins d’envoyer en ayant quelques soldats des plus alertes, qu’à leur habillement et à leur nombre on prenne pour des voleurs. S’ils rencontrent des Arméniens, ils les arrêteront, de crainte qu’ils n’avertissent leurs compatriotes : ceux qu’ils ne pourront joindre, ils les écarteront par la terreurs de sorte qu’ils ne voient pas notre armée, et qu’ils croient n’avoir affaire qu’à des brigands. C’est à toi d’exécuter ce stratagème pour moi, dès la pointe du jour, suivi du reste de l’infanterie et de toute la cavalerie, je m’avancerai, en traversant la plaine, vers le palais du roi. S’il se met en état de défense, il faudra combattre ; s’il se retire, nous le poursuivrons; s’il se sauve dans les montagnes, qu’il n’échappe aucun de ceux qui tomberont dans tes mains. Songe bien que c’est une vraie chasse : nous, nous battrons la campagne; toi, tu veilleras aux toiles. Souviens-toi qu’avant de lancer les bêtes, il faut occuper tous les passages ; et que les chasseurs doivent se tenir en embuscades pour ne pas faire rebrousser chemin à l’animal qui vient à eux. Garde-toi, Chrysante, de faire ici ce que tu faisais souvent, par amour pour la chasse; plus d’une fois tu as passé des nuits entières sans te coucher : au contraire, laisse un peu reposer tes soldats, afin qu’ils résistent au sommeil. Il t’arrive aussi d’errer dans les montagnes, moins faute de guide, qu’entraîné par l’ardeur du» butin sur les pas des animaux. Ne t’engage pas, de même, dans des chemins de difficile accès : recommande à tes guides de te conduire par la route la plus aisée, à moins qu’il n’y en ait une beaucoup plus courte ; pour une armée, le chemin le plus doux est le plus court. Ne va pas non plus, suivant ton usage, traverser les montagnes en courant : modère ta marche; prends un pas que tes troupes puissent suivre. Il sera bon encore que quelques-uns des plus robustes et des plus dispos fassent halte; puis, le reste des troupes passé, ceux-ci doublant le pas, encourageront les autres à les imiter.» Chrysante l’entendit : glorieux de sa mission, il sort avec ses guides, donne les ordres nécessaires aux troupes qui devaient le suivre, et prend ensuite du repos. On dormit tout le temps convenable; puis on s’avança vers les montagnes.

Dès que le jour parut, Cyrus envoya un héraut au roi d’Arménie, avec cet ordre : « Roi d’Arménie, Cyrus t’ordonne de te rendre sans délai auprès de lui avec des troupes et le tribut que tu dois. S’il te demande où je suis ? dis franchement que je suis sur la frontière; si je marche en personne ? réponds-lui, ce qui est vrai, que tu l’ignores; quel est le nombre de mes soldats ? dis-lui qu’il te fasse accompagner de quelqu’un pour en juger.» En donnant cette instruction au héraut, il trouvait plus humain d’avertir ainsi le roi, que d’entrer sur ses terres sans le prévenir. Cependant, il marchait à la tête de ses troupes, rangées dans le meilleur ordre, soit pour la marche, soit pour le combat; ordonnant au soldat de respecter les personnes, de rassurer les Arméniens qu’il rencontrerait, et de leur déclarer qu’ils seraient libres d’apporter dans le camp les vivres qu’ils auraient à vendre.