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D’un loup et d’un agneau

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D’un loup et d’un agneau
Traduction par Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde.
chez les Heritiers de Rothe et Proft (p. 78-80).

FABLE II.

D’un Loup, & d’un Agneau.

Un Loup buvant à la ſource d’une fontaine, apperçut un Agneau qui bûvoit au bas du ruiſſeau ; il l’aborda tout en colere, et lui fit des reproches de ce qu’il avoit troublé ſon eau. L’Agneau, pour s’excuſer, lui repréſenta qu’il buvoit au deſſous de lui, et que l’eau ne pouvoit remonter vers ſa ſource. Le Loup redoublant ſa rage dit à l’Agneau, qu’il y avoit plus de ſix mois qu’il tenoit de lui de mauvais diſcours. Je n’étois pas encore né, répliqua l’Agneau. Il faut donc, repartit le Loup, que ce ſoit ton pere ou ta mere, & ſans apporter d’autres raiſons, il ſe jetta ſur l’Agneau & le dévora ; pour le punir, diſoit-il, de la mauvaiſe volonté & de la haine de ſes parens.


SENS MORAL.

Ceux qui ont la force en main ne manquent jamais de prétextes pour opprimer ceux qui dépendent de leur autorité, & qui ne peuvent ſe ſouſtraire à leur tyrannie. L’intention d’Eſope eſt de repreſenter par cette Fable l’oppreſſion que les petits ſouffrent ſous la tyrannie des Grands. C’eſt un mal aſſez ordinaire dans le monde. La plûpart des hommes ſe prévalent & abuſent de leur autorité, pour chagriner ceux qui dépendent d’eux ; c’eſt le malheur de la pauvreté, & de la ſujettion. Quelque injuſte que ſoit le procédé de ceux qui accablent les autres ſous le poids de leur tyrannie, ils ne laiſſent pas de chercher des prétextes ou des raiſons apparentes pour colorer leurs injuſtices ; à l’exemple du loup qui reprochoit fauſſement à l’Agneau d’avoir troublé ſon eau. C’eſt ainſi que les Grands ont toujours quelque choſe à reprocher à ceux qu’ils ont envie d’opprimer, quoiqu’ils n’ayent jamais manqué au reſpect qu’ils leur doivent, & qu’ils n’ayent bleſſé en rien leur autorité. On a vû pluſieurs Tyrans inventer des calomnies, pour avoir quelque prétexte de dépouiller ceux qui n’étoient coupables que parce qu’ils poſſédoient de grandes richeſſes, où dont la vertu étoit un reproche tacite de leurs déſordres. Ces injures ſe renouvellent encore tous les jours, chacun ſe prévaut de ſon rang, de ſon état, de ſon credit, de ſon autorité, pour exiger de ſes inferieurs des ſoumiſſions, & des devoirs contre le droit & l’équité. Pour peu qu’on ſe mette en dévoir de leur réſiſter, leur colere s’allume, & ils en viennent ſouvent à des grands éclats. Ils ſuſcitent des procès injuſtes, ils aportent de faux témoins, pour opprimer l’innocence par leurs cabales. On invente des crimes ſuppoſés, comme fit le Loup, qui ne trouvant point de bonnes raiſons à apporter à celles que l’Agneau lui alléguoit, lui voulut faire un crime imaginaire de la haine invétérée, que le pere & la mère de l’Agneau portoient au Loup.

Le bien du foible au riche offre une douce amorce,
Il trouve, pour l’avoir, cent détours differens.
La juſtice eſt pour toi ; mais tu manques de force,
Et les petits poiſſons ſont mangés par les grands.