Décembre (Paul Harel)
écembre, janvier, février,
— Mois où, prenant pour oreiller
Les froides langueurs d’un long somme,
La Vie elle-même s’endort ;
Où l’Amour partout semble mort,
Excepté dans le cœur de l’homme.
Le ciel est pâle et nébuleux ;
Autour de l’âtre, les frileux
Trouvent les places exiguës
Et la bise, dans les maisons,
Pincée aux fentes des cloisons,
Se lamente en plaintes aiguës.
La neige pèse sur les toits,
Couvre les champs, charge les bois ;
Bêtes et gens sous leur suaire
Se résignent, ensevelis
Et comme perdus dans les plis
D’un immense drap mortuaire.
Les bourgeois, ronds comme des chats,
Sortent fourrés du haut en bas ;
Les paysans portent des mouffles.
Au bout du nez piquant son fard,
Décembre frise le brouillard
Et change en panaches les souffles.
Blottis au cœur des pommiers creux,
Les pics-verts s’épluchent entre eux,
Font les yeux mourants et clignotent ;
Les corbeaux jeûnent ; tout songeurs,
Sous terre les mulots rongeurs
Grignotent, grignotent, grignotent.
La faim prend le héron transi.
Sur les bords de l’étang durci,
Rien, plus rien, la chasse est fermée.
Tout le long des petits ruisseaux
Rien, ni mouches, ni vermisseaux
Pour la bécassine affamée.
Le rat trottine entre les joncs ;
Dans la brume un vol de pigeons
Tourbillonne et cherche sa voie
Et, tamisé par le brouillard,
Du canard l’appel nasillard,
Provoque la plainte de l’oie.
Dans le plus profond du hallier,
Le bouquin semble sommeiller,
Sans s’inquiéter de sa hase ;
L’aboi lointain d’un chien captif
Parfois met un éclair furtif
Dans ses yeux, couleur de topaze.
Les lapins, obscurs ouvriers,
Réfléchissent dans leurs terriers ;
Ils confinent aux latitudes
Où, dans des poses de mammouths,
Les blaireaux pattus, gras et mous
Goûtent leurs longues quiétudes.
L’hiver est clément aux blaireaux,
Mais il fait mugir les taureaux
Et meugler les vaches taries ;
Les juments au poil hérissé,
En sentant leur cuir traversé,
Rêvent de chaudes écuries.
Décembre, janvier, février,
Sont rudes aux gens sans foyer ;
Voici les neiges qui s’amassent
Au souffle glacé des autans.
Ouvrez la porte à deux battants ;
Ouvrez, j’entends des gueux qui passent.
Le vieux pauvre, ami du soleil,
Trouve que, par un temps pareil,
Le métier manque un peu de charmes ;
Ses yeux éteints pleurent de froid
Et le long de sa barbe on voit
En glaçons ruisseler ses larmes.
Sa blouse sale est en lambeaux ;
Dans les fentes de ses sabots
Se hérissent des brins de paille.
Par tous les trous de son chapeau
La bise entre et pique sa peau.
Il trépigne, tremble et tressaille.
Il s’arrête après chaque pas.
Son chien fidèle, qui n’est pas
De ceux qu’en hiver on habille,
Tâte le givre à pas prudents
Et, tout près de claquer des dents,
Il geint, le nez dans sa sébille.
L’homme et la bête, entrez chez nous ;
Bonhomme, écarte les genoux,
À ton compagnon fais sa place.
Vous êtes parmi des chrétiens,
L’hôte, pitoyable aux bons chiens,
De chez lui défend qu’on les chasse.
Le valet du fermier d’en bas
Claque du fouet à tour de bras ;
C’est pour se rechauffer, sans doute,
Tandis que ses cinq percherons,
Du marteau de leurs sabots ronds,
Pétrissent le givre et la route.
Tous les cinq sont francs du collier,
Ils mangent à plein râtelier,
Mais la charge est pesante et haute ;
L’attelage n’est jamais las,
Mais aujourd’hui, par le verglas,
Il ahanne à monter la côte.
Le charretier, tranquillement,
Fouaille en l’air pour son agrément.
Le temps est dur, la charge est lourde,
C’est bien là son moindre souci !
Ses chevaux sont bons, Dieu merci.
Et tant pis pour celui qui bourde !
Sois moins dédaigneux, charretier,
Pour les petits de ton métier,
Faiblesse n’est pas maladresse
Et lorsque tu seras en haut,
Reviens un instant, s’il le faut,
Secourir les gens en détresse.
Demeurés au fond du ravin,
Les bohémiens piquent en vain,
Du bout du fouet, leur âne maigre.
L’âne, sans avancer d’un cran,
À chaque coup répond hi-han.
Hi-han, hi-han d’une voix aigre.
De l’auberge où, le fouet au cou,
Le fier charretier boit un coup,
On entend braire la bourrique.
On entend les cris acérés
Des bohémiens exaspérés
Et le bruit sourd des coups de trique.
Écoute, charretier moqueur ?
Allons, richard, un peu de cœur,
Tirons ces gens-là de misère !
Un cheval suffit pour cela,
Allons, et pendant ce temps-là,
Manette remplira ton verre.
Nous n’avons pas de préjugés,
Tous nos hôtes seront logés ;
L’âne aura sa place à l’étable,
Et quand nous souperons ce soir,
Parmi nous, nous ferons asseoir
Les bohémiens à notre table.
Manette, si le roitelet.
Qui ce matin vous appelait,
Revient becqueter la fenêtre,
Ouvrez ; tout ici, bohémiens,
Quémandeurs, oiseaux, ânes, chiens,
Si, de décembre à février,
À l’auberge vient s’égayer
Quelque voyageur rouge ou blême,
Est-il riche et gourmand ? Tant mieux,
Il nous paîra bien ; s’il est gueux
Nous le servirons tout de même.