Découverte de l'expédition La Pérouse

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Dumont d’Urville
Découverte de l’expédition La Pérouse
1843-1865


Le 18 décembre 1827, étant à Hobart-Town, capitale de la Diéménie, Dumont d’Urville a pour la première fois des nouvelles du départ de Peter Dillon pour Tucopia, et déplore la fatalité qui, dans le cours de sa campagne, ne lui a pas permis d’avoir connaissance de ces nouvelles. Toutefois ses officiers ajoutaient peu de foi aux récits de Dillon ; mais ayant lu dans les gazettes le mémoire adressé par ce dernier à la compagnie des Indes, tous ses doutes sont dissipés ; il renonce à ses projets ultérieurs sur la Nouvelle-Zélande, et se décide, le 6 janvier à faire voile immédiatement pour Vannicolo.

Mais comme les renseignements publiés jusqu’alors par Dillon n’offraient pas de lumières suffisantes sur la position de cette île, il faut qu’il aille d’abord s’en instruire à Tucopia ; en février il est devant cette île. A la vue de la corvette, trois pirogues s’avancent ; dans l’une il distingue un Européen, c’est Buschart, qui se dépêche de montrer le certificat que lui a laissé Dillon. Lorsqu’il est question d’aller sur l’Astrolabe à Vannicolo ou plutôt Vanikoro, il s’y refuse sur le prétexte de l’insalubrité de cette île ; le lascar Joe n’y veut pas non plus consentir. Fort heureusement d’Urville avait pris à bord, à Tucopia, deux matelots anglais qui pouvaient lui servir d’interprètes. Le 21 février, il a évité les nombreux écueils qui entourent Vanikoro, et il mouille dans un bon havre. Plusieurs jours se passent ; sans cesse on interroge les sauvages, on va d’un village à un autre ; surtout on distribue des présents, mais on n’obtient que des réponses incohérentes ou contradictoires, tant les insulaires sont défiants. Enfin le 28, l’un d’eux s’offre à conduire les Français sur le lieu du naufrage, et, à une certaine distance, fait arrêter leur canot dans.une espèce de coupée au travers des brisants, puis par un signe invite les Français à regarder au fond de l’eau. En effet, à la profondeur de douze à quinze pieds, ils distinguent bientôt, disséminés ça et là, empâtés de coraux, des ancres, des boulets et divers autres objets, surtout de nombreuses plaques de plomb. A ce spectacle, tous leurs doutes furent dissipés ; ils restèrent convaincus que les tristes débris qui frappaient leurs yeux étaient les derniers témoins du désastre de la Pérouse.

Il ne restait plus que des objets en fer, cuivre ou plomb. Tout le bois avait disparu, détruit sans doute par le temps et le frottement des lames. La disposition des ancres faisait présumer que quatre d’entre elles avaient coulé avec le bâtiment, tandis que les deux autres avaient pu être mouillées. L’aspect des lieux permettait de penser que le navire avait tenté de s’introduire au dedans des récifs par cette espèce de passe, qu’il avait échoué, et n’avait pu se dégager de cette position, qui lui était devenue fatale. Les réponses des insulaires aux questions qui leur furent adressées plus tard ne sont pas plus explicites qu’auparavant. Quelques jours se passèrent à tirer du fond de la mer autant de débris qu’il fut possible ; on les transporta à bord de l’Astrolabe. Après les a voir bien examinés, tous les officiers de la corvette avaient déclaré, d’une voix unanime, qu’à leurs yeux le naufrage de la Pérouse sur les brisants de Vanikoro leur paraissait un fait établi, et qu’ils étaient convaincus que les objets rapportés par la chaloupe en étaient les restes. Alors je leur fis part, continue d’Urville, du projet que j’avais depuis longtemps conçu d’élever à la mémoire de nos infortunés compatriotes un mausolée modeste, mais qui suffirait du moins pour attester notre présence à Vanikoro, nos efforts et l’amertume de nos regrets, en attendant que la France pût un jour y consacrer un monument plus durable et plus digne de sa puissance. Cette proposition est reçue avec enthousiasme chacun veut concourir à l’érection du cénotaphe. Il est construit en planches que recouvrent des blocs de corail ; il est de forme carrée, et un chapiteau pyramidal en bois peint le surmonte ; on n’emploie dans cet ouvrage ni clous, ni ferrures pour en assembler les pièces, afin de n’offrir aux insulaires aucun objet qui pût les tenter à le détruire pour satisfaire leur cupidité. On incruste dans une des traverses une plaque de plomb sur laquelle on trace en gros caractères profondément creusés cette inscription :

A LA MÉMOIRE
DE LA PÉROUSE
ET DE SES COMPAGNONS,
L’ASTROLABE,
MARS 1828.

Ce jour-là, d’Urville était retenu à bord par là fièvre. M. Jacquinot, lieutenant de vaisseau, son second, fit l’inauguration du monument avec toutes les cérémonies requises ; trois salves de mousqueterie à terre et vingt et un coups de canon tirés à bord de la corvette l’annoncèrent aux insulaires. Saisis d’épouvanté aux premiers coups de canon, ils s’enfuient de toutes parts, abandonnant même leurs pirogues pour s’échapper au plus vite. Au bout d’un quart d’heure, ayant remarqué que personne n’avait été tué et que les Français ne faisaient aucune démonstration hostile, ils se rassemblèrent sur le récif situé devant la corvette. D’Urville profita de l’occasion pour inviter les chefs à respecter le monument ils le promirent. Cependant les effets de l’insalubrité de Yanikoro se manifestaient journellement et conseillaient de s’en éloigner au plus tôt. Le jour du départ, 17 mars, d’Urville, accablé par la fièvre, pouvait à peine se soutenir pour commander la manœuvre. En résumant le résultat des divers entretiens qu’il eut avec les insulaires, il adopta la version suivante comme la plus vraisemblable. « A la suite d’une nuit très obscure, durant laquelle le vent du sud-est soufflait avec violence, le matin, les insulaires virent tout à coup, vis-à-vis le district de Tanéma, une immense pirogue échouée sur les récifs ; elle fut promptement démolie par les vagues et disparut entièrement sans que l’on en pût rien sauver par la suite. Des hommes qui la montaient, un petit nombre seulement put s’échapper dans un canot et gagner la terre. Le lendemain et dans la matinée aussi, les sauvages aperçurent une seconde pirogue semblable à la première, échouée devant Païou. Celle-ci sous le vent de l’île, moins tourmentée par le vent et la mer, d’ailleurs assise sur un fond régulier de douze à quinze pieds, resta longtemps en place sans être détruite. Les étrangers qui la montaient descendirent à Païou, où ils s’établirent avec ceux qui restaient de l’autre navire et travaillèrent sur-le-champ à construire un petit bâtiment des débris du navire qui n’avait pas coulé. Les Français, nommés marasparles insulaires, étaient respectés ; ceux-ci ne les approchaient qu’en leur baisant les mains, cérémonie qu’ils ont souvent pratiquée envers les officiers de l’Astrolabe durant sa relâche. Cependant des rixes s’élevèrent fréquemment avec les indigènes. Dans une de ces occasions, ces derniers perdirent plusieurs guerriers, dont trois chefs ; deux Français furent tués, Enfin, après six ou sept lunes de travail, tous les étrangers, ayant achevé ce leur petit bâtiment, s’y embarquèrent. Suivant-une autre version, deux d’entre eux restèrent dans l’île, mais ne vécurent pas longtemps.

Les dépositions unanimes attestent qu’il ne peut exister aucun Français soit à Vanikoro, soit dans les îles plus ou moins éloignées. Quant aux restes des malheureux qui succombèrent sous les coups de ces sauvages, il est probable que ceux-ci les auront longtemps conservés ; mais, s’ils les possédaient encore à l’époque de notre arrivée, il est vraisemblable qu’ils se seront empressés de les cacher en lieu ce sûr pour les soustraire à toutes nos perquisitions. Tout nous porte à croire que la Pérouse, après avoir visité les îles des Amis et terminé la reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie, ce avait remis le cap, au nord sur Santa-Cruz, comme le lui prescrivaient ses instructions et ce comme il nous l’apprend lui-même par son dernier rapport au ministre de la marine. En approchant de ces îles, il crut sans doute pouvoir continuer sa route durant la nuit, comme cela lui était souvent arrivé, lorsqu’il tomba subitement sur les terribles récifs de Vanikoro, dont l’existence était entièrement ignorée. Probablement la frégate qui marchait en avant, et les objets rapportés par M. Dillon ont donné lieu de penser que c’était la Boussole elle-même, ce donna sur des brisants sans pouvoir se relever, tandis que l’autre eut encore le temps de revenir au vent et de reprendre le large ; mais l’affreuse idée de laisser leurs compagnons de voyage à la merci d’un peuple barbare et sans espoir de revoir leur patrie ne dut pas perce mettre à ceux qui avaient échappé à ce premier péril de s’écarter de cette île funeste, et ils durent tout tenter pour arracher leurs compatriotes au sojrt qui les menaçait.. Ce fut là, nous n’en doutons point, la cause de la perte du second navire. L’aspect même des lieux où il est resté donne un nouvel appui à cette opinion ; car, au premier abord, on croirait y trouver une passe entre les récifs. Il est possible que les Français du second navire aient essayé de pénétrer par cette ouverture en dedans des brisants et qu’ils n’aient reconnu leur erreur que lorsque leur perte était consommée.

D’Urville expose ensuite les preuves démontrant que les bâtiments qui périrent sur les écueils de Vanikoro ne peuvent être que ceux de la Pérouse, et ses raisonnements nous semblent ncontestables. Quant à la route suivie par le petit bâtiment construit avec les débris du naufrage, lorsqu’il eut quitté Vanikoro, d’Urville pense qu’il dut se diriger vers la Nouvelle-Irlande, afin d’atteindre les Moluques ou les Philippines ; c’était la seule chance qui offrît quelque espoir de succès à un navire aussi faible, aussi mal équipé que pouvait l’être celui-là ; car il est très probable que les Français avaient été singulièrement affaiblis par la fièvre et par leurs combats avec les insulaires. D’Urville présume même que c’est sur la côte occidentale des îles Salomon qu’il sera possible par la suite de retrouver quelques indices de leur passage ; il rappelle à ce sujet qu’en 1811 James Hobbs, premier officier du navire l’Union, de Calcutta, commandé par John Nichols et allant à Poulo-Pinang, s’étant approché d’une île nommée Nouvelle-Géorgie et faisant partie de l’archipel Salomon, trouva au milieu d’une passe un mât planté droit, avec son gréement pour le soutenir. Beaucoup d’indigènes avaient des morceaux de fer et des lambeaux d’étoffe rouge dont ils paraissaient faire grand ça». C’étaient des voleurs déterminés. Ce rapport rappela aussitôt à d’Urville la déposition faite par Bowen, capitaine de l’Albemark, insérée dans le discours préliminaire du Voyage de la Pérouse, par Millet-Mureau.

Il déclarait avoir vu en décembre 1791 sur la côte de la Nouvelle-Géorgie, près du cap Déception, les débris d’un vaisseau flottant sur les eaux, et les naturels lui parurent avoir connaissance du fer et des Européens. « Cette déclaration, accompagnée de détails assez invraisemblables, avait toujours inspiré peu de confiance ; cependant, en la rapprochant de celle de James Hobbs, beaucoup plus explicite et mieux circonstanciée, surtout en considérant que le petit bâtiment construit par les naufragés de Vanikoro dut naturellement se diriger vers la Nouvelle-Irlande, en prolongeant les îles Salomon, j’en conclus qu’il était possible que les malheureux Français, échappés à un premier désastre, fussent allés se perdre une seconde fois sur quelqu’un des écueils situés aux environs de l’espace connu sous le nom de baie des Indiens, entre les caps Déception et Satisfaction.

L’intention de d’Urville était de reconnaître dans le plus grand détail les parages dont il vient d’être question ; mais l’état désespéré de son équipage, au départ de Vanikoro, ne lui permit pas de donner suite pour le moment à ses projets. Cette île si funeste est située par 11° 40’ 24" de latitude sud, et 164° 24’ 47" de longitude est. Le 17 mars, quarante personnes sur la corvette n’étaient pas en état de faire le service. Le 29, il ne restait plus que deux officiers debout. D’Urville se décida donc à gagner tout de suite les îles Mariannes. Le 2 mai il atteignit Gouaham ; le 25 mars 1829 il entra heureusement dans le port de Marseille. Les débris qu’il rapportait furent joints à ceux que l’on possédait déjà à Paris.

De tous les rapports qui furent faits à l’Académie des sciences sur le voyage de l’Astrolabe, le seul dont nous ayons à nous occuper est celui que M. de Rossel lut à ce corps illustre dans sa séance du 29 août 1829. Si quelque chose, y dit-il, peut adoucir les regrets de ceux qui ont accompagné le contre-amiral d’Entrecasteaux, chargé spécialement de rechercher les traces de la Pérouse, c’est que, dans le cas même où ils auraient abordé à l’île Vanikoro pendant leur expédition, il est probable qu’ils n’y auraient trouvé que les témoins muets de la perte de ses bâtiments. La seule différence qui eût existé, c’est que ces témoins n’eussent pas été endommagés par le temps. En effet, les bâtiments de la Pérouse, partis de Botany-Bay au commencement de doivent avoir péri sur l’île de Vanikoro dans le courant de la même année, ou au plus tard au commencement de 1789. Ce n’est qu’au mois de mai 1793, c’est-à-dire quatre ou cinq ans après l’époque présumée de la perte des bâtiments de la Pérouse, que le contre-amiral d’Entrecasteaux aurait pu aborder les lieux du naufrage. Les renseignements obtenus et transmis par M. d’Urville doivent faire supposer, s’ils ne donnent pas une entière certitude, que le contre-amiral d’Entrecasteaux serait encore arrivé trop tard pour sauver la vie à quelques-uns des malheureux naufragés, puisque, deux ans après la perte des bâtiments, il n’en restait plus un seul sur l’île. Qu’il me soit permis d’exprimer les regrets que doivent éprouver les personnes qui ont fait partie de l’expédition à la recherche de la Pérouse, et que je ressens aussi vivement qu’aucun autre.

Le 19 mai 1793 les frégates la Recherche et l’Espérance ont eu connaissance du sommet de l’île de Vanikoro ; elle était alors à quinze lieues au vent. Le nom de la Recherche lui fut imposé, et cette île fut alors confondue dans notre opinion avec la multitude des autres îles que nous avions vues et qu’il nous avait été impossible de visiter en détail. Nous étions loin de penser que c’était là que se trouvaient le but et le terme de nos recherches et de tous nos vœux. II ne peut pas rester de doute à l’égard de l’identité de l’île de Vanikoro et de l’île de la Recherche de d’Entrecasteaux. La position géographique, tant en latitude qu’en longitude, assignée par M. d’Urville à l’île Vanikoro, s’accorde d’une manière surprenante avec la position assignée à l’île de la Recherche pendant le voyage de d’Entrecasteaux. »