Démocrite amoureux

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Œuvres complètes de Regnard, Texte établi par Charles Georges Thomas Garnier, E.A. Lequientome troisième (p. 10-112).



PERSONNAGES

Démocrite.
Agélas, roi d’Athènes.
Agénor, prince d’Athènes.
Ismène, princesse promise Agélas.
Strabon, suivant de Démocrite.
Cléanthis, suivante d’lsmène.
Criséis, crue fille de Thaler.
Thaler, paysan.
L’intendant
Le maitre d’hotel
Officiers du roi
Laquais

La scène est à Athènes.


ACTE I



Le Théâtre représente un désert, et une caverne dans l’enfoncement.


Scène I




strabon,

Seul

Que maudit soit le jour où j’eus la fantaisie
D’être valet de pied de la philosophie !
Depuis près de deux ans je vis en cet endroit,
Mal vêtu, mal couché, buvant chaud, mangeant froid.
Suivant de Démocrite, en cette solitude,
Ce n’est qu’avec des ours que j’ai quelque habitude :
Pour un homme d’esprit comme moi, ce sont gens
Fort mal morigénés, et peu divertissants.
Quand je songe d’ailleurs à la méchante femme
Dont j’étois le mari… Dieu veuille avoir son âme !
Je la crois bien défunte ; et, s’il n’étoit ainsi,
Le diable n’eût manqué de l’apporter ici.

Depuis vingt ans et plus son extrême insolence
Me fit quitter Argos, le lieu de ma naissance :
J’erre depuis ce temps, de climats en climats,
Et j’ai dans ce désert enfin fixé mes pas.
Quelques maux que j’endure en ce lieu solitaire,
Je me tiens trop heureux d’avoir pu m’en défaire ;
Et je suis convaincu que nombre de maris
Voudroient de leur moitié se voir loin à ce prix.
Thaler vient. Le manant, pour notre subsistance,
Chaque jour du village apporte la pitance.
Il nous fait bien souvent de fort mauvais repas :
Il faut prendre ou laisser, et l’on ne choisit pas.




Scène II


thaler, strabon.


thaler,

portant une sorte de jonc et une grosse bouteille garnie d’osier.

Bonjour, Strabon.
strabon,
Bonjour.
thaler,
Voici votre ordinaire.
strabon,
Bon, tant mieux. Aujourd’hui ferons-nous bonne chère ?
Depuis deux ans je jeûne en ce désert maudit.
Un jeûne de deux ans cause un rude appétit.
thaler,
Morgué, pour aujourd’hui, j’ons tout mis par écuelle,

Et c’est pis qu’une noce.
strabon,
Ah ! La bonne nouvelle !
thaler,
Voici dans mon panier des dattes, des pignons,
Des noix, des raisins secs et quantité d’oignons.
strabon,
Quoi ! Toujours des oignons ? Esprit philosophique,
Que vous coûtez de maux à ce cadavre étique !
thaler,
Je vous apporte aussi cette bouteille d’eau,
Que j’ai prise en passant dans le plus clair ruisseau.
strabon,
Une bouteille d’eau ! Le breuvage est ignoble.
Ce n’est donc point chez vous un pays de vignoble ?
Tout est-il en oignons ? N’y croît-il point de vin ?
thaler,
Oui-da : mais Démocrite, habile médecin,
Dit que du vin l’on doit surtout faire abstinence
Quand on veut mourir tard.
strabon,
Ah, ciel ! Quelle ordonnance !
C’est mourir tous les jours que de vivre sans vin.
Mais laisse Démocrite achever son destin :
C’est un homme bizarre, ennemi de la vie,
Qui voudroit m’immoler à la philosophie,
Me voir comme un fantôme ; et, quand tu reviendras,
De grâce, apporte-m’en le plus que tu pourras,
Mais du meilleur au moins, car c’est pour un malade ;

Et je boirai pour toi la première rasade.
Entends-tu, mon enfant ?
thaler,
Je n’y manquerai pas.
strabon,
Où donc est Criséis, qui suit parfois tes pas ?
J’aime encore le sexe.
thaler,
Elle est, morgué, gentille ;
Et Démocrite…
strabon,
Étant, comme je crois, ta fille,
Ayant de plus tes traits et cet air si charmant,
Elle ne peut manquer de plaire, assurément.
thaler,
Oh ! Ce sont des effets de votre complaisance.
Mais elle n’est pas tant ma fille que l’on pense.
strabon,
Comment donc ?
thaler, .
Bon ! Qui sait d’où je venons tretous ?
strabon,
C’est donc la mode aussi d’en user parmi vous
Comme on fait à la ville, où l’on voit d’ordinaire
Qu’on ne se pique pas d’être enfant de son père ?
thaler,
Suffit, je m’entends bien. Mais enfin, m’est avis

Que votre Démocrite en tient pour Criséis.
strabon,
Pour Criséis ?…
thaler,
Il a l’âme un tantet férue.
strabon,
Bon ! Bon !
thaler,
Je vous soutiens que je ne suis pas grue :
Je flaire un amoureux, voyez-vous, de cent pas.
Je vois qu’il est fâché quand il ne la voit pas.
strabon,
Il est tout occupé de la philosophie.
thaler,
Qu’importe ? Quand on voit une fille jolie…
Le diable est bien malin, et fait souvent son coup.
strabon,
Parbleu, je le voudrois, m’en coûtât-il beaucoup.
thaler,
Mais vous, qui près de lui passez ainsi la vie,
Que diantre faites-vous tout le jour ?
strabon,
Je m’ennuie :
Voilà tout mon emploi.
thaler,
Bon ! Vous vous moquez bien :
Eh ! Peut-on s’ennuyer lorsque l’on ne fait rien ?
strabon,
Animé d’une ardeur vraiment philosophique,

Je m’étois figuré que, dans ce lieu rustique,
Je vivrois affranchi du commerce des sens,
Et n’aurois pour mon corps nuls soins embarrassants ;
Qu’entièrement défait de femme et de ménage,
Les passions sur moi n’auroient nul avantage :
Mais je me suis trompé, ma foi, bien lourdement ;
Le corps contre l’esprit regimbe à tout moment.
thaler,
Et que fait Démocrite en cette grotte obscure ?
strabon,
Il rit.
thaler,
Il rit ! De quoi ?
strabon,
De l’humaine nature.
Il soutient par raisons, que les hommes sont tous
Sots, vains, extravagants, ridicules et fous.
Pour les fuir, tout le jour il est dans sa caverne :
Et la nuit, quand la lune allume sa lanterne,
Nous grimpons l’un et l’autre au sommet des rochers,
Plus élevés cent fois que les plus hauts clochers.
Aux astres, en ces lieux, nous rendons nos visites ;
Nous voyons Jupiter avec ses satellites ;
Nous savons ce qui doit arriver ici-bas ;
Et je m’instruis pour faire un jour des almanachs.
thaler,
Des almanachs ! Morgué, j’en voudrois savoir faire.

strabon,
Hé bien, changeons d’état ; ce n’est pas une affaire.
Demeure dans ces lieux ; et moi, j’irai chez toi.
Tu deviendrois savant ; tu saurois, comme moi,
Que rien ne vient de rien ; et que des particules…
Rien ne retourne en rien ; de plus, les corpuscules…
Les atomes, d’ailleurs, par un secret lien,
Accrochés dans le vide… Entends-tu bien ?
thaler,
Fort bien.
strabon,
Que l’âme et que I’esprit n’est qu’une même chose,
Et que la vérité, que chacun se propose,
Est dans le fond d’un puits.
thaler,
Elle peut s’y cacher ;
Je ne crois pas, tout franc, que j’aille l’y chercher.
strabon,
Mais, raillerie A part, achète mon office ;
Tu pourrois dès ce jour entrer en exercice :
J’en ferai bon marché.
thaler,
C’est bien l’argent, ma foi,
Qui nous arrêteroit ! J’ai, si je veux, de quoi
Faire aller un carrosse, et rouler à mon aise.
strabon,
Et comment as-tu fait, cela ne te déplaise ?
thaler,
Comment ? Je le sais bien, il suffit.

strabon,
Mais encor ;
Aurais-tu par hasard trouvé quelque trésor ?
thaler,
Que sait-on ?
strabon,
Un trésor ! En quel lieu peut-il être ?
Dis-moi.
thaler,
Bon ! Quelque sot !… Vous jaseriez peut-être ?
strabon,
Non, ma foi.
thaler,
Votre foi ?
strabon,
Je veux être un maraud,
Si…
thaler,
Vous me promettez ?…
strabon,
Parle donc au plus tôt.
Est-il loin d’ici ?
thaler,
Tirant un riche bracelet.
Non ; le voilà dans ma poche.
strabon,

à part.

Le coquin dans le bois a volé quelque coche.

à Thaler.

Juste ciel ! D’où te vient ce bijou plein de feu ?

thaler,
De notre femme.
strabon,
Ah, ah ! De ta femme ? À quel jeu
L’a-t-elle donc gagné ?
thaler,
Bon ! Est-ce mon affaire ?


Scène III


démocrite, strabon, thaler.


thaler,
Mais Démocrite vient. Motus, il faut se taire.
démocrite,

à part.

Suivant les anciens, et ce qu’ils ont écrit,
L’homme est, de sa nature, un animal qui rit ;
Cela se voit assez : mais pour moi, sans scrupule,
Je veux le définir animal ridicule.
strabon,

à Thaler.

Ce début n’est pas mal.
démocrite,

à part.

Il est, à tout moment,
La dupe de lui-même et de son changement.
Il aime, il hait, il craint, il espère, il projette ;
Il condamne, il approuve, il rit, il s’inquiète ;
Il se fâche, il s’apaise, il évite, il poursuit ;
Il veut, il se repent, il élève, il détruit :
Plus léger que le vent, plus inconstant que l’onde,

Il se croit en effet le plus sage du monde :
Il est sot, orgueilleux, ignorant, inégal.
Je puis rire, je crois, d’un pareil animal.
strabon,

à Démocrite.

Dans ce panégyrique où votre esprit s’aiguise,
La femme, s’il vous plaît, n’est-elle pas comprise ?
démocrite,
Oui, sans doute.
strabon,
En ce cas, je suis de votre avis.
démocrite,

à part.

Ah ! Vous voilà, bon homme ! Où donc est Criséis ?
thaler,
Je l’attendois ici ; j’en ai le cœur en peine :
Elle s’est amusée au bord de la fontaine.
Elle tarde, et cela commence à me fâcher.
Elle viendra bientôt, car je vais la chercher.


Scène IV


démocrite, strabon.


strabon,
Nous sommes, dans ces lieux, à l’abri des visites
Des sots écornifleurs et des froids parasites ;
Car je ne pense pas que nul d’entre eux jamais
Y puisse être attiré par i’odeur de nos mets.
Voudriez-vous tâter, dans cette conjoncture,
D’un repas apprêté par la seule nature ?

Il tire son dîné.

démocrite,
Toujours boire et manger ! Carnassier animal,
C’est bien fait ; suis toujours ton appétit brutal.
Le corps, ce poids honteux, où l’âme est asservie,
T’occupera-t-il seul le reste de ta vie ?
strabon,
Quand je nourris le corps, l’esprit s’en porte mieux.
démocrite,
Âme stupide et grasse !
strabon,
Elle est grasse à vos yeux ;
Mais mon corps, en revanche, est maigre, dont j’enrage.
Je suis las à la fin de tout ce badinage ;
Et si vous ne quittez les lieux où nous voilà,
Je serai bien contraint, moi, de vous planter là.
Je suis un parchemin ; mon corps est diaphane.
démocrite,
Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane,
Puisque ton cœur est plein de sentiments si bas :
Assez d’autres, sans toi, suivront ici mes pas.
Je voulois te guérir de tes erreurs funestes,
Te mener par la main aux régions célestes,
Affranchir ton esprit de l’empire des sens :
Tu ne mérites pas la peine que je prends,
Animal sensuel, qui n’oserois me suivre !
strabon,
Sensuel, j’en conviens ; j’aime à manger pour vivre :
Mais on ne dira pas que je sois amoureux.

démocrite,
Qu’entends-tu donc par là ?
strabon,
J’entends ce que je veux
Et vous ce qu’il vous plaît.
démocrite,

à part.

Sauroit-il ma foiblesse ?
Mais ce n’est pas à moi que ce discours s’adresse ?
strabon,
Êtes-vous amoureux, pour relever ce mot ?
démocrite,
Démocrite amoureux !
strabon,
Seriez-vous assez sot
Pour donner, comme un autre, en l’erreur populaire ?
démocrite,

à part.

Cela n’est que trop vrai.
strabon,
Vous chercheriez à plaire,
Et feriez le galant ! J’en rirois tout mon soûl.
Mais je vous connois trop ; vous n’êtes pas si fou.
démocrite,

à part.

Que je souffre en dedans, et qu’il me mortifie !
strabon,
Vous avez le rempart de la philosophie ;
Et, lorsque le cœur veut s’émanciper parfois,
La raison aussitôt lui donne sur les doigts.

démocrite,
Il est des passions que l’on a beau combattre,
On ne sauroit jamais tout à fait les abattre :
Sous la sagesse en vain on se met à couvert ;
Toujours par quelque endroit notre cœur est ouvert.
L’homme fait, malgré lui, souvent ce qu’il condamne.
strabon,
Va, fuis de devant moi ; retire-toi, profane,
Puisque ton cœur est plein de sentiments si bas :
Assez d’autres, sans toi, suivront ailleurs nies pas.
Animal sensuel !
démocrite,
Quoi ! Tu crois donc que j’aime ?

à part.

Je voudrois me cacher ce secret à moi-même.
strabon,
Le ciel m’en garde ! Mais j’ai cru m’apercevoir
Que les filles vous font encor plaisir à voir.
Votre humeur ne m’est pas tout à fait bien connue,
Ou Criséis parfois vous réjouit la vue.
démocrite,
D’accord : son cœur, novice à l’infidélité,
Par le commerce humain n’est point encor gâté :
La vérité se voit en elle toute pure ;
C’est une fleur qui sort des mains de la nature.
strabon,
Vous avez fait divorce avec le genre humain ;
Mais vous vous raccrochez encore au féminin.

démocrite,
Tu te moques de moi. Mais Criséis s’avance.
Sur son front pudibond brille son innocence.


Scène V


criséis, démocrite, strabon.


criséis,
Je cherche ici mon père, et ne le trouve pas ;
Jusqu’assez près d’ici j’avois suivi ses pas.
Ne l’avez-vous point vu ? Dites-moi, je vous prie,
Serait-il retourné ?
démocrite,

à part.

Dans mon âme attendrie
Je sens, en la voyant, la raison et l’amour,
L’homme et le philosophe, agités tour à tour.
strabon,
N’avez-vous point, la belle, en votre promenade,
Donné, sans y penser, près de quelque embuscade ?
On trouve quelquefois, au milieu des forêts,
Des Sylvains pétulants, des Faunes indiscrets,
Qui, du soir au matin, vont à la picorée,
Et n’ont nulle pitié d’une fille égarée.
criséis,
Jamais je ne m’égare ; et, grâce à mon destin,
Je ne rencontre point telles gens en chemin.
Je m’étois arrêtée au bord d’une fontaine
Dont le charmant murmure et l’onde pure et saine

M’invitoient à laver mon visage et mes mains.
strabon,
C’est aussi tout le fard dont j’use les matins.
démocrite, .
Tu vois, Strabon, tu vois ; c’est la pure nature :
Son teint n’est point encor nourri dans l’imposture ;
Elle doit son éclat à sa seule beauté.
strabon,
Son visage est tout neuf, et n’est point frelaté.
démocrite, ,

à Criséis.

Ce fard que vous prenez au bord d’une onde claire
Fait voir que vous avez quelque dessein de plaire.
criséis,
D’autres soins en ces lieux m’occupent tout le jour.
démocrite, .
Sauriez-vous, par hasard, ce que c’est…
criséis,
Quoi ?
strabon,
L’amour.
criséis,
L’amour ?
strabon,
Oui, l’amour.
criséis,
Non.
démocrite, .
Je veux vous en instruire.

à part.

Je tremble, et je ne sais ce que je vais lui dire.
strabon,

à part, à Démocrite.

Quoi ! Vous qui raisonnez philosophiquement,
Qui parlez à vos sens impérativement,
Qui voyez face à face étoiles et planètes,
Une fille vous met en l’état où vous êtes !
Vous tremblez ! Allons donc, montrez de la vigueur.
démocrite,

à part.

Tant de trouble jamais ne régna dans mon cœur.

à Criséis.

L’amour est, en effet, ce qu’on a peine à dire ;
C’est une passion que la nature inspire,
Un appétit secret dans le cœur répandu,
Qui meut la volonté de chaque individu
À se perpétuer et rendre son espèce…
strabon,

à part, à Démocrite.

Pour un homme d’esprit vous parlez mal tendresse.

à Criséis.

L’amour, ne vous déplaise, est un je ne sais quoi,
Qui vous prend, je ne sais ni par où, ni pourquoi ;
Qui va je ne sais où ; qui fait naître en notre âme
Je ne sais quelle ardeur que l’on sent pour la femme :
Et ce je ne sais quoi, qui paroît si charmant,
Sort enfin de nos cœurs, et je ne sais comment.
criséis,
Vous me parlez tous deux une langue étrangère ;
Et moins qu’auparavant je connois ce mystère.
L’amour n’est pas, je crois, facile à pratiquer,

Puisqu’on a tant de peine à pouvoir l’expliquer.
Mon esprit est borné : je ne veux point apprendre
Les choses qui me font tant de peine à comprendre.
strabon,
En exerçant l’amour, vous le comprendrez mieux.


Scène VI


Agélas, agénor, démocrite, criséis, strabon,


strabon,
Qui peut si brusquement nous surprendre en ces lieux ?
agélas, ,

à Agénor.

Demeurons dans ce bois ; laissons aller la chasse ;
Attendons quelque temps que la chaleur se passe.

Il aperçoit Criséis.

Mais que vois-je ?
strabon,

à part, à Démocrite et à Criséis.

Voilà peut-être de ces gens
Qui vont par les forêts détrousser les passants.
criséis,

à part, à Strabon.

Pour moi, je ne vois rien dans leur air qui m’étonne.
agélas,

à Agénor.

Approchons. Que d’appas ! Ciel ! L’aimable personne !
Et comment se peut-il que ces sombres forêts
Renferment un objet si doux, si plein d’attraits ?
strabon,

à part, à Démocrite et à Criséis.

Tout cela ne vaut rien. Ces gens-ci, dans leur course,

Paraissent en vouloir plus au cœur qu’à la bourse.
Sauvons-nous.
agélas,

à Criséis.

Permettez qu’en ce sauvage endroit
On rende à vos appas l’hommage qu’on leur doit ;
Souffrez…
démocrite,

à Agélas.

Plus long discours seroit fort inutile.
Vous êtes égarés du chemin de la ville ;
Cela se voit assez ; mais, quand il vous plaira,
Dans la route bientôt Strabon vous remettra.
agélas,
Un cerf que nous poussons depuis trois ou quatre heures
Nous a, par les détours, conduits dans ces demeures ;
Et j’ai mis pied à terre en ces lieux détournés…
démocrite,
Vous êtes donc chasseurs ?
agélas,
Des plus déterminés.
démocrite,
Ah ! Je m’en réjouis. Prendre bien de la peine,
Se tuer, s’excéder, se mettre hors d’haleine ;
Interrompre au matin un tranquille sommeil ;
Aller dans les forêts prévenir le soleil ;
Fatiguer de ses cris les échos des montagnes ;
Passer en plein midi les guérets, les campagnes ;
Dans les plus creux vallons fondre en désespérés,
Percer rapidement les bois les plus fourrés ;
Ignorer où l’on va, n’avoir qu’un chien pour guide,

Pour faire fuir un cerf qu’une feuille intimide ;
Manquer la bête enfin, après avoir couru,
Et revenir bien tard, mouillé, las et recru,
Estropié souvent : dites-moi, je vous prie,
Cela ne vaut-il pas la peine qu’on en rie ?
agénor,
Ces occupations et ces nobles travaux
Sont les amusements des plus fameux héros ;
Et lorsqu’à leurs souhaits ils ont calmé la terre,
Ils mêlent dans leurs jeux l’image de la guerre.
agélas,
Mais, sans trop témoigner de curiosité,
Peut-on savoir quelle est cette jeune beauté ?
strabon,
De quoi vous mêlez-vous ?
agélas,
On ne peut voir paroître
Un si charmant objet sans vouloir le connoître.
strabon,
Allez courir vos cerfs, s’il vous plaît.
agénor,
Sais-tu bien
À qui tu parles là ?
strabon,
Moi ? Non, je n’en sais rien.
agénor, .
Sais-tu que c’est le roi ?
strabon,
Le roi ! Soit. Que m’importe ?

agénor,
Mais voyez ce maraud, de parler de ln sorte !
strabon,
Maraud ! Sachez, monsieur, que ce n’est point mon nom :
Et, si vous l’ignorez, je m’appelle Strabon,
Philosophe sublime autant qu’on le peut être,
Suivant de Démocrite ; et vous voyez mon maître.
agélas,
Quoi ! Je verrois ici cet homme si divin,
Cet esprit si vanté, ce Démocrite, enfin,
Que son profond savoir jusques aux cieux élève ?
strabon,

à Démocrite.

Oui, seigneur, c’est lui-même ; et voilà son élève.
agélas,

à Démocrite.

Pardonnez, s’il vous plaît, mes indiscrétions ;
Je trouble avec regret vos méditations :
Mais la longue fatigue et le chaud qui m’accable…
démocrite,
Vous venez à propos ; nous nous mettions à table :
Vous prendrez votre part d’un très frugal repas :
Mais il faut excuser, on ne vous attend pas.
Ce sera de bon cœur, et sans cérémonie.
agélas,
De manger à présent je ne sens nulle envie ;
Mais je veux toutefois, sortant de ce désert,
Vous rendre le repas que vous m’avez offert.

strabon,
Sire, vous vous moquez.
agélas,
Je veux que dans une heure
Vous quittiez tous les deux cette triste demeure
Pour venir à ma cour.
démocrite,
Qui ? Nous, seigneur ?
agélas,
Oui, vous.
strabon,
à part.
Que je m’en vais manger !
agélas,
Vous viendrez avec nous.
démocrite,
Moi, que j’aille à la cour ! Grands dieux ! Qu’irais-je faire ?
Mon esprit peu liant, mon humeur trop sincère,
Ma manière d’agir, ma critique et mes ris,
M’attireroient bientôt un monde d’ennemis.
agélas,

à Démocrite

Je serai votre appui, quoi qu’on dise ou qu’on fasse.
Je vous demande encore une seconde grâce,
Et votre cœur, je crois, n’y résistera pas :
C’est que ce jeune objet accompagne vos pas.

à Criséis.

Y répugneriez-vous ?
criséis,
Je dépends de mon père :
Sans son consentement je ne saurois rien faire :

Mais j’aurois grand plaisir de le suivre en des lieux
Où l’on dit que tout rit, que tout est somptueux ;
Où les choses qu’on voit sont pour moi si nouvelles,
Les hommes si bien faits !
strabon,

à part.

Les femmes si fidèles !
démocrite,

à Criséis.

Que vous connoissez mal les lieux dont vous parlez !
criséis,

à Démocrite.

Je les connoîtrai mieux bientôt, si vous voulez.
Vous avez sur mon père une entière puissance ;
Vous n’avez qu’à parler.
démocrite,
Vous vous moquez, je pense.
Examinez-moi bien ; ai-je, du bas en haut,
Pour être courtisan, la taille et l’air qu’il faut ?
criséis,
J’attends de vos bontés cette faveur extrême :
Ne me refusez pas.
démocrite,

à part.

Pourquoi faut-il que j’aime ?

à Agélas.

Mais, seigneur…
agélas,

à Démocrite.

À mes vœux daignez tout accorder ;
Songez qu’en vous priant, j’ai droit de commander.
Je le veux.
démocrite,
Il suffit.

agélas,
La résistance est vaine.
J’ai des gens, des chevaux dans la route prochaine ;
Pour se rendre en ces lieux on va les avertir.
Toi, prends soin, Agénor, de les faire partir.

à Démocrite, à Agénor, à part.

Je vous laisse. Surtout, cette aimable personne…
agénor,

à Agélas.

Qu’à mes soins diligents votre cœur s’abandonne.



Scène VII


démocrite, agénor, thaler, criséis, strabon.


thaler,

à Criséis

Morgué, je n’en puis p1us ; je vous cherche partout :
J’ai couru la forêt de l’un à l’autre bout,
Sans pouvoir…
strabon,

à Thaler.

Paix, tais-toi, va plier ton bagage :
Nous allons à la cour ; on t’a mis du voyage.
thaler,
À la cour !
strabon,
Oui, parbleu.
thaler,
Tu te gausses de moi.

strabon,
Non : le roi veut te voir ; il a besoin de toi.
thaler,
Pargué, j’irai fort bien, sans répugnance aucune :
Pourquoi non ? M’est avis que j’y ferai fortune.
agénor,

à Criséis.

Ne perdons point de temps, suivons notre projet.
strabon,
Partons quand vous voudrez ; mon paquet est tout fait.
démocrite,

à part, à Criséis.

Quel voyage, grands dieux ! C’est à votre prière
Que je fais une chose à mon cœur si contraire.
Mais pour vous, Criséis, que ne feroit-on pas ?

à part.

Que je sens là-dedans de trouble et de combats !



Scène VIII


strabon,

Seul.

Adieu, forêts ; rochers ; adieu, caverne obscure,
Insensibles témoins de la faim que j’endure ;
Adieu, tigres, ours, cerfs, daims, sangliers et loups.

Si, pour philosopher, je reviens parmi vous,
Je veux qu’une panthère, avec sa dent gloutonne,
Ne fasse qu’un repas de toute ma personne.
Je suis votre valet. Loin de ce triste lieu,
Je vais boire et manger. Bonjour, bonsoir, adieu.


ACTE II



Le Théâtre représente le palais d’Agélas, roi d’Athènes.


Scène I


ismène, cléanthis.


cléanthis.
Si j’avois le secret de deviner la cause
Du chagrin qu’à mes yeux votre visage expose,
De cet ennui soudain qui vous tient sous ses lois,
Nous nous épargnerions deux peines à la fois ;
Moi, de le demander, et vous de me le dire.
Mais, puisque sans parler je ne puis m’en instruire,
Dites-moi, s’il vous plaît, depuis une heure ou deux,
Quel nuage a troublé l’éclat de vos beaux yeux ?
Quel sujet vous oblige à répandre des larmes ?
Le roi plus que jamais est épris de vos charmes ;
Il vous aime ; et, de plus, une suprême loi
L’oblige à vous donner et sa main et sa foi :
Et quand même il romproit une si douce chaîne,
Agénor est un prince assez digne d’Ismène.
Je sais qu’il vous adore, et qu’il n’ose à vos yeux,
Par respect pour le roi, faire éclater ses feux.
ismène,

Je veux bien avouer qu’un manque de couronne
Est l’unique défaut qui soit en sa personne,
Et qu’Agénor auroit tous les vœux de mon cœur,
S’il étoit un peu moins sensible à la grandeur.
Mais enfin un chagrin que je ne puis comprendre,
Ma chère Cléanthis, est venu me surprendre :
Je le chasse, il revient ; et je ne sais pourquoi,
Ce jour plus qu’aucun autre, il cause mon effroi.
cléanthis.
On ne peut vous ôter le sceptre et la couronne ;
Et le rang glorieux que le destin vous donne,
Je vous l’apprends encor, si vous ne le savez,
J’en suis un peu la cause, et vous me le devez,
ismène,
Comment ?
cléanthis.
Écoutez-moi. La reine votre mère,
Abandonnant Argos, où mourut votre père,
Par un second hymen épousa le feu roi
Qui régnoit en ces lieux, mais avec cette loi,
Que, si d’aucun enfant il ne devenoit père,
Du trône athénien vous seriez l’héritière,
Et que son successeur deviendroit votre époux.
La reine eut une fille ; et, l’aimant moins que vous,
Elle trouva moyen de changer cette fille,
Et de mettre un enfant, pris d’une autre famille,
De même âge à peu près, mais moribond, malsain,
Et qui mourut aussi, je crois, le lendemain.

Moi, j’allai cependant, sans tarder davantage,
Porter nourrir l’enfant dans un lointain village.
Un pauvre paysan, que l’or sut engager,
De ce fardeau pour moi voulut bien se charger.
Je lui dis que l’enfant tenoit de moi naissance,
Qu’il devoit avec soin élever son enfance :
Je lui cachai toujours son nom et son pays.
Le pâtre crût enfin tout ce que je lui dis.
Quinze ans se sont passés depuis cette aventure.
Votre mère a payé les droits à la nature ;
Et depuis ce long temps aucun mortel, je crois,
N’a pu de cette fille avoir ni vent ni voix.
ismène,
Je sais depuis longtemps ce que tu viens de dire ;
Ta bouche avoit déjà pris soin de m’en instruire ;
Ce souvenir encore augmente ma terreur,
Et vient justifier le trouble de mon cœur.
N’as-tu point remarqué qu’au retour de la chasse,
Le roi, rêveur, distrait, a paru tout de glace ?
Ses regards inquiets m’ont dit son embarras :
II sembloit m’éviter et détourner ses pas.
Ah, Cléanthis ! Je crains que quelque amour nouvelle
Ne lui fasse…
cléanthis.
Ah ! Voilà l’ordinaire querelle.
C’est une étrange chose ! Il faut que les amants
Soient toujours de leurs maux les premiers instruments.
Qu’un homme par hasard ait détourné la vue
Sur quelque objet nouveau qui passe dans la rue ;

Qu’il ait paru rêveur, enjoué, gai, chagrin ;
Qu’il n’ait pas ri, pleuré, parlé, que sais-je enfin ?
Voilà la jalousie aussitôt en campagne.
D’une mouche on lui fait une grosse montagne :
C’est un traître, un ingrat ; c’est un monstre odieux,
Et digne du courroux de la terre et des cieux.
Il faut aller plus doux dans le siècle où nous sommes.
On doit, parfois, passer quelque fredaine aux hommes.
Fermer souvent les yeux ; bien entendu, pourtant,
Que tout cela se fait à la charge d’autant.
ismène,
Pour un cœur délicat, qu’un tendre amour engage,
Un calme si tranquille est d’un pénible usage.
Toujours quelque soupçon renaît pour l’alarmer.
Ah ! Que tu connois mal ce que c’est que d’aimer !
cléanthis.
Oui ! Je me suis d’aimer parfois licenciée ;
J’ai fait pis ; dans Argos je me suis mariée.
ismène,
Toi, mariée !
cléanthis.
Oui, moi ; mais à mon grand regret.
Autant que je le puis, je tiens le cas secret.
Avant que les destins, touchés de ma misère,
Eussent fixé mon sort auprès de votre mère,

J’avois fait ce beau coup ; mais, à vous dire vrai,
Ce mariage-là n’étoit qu’un coup d’essai.
J’avois pris un mari brutal, jaloux, bizarre,
Gueux, joueur, débauché, capricieux, avare,
Comme ils sont presque tous : je l’ai tant tourmenté,
Excédé, maltraité, rebuté, molesté,
Qu’enfin il m’a privé de sa vue importune ;
Le diable l’a mené chercher ailleurs fortune.
ismène,
Est-il mort ?
cléanthis.
Autant vaut. Depuis vingt ans et plus
Qu’il a pris son parti, nous ne nous sommes vus ;
Et quand même en ces lieux il viendroit à paroître,
Nous nous verrions, je crois, tous deux sans nous connoître.
J’ai bien changé d’état ; et lorsqu’il s’en alla,
Je n’étois qu’un enfant haute comme cela.
ismène,
Ta belle humeur pourroit me sembler agréable,
Si de quelque plaisir mon cœur étoit capable.
cléanthis.
Pour chasser le chagrin, madame, où je vous vois,
Consentez, je vous prie, à venir avec moi,
Pour voir un animal qu’en ces lieux on amène,

Et que le prince a pris dans la forêt prochaine.
Il tient, à ce qu’on dit, et de l’homme et de l’ours ;
Il parle quelquefois, et rit presque toujours.
On appelle cela, je pense… un Démocrite.
ismène,
Tu rends assurément peu d’honneur au mérite.
L’animal dont tu fais un portrait non commun
Est un grand philosophe.
cléanthis.
Eh ! N’est-ce pas tout un ?
ismène,
Tu peux aller le voir ; mais pour moi, je te prie,
Laisse-moi quelque temps tout à ma rêverie ;
J’en fais mon seul plaisir. Tout ce que tu m’as dit,
Et mes jaloux soupçons, m’occupent trop l’esprit.
cléanthis.
Quelqu’un s’avance ici. Je m’en vais vous conduire,
Et reviendrai pour voir cet homme qu’on admire.


Scène II


strabon,

Seul, en habit de cour.

Quand on a de l’esprit, ma foi, vive la cour !
C’est là qu’il faut venir se montrer au grand jour ;
Et c’est mon centre, à moi. Bon vin, bonne cuisine ;
J’ai calmé les fureurs d’une guerre intestine.
J’ai, d’abord, pris ma part de deux repas exquis ;
Et me voilà déjà vêtu comme un marquis.
Cela me sied bien. Mais quelqu’un ici s’avance…



Scène III


Strabon, thaler.


En habit de cour par dessus son habit de paysan.

strabon,
C’est Thaler. Justes dieux ! Quelle magnificence !
thaler,

Vers la porte d’où il sort, à des domestiques qui éclatent de rire.

Oh ! Dame, voyez-vous, tout franc, je n’aime pas
Qu’on se rie à mon nez, et qu’on suive mes pas ;
Si quelqu’un vient encor se gausser davantage,
Je lui sangle d’abord mon poing par le visage.
strabon,
D’où te vient, mon enfant, l’humeur où te voilà ?
thaler,

à Strabon.

Morgué ! Je ne sais pas quelle graine c’est là.
Ils sont un régiment de diverses figures ;
Jaune, gris, vert, enfin de toutes les peintures,
Qui sont tous après moi comme des possédés.

Allant vers la porte.

Palsangué, le premier…
strabon,
C’est qu’ils sont enchantés
De voir un gentilhomme avec si bonne mine,
Un port si gracieux, une taille si fine.
thaler,

Revenant à Strabon.

Me voilà.

strabon,
Je te vois.
thaler,
Je n’ai pas méchant air,
N’est-ce pas ?
strabon,
Je me donne au grand diable d’enfer
Si seigneur à la cour, dans ses airs de conquête,
Est mieux paré que toi des pieds jusqu’à la tête.
thaler,
Je suis, sans vanité, bien tourné quand je veux,
Et j’ai, quand il me plaît, tout autant d’esprit qu’eux,
Qui fait le bel oiseau ? C’est, dit-on, le plumage.
Notre fille est, de même, en fort bon équipage.
Allons, faut dire vrai, je suis content du roi ;
Morguenne, il en agit rondement avec moi.
Ils m’ont bien fait dîner : c’est un plaisir extrême
D’avoir grand appétit, et l’estomac de même,
Lorsque l’on peut tous deux les contenter, s’entend.
J’ai mangé comme quatre, et j’ai trinqué d’autant.
strabon,
Tu te trouves donc bien en cette hôtellerie ?
thaler,
J’y serois volontiers tout le temps de ma vie.
L’état où je me vois me fait émerveiller :
M’est avis que je rêve, et crains de m’éveiller.
strabon,
Malgré tes beaux habits, ton air gauche et sauvage
Tient encore, à mes yeux, quelque peu du village.

Plante-toi sur tes pieds ; te voilà comme un sot.
L’on auroit plus d’honneur d’habiller un fagot.
Des airs développés ; allons, fais-toi de fête.
Remue un peu les bras ; balance-toi la tête.
De la vivacité. Danse. Prends du tabac.
Ne tends pas tant le dos. Renfonce l’estomac.

Il lui donne un coup dans le dos, et un autre dans l’estomac.

thaler,
Oh ! Morgué, bellement ; comme vous êtes rude !
J’ai l’estomac démis.
strabon,
Ce n’est là qu’un prélude.
thaler,
Achevez donc tout seul.
strabon,
Paix, Démocrite vient :
Prends d’un jeune seigneur la taille et le maintien.
thaler,
Non, morgué, je m’en vais : aussi bien je pétille,
Mis comme me voilà, d’aller voir notre fille.


Scène IV


Démocrite, suivi d’un intendant, d’un maître d’hôtel et de quatre grands laquais ; strabon.


démocrite,
En ces lieux, comme ailleurs, je vois de toutes parts
Mille plaisants objets attirer mes regards.
Les grands et les petits, la cour comme la ville,

Pour rire à mon plaisir tout m’offre un champ fertile ;
Et me voyant aussi dans un riche palais,
Entouré d’officiers, escorté de valets,
Transporté tout d’un coup de mon séjour paisible,
Je me trouve moi-même un sujet fort risible.
Vous qui suivez mes pas, que voulez-vous de moi ?
l’intendant,

à Démocrite.

Je suis auprès de vous par l’ordre exprès du roi,
Il prétend, s’il vous plaît, m’accorder cette grâce,
Que de votre intendant je prenne ici la place ;
Et je viens vous offrir mes soins et mon savoir.
démocrite,
Mais je n’ai nulle affaire, et n’en veux point avoir,
l’intendant,
C’est aussi pour cela qu’officier nécessaire,
Réglant votre maison, j’aurai soin de tout faire.
J’afferme, je reçois, je dispose des fonds,
Des valets…
démocrite,
Ah ! Tant mieux. Puisque dans les maisons
Vous avez sur les gens un pouvoir despotique,
De grâce, réformez tout ce vain domestique.
Je ne saurois souffrir toujours à mes côtés
Ces quatre grands messieurs droit sur leurs pieds plantés.
l’intendant,
Il est de la grandeur d’avoir un gros cortége.
démocrite,
Quoi ! Si je veux tousser, cracher, moucher, que sais-je ?
Et le jour, et la nuit, faudra-t-il que quelqu’un

Tienne de tous mes faits un registre importun ?
l’intendant, .
Des gens de qualité c’est l’ordinaire usage.
démocrite,
Cet usage, à mon gré, n’est ni prudent ni sage.
Les hommes, qui souvent font tout mal à propos,
Et qui devroient cacher leur foible et leurs défauts,
Sont toujours les premiers à montrer leurs bêtises.
Pour faire à tout moment, et dire des sottises,
A quoi bon, s’il vous plaît, payer tant de témoins ?
Messieurs, laissez-moi seul, et trêve de vos soins.

Au Maître d’hôtel.

Et vous, que vous plaît-il ?
le maître d’hôtel,

à Démocrite.

Le prince à vous m’envoie,
Et pour maître d’hôtel il veut que je m’emploie.
strabon,

à part.

Bon ! Voici le meilleur.
démocrite,
C’est, entre vous et moi,
Auprès d’un philosophe un fort chétif emploi.
le maître d’hôtel,
J’espère avec honneur remplir mon ministère,
Et vous n’aurez, je crois, nul reproche à me faire.
démocrite,
J’en suis persuadé de reste.
l’intendant,

à Démocrite.

Ce n’est point
Parce que l’amitié l’un à l’autre nous joint,

Mais je réponds de lui ; c’est un très honnête homme,
Fidèle, incorruptible, équitable, économe.

Bas, à Démocrite.

Ne vous y fiez pas, je vous en avertis.
le maître d’hôtel,

à l’Intendant.

Quand je ne serois pas au rang de vos amis,
Je publierois partout que l’on ne trouve guères
D’homme plus entendu que vous dans les affaires,
Plus désintéressé, plus actif, plus adroit.

Bas, à Démocrite.

Prenez-y garde au moins, car il ne va pas droit.
l’intendant,

Au maître d’hôtel.

Monsieur, en vérité, vous êtes trop honnête.
On sait votre bon goût pour conduire une fête ;
Nul n’entend mieux que vous à donner un repas,
En aussi peu de temps, sans bruit, sans embarras.

Bas, à Démocrite.

C’est un homme qui n’a l’âme, ni la main nette,
Et qui gagne moitié sur tout ce qu’il achète.
le maître d’hôtel,

à l’intendant.

Tout le monde connoît votre esprit éclairé’
À gagner le procès le plus désespéré,
À nettoyer un bien, à liquider des dettes
Que dans une maison un long désordre a faites.

Bas, à Démocrite.

C’est un homme sans foi, qui prend de toute main,
Et ne fait pas un bail qu’il n’ait un pot-de-vin.
démocrite,
Messieurs, je suis ravi qu’en vous rendant service,

Tous deux, en même temps, vous vous rendiez justice.
Allez, continuez, aimez-vous bien toujours,
Et servez-vous ainsi le reste de vos jours :
Cette rare amitié, cette candeur sublime
Me fait naître pour vous encore plus d’estime.
Adieu.


Scène V


démocrite, strabon.


démocrite,
Tu ne ris pas de ces deux bons amis ?
Tu peux juger, Strabon, des grands par les petits.
De ces 1âches flatteurs qui hautement vous louent,
Et dans l’occasion tout bas se désavouent ;
De ces menteurs outrés, ces caractères bas,
Qui disent tout le bien et le mal qui n’est pas ;
Des faux amis du temps reconnois les manières :
Peut-être ces deux-là sont-ils des plus sincères.
Mais changeons de propos. Que dis-tu de la cour ?
strabon,
Toutes sortes de biens. Et vous, à votre tour,
Parlez à cœur ouvert, qu’en dites-vous vous-même ?
démocrite,
Tu t’imagines bien que ma joie est extrême
D’y voir certaines gens tout fiers de leur maintien,
Qui ne déparlent pas, et qui ne disent rien ;
D’y rencontrer partout des visages d’attente,

Qui n’ont que l’espérance et les désirs pour rente ;
D’autres dont les dehors affectés et pieux
S’efforcent de duper les hommes et les dieux ;
Des complaisants en charge, et payés pour sourire
Aux sottises qu’un autre est toujours prêt à dire ;
Celui-ci qui, bouffi du rang de son aïeul,
Se respecte soi-même, et s’admire tout seul.
Je te laisse à juger si, de tant de matière,
J’ai, pour rire à plaisir, une vaste carrière.
strabon,
Je m’en rapporte à vous.
démocrite,
Dans ce nouveau pays,
Dis-moi, que dit, que fait, que pense Criséis ?
strabon,
Si l’on en peut juger à l’air de son visage,
Elle se plaît ici bien mieux qu’en son village.
Elle a pris, comme moi, d’abord les airs de cour ;
Elle veut déjà plaire et donner de l’amour.
démocrite,
Que dis-tu ?
strabon,
Vous savez qu’en princesse on la traite.
Je la voyois tantôt devant une toilette,
D’une mouche assassine irriter ses attraits.

Elle donne déjà le bon tour aux crochets.
Elle montre, avec art, quoique novice encore,
Une gorge timide et qui voudroit éclore.
Agélas l’observoit d’un œil plein de désirs.
démocrite,
Agélas ?
strabon,
Oui. Parfois il poussoit des soupirs ;
Et je suis fort trompé, si le roi, pour la belle,
Ne ressent de l’amour quelque vive étincelle.
démocrite,
Juste ciel ! Quoi ! Déjà ?…
strabon,
L’on va vite en ces lieux,
Et l’air de ce pays est fort contagieux.
démocrite,
Et comment Criséis prend-elle cet hommage ?
Semble-t-elle répondre à ce muet langage ?
Montre-t-elle l’entendre ?
strabon,
Oh ! Vraiment, je le crois.
Elle l’entend déjà mieux que vous et que moi.
Elle a de certains yeux, de certaines manières,
Des souris attrayants, des mines meurtrières…
Oh ! Vive la nature !
démocrite,
En savoir déjà tant !
strabon,
Si le prince l’aimoit, le cas seroit plaisant.
Euh ?

démocrite,
Oui.
strabon,
Que diriez-vous, qu’un roi cherchant à plaire,
Comme un aventurier donnât dans la bergère ?
démocrite,
J’en rirois tout à fait.
strabon,
Que nous serions heureux !
Notre fortune ici seroit faite à tous deux.
L’amour est, je l’avoue, une belle manie :
Les hommes sont bien fous ! Rions-en, je vous prie :
Je les trouve à présent presque aussi sots que vous.
démocrite,

à part.

Il ne me manquoit plus que d’être encor jaloux.
J’étouffe, et je sens là… certain poids qui m’oppresse.
strabon,
D’où vous vient, s’il vous plaît, cette sombre tristesse ?
Du bien de Criséis n’êtes-vous pas content ?
Pourquoi cet air chagrin, à vous qui riez tant ?
démocrite,
Ces feux pour Criséis me donnent quelque ombrage.
Son éducation est mon heureux ouvrage ;
Elle est sous ma conduite arrivée en ces lieux,
Et j’en dois prendre soin.
strabon,
On ne peut faire mieux.
démocrite,
Agélas a grand tort d’employer sa puissance

À vouloir d’un enfant surprendre l’innocence,
Qui doit être en sa cour en toute sûreté.
strabon,
C’est violer les droits de l’hospitalité.
démocrite,
Mais il faut empêcher que cet amour n’augmente ;
Et, pour mieux étouffer cette flamme naissante,
Je vais le conjurer de nous laisser partir.
strabon,
Parlez pour vous ; d’ici je ne veux point sortir ;
Je m’y trouve trop bien.


Scène VI


strabon,

Seul.

Ma foi, le philosophe
D’un feu long et discret dans son harnois s’échauffe.
Le pauvre diable en a tout autant qu’il en faut,
Et toute sa morale a, parbleu, fait le saut.
Allons sur ses pas…



Scène VII


cléanthis, strabon.


strabon,
Mais quelle est cette égrillarde
Qui d’un œil curieux me tourne et me regarde ?

cléanthis.

à part.

Voilà, certes, quelqu’un de ces nouveaux venus ;
Et ces traits-là me sont tout à fait inconnus.
strabon,

à part.

Mon port lui paroît noble, et ma mine assez bonne ;
La princesse a, je crois, dessein sur ma personne.
Il ne faut point ici perdre le jugement,
Mais en homme d’esprit tourner un compliment.
Madame, s’il est vrai, selon nos axiomes,
Que tous corps ici-bas sont composés d’atomes,
Chacun doit convenir, en voyant vos attraits,
Que le vôtre est formé d’atomes bien parfaits.
Ces organes subtils, d’où votre esprit transpire,
Avant que vous parliez, font que je vous admire.
cléanthis.
À votre air étranger, on devine aisément…
strabon,
À mon air étranger ! Parlez plus congrûment.
Je suis homme de cour ; et, pour la politesse,
J’en ai, sans me vanter, de la plus fine espèce.
cléanthis.
Un esprit méprisant ne m’a point fait parler ;
Et tous nos courtisans voudroient vous ressembler.
strabon,
Je le crois.
cléanthis.
Je voulois par vous-même m’instruire
Que1 sujet, quelle affaire ici la cour vous attire.

strabon,
C’est par l’ordre du roi que j’y viens aujourd’hui ;
Je suis, sans me vanter, assez bien avec lui :
Le plaisir de nous voir quelquefois nous rassemble ;
Et nous devons, je crois, ce soir souper ensemble.
cléanthis.
C’est un honneur qu’il fait à peu de courtisans.
strabon,
D’accord ; mais il sait vivre, et connoît bien ses gens.
Pour convive, je suis d’une assez bonne étoffe,
Suivant de Démocrite, et garçon philosophe.
cléanthis.
On le voit ; votre esprit éclate dans vos yeux.
strabon,
Madame…
cléanthis.
Tout en vous est noble et gracieux.
strabon,
Madame, à bout portant vous tirez la louange.
Je veux être un maraud, si mes sens, en échange,
Auprès de vos appas ne sont tout stupéfaits.
cléanthis.
Peu de cœurs devant vous ont conservé leur paix.
strabon,
Ah, madame ! Il est vrai qu’on est fait d’un modèle
À ne pas attaquer vainement une belle.
On sait de son esprit se servir à propos ;
Se plaindre, se brouiller, écrire quatre mots,
Revenir, s’apaiser, se remettre en colère ;

Faire bien le jaloux, et vouloir se défaire ;
Commander à ses pleurs de sortir au besoin ;
Être un jour sans manger, bouder seul en un coin ;
Redoubler quelquefois de tendresses nouvelles.
Lorsque l’on sait jouer ce rôle auprès des belles,
On est bien malheureux et bien disgracié,
Quand on manque, à la fin, d’en tirer aile ou pied.
cléanthis.
La nature, en naissant, vous fit l’âme sensible.
strabon,
Le soufre préparé n’est pas plus combustible.
cléanthis.
Ainsi donc votre cœur s’est souvent enflammé ?
Vous aimiez autrefois ?
strabon,
Non, mais j’étois aimé.
Je me suis signalé par plus d’une victoire.
Mais si de vous aimer vous m’accordiez la gloire,
Vous verriez tout mon cœur, par des soins éternels,
Faire fumer l’encens au pied de vos autels.
cléanthis.
Mon bonheur seroit pur, et ma gloire trop grande,
De recevoir ici vos vœux et votre offrande ;
Mais certaine raison, qui murmure en mon cœur,
M’empêche de répondre à toute votre ardeur.
strabon,
À mes désirs aussi j’en ai quelqu’un contraire ;

Mais où parle I’amour, la raison doit se taire.
cléanthis.

à part.

Si mon traître d’époux par bonheur étoit mort…
strabon,

à part.

Si ma méchante femme avoit fini son sort…
cléanthis.

à part.

Que je me serois fait un bonheur de lui plaire !
strabon,

à part.

Que nous aurions bientôt terminé notre affaire !
cléanthis.

à Strabon.

Votre abord est si tendre et si persuasif…
strabon,

à Cléanthis.

Vous avez un abord tellement attractif…
cléanthis.
Que d’un charme puissant on se sent ravir l’âme.
strabon,
Qu’en vous voyant paroître, aussitôt on se pâme.
cléanthis.
Je sens que ma vertu combat mal avec vous ;

à part.

Il faut nous séparer.

Ah, ciel ! Si mon époux
Avait été formé sur un pareil modèle,
Qu’il m’eût donné d’amour !
strabon,
Adieu, charmante belle :
Auprès de vos appas je défends mal mon cœur.

à part.

Ah, ciel ! Si j’avois eu femme de cette humeur,
Quelles félicités ! Et qu’en sa compagnie
J’aurois avec plaisir passé toute ma vie !


Scène VIII


strabon,

Seul.

Cela ne va pas mal. J’arrive dans la cour,
Une belle me voit, je suis requis d’amour.
Courage, mon garçon ; continue ; encore une,
Et te voilà passé maître en bonne fortune.


ACTE III




Scène I


agélas, agénor, suite du roi.


agénor, .
Criséis, par votre ordre, en ces lieux va se rendre ;
Et vous pouvez bientôt et la voir et l’entendre.
Mais si je puis, seigneur, avec vous m’exprimer,
Votre cœur me paroît bien prompt à s’enflammer.
agélas, .
Je ne te cache rien de l’état de mon âme.
Tu vis naître tantôt cette nouvelle flamme :
Sois témoin du progrès ; mes feux sont parvenus,
En moins d’un jour, au point de ne s’accroître plus.
J’adore Criséis : à chaque instant, en elle
Je découvre, je vois quelque grâce nouvelle.
Ne remarques-tu point, comme moi, ses beautés ?
Ses airs dans cette cour ne sont point empruntés ;
Son esprit se fait voir, même dans son silence :
Elle n’a rien des bois que la seule naissance.
agénor, .
De ces feux violents quelle sera la fin ?
agélas, .
Je ne sais.

agénor, .
Mais, seigneur, quel est votre dessein ?
agélas, .
D’aimer.
agénor, .
Quel sera donc le sort de la princesse ?
Athènes, par un choix où chacun s’intéresse,
Vous a fait souverain, sans aucune autre loi
Que d’épouser Ismène, alliée au feu roi.
agélas, .
Mon cœur jusqu’à ce jour, sans nulle répugnance,
Suivoit de cette loi la douce violence.
Ce cœur même, en secret, souvent s’applaudissoit
De la nécessité que le sort m’imposoit :
Mais depuis le moment qu’une jeune bergère
M’a charmé, sans avoir nul dessein de me plaire,
Mon penchant pour Ismène aussitôt m’a quitté.
Je me sens entraîner tout d’un autre côté.
agénor, ,
à part.
Ciel, qui sais mon amour, fais si bien, qu’en son âme
Puisse à jamais régner cette nouvelle flamme !
à Agélas.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que les champs et les bois
Ont produit des objets dignes des plus grands rois ;
Et le sort prend plaisir, d’une chaîne secrète,
D’allier quelquefois le sceptre et la houlette.
agélas, .
Cette inégalité, ce défaut de grandeur,
Pour Criséis encore irrite mon ardeur.
agénor, .

Je ne sais ce qu’annonce une telle aventure ;
Mais un des miens m’a dit qu’en changeant de parure,
Ce paysan, de joie ou de vin transporté,
A laissé, dans l’habit qu’il avoit apporté,
Un bracelet d’un prix qui passe sa puissance :
On doit me l’apporter. Mais Criséis s’avance.


Scène II


criséis, thaler, agélas, agénor, suite du roi.


thaler, ,
à part, à Criséis.
Je suis trop en chagrin, je vais lui dire, moi ;
Arrive qui pourra, n’importe. Je le vois :
Je m’en vais, palsangué, lui débrider ma chance.
À Agélas.
Sire, excusez l’affront de notre importunance.
agélas, .
Qu’avez-vous donc ?
thaler, .
J’avons… Mais c’est trop de faveur,
Sire, mettez dessus.
agélas, .
Parlez.
thaler, .
C’est votre honneur.

lagéas, .
Poursuivez… quel sujet ?
thaler, .
Je ne veux point poursuivre,
Si vous n’êtes couvert ; je savons un peu vivre.
agélas, .
Je suis en cet état pour ma commodité.
thaler, .
Ali ! Vous pouvez vous mettre à votre liberté,
Et je ne sommes pas dignes de contredire.
Ici j’ons plus d’honneur que je ne saurois dire ;
Je sons nourris, vêtus mieux qu’à nous n’appartient ;
Mais on nous fait un tour qui, tout franc, ne vaut rien.
C’est pis qu’un bois ; vos gens n’ont point de conscience.
J’ai, dans mon autre habit, laissé, par oubliance…
Avec tout mon esprit, morgué, je suis un sot,
agélas, .
Quoi donc ?
thaler, .
Ils m’avont fait bian payer mon écot.

agélas, .
Qui ?
thaler, .
Vos valets de chambre. Ah, la maudite engeance !
En me déshabillant en toute diligence
L’un un pied, l’autre un bras (ils ont eu bientôt fait),
Ils m’ont pris un bijou, morgué, dans mon gousset :
Il est de votre honneur de les faire tous pendre.

agélas, .
Ne vous alarmez point, je vous le ferai rendre ;
Je veux que l’on le trouve, et je vous en réponds.
thaler, .
Tous les honnêtes gens d’ici sont des fripons :
Je sais pourtant fort bien que ce n’est pas vous, sire ;
Je vous crois honnête homme, et je sais bien qu’en dire :
Mais tout chacun ici ne vous ressemble pas.
agélas, ,
à Agénor.
Que l’on aille avec lui le chercher de ce pas,
Et qu’ici les plaisirs, les jeux, la bonne chère,
Suivent ces étrangers qu’Agélas considère.
thaler, .
Ahi ! Vous êtes, seigneur, par trop considérant.
Mais, parlant par respect, l’honneur que l’on me rend
Me confond ; car, tout franc, sans tant de préambule…
à Criséis.
Palsangué, te voilà comme une ridicule !
Que ne réponds-tu, toi ? Je m’embrouille toujours,
Lorsque d’un compliment j’entreprends le discours.
agélas, ,
à Thaler.
Allez, et n’ayez point de chagrin davantage.
thaler, .
Que je suis malheureux ! J’ai fait un beau voyage !



Scène III


agélas, criséis,


agélas, .
Je ne sais, Criséis, si l’éclat de ces lieux
Avec quelque plaisir peut arrêter vos yeux ;
Je ne sais si la cour vous plaît, vous dédommage
De 1a tranquillité que l’on goûte au village :
Mais je voudrois qu’ici vous pussiez recevoir
Tout au tant de plaisir que j’ai de vous y voir.
criséis,
Seigneur, de vos bontés, qu’on aura peine à croire,
Le souvenir toujours vivra dans ma mémoire ;
Et j’aurois mauvais goût, si, sortant des forêts,
Je ne me plaisois pas en des lieux pleins d’attraits,
Où chacun du plaisir fait son unique affaire,
Où les dames surtout ne s’occupent qu’à plaire,
Font briller leur esprit, ont un air si charmant,
Et font de leur beauté tout leur amusement.
agélas, .
Parmi les courtisans dont la foule épandue
Brille dans cette cour et s’offre à votre vue,
Ne s’en trouve-t-il point quelqu’un assez heureux
Pour pouvoir s’attirer un regard de vos yeux ?
Pourriez-vous les voir tous avec indifférence ?

criséis,
On dit qu’il ne faut point qu’avec trop de licence
Une fille s’arrête à voir de tels objets,
Et dise de son cœur les sentiments secrets.
Il en est un pourtant, si j’ose ici le dire,
Qui, d’un charme flatteur que sa présence inspire,
Se distingue aisément, et qui de toutes parts
S’attire, sans effort, les cœurs et les regards.
agélas, .
Vous prenez du plaisir en le voyant paroître ?
criséis,
Oh ! Beaucoup. À son air on voit qu’il est le maître,
Les autres, devant lui, timides et défaits,
Ne paraissent plus rien, et deviennent si laids
Qu’on ne regarde plus tout ce qui l’environne.
agélas, .
Aimeriez-vous un peu cette heureuse personne ?
criséis,
Je ne sais point, seigneur, ce que c’est que d’aimer.
agélas, .
Aucun objet encor n’a pu vous enflammer ?
criséis,
Non : l’on est dans les bois d’une froideur extrême.
agélas, .
Si cet heureux mortel vous disoit qu’il vous aime ?…
criséis,
Qu’il m’aime, moi, seigneur ! Je me garderois bien,
S’il me parloit ainsi, d’en croire jamais rien :

On parle dans ces lieux autrement qu’on ne pense ;
Les plus sincères cœurs… Mais Démocrite avance.


Scène IV


démocrite, agélas, criséis, agénor, strabon,


agélas, ,
à Démocrite.
Avec bien du plaisir je vous vois à ma cour.
Comment vous trouvez-vous de ce nouveau séjour ?
démocrite, .
Fort mal.
agélas, .
J’ai commandé, par un ordre suprême,
Qu’on vous y respectât à l’égal de moi-même.

démocrite, .
Cela n’empêche pas qu’avec tout votre soin,
Seigneur, je ne voulusse être déjà bien loin.
On me croit en ces lieux placé hors de ma sphère,
Un animal venu d’une terre étrangère :
Chacun ouvre les yeux, et me prend pour un ours.

Je ne suis point taillé pour habiter les cours.
Que diroit-on de voir un homme de mon âge
Des airs d’un courtisan faire l’apprentissage ?
Non, seigneur, à tel point je ne puis m’oublier,
Ni jusqu’à cet excès descendre et me plier.
Ainsi pour faire bien, permettez que sur l’heure
Nous allions tous revoir notre ancienne demeure :
Strabon, Criséis, moi, nous vous en prions tous.
strabon,
à Démocrite.
Halte là, s’il vous plaît ; ne parlez que pour vous.
En ce lieu, plus qu’ailleurs, je suis, moi, dans ma sphère.
agélas, .
Si Criséis le veut, je consens à tout faire.
à Criséis.
Parlez, expliquez-vous.
criséis,
Seigneur, l’obscurité
Conviendroit beaucoup mieux à ma simplicité :
Mais, s’il faut devant vous dire ce que l’on pense,
Ce beau lieu me retient sans nulle violence ;
Et, s’il m’étoit permis de me faire un séjour,
Je n’en choisirois point d’autre que votre cour.
strabon,
à part.
Quel heureux naturel ! Le charmant caractère !
Je ne répondrois pas mieux qu’elle vient de faire.
démocrite, ,
à Criséis.
C’est fort bien fait ! La cour a pour vous des appas ?
Quoi ! Vous pourriez vous plaire en un lieu de fracas,
Où l’envie a choisi sa demeure ordinaire,

Où l’on ne fait jamais ce que l’on voudroit faire,
Où l’humeur se contraint, où le cœur se dément,
Où tout le savoir-faire est un raffinement,
Où les grands, les petits, sont, d’une ardeur commune,
Attelés jour et nuit au char de In fortune ?
agélas, ,
à Démocrite.
La cour, qu’en ce tableau vous nous représentez,
Vous ne la prenez pas par ses plus beaux côtés.
strabon,
Hé ! Non, non.
agélas, .
Quelque aigreur que cette cour vous laisse,
Convenez que toujours l’esprit, la politesse,
Le bon air naturel, et le goût délicat,
Plus qu’en nul autre endroit, y sont dans leur éclat.
strabon,
Sans doute.
agélas, .
Que le sexe y tient un doux empire ;
Qu’on rend à la beauté les respects qu’elle attire ;
Et que deux yeux charmants, tels qu’à présent j’en vois,
Peuvent prétendre ici les honneurs dûs aux rois.
Mais une autre raison, que près de vous j’emploie,
Et qui vous comblera d’une parfaite joie,
Doit, malgré vos dégoûts, vous fixer à la cour.
démocrite, .
Et quelle est, s’il vous plaît, cette raison ?
agélas, .
L’amour.

démocrite, .
L’amour ! De passions me croyez-vous capable ?
agélas, .
Me préserve le ciel d’un jugement semblable !
démocrite, .
Démocrite est-il homme à se laisser toucher ?
À part.
Je ne le suis que trop ! J’ai peine à me cacher.
agélas, .
Libre de passions, dégagé de foiblesse,
Votre cœur, je le sais, se ferme à la tendresse.
Chacun ne parvient pas à cet état heureux.
C’est de moi dont je parle, et je suis amoureux.
démocrite, .
Vous êtes amoureux ?
agélas, .
Oui.
démocrite, .
Mais, dans cette affaire,
Ma présence, je crois, n’est pas trop nécessaire.
Absent, comme présent, vous pouvez, à loisir,
Suivre les mouvements de ce tendre désir.
agélas, .
S’adore Criséis, puisqu’il faut vous le dire.
strabon,
à part.
Ah ! Ah ! Nous y voilà.
démocrite, .
Bon ! Bon ! Vous voulez rire !

Un grand roi comme vous, au milieu de sa cour,
Voudroit-il s’abaisser à cet excès d’amour ?
Que diroit, s’il vous plaît, tout votre aréopage ?
agélas, .
Pour me déterminer j’attends peu son suffrage.
Oui, belle Criséis, je sens pour vous un feu
Dont je fais avec joie un éclatant aveu.
Mais un cœur bien épris veut être aimé de même.
Vous ne répondez rien.
criséis,
Ma surprise est extrême,
D’entendre cet aveu de la bouche d’un roi :
Mon silence, seigneur, répond assez pour moi.
agélas, .
Ce silence douteux à trop de maux m’expose.
à Démocrite.
Vous, qui voyez le rang que l’amour lui propose,
Secondez mes désirs, parlez en ma faveur.
démocrite, .
Moi, seigneur ?

agélas, .
Oui, je veux de vous tenir son cœur :
Vos conseils ont sur elle une entière puissance ;
Vantez-lui mon amour bien plus que ma naissance.
démocrite, .
Par grâce, de ce soin, seigneur, dispensez-moi :
Je n’ai point les talents propres à cet emploi.
Je suis un foible agent auprès d’une maîtresse ;
J’ignore le grand art qui surprend la tendresse.
Votre amour, où vos soins veulent m’intéresser,
Reculeroit, seigneur, plutôt que d’avancer.
agélas, .
Non, j’attends tout de vous ; je connois votre zèle,
Un soin m’appelle ailleurs ; je vous laisse avec elle.
Puis-je, pour couronner mes amoureux desseins.
Mettre mes intérêts en de meilleures mains ?
Je vous quitte.




Scène V


démocrite, criséis, strabon,


strabon,
à part.
Voilà, je vous le certifie,
Un fâcheux argument pour la philosophie.
démocrite,
à Criséis.
Le roi me charge ici d’un fort honnête emploi,
Et je n’attendois pas l’honneur que je reçois.
Il vient de m’ordonner de disposer votre âme,

Et la rendre sensible à sa nouvelle flamme :
La charge est vraiment belle ; et, pour un tel dessein,
Il ne me faudroit plus qu’un caducée en main.
Quels sont vos sentiments ? Que prétendez-vous faire ?
criséis,
C’est de vous que j’attends un avis salutaire.
Que me conseillez-vous de faire en cas pareil ?
Car je prétends toujours suivre votre conseil.
démocrite, .
Ce que je vous conseille ?
criséis,
Oui.
démocrite, ,
à part.
Je ne sais que dire.
Suivez les mouvements que le cœur vous inspire.
criséis,
Ah ! Que j’ai de plaisir que cet avis flatteur
Se rapporte si bien au penchant de mon cœur !
J’étois, je vous l’avoue, en une peine extrême,
Et n’osois tout à fait me fier à moi-même.
Je sentois pour le prince un mouvement secret,
Et je ne savois pas si c’est bien ou ma1 fait :
Maintenant que je vois le parti qu’il faut prendre,
Je puis, par votre avis, suivre un penchant si tendre.

démocrite, .
Pour lui vous sentez donc cet appétit secret…
À part.
J’ai bien peur d’être ici curieux indiscret.
criséis,
Quand le prince tantôt s’est offert à ma vue,
J’ai senti dans mon cœur une flamme inconnue ;
Tout ce qu’il me disoit me donnoit du plaisir ;
Ma bouche a laissé même échapper un soupir.
En cessant de le voir, une tristesse affreuse
Tout d’un coup m’a rendue inquiète et rêveuse ;
À son air, à ses traits, j’ai pensé tout le jour :
Je l’aime, si c’est là ce qu’on appelle amour.
strabon,
Oui, voilà ce que c’est. Peste ! Quelle ignorante !
Vous êtes devenue en un jour bien savante !
Vous n’aviez pas besoin tantôt de nos leçons ;
Ni nous, de nous étendre en définitions.
démocrite, .
Enfin donc vous aimez ?
criséis,
Moi ?
démocrite, .
Voilà, je vous jure,
Les symptômes d’amour que cause la nature.
criséis,
Quoi ! C’est 1à ce qu’on nomme amour ?
démocrite, .
Et vraiment oui.

criséis,
Si j’aime, en vérité, ce n’est que d’aujourd’hui.
démocrite, .
Vous m’aviez tant promis qu’aucun homme, en votre âme,
N’exciteroit jamais une amoureuse flamme.
criséis,
Je n’en connoissois point ; et je les croyois tous
Tels que vous le disiez, et formés comme vous.
strabon,
Bas, à Démocrite.
Cette sincérité devroit vous rendre sage.
démocrite, .
Je sens qu’elle a raison, et cependant j’enrage.
J’ai tort de m’emporter ; reprenons désormais
L’esprit qui nous convient ; rions sur nouveaux frais.
Les hommes, en effet, ont bien peu de prudence,
Sont bien vides de sens, bien pleins d’extravagance,
De se laisser mener par de tels animaux,
Connaissant, comme ils font, leur foible et leurs défauts.
Il n’en est presque point qui, vingt fois en sa vie,
N’ait senti les effets de quelque perfidie ;
Cependant on les voit, de nouveaux feux épris,
Redonner dans le piège où l’on les a vus pris :
À grand-peine échappés de leurs derniers naufrages,
Ils vont, tout de nouveau, défier les orages.
Continuez, messieurs ; soyez encor plus fous ;
Justifiez toujours mes ris et mes dégoûts.
Ces ris, dans l’avenir, porteront témoignage
Que je n’ai point été la dupe de mon âge,
Et que je comprends bien que tout homme, en un mot,

Est, sans m’en excepter, l’animal le plus sot.
criséis,
à Démocrite.
J’aime à voir que, malgré votre austère caprice,
Comme aux autres humains vous vous rendiez justice.
Je vais trouver le prince, et lui dire l’ardeur
Dont vous avez voulu parler en sa faveur.


Scène VI


démocrite, strabon,


strabon,
Vous ne riez plus tant : quel chagrin vous tourmente ?
La chose me paroit cependant fort plaisante.
La peste ! Quel enfant ! Pour moi je suis surpris
Comme aux filles l’esprit vient vite en ce pays.
démocrite, .
Commerce humain, pour moi plus mortel que la peste,
Ce n’est pas sans raison que mon cœur te déteste.


Scène VII


démocrite, strabon, le maître d’hôtel.


le maître d’hôtel, .
Messieurs, servira-t-on ? Le dîner est tout prêt.
strabon,
Oui ; qu’on mette à l’instant sur table, s’il vous plaît.

Allez vite. Écoutez : ferons-nous bonne chère ?
le maître d’hôtel, .
Vingt cuisiniers ont fait de leur mieux pour vous plaire,
criséis,
Vingt cuisiniers !
le maître d’hôtel, .
Autant.
démocrite, .
Mais c’est bien peu, vraiment !
le maître d’hôtel, .
Ils ont mis de leur art tout le raffinement.
démocrite, .
Qui ne riroit de voir qu’avec un soin extrême
L’homme ait inventé l’art de se tuer lui-même !
À force de ragoûts et de mets succulents,
Il creuse son tombeau sans cesse avec ses dents.
Il sait le peu de jours qu’il a des destinées,
Et tâche, autant qu’il peut, d’abréger ses années.
Vous êtes, dans votre art, tous de francs assassins,
Produits par les enfers, payés des médecins ;
Et, si l’on agissoit en bonne politique,
On vous banniroit tous de chaque république.
Il sort.

<poem>

Scène VIII

le maître d’hôtel, strabon,

strabon,

Il faut le laisser dire, aller toujours son train,

Et, si vous le pouvez, faire encor mieux demain.


ACTE IV



Scène I


thaler, criséis,


thaler, .
En jase qui voudra, j’ai fait en homme sage
De quitter bravement les bois et le village.
On a, morgué, raison, et c’est bien mon avis,
Un homme ne fait point fortune en son pays ;
Il n’y sera qu’un sot tout le temps de sa vie :
Il a biau se sentir du talent, du génie,
Être bien fait, avoir le discours bien pendu ;
Bon ! C’est, comme dit l’autre, autant de bien perdu.
criséis,
Vous avez le goût bon, je vous en félicite.
thaler, .
Ici, du premier coup, on connoît le mérite.
D’aussi loin qu’on me voit, on m’ôte son chapeau.
criséis,
Vous vous trouvez donc bien de ce séjour nouveau ?
thaler, .
Si je m’y trouve bien ! Je ris, je me goberge.
Que je sommes échus dans une bonne auberge !

Notre bijou s’en va nous être rapporté.
Notre hôte est bon vivant, disons la vérité.
criséis,
Vous ne devriez pas tenir un tel langage :
Ces termes-là, mon père, étoient bons au village.
Si l’on vous entendoit parler ainsi du roi,
On pourroit se moquer et de vous et de moi.
thaler, .
Dame ! Je sis fâché que mon discours vous choque ;
Chacun parle à sa guise, et qui voudra s’en moque :
J’ai pourtant, m’est avis, plus d’esprit que vous tous.
criséis,
Excusez si je prends cet air libre avec vous.
thaler, .
Tu prétends donc apprendre à parler à ton père ?
criséis,
Je ne dis pas cela pour vous mettre en colère.
thaler, .
Morgué, cela m’y met. Écoute, vois-tu bien,
Dame ! On n’est pas un sot, quoiqu’on ne sache rien.
Parce que te voilà de bout en bout dorée,
Ne va pas envers moi faire la mijaurée.
criséis,
Je sais trop…
thaler, .
Je prétends qu’on me respecte, moi.
criséis,
Je ne manquerai point à ce que je vous dois.
thaler, .

C’est bien fait ; quand je parle, il faut que l’on m’écoute.
criséis,
D’accord.
thaler, .
Qu’on m’estime.
criséis,
Oui.
thaler, .
Me révère.
criséis,
Sans doute.
thaler, .
Or donc, pour rattraper le fil de mon discours,
Que c’est un bel emploi que de hanter les cours !
Tous ces grands monsieurs-là sont des gens bien honnêtes.
criséis,
Démocrite n’est pas si charmé que vous 1’êtes.
Il voudroit bien déjà se voir loin de ces lieux.
thaler, .
Pourquoi donc, s’il vous plaît ?
criséis,
Tout y blesse ses yeux ;
Son cœur n’est pas content ; quelque soin l’embarrasse.
Il dit qu’en ce pays ce n’est rien que grimace :
Que les hommes y sont cachés et dangereux,
Et les femmes encor bien plus à craindre qu’eux ;
Que ce n’est que par art qu’elles paraissent belles,
Que leur cœur…

thaler, .
Ne va pas te gâter avec elles,
Ni pour quelque monsieur te prendre ici d’amour.
Elles peuvent tout faire, elles sont de la cour,
Ces madames-là. Mais j’aperçois Démocrite.


Scène II


démocrite, criséis, thaler,


démocrite, .
Ah ! Te voilà, Thaler ! Ta mine hétéroclite
Me réjouit l’esprit. Serviteur, Criséis.
Dans ce riche attirail, sous ces pompeux habits,
Dirais-tu que c’est là ta fille ?
thaler, .
En ces matières,
Tous les plus clairvoyants, ma foi, n’y voyont guères.
démocrite, .
Cela lui sied fort bien ; et cet air dédaigneux
Qu’elle a pris la cour, lui sied encore mieux.
thaler, .
Je m’en suis aperçu déjà.

criséis,
à Démocrite.
Je suis bien aise
Que mon air, quel qu’il soit, vous contente et vous plaise.
démocrite, ,
à Criséis.
À de plus hauts desseins vous aspirez ici,
Et me plaire n’est pas votre plus grand souci.

thaler, .
Morguenne, elle auroit tort. J’entends, je veux, j’ordonne
Qu’elle vous y respecte autant que ma personne :
Je suis maître… une fois.
criséis,
à Thaler.
Je vois avec plaisir
Vos ordres s’accorder à mon juste désir.
J’obéis de grand cœur : j’aurai toute ma vie
Un très profond respect pour la philosophie.
Pour d’autres sentiments, je puis m’en dispenser,
Sans blesser mon devoir, ni sans vous offenser.



Scène III


démocrite, thaler.


thaler, .
Quelle mouche la pique ? À qui diable en a-t-elle ?
Alle a, comme cela, des vapeurs de cervelle.
Je ne sais ; mais depuis qu’elle est en ce pays,
Elle fait peu de cas de ce que je lui dis.
démocrite, .
Un soin plus important à présent la tourmente.
Aurait-on jamais cru que cette jeune plante,
Que j’avois pris plaisir d’élever de mes mains,
Eût trompé mon espoir, et trahi mes desseins ?
Agélas s’est épris, en la voyant paroître,
Du feu le plus ardent…
thaler, .
Morgué, le tour est traître !

démocrite, .
La pompe de la cour, et son éclat flatteur,
A de ses faux brillants séduit son jeune cœur.
De son malheur nous sommes les complices,
Nous l’avons amenée au bord des précipices :
Car, sans t’en dire plus, tu t’imagines bien
Le but de cet amour.
thaler, .
Oui, cela ne vaut rien.
démocrite, .
Il faut abandonner la cour tout au plus vite.
thaler, .
Abandonner la cour ?
démocrite, .
Oui.
thaler, .
C’est un si bon gîte !
Je m’y trouve si bien !
démocrite, .
Il n’importe, il le faut.
Tu dois tirer d’ici Criséis au plus tôt ;
C’est à toi que le roi fait la plus grande offense.
thaler, .
Je le vois bien ; pour faire ici sa manigance,
Morgué, le prince a tort de s’adresser à moi :
II s’imagine donc que parce qu’il est roi…
Suffit, je ne dis mot.
démocrite, .
Il y va de ta gloire.

thaler, .
C’est, morgué, pour cela qu’ils m’avont tant fait boire :
Mais ils n’en croqueront, ma foi, que d’une dent.
Je vais faire beau bruit. Serviteur cependant.


Scène IV


démocrite, .
Dieux ! Que fais-je ? Où m’emporte une indigne tendresse ?
Suis-je donc Démocrite ? Et quelle est ma foiblesse !
Pendant que je suis seul, laissons agir mon cœur,
Et tirons le rideau qui cache mon ardeur.
Depuis assez longtemps, mon rire satirique
Sur les autres répand une bile cynique :
Je veux sans nuls témoins rire à présent de moi ;
Il ne faut point ailleurs aller chercher de quoi.
J’aime ! C’est bien à toi, philosophe rigide,
De sentir l’aiguillon d’une flamme perfide !
Et quel est cet objet qui t’apprend l’art d’aimer ?
Un enfant de quinze ans ! Tu prétends la charmer,
Adonis suranné ?… Mais un pouvoir suprême
Me commande, m’entraîne en dépit de moi-même.
Ah ! C’est où je t’attends, le plus lâche des cœurs !
Il te faut des chemins tout parsemés de fleurs.
Tu ne saurois saisir ces haines rigoureuses
Que sentent pour l’amour les âmes généreuses
Tu ne peux gourmander un penchant trop fatal,

Homme pusillanime, imbécile, brutal !
Ce n’est pas encor tout ; vois où va ta folie.
Toi qui veux te targuer de la philosophie,
Tu conduis Criséis… en quels lieux ? À la cour.
Ah ! Qu’ensemble on voit peu la prudence et l’amour !
Mais on vient. Finissons un discours si fantasque ;
Pour sauver notre honneur, remettons notre masque.



Scène V


cléanthis, démocrite.


cléanthis.
à part.
On voit assez, à l’air dont il est habillé,
Que c’est l’original dont on nous a parlé.
Vous qui dans les forêts avez passé la vie,
Uniquement touché de la philosophie,
Quel noir démon vous pousse à causer notre ennui ?
Et que venez-vous faire à la cour aujourd’hui ?
démocrite, .
Je n’en sais vraiment rien : ce que je puis vous dire,
C’est qu’ici, malgré moi, le roi m’a fait conduire,
M’a voulu transplanter, et me faire, en un jour,
D’un philosophe actif, un oisif de la cour.
cléanthis.
Savez-vous bien qu’ici votre face équivoque,
Et rare en son espèce, étrangement nous choque ?
démocrite, .
Je le crois ; sur ce point j’ai peu de vanité,

Et mon dessein n’est point de plaire, en vérité.
cléanthis.
Vous auriez tort : il n’est, je veux bien vous le dire,
Prince, ni galopin, que vous ne fassiez rire.
démocrite, .
Pourquoi non ? C’est un droit qu’on acquiert en naissant ;
Et rire l’un de l’autre est fort divertissant.
cléanthis.
Ismène ici m’envoie, et vous dit par ma bouche,
Que votre aspect ici l’alarme et l’effarouche.
Le roi lui doit sa foi ; cependant, à ses yeux,
On sait qu’à Criséis il adresse ses vœux :
Par de lâches conseils dont vous êtes prodigue,
C’est vous, à ce qu’on dit, qui menez cette intrigue.
démocrite, .
Moi !
cléanthis.
Vous… C’est une honte, à l’âge où vous voilà,
De vouloir commencer ce vilain métier-là !
démocrite, .
Le reproche est plaisant et nouveau, je vous jure :
Je ne m’attendois pas à pareille aventure.
cléanthis.
Riez !
démocrite, .
Si vous saviez l’intérêt que j’y prends,
Vous m’accuseriez peu de ces soins obligeants.
Vous me connoissez mal. C’est une chose étrange,
Comme dans ce pays on prend toujours le change !

cléanthis.
Quoi ! Le prince tantôt ne vous a pas commis
Le soin officieux d’attendrir Criséis ?
Et vous, n’avez-vous pas pris soin de la réduire ?
démocrite, .
Cela peut être vrai ; mais bien loin de vous nuire,
Ce jour verroit Ismène entre les bras du roi,
S’il vouloit de son choix se rapporter à moi :
C’est un fait très constant.
cléanthis.
Je veux bien vous en croire.
Mais pour ne point donner d’atteinte à votre gloire,
Partez.
démocrite, .
Soit : j’ai pourtant de quoi rire à mon goût,
En ces lieux plus qu’ailleurs, et des femmes surtout.
cléanthis.
Et de qui ririez-vous ?
démocrite, .
Mais de vous la première,
De votre air. Vos habits, vos mœurs, votre manière,
Tout en vous, haut et bas, est artificieux.
Pour paroître plus grande, et pour tromper les yeux ;
On voit sur votre tête une longue coiffure,
Et sur de hauts patins vos pieds à la torture ;
En sorte qu’en ôtant ces secours superflus,
Il ne resteroit pas un tiers de femme au plus.
cléanthis.
Il nous en reste assez pour, telles que nous sommes,

Faire, quand nous voulons, bien enrager les hommes.
Mais partez, s’il vous plaît, demain avant le jour :
Vous ferez sagement ; car aussi bien la cour,
Dont vous faites toujours quelque plainte nouvelle,
Est bien lasse de vous.
démocrite, .
Et moi bien plus las d’elle ;
Et je vais de ce pas préparer avec soin
Que l’aurore en naissant m’en trouve déjà loin.



Scène VI


cléanthis.
Seule.
L’affaire est en bon train pour la princesse Ismène :
Mais pour mon compte à moi, je suis assez en peine.
Je voudrois arrêter le disciple en ces lieux :
Il a touché mon cœur en s’offrant à mes yeux ;
Son tour d’esprit me charme ; il fait tout avec grâce :
Il n’est rien que pour lui de bon cœur je ne fasse.
Le ciel me le devoit, pour me récompenser
De mon premier mari. Je le vois s’avancer.



Scène VII


cléanthis, strabon,


strabon,
à part.
Ouf ! Je suis bien guedé ! Par ma foi, la science
Ne s’acquiert point du tout à force d’abstinence.

C’est mon système à moi : l’esprit croit dans le vin ;
Je m’en sens déjà plus trois fois que ce matin.
Je me venge à longs traits de la philosophie.
À Cléanthis.
Hé ! Vous voilà, princesse, infante de ma vie !
Vous voyez un seigneur fort satisfait de soi,
Un convive échappé de la table du roi :
Il tient bon ordinaire, et je l’en félicite.
cléanthis.
Au disciple fameux du savant Démocrite,
Plus qu’à nul autre humain, cet honneur étoit dû.
strabon,
C’est un petit repas que le roi m’a rendu :
Nous nous traitons parfois.
cléanthis.
Vous ne sauriez mieux faire :
Rien ne fait des amis comme la bonne chère,
Quoiqu’on embrasse ici des gens de tous métiers,
Bien moins pour l’amour d’eux que de leurs cuisiniers.
strabon,
Cet honneur, quoique grand, ne me toucheroit guère,
Si je n’étois bien sûr du bonheur de vous plaire.
Vous aimer est un bien pour moi plus précieux
Qu’être admis à la table et des rois et des dieux ;
Et l’on ne leur sert point, même en des jours de fêtes,
De morceau si friand à mon goût que vous l’êtes.
cléanthis.
N’êtes-vous point de ceux dont l’usage est connu,
Qui ne sont amoureux que quand ils ont bien bu ;

À qui beaucoup de vin fait sortir la tendresse ;
Qui vont en cet état aux pieds de leur maîtresse
Exhaler les transports de leurs brûlants désirs,
Et pousser des hoquets en guise de soupirs ?
De nos jeunes seigneurs c’est assez là manière.
strabon,
Ma tendresse n’est point d’un pareil caractère.
Bacchus n’est point chez moi I’interprète d’amour.
J’ai près du sexe, enfin, l’air de la vieille cour.
Mon cœur s’est laissé prendre en vous voyant paroître,
Et de ses mouvements n’a plus été le maître.
L’esprit, la belle humeur, la grâce, la beauté,
Tout en vous s’est uni contre ma liberté.
cléanthis.
Ce n’est point un retour de pure complaisance
Qui me fait hasarder la même confiance ;
Mais je vous avouerai qu’à vos premiers regards
Mon foible cœur s’est vu percé de toutes parts.
Je ne sais quel attrait, et quel charme invisible
En un instant a pu me rende si sensible ;
Et je n’ai point senti de transports aussi doux
Pour tout autre mortel que j’en ressens pour vous.
strabon,
En vous réciproquant, vous êtes, je vous jure,
De ces heureux transports payés avec usure.
L’on n’a jamais senti de feux si violents
Que ceux qu’auprès de vous et pour vous je ressens.
Mais ne puis-je savoir, en voyant tant de charmes,
Quel est l’aimable objet à qui je rends les armes ?
cléanthis.

Bon ! Que vous serviroit de savoir qui je suis ?
Ce nous seroit peut-être une source d’ennuis,
Après vous avoir fait l’aveu de ma foiblesse.
strabon,
Ah ! Que cette pudeur augmente ma tendresse !
cléanthis.
Je devrois bien plutôt songer à me cacher.
strabon,
Rien de vous découvrir ne doit vous empêcher.
cléanthis.
L’homme est d’un naturel si volage et si traître…
Qui le sait mieux que moi ?
strabon,
Vous en avez peut-être
Été souvent trahie ? Ici, comme en tous lieux,
La femme, à mon avis, ne vaut pas beaucoup mieux.
J’en ai, pour mes péchés, quelquefois fait l’épreuve.
Êtes-vous fille ?
cléanthis.
Non.
strabon,
Femme ?
cléanthis.
Point du tout.
strabon,
Veuve ?
cléanthis.
Je ne sais.

strabon,
Oh, parbleu ! Vous vous moquez de nous.
De quelle espèce donc, s’il vous plaît, êtes-vous ?
cléanthis.
Je fus fille autrefois, et pour telle employée.
strabon,
Je le crois.
cléanthis.
A quinze ans je me suis mariée :
Mais, depuis le long temps que sans époux je vis,
Je ne saurois passer pour femme, à mon avis ;
Ni pour veuve non plus, puisqu’en effet j’ignore
Si le mari que j’eus est mort, ou vit encore.
strabon,
Ce discours, quoique abstroit, me paroît assez bon.
Je ne suis, comme vous, homme, veuf, ni garçon :
Et mon sort, de tout point, est si conforme au vôtre,
Qu’il semble que le ciel nous ait faits l’un pour l’autre.
cléanthis.
à part.
Homme, veuf, ni garçon !
strabon,
à part.
Fille, femme, ni veuve !
cléanthis.
à part.
Le cas est tout nouveau.
strabon,
à part.
L’aventure est très neuve.
à Cléanthis.
Depuis quand, s’il vous plaît, vivez-vous sans époux ?

cléanthis.
Depuis près de vingt ans je goûte un sort si doux.
J’avois pris un mari fourbe, plein d’injustices,
Qui d’aucune vertu ne rachetoit ses vices,
Ivrogne, débauché, scélérat, outrageux.
Pour sa mort je faisois tous les jours mille vœux.
Enfin, le ciel plus doux, touché de ma misère,
Lui fit naître en l’esprit un dessein salutaire ;
Il partit, me laissant, par bonheur, sans enfants.
strabon,
C’est tout comme chez nous. Depuis le même temps,
Inspiré par le ciel, je quittai ma patrie,
Pour fuir loin de ma femme, ou plutôt ma furie.
Jamais un tel démon ne sortit des enfers.
C’étoit un vrai lutin, un esprit de travers,
Un vieux singe en malice, insolente, revêche,
Coquette, sans esprit, menteuse, pie-grièche.
À la noyer cent fois je m’étois attendu ;
Mais je n’en ai rien fait, de peur d’être pendu.
cléanthis.
Cette femme vous est vraiment bien obligée !
strabon,
Bon ! Tout autre que moi ne l’eût point ménagée,
Elle auroit fait le saut.
cléanthis.
Et de grâce, en quels lieux
Aviez-vous épousé ce chef-d’œuvre des cieux ?
strabon,
Dans Argos.

cléanthis.
à part.
Dans Argos !
strabon,
Où la fortune a-t-elle
Mis en vos mains l’époux d’un si rare modèle ?
cléanthis.
Dans Argos.
strabon,
à part.
Dans Argos !
Et s’il vous plaît, quel nom
Portoit ce cher époux ?
cléanthis.
Il se nommoit Strabon.
strabon,
à part.
Strabon ! Haï !
cléanthis.
Pourroit-on aussi, sans vous déplaire,
Savoir quel nom portoit cette épouse si chère ?
strabon,
Cléanthis.
cléanthis.
Cléanthis ! C’est lui.
strabon,
C’est elle, ô dieux !
cléanthis.
Ses traits n’en disent rien ; mais je le sens bien mieux,

Au soudain changement qui se fait dans mon âme.
strabon,
Madame, par hasard, n’êtes-vous point ma femme ?
cléanthis.
Monsieur, par aventure, êtes-vous mon époux ?
strabon,
Il faut que cela soit ; car je sens que pour vous
Dans mon cœur tout à coup ma flamme est amortie,
Et fait en ce moment place à l’antipathie.
cléanthis.
Ah ! Te voilà donc, traître ! Après un si long temps,
Qui t’amène en ces lieux ? Qu’est-ce que tu prétends ?
strabon,
M’en aller au plus tôt. Que ma surprise est forte !
Dis-moi, ma chère enfant, pourquoi n’es-tu pas morte ?
cléanthis.
Pourquoi n’es-tu pas morte ! Indigne, scélérat,
Déserteur de ménage, et maudit renégat,
Pour t’arracher les yeux…
strabon,
Ali ! Doucement, madame.
à part.
Ô pouvoir de l’hymen, quel retour en mon âme !
cléanthis.
à part.
Je ressentois pour lui les transports les plus doux,
Hélas ! Qu’allois-je faire ? Il étoit mon époux.
Va, fuis. Que le démon, qui te prit en ton gîte
Pour t’amener ici, t’y remporte au plus vite.

Évite ma fureur ; retourne dans tes bois.
strabon,
Il ne vous faudra pas me le dire deux fois.
J’aime mieux être ermite, et brouter des racines,
Revoyager vingt ans, nu-pieds, sur des épines,
Que de vivre avec vous. Adieu.
cléanthis.
Que je le hais !
strabon,
Qu’elle est laide à présent ! Et qu’elle a l’air mauvais !


ACTE V



Scène I


strabon,
Seul.
Je suis tout confondu. Quelle étrange aventure !
Ma femme en ce pays, et dans cette figure !
La coquine aura su, par quelque ami présent,
Se faire consoler de son époux absent :
Mais elle n’aura pas plus longtemps l’avantage
D’anticiper les droits d’un prétendu veuvage.
J’ai fait réflexion sur son sort et le mien ;
Je ne veux point quitter des lieux où je suis bien.
Assez et trop longtemps un chagrin domestique
M’a fait souffrir les maux d’un exil tyrannique ;
Et puisque mon destin m’amène en ce séjour,
Je veux sur mes foyers demeurer à mon tour.
De me voir en ces lieux si mon épouse gronde,
Elle peut à son tour aller courir le monde.



Scène II


strabon, thaler.


thaler, .

Palsangué, je commence à me mettre en souci ;
Mon bijou ne vient point. Voyez-vous ! Ces gens-ci
Vous promettont assez, mais ils ne tenont guère.
strabon,
Quoi ?
thaler, .
Vous ne savez pas ce qu’on me vient de faire ?
strabon,
Non.
thaler, .
Vous avez grand tort.
strabon,
Soit ; mais je n’a sais rien,
thaler, .
Vous avez vu tantôt ce bracelet ?
strabon,
Hé bien ?
thaler, .
Bon ! Ne me l’ont-ils pas déjà pris ?
strabon,
Comment diable ?
thaler, .
Ils m’ont mis sur le corps cet habit honorable,

Disant que l’autre étoit trop ignominieux.
Je me suis vu si brave, et j’étois si joyeux,
Que je n’ai pas songé de fouiller dans ma poche :
Ils I’avont fait.
strabon,
Le tour est digne de reproche.
Ta mémoire t’a là joué d’un vilain trait.
thaler, .
On est si partroublé, qu’on ne sait ce qu’on fait.
Mais le roi m’a promis de me le faire rendre :
Pour cela, tout exprès, je viens ici l’attendre,
Après quoi, je dirons serviteur à la cour.
strabon,
Le serpent sous les fleurs se cache en ce séjour :
J’y viens d’en trouver un… Mais qui peut t’y déplaire ?
T’a-t-on fait quelque pièce encor ?
thaler, .
Tout au contraire ;
C’est à qui me fera tout le plus d’amiquié :
L’un me baille un soufflet, et l’autre un coup de pied ;
L’autre une croquignole, enfin chacun s’empresse,
Tout du mieux qu’il le peut, à me faire caresse :
On me fait plus d’honneur que je ne vaux cent fois.
J’ai vu manger le roi, tout comme je te vois,
Et tout de bout en bout.
strabon,
Tu l’as vu ?
thaler, .
Face à face :

Comme ces gros monsieurs, je tenois là ma place ;
Et, stapendant, j’avois du chagrin dans le cœur.
strabon,
Du chagrin ! Et pourquoi ?
thaler, .
Morgué, j’ons de l’honneur ;
Et l’on dit qu’Agélas en veut à notre fille.
strabon,
Voyez le grand malheur !
thaler, .
Morgué, dans la famille,
J’ons toujours été droit, hors notre femme, da,
Qui faisoit jaser d’elle un peu par-ci par-là.
strabon,
Te voilà bien malade ! Elle tient de sa mère.
Prétends-tu réformer cet usage ordinaire ?
thaler, .
Ce seroit un affront.
strabon,
Je suis en même cas,
Et l’on ne m’entend point faire tant de fracas.
C’est tant mieux, animal, si le sort favorable
Veut élever ta fille en un rang honorable.
thaler, .
Tant mieux ? Qui dit cela ?
strabon,
C’est moi qui te le dis.
thaler, .
Les uns disent tant mieux, et les autres tant pis.

Dame ! Accordez-vous donc.
strabon,
Crois-moi, n’en fais que rire.
thaler, .
Si j’avois mon joyau, je les laisserois dire.
strabon,
La fortune m’a bien joué d’un autre tour ;
J’ai bien plus de sujet de me plaindre à mon tour.
Un chagrin différent s’empare de notre âme :
Tu perds ton bracelet, moi je trouve ma femme.
thaler, .
Comment donc votre femme ! Êtes-vous marié ?
strabon,
Hélas ! Mon pauvre enfant, je l’avois oublié ;
Mais le diable en ces lieux (qui l’eût pu jamais croire !)
M’en a subitement rafraîchi la mémoire.


Scène III


cléanthis, strabon, thaler.


strabon,
Ah ! La voilà qui vient ; c’est elle, je la vois.
thaler, .
Qu’elle a de beaux habits !
strabon,
Ils ne sont pas de moi.
cléanthis.
à Strabon.
Quoi ! Malgré les transports dont mon âme est émue,

Oses-tu bien encor te montrer à ma vue ?
Et pourquoi n’es-tu pas déjà bien loin d’ici ?
strabon,
Vous vous y trouvez bien, et moi fort bien aussi.
Si mon fatal aspect ici vous importune,
Je vous permets d’aller chercher ailleurs fortune.
cléanthis.
Où puis-je aller, pour fuir un si funeste objet ?
Thaler regarde Cléanthis avec attention.
strabon,
Vous pouvez voyager vingt ans comme j’ai fait ;
Ou, si de la sagesse un beau feu vous excite,
Allez dans les déserts, et suivez Démocrite :
De vous voir avec lui je serai peu jaloux.
cléanthis.
Sors vite de ces lieux, redoute mon courroux.
à Thaler.
As-tu bientôt assez contemplé ma figure ?
thaler, ,
à part.
J’ai quelque souvenir de cette créature.
strabon,
C’est là que l’on apprend à corriger ses mœurs,
Et d’un flegme moral réprimer les aigreurs.
cléanthis.
Je veux, quand il me plaît, moi, me mettre en colère.
thaler, ,
à part.
C’est elle ; je le vois, plus je la considère.
strabon,
N’adoucirez-vous point cet esprit pétulant ?

thaler, , à part.
Voilà celle qui vint m’apporter son enfant.
cléanthis.
Ma haine, en te voyant, s’irrite dans mon âme,
Lâche, perfide époux !
thaler, ,
à Strabon.
C’est donc là votre femme ?
strabon,
Hélas ! Oui.
thaler, ,
à Cléanthis, la prenant par le bras.
Payez-moi ce que vous me devez.
cléanthis.
Ce que je vous dois ?
thaler, .
Oui, s’il vous plaît.
cléanthis.
Vous rêvez.
Je ne vous connois point, mon ami, je vous jure.
thaler, .
Je vous connois bien, moi. Quinze ans de nourriture
Pour un de vos enfants.
cléanthis.
Pour un de mes enfants ?
strabon,
Pour un de nos enfants ! Ciel ! Qu’est-ce que j’entends ?
Je n’en eus jamais d’elle ; et c’est nous faire honte.
thaler, ,
à Strabon.
Elle n’a pas laissé d’en avoir, à bon compte.
strabon,

D’en avoir ! Justes dieux ! Verrai-je d’un œil sec
Le front d’un philosophe endurer tel échec ?
cléanthis.
à Thaler.
Quoi ! Tu pourrois, maraud, avec pareille audace,
à part.
Me soutenir… J’ai vu quelque part cette face.
thaler, ,
à Cléanthis.
Oui, je le soutiendrai. C’est, palsanguenne, vous
Qui vint, par un matin, mettre un enfant cheux nous,
Si bien que vous disiez que vous étiez sa mère.
cléanthis.
Qui, moi ?
thaler, ,
à Strabon.
Je suis ravi que vous soyez son père ;
C’est un gentil enfant.
strabon,
à Cléanthis.
M’avoir joué ce trait,
Sans t’en avoir donné jamais aucun sujet !
cléanthis.
Vous êtes fous tous deux.
strabon,
Me donner, infidèle,

Un enfant clandestin !… Est-il mâle ou femelle ?
thaler, .
C’est une belle fille, et laquelle, ma foi,
Ne vous ressemble guère.
strabon,
Oh ! Vraiment, je le crois.


Scène IV


agélas, démocrite, criséis, strabon, cléanthis, thaler.


démocrite, ,
à Agélas.
Seigneur, il ne faut pas m’arrêter davantage :
Je joue en votre cour un fort sot personnage ;
Et quand vous me forcez à rester dans ces lieux,
Je sais que ce n’est point du tout pour mes beaux yeux.
agélas, .
Votre rare mérite en est l’unique cause.

démocrite, .
Mon mérite ? Ah ! Vraiment, c’est bien prendre la chose.
Si vous le connoissiez en effet tel qu’il est,
Vous verriez qu’il n’est pas tout ce qu’il vous paroît.
agélas, .
Ici votre présence est encor nécessaire.
Je veux que vous voyiez terminer une affaire ;
Après quoi vous pourrez, libres dans vos desseins,
Vous, Thaler, et Strabon, chercher d’autres destins,
démocrite, .
Quelle affaire ?

agélas, .
Je veux qu’un heureux mariage
Par des nœuds éternels à Criséis m’engage.
thaler, ,
à part.
À ma fille ? Morgué, ces courtisans de cour
Ont tous, comme cela, des vartigos d’amour.
criséis,
Il ne faut point, seigneur, surprendre ma foiblesse
Par le flatteur aveu d’une feinte tendresse.
Je connois votre rang ; de plus, je me connois :
Vous respecter, seigneur, est tout ce que je dois.
agélas, .
Les dieux et les destins en vain, par la naissance,
Ont mis entre nous deux une vaste distance,
J’en appelle à l’amour ; il est beaucoup plus fort
Que le sang, que les lois, que les dieux et le sort.
Je veux sur votre front mettre le diadème.
thaler, ,
à Criséis.
Ne va pas t’y fier ; ce n’est qu’un stratagème.



Scène V


ismène, agélas, agénor, criséis, démocrite, cléanthis, strabon, thaler.


ismène, ,
à Agélas.
Seigneur, il court un bruit que je ne saurois croire ;
Il intéresse trop mes droits et votre gloire :
J’apprends que, vous laissant séduire par l’amour,
Vous voulez épouser Criséis en ce jour.
agélas, .
Le bruit qui se répand ne me fait nul outrage :
Un inconnu pouvoir à cet hymen m’engage ;
Et mon choix, l’élevant dans ce rang glorieux,
Peut réparer assez l’injustice des dieux.
démocrite, ,
à Agélas.
Vous voulez tout de bon en faire votre femme ?
agélas, .
Jamais aucun espoir n’a tant flatté mon âme.
thaler, ,
à part.
Fatigué, queu malin !
à Agélas.
Rendez-moi mon bijou,
Et je prends, pour partir, mes jambes à mon cou.
agélas, ,
Donnant le bracelet au roi.
Par les soins que j’ai pris, on vient de me le rendre,
Seigneur, je vous l’apporte.
thaler, .

On m’a bien fait attendre.
N’en a-t-on rien ôté ?
agélas, .
Les yeux sont éblouis
à Thaler.
Des traits de feu qu’on voit… Mais d’où vient ce rubis ?
thaler, .
Du pays des rubis. Il est à notre fille.
agélas, .
Comment ?
thaler, .
Oui ; c’est, seigneur, un bijou de famille.
agélas, .
Éclaircis-nous le fait sans feinte et sans détour.
thaler, .
Mais tout ce que je dis est plus clair que le jour.
agélas, .
Ce discours ambigu cache quelque mystère :
Explique-toi.
thaler, .
Morgué, je ne suis point son père,
Puisqu’il faut vous le dire et parler tout de bon.
criséis,
Juste ciel !
thaler, .
Je ne fais que lui prêter mon nom,
Comme bien d’autres font.
cléanthis.


à part.
Le dénouement s’avance.
agélas, .
Et quel est donc celui qui lui donna naissance ?
strabon,
à part.
Ce n’est pas moi, toujours.
thaler, ,
Montrant Cléanthis.
Cette femme, je crois,
Si vous l’interrogez, le dira mieux que moi :
La drôlesse, un matin, s’en vint, bon jour, bonne œuvre,
Jusqu’à notre maison porter ce biau chef-d’œuvre.
cléanthis.
Moi ! Quelle calomnie !
thaler, ,
à Cléanthis.
Oh ! Je vous connois bien.
cléanthis.
Qui ? Moi, j’aurais…
thaler, .
Oui, vous.
agélas, ,
à Cléanthis.
Ne dissimule rien.
cléanthis.
Seigneur, j’ai satisfait aux ordres de la reine,
Qui de son premier lit n’ayant pour fruit qu’Ismène,
Et lui voulant au trône assurer tous les droits,
M’obligea de porter sa fille dans les bois.
agélas, .
Puis-je croire, grands dieux ! Cette étrange aventure ?
Mais, hélas ! N’est-ce point une heureuse imposture ?
cléanthis.

Seigneur, ce bracelet avecque ce rubis
Rendent le fait constant.
strabon,
à part.
Je reprends mes esprits.
agélas, ,
à Criséis.
Il est temps qu’à présent, puisque le ciel i’ordonne,
Je remette à vos pieds le sceptre et la couronne.
Je vous rends votre bien, madame ; et désormais
Je ne le puis tenir que de vos seuls bienfaits.

criséis,
Je ne me plaignois point du sort où j’étois née :
Maintenant que le ciel, changeant ma destinée,
Veut réparer les maux qu’il m’avoit fait souffrir,
Je me plains de n’avoir qu’un cœur à vous offrir.
agélas, ,
à Ismène.
Madame, vous voyez mon destin et le vôtre ;
Le ciel ne nous a point fait naître l’un pour I’autre ;
Mais ce prince pourra, sensible à vos attraits,
De la perte du trône adoucir les regrets.
ismène, .
Agénor à mes yeux vaut bien une couronne.
agénor, .
Seigneur…
agélas, ,
à Thaler.
Vous, dont je tiens cette aimable personne,
Demandez ; je ne puis trop vous récompenser.
thaler, .
Faites-moi maltôtier toujours pour commencer.

démocrite, ,
à Agélas.
Seigneur, depuis longtemps je garde le silence ;
Un tel événement étourdit ma prudence :
Interdit et confus de tout ce que je vois,
J’ai peine à retrouver l’usage de la voix.
II est temps cependant de me faire connoître.
Je n’ai point été tel que j’ai voulu paroître ;
Vraiment foible au dedans, philosophe au dehors,
L’esprit étoit la dupe et l’esclave du corps.
Deux yeux, deux yeux charmants, avoient, pour ma ruine,
Détraqué les ressorts de toute la machine.
De la philosophie en vain on suit les lois ;
La nature en nos cœurs ne perd jamais ses droits ;
Et, comptant nos défauts, je vois, plus je calcule,
Qu’il n’est point de mortel qui n’ait son ridicule :
Le plus sage est celui qui le cache le mieux.
J’étois amoureux.
agélas, .
Vous !
cléanthis.
Vous étiez amoureux ?
démocrite, .
L’amour m’avoit forcé, pour traverser ma vie,
Dans les retranchements de la philosophie.
Montrant Criséis.
Voilà l’objet fatal, le véritable écueil

Où la fière sagesse a brisé son orgueil.
cléanthis.
Vous aimiez Criséis ?
démocrite, .
La partie animale
Avait pris, malgré moi, le pas sur la morale ;
La nature perverse entraînoit la raison.
À l’univers entier j’en demande pardon.
Adieu.
agélas, .
Ne partez point ; il y va de ma gloire.
démocrite, .
Faut-il que j’orne encor votre char de victoire ?
Je ne me trouve pas assez bien de la cour,
Seigneur, pour y vouloir faire un plus long séjour.
J’ai fait, en m’y montrant, une folie extrême ;
J’y vins comme un franc sot, et je m’en vais de même ;
Trop heureux d’en partir libre de passion,
Et d’avoir de critique ample provision !
J’en ai fait à la cour un recueil à bon titre ;
Je me mets, je l’avoue, en tête du chapitre
De ceux que l’amour fait à l’excès s’oublier ;
Mais, sans le bracelet, vous étiez le premier.
Je vais chercher des lieux où la philosophie
Ne soit plus exposée à cette épilepsie.
Dans un antre plus creux, achevant mon emploi,
Je vais rire de vous ; riez aussi de moi.
Il sort.


Scène VI


ismène, agélas, agénor, criséis, cléanthis, strabon, thaler,


agélas, ,
à Criséis.
Tâchons de l’arrêter. Nous cependant, madame,
Allons pour couronner une si belle flamme.


Scène VII


cléanthis, strabon,


strabon,
Hé bien, que dirons-nous ? Partirai-je avec lui ?
cléanthis.
Je suis bien en courroux : si pourtant aujourd’hui
Tu voulois un peu mieux m’aimer ?
strabon,
Déjà, coquine,
Tu voudrois me tenir, je le vois à ta mine.
Je te pardonne tout, fais-moi grâce à ton tour ;
Oublions le passé, renouvelons d’amour.
Je ne serai pas seul qui, d’une âme enchantée,
Aura repris sa femme après l’avoir quittée.