Détours

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Détours
1924









PRELUDES



Ma mère était de celles qui gardent la tradition des housses sur les fauteuils et de l’ennui, méprisent les jolies femmes et les hommes gais, détestent les bijoux, les oiseaux de paradis et les dentelles.

Brune et sans grâce, elle incarnait, dans le genre maigre, la bourgeoise dite de tête. Elle m’aimait beaucoup, voulut faire de moi un homme rangé comme une armoire à glace, m’apprit l’arithmétique, les principes de la civilité puérile et honnête, le catéchisme. « Deux fois deux quatre – on ne met pas ses coudes sur la table – Dieu est un pur esprit créateur du ciel et de la terre. – On embrasse sa mère le soir avant de se coucher. » Même la tendresse lui semblait réglementaire et moi, je préférais aux siennes les joues de la femme de chambre qui avait la peau douce et se parfumait à l’œillet.

Mon père était dans l’armée. Ses amis disaient de lui : « Quel vieux rigolo ! » Moi, je lui en voulais de ne pas faire plus grand cas de ma petite personne.

J’avais encore une sœur. Elle était mon aînée de treize ans. J’étais fort jeune lorsqu’elle se maria.

Donc, enfant sans gaieté, je pris l’habitude lâche de l’espoir. Dès que j’eus notion de la semaine, le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi me furent attente. Six jours sur sept pour penser au dimanche où l’ennui s’affinait jusqu’à la déception parce qu’on déjeunait en ville.

J’avais bien, pour me distraire, la compagnie du fauteuil qui, déplié, servait de lit à la bonne lorsque ma famille allait au théâtre ; ce fauteuil, parce qu’il s’étendait parallèle au sommeil d’une femme, me semblait le symbole même de la virilité ; le jour, ratatiné, en dépit de son hypocrisie cubique de vieux mendiant chinois, il gardait encore son prestige. Un soir, par le trou de la serrure, j’eus la chance de voir la femme de chambre les seins nus. Lui, le lendemain, me confia qu’il ne serait plus fauteuil, ni lit, ni mendiant, mais fruit de velours jaune. Un corps dont, en dépit de ma coupable indiscrétion, je fixais mal certains détails, formerait son amande essentielle et je serais, moi, une autre amande pliée contre la première : bonjour, Philippine.

Plus tard, je fus confié aux soins d’une institutrice qui avait une chambre à l’appartement, avec un vrai lit, banal et en cuivre. La bonne ne descendit plus jamais de son sixième ; or, une année, ayant, aux étrennes, reçu la traduction de L'Énéide, je trouvai une ressemblance entre mon fauteuil et le vieillard de Pergame, pour qui, du temps qu’il était un robuste guerrier, maintes fois descendit de l’Olympe la plus belle des déesses ; Vénus n’avait pas pris la peine de prolonger un peu la jeunesse du Troyen ; mon fauteuil était fané, son velours chauve : je le baptisai Anchise. Pour ne pas avoir à le porter sur mon dos si nous devions quitter nos pénates, je ne me comparai point à Énée ; tout de même, à défaut de cette piété filiale (pius Æneas), je lui conservai une bonne amitié, de la reconnaissance pour m’avoir aidé à passer des heures. Son souvenir est au centre de mon enfance. À cause de ce souvenir, d’ailleurs, je me juge inapte à retenir les plus précieux et les plus communs des lieux communs sentimentaux et celui-ci surtout que l’oubli des affections seul nous donne assez d’indépendance pour atteindre jusqu’à nous-mêmes.

Au lycée administratif et marron, me fut enseigné que certains mots mettent à leur tête une majuscule comme le marié ou le veuf, un chapeau haut de forme ; parmi les manteaux anonymes, leur bel air les distinguant, ils me parurent mériter les plus grands honneurs d’indéniables hiérarchies. Je ne les imaginai guère plus sans le panache de leur majuscule que les fronts napolitains sans l’ombre des feutres les plus subtils et les pieds des légats de Buenos Aires libres de leurs gaines brillantes. Il ne me semblait pas encore possible qu’un Sud-Américain pût transiger sur la qualité de ses chaussures, un Italien sur celle de ses chapeaux. J’en avais assez de passer mes semaines dans l’attente du dimanche. Je n’osais encore, pour moi-même, songer à l’amour avec un grand A, mais déjà me mettais en quête d’un espoir tout proche et dont l’initiale pût être de hautaine calligraphie. J’étais en quatrième. Le professeur, qui habitait un pavillon au milieu des murs de brique de Montmorency, eut à cœur de nous révéler la nature. Je crus que, dès Saint-Cloud, commençait un monde merveilleux. Les villes me parurent des abcès qui gâtaient l’harmonie d’un corps. Tout un hiver, je fus dans l’impatience de connaître enfin cette nature que j’avais jusqu’alors appelée campagne comme si elle était juste une bonne fille un peu vulgaire. Pour cette Nature (avec un grand N, enfin) j’eus la prétention du provincial pour le musée de sa sous-préfecture.

Quelques années plus tard, un normalien suppléant devait, après mille autres révélations, m’apprendre que les choses existent par la seule image qui s’en fait en nous. Grâce au normalien subjectiviste, sur une route nationale, à gauche, à droite, derrière et devant moi, des champs de blé que le soleil écrasait d’une plaque de chaleur, je compris, pieds las, muscles mous, gosier sec, mon impuissance. Si je préférais tel tableau à cette plaine et même à certaine vision de collines le soir tombant, c’est que je ne pouvais, de mes propres moyens, susciter la joie d’une surprise.

Mes camarades me méprisaient parce que j’étais maladroit dans les jeux ; ma mère avait la voix trop brève, la main trop sèche pour qu’on pût croire en sa tendresse, je n’avais pas de jolies cousines et pourtant je sentais déjà la nécessité d’aimer. Ainsi voulant du reste expliquer par des complications d’âme ce qui était l’appel de la puberté, je résolus de grouper d’autres êtres jusqu’à ce que la confusion de leur ensemble précisât en s’y opposant la silhouette qui était la mienne, cette silhouette que je ne pouvais délibérément tracer noire sur fond blanc, noire sur fond vide.

C’est alors que je perdis ma virginité, essayai mes premières aventures, appris à faire l’amour, cela d’ailleurs fort banalement. Tout de même, je devins vite assez familier avec les femmes pour ne plus me trouver devant elles gêné de mon corps comme d’un bouquet à offrir. Je voulus renoncer à mes préoccupations antérieures que je m’étais mis à juger bien puériles et scolaires ; je fus le garçon semblable à tous les très jeunes garçons qui savent si mal s’avouer déçus ; or les gestes élémentaires ne m’ayant pas satisfait, j’éprouvai d’autres désirs ; j’en appelai certaines « tentations »; mais, craignant de n’y point trouver encore la fameuse extase, trop jeune pour imaginer dans le calme un bon code des voluptés, après quelques mois d’essais, je fis volte-face, parlai de renoncement. J’aimais toujours la compagnie des femmes ; j’aurais voulu plaire à toutes, mais je n’allais plus vers elles dans quelque intention brutalement voluptueuse. La courbe d’un geste, le mystère d’un parfum, un mot qui chantait au milieu d’une phrase, seuls me donnaient le goût de leur présence.

J’eus alors de charmantes amies. Rentré chez moi, si je pensais au regard de l’une d’elles, je ne savais même plus la couleur précise de ses yeux. Ni celle des miens d’ailleurs. Pourtant, je m’efforçais devant le miroir à la candeur des conscrits de basse Bretagne dont les calembours allègent tout mystère jusqu’à la transparence et laissent deviner certaines réalités difficiles et les liens qui les unissent entre elles : ainsi, par exemple, se révèle l’âge de la belle-mère du capitaine.

Je me rappelle un 14 juillet. Avant de regagner leur pays, des Américaines buvaient pour toute leur existence. Au petit jour, on espérait que les secrets essentiels allaient pouvoir se lire en toutes lettres. L’une visait des buts précaires avec des allumettes enflammées ; l’autre dansait, nue, vidait tous les verres, trépignait, jurait. Dans la rue, elle exigea l’unique taxi, défendit qu’on l’accompagnât et, debout sur la banquette, la bouche tordue par je ne sais quel désir supérieur aux forces humaines, devint plus belle encore de son mépris.

Était-elle une inconsciente impératrice ?

Cette autre ne sortait pas les nuits où l’on dansait sur les boulevards. Elle passait les heures à se parer. Sa chambre s’encombrait de robes, d’écharpes qu’elle aimait comme des serpents à charmer ; elle avait un joli nom et ne fardait jamais son visage pâle ; elle voulait que le témoignage des hommes l’aidât un peu les jours de doute ; aussi usait-elle de son accent tout comme M. de Talleyrand bégayait par diplomatie ; une femme mécanique eût mieux convenu à ma sensualité ; on disait qu’elle était sotte ; pourtant, je lui prêtai une grande intelligence, n’ayant point le courage de n’en point demander même aux plus beaux yeux.

J’espérais aller plus loin que son corps, et ma raison de la vouloir près de moi n’était pas la recherche de quelque exaltation. Tant qu’elle demeurait, je faisais effort pour oublier sa peau plus douce pourtant qu’ivoire à caresser, les paupières closes.

Un homme fort, suivant le goût du siècle, trousse les marquises et leurs chambrières, essaie des étrangères et de leurs grooms en molleton rouge. Pour moi, n’incorporant l’amour qu’à la dernière extrémité, je demandai à cette femme de laisser flotter non les voiles de ses épaules mais certain désir dont, sans doute, pourrait naître le mien.

Mais, dès qu’elle me quittait, j’avais besoin de sa présence charnelle jusqu’à vouloir prendre la soie de mon fauteuil pour le souvenir de sa robe, si légère ; alors, afin d’être sûr que les choses se faisaient toutes à son image, il m’était aussi facile d’éteindre une lampe qu’au dieu de mon enfance, un soleil. Les dentelles héritées de sa grand-mère étaient-ce d’anciennes malines ou bien un tulle, pas même un point d’esprit, un tulle couvert d’arabesques illusoires et de jolis noms en broderies.

Mille petites femmes peuplaient ma chambre.

Parce qu’elles ne me voyaient plus (elles m’obéissaient jusqu’à fermer les yeux dès que s’abaissaient mes paupières) et croyaient qu’on ne les voyait plus, elles mourraient vraiment béatifiées.

Alors le souvenir, rien que le souvenir, enveloppait mon sommeil avec la douceur d’un suaire bien tissé.

Ainsi je me voulus chaste à l’âge où les pratiques les plus niaises et les plus sales contentent les jeunes garçons. La rage d’avoir manqué la révélation n’était au reste point seule à m’y décider.

Dans mes calculs, je prenais certaines craintes pour des pressentiments mystiques. Lorsque j’étais enfant, par exemple, persuadé que j’aurais à la promenade au moins une minute d’étourderie où je lâcherais la ficelle du ballon rouge qu’on venait de m’acheter, tout de suite j’ouvrais la main prenant à témoin les ténébreuses puissances de ce que j’appelais un sacrifice. En retour, je les suppliais de mettre l’oiseau multicolore que ma mère n’avait pas voulu m’acheter dans le tiroir d’une table de bois blanc qu’on avait cloué pour que mes doigts ne s’y meurtrissent point.

Rentré, je parvenais à ouvrir le tiroir ; les mystérieuses puissances l’avaient laissé vide. Semblable était la puérilité de ce donnant-donnant que j’essayais à l’âge où les amies de nos familles nous appellent jeune homme et nous caressent la joue pour voir si la barbe va bientôt pousser. Les femmes aiment Chérubin, couchent volontiers avec lui mais n’osent en dire « mon amant ». C’est qu’elles ont peur de trop se fier à la tendresse des tout jeunes hommes et, pour n’en point souffrir, elles les chérissent à la manière des jolis animaux très familiers. Quant à moi je craignais de ne point garder la maîtresse qui me rendrait heureux ; aussi, spontanément, j’abandonnai l’espoir et me donnai des airs de mépris pour que la volonté supérieure en qui l’on veut croire les jours de lâcheté m’accordât une compensation.

Sans sujet central, en dépit de quelques jeux avec mes jolies amies, mon existence ne pouvait manquer de m’apparaître vide. Vint la saison des après-midi interminables dans les cafés, des confidences à des inconnus que j’abandonnais lorsqu’à l’avouer j’avais perdu un peu de ma douloureuse inconsistance.

Tout cela d’ailleurs est assez loin aujourd’hui pour que je ne me donne plus la peine de réfuter le proverbe « les gens heureux n’ont pas d’histoire », mais quelle chanson monotone pourra me plaindre, lierre invertébré sur un sol d’où ne jaillissait aucun arbre ?

Je n’étais pas un être définitif et pourtant, de l’humanité entière je n’acceptais plus qu’une silhouette, toujours la même, dans les miroirs. De l’autobus, un geste était la fleur sur une tombe, ma tombe. Hélas ! je n’avais à ma disposition que deux fois cinq pétales et puis pourquoi souffler des voyageurs vers ce jeune homme à peine entrevu et déjà mort de ma fuite. Je voulais me préférer, mais chaque mur derrière mes talons devenait un sépulcre. Je ne me trouvais plus du tout.

Je serais bien reparti pour l’amour vêtu d’espoir comme l’enfance pour les opérettes du jeudi, car une vitre en biseau accusait déjà la tristesse mauve des solitudes aux paupières ; mais c’était tout de même avec le mépris des rues où le bonheur tremble en lettres de lumière, la fuite vers le square ; là, des fusains empêchent l’hiver de s’en aller jamais et parmi la tristesse des promeneurs, la chair n’a d’autre volupté que celle de ne plus savoir si elle a froid du brouillard ou chaud d’un col de loutre ; les passants et les passantes à qui, parfois, se dédiait ma solitude, valaient juste ces poupées que les marins pétrissent quand les hamacs sont par trop solitaires.

Secours de la fable antique, aux devantures les miroirs deviennent d’attendrissants ruisseaux, mais je ne sais que l’effroi de Narcisse, son effroi lorsque sa bouche proche de l’autre bouche jusqu’à s’y confondre perçoit l’ironie d’une fuite au milieu des rires. Si la réalité ne semble plus irréfutable, il faut multiplier les hypothèses. Ne croit-on pas à la faveur des maquillages et des transformations que Frégoli n’est pas un homme mais dix, vingt hommes, venus chacun son heure, d’un monde étrange, très loin, derrière les coulisses ? Or certain orgueil accuse de futilité ces détours ; et je ne rencontrais pas le seul qu’il m’importait de connaître. J’essayai de feindre la joie ; elle n’était qu’un costume de la même inutilité que le maillot de coton rose aux jambes des danseuses sur le tréteau des foires.

Narcisse au piètre ruisseau, je n’apercevais personne sur l’autre bord à qui dédier mon amitié ; cette amitié, pourtant, m’étais-je mis à croire, pouvait seule me permettre le bonheur. Je l’imaginais glace ; en elle un visage dont on se serait soucié de savoir s’il valait la réalité d’un être extérieur ou réfléchissait sans plus un moi complaisamment projeté.

Hélas ! nul ne m’offrit le monde nouveau ; il n’y eut pas le démolisseur de la cité des hommes. Je n’entrai pas dans cette ville que j’espérais au soir entre ciel et terre plutôt gravée que bâtie. Je me cognais aux monuments de tous les jours et, pour m’y résigner, j’avais trop voulu de mes propres mains une forêt en pierres amoureuses du rire des scies.




UN DRAME, ENFIN



Un jour, enfin, il me fut permis de dramatiser sans fraude.

Ma famille n’avait jamais failli. « Notre honneur est intact », se plaisait à répéter ma mère. En vérité, s’il lui arrivait d’accabler mon père de reproches, c’est que, femme sans péril métaphysique, elle aimait néanmoins la controverse ; elle avait le goût des scènes comme, suivant les âges, du football, du tennis, du golf ou du footing. Je lui en voulais de ces inclinations tracassières, et je croyais les grandes fautes plus faciles à pardonner que les petits gestes de mauvaise humeur. Je dois avouer d’ailleurs que c’était bien en dehors de toute expérience.

Ma sœur, veuve de son premier mari, avait épousé en secondes noces un riche New-Yorkais. Mon père, après deux années de commandement au Maroc, avait été nommé général ; or il avait, aux colonies, contracté certaines habitudes qu’il ne put se résigner à laisser insatisfaites en France ; au reste, il avait assez de tact pour que nul ne s’en rendît compte ; le malheur voulut que se trouvât commis au bois de Boulogne un crime de la dernière atrocité. Un garçon de bonne famille en était la victime. Cette histoire éveilla l’attention de la police ; il s’ensuivit de nombreuses descentes dont l’une au beau milieu d’une fête orientale à laquelle participait le général.

Bien entendu, mon père ne fut pas directement inquiété ; mais les journaux de l’opposition firent un beau scandale et chantèrent pouille tant et si bien qu’il dut démissionner et renoncer à la cravate de commandeur, depuis longtemps promise.

Ma mère, assez lente à imaginer un vice, et d’autant plus sévère qu’elle se fatiguait sans parvenir à concrétiser, s’aperçut que le déshonneur était sur sa maison. Elle mit l’argenterie dans le coffre-fort, consigna sa porte, ne rendit plus de visites, foudroya celui qui n’avait pas eu de chance, voulut divorcer, n’en fit rien, se résigna par devoir à porter encore un nom souillé, devint neurasthénique, écrivit des lettres anonymes, en reçut et, un beau jour, finit par enjamber la barre d’appui.

On parla d’accident ; la sépulture chrétienne ne lui fut pas refusée.

Par de beaux arguments, le général voulut s’interdire le remords. Il essaya de me convaincre, prétendit me parler d’homme à homme, vanta sa tendresse pour la défunte, regretta qu’elle ne l’eût jamais compris.

D’un mot, je l’arrêtai. Il cligna de l’œil, m’offrit plusieurs boîtes de très bonnes cigarettes et une pension honorable. Il loua un entresol rue Notre-Dame-de-Lorette, s’encanailla comme le peuvent seuls les curés défroqués et les généraux sans étoile. Quand je l’allais voir, il ne se donnait la peine d’aucun mensonge et disait simplement de ma mère (que je m’étais mis à nommer dans mon souvenir « ma pauvre maman ») : « Une citoyenne pas trop drôle, nom de Dieu, une femme comme toutes les femmes ; je préfère les Kabyles, au moins elles savent danser la danse du ventre. Regarde comme elles se remuent — et zou et zou et zou. » Je crois qu’à vrai dire, il dissipait mal ses remords et perdait même un peu la tête. Il me conseillait : « Amuse-toi, Daniel ; sois un diable et plus si tu peux, mais n’espère jamais amener une femme à la conscience. »

Il m’aimait à sa manière et se préoccupait de mon avenir. Aussi, lorsque nous nous quittions, déplorait-il toujours la stupide aventure qui l’avait empêché de me donner un père divisionnaire et commandeur.

Moi, j’avais trop souvent envie de pleurer comme un gosse.

Si je m’étais cru des principes moraux (« les bons principes qu’on a essayé de t’inculper », disait ma mère, confondant inculper avec inculquer, la Transylvanie avec la Pennsylvanie et même quelquefois Léonard de Vinci avec Vincent d’Indy), je les aurais spontanément réfutés pour absoudre un homme. Rien de plus facile, au reste, que de ne pas conclure à la culpabilité de mon père dont l’insouciance aux divers âges de sa vie avait été de l’entrain, de la bravoure, du dévergondage. Sans doute, aurais-je admiré une figure hautement criminelle et condamné ma mère qui avait eu le tort de représenter la tradition, de m’aimer avec tyrannie et de s’habiller sans goût. Hélas ! mon père n’était, lui, qu’un soldat mal dégagé des habitudes de certaines nuits d’Orient. Je le jugeais médiocre, ne valant guère la peine qu’on souffrît par sa faute ; mais à peine l’avais-je quitté que, de l’escalier, je l’entendais chantonner sur un air de bamboula :


Travadja la moukère
Travadja bono


Déjà mes doigts se crispaient à la rampe, et je respirais très fort pour refouler deux larmes.

Nous n’avions pas dit toute la vérité à ma sœur d’Amérique.

Un jour, dans une lettre, je lui confiais ma tristesse et ses raisons. Par retour du courrier, elle me répondit que ce drame lui rappelait certaines pièces de Strindberg le Scandinave, dont elle avait suivi les représentations avant son départ pour New York.

Elle ajoutait que, de quelque côté qu’on regardât, l’horizon était bien noir ; ainsi, grand amateur de gin, son époux, citoyen d’un pays sec, l’obligeait à passer de l’alcool en fraude sous ses jupes.

Je lui envoyai une nouvelle lettre pour lui dire que son histoire de bouteilles était stupide, qu’il s’agissait d’une angoisse, de mon angoisse et non de liquide à transporter, ou du répertoire du théâtre de l'Œuvre.

Un mois plus tard, je m’en voulais de cette dureté. Un télégramme venait de m’apprendre la mort de ma sœur. Je la voyais au quinzième étage, dans un décor cinématographique, son lit jonché de peaux de léopards. L’ivrogne de mari sautait de voiture et poussait la porte au moment précis où les servantes, jolies comme des sœurs jumelles, s’apercevaient que la poor mississ avait cessé de vivre.

La vie continuait dans les cités cubiques, mais pour avoir eu par un juillet de France (tricot clair et robe blanche) un rêve trop facile, ma sœur reposait dans un cimetière d’outre-Atlantique.

Mais y a-t-il même un cimetière pour les villes qui croissent en hauteur ? Au quarantième de quel gratte-ciel met-on les cadavres et leur exact vêtement de bois ?



J’essayai de réagir.

Je voyageai.

Peine perdue. Les villes me semblèrent des gares où tout le monde descendait pour s’installer à nouveau dans d’autres trains qui allaient, eux, on ne savait trop où.

Je traversai Marseille, Toulon, quelques ports italiens, l’Algérie.

Les autres hommes faisaient comme si c’était bien des rues et des boulevards entre les murs. Je ne me laissai pas prendre au mensonge des affiches. Sur un des panneaux-réclame, je reconnus l’Arabe ; il se réjouissait des trous dans la laine de son burnous ; autant de fenêtres à l’exil du corps ; je ne suivis point au-delà des quais cette fille brune de peau, sous le sang du corsage, qui faisait claquer ses socques parmi les caisses et j’eus pitié des Caucasiens qui transpirent l’intelligence et la tuberculose, le front las des cônes de castor, les jours de canicule.

Au port de Marseille, en conscience, j’avais essayé d’aimer une girl de l’Alcazar. Elle s’appelait Jessy, avait le goût des jeunes hommes, des cheveux blonds, des coquillages, des oranges, des chansons et de la danse. D’abord, en dépit de tout mon bon vouloir, elle fut dans mon existence sans raison, mais un soir, nos lèvres jointes sur un fruit, troisième bouche commune à nos deux corps, la sirène avait appelé pour des pays plus loin que l’Extrême-Orient. Je désirais qu’elle prît au sérieux, tout à coup, le mensonge sentimental pour qu’enfin commençât l’aventure : « Je vais t’emmener au pays des laques, Jessy ; n’oublie pas tes écharpes ; je veux que tu aies toujours cette voix qui chante la chanson, tu sais, où le seigneur de Tartarie enlève une esclave blanche, blanche. — Pourquoi la Tartarie, dear ? Nous n’allons pas, je ne puis. Il faut que je sois à l’Alcazar dans une demi-heure. »

En vérité, comment pouvait-elle m’aider à devenir l’homme qui part. Je la renvoyai à son danseur professionnel, lui disant que si j’avais fait attention à sa personne, c’était à cause de son accent pour dire « ridicule petite théière ». Cette séduction irresponsable lui faisait honte. Elle partit en pleurant ; je ne l’embrassai pas.

À mon retour, quand je traversai Marseille, il pleuvait. La chevelure d’une tzigane se transformait en boue. Des enfants marocains pataugeaient dans le caniveau ; leurs pieds bleuissaient.

Les mains dans les poches, je marchais, triste comme un Anglais qui a perdu sa bible. J’étais abominablement libre ; pour redevenir tout de même un peu l’esclave de quelqu’un, le souvenir de Jessy me fut prétexte à la désirer. J’allai à son music-hall. Elle l’avait quitté. On ne savait pas ce qu’elle était devenue.

Après l’avoir cherchée en vain toute la nuit, je rentrai ; il faisait déjà petit jour. J’essayai de m’endormir. La pendule précisa les secondes tandis qu’une autre horlogerie battait de chaque coup de mon cœur.

Est-ce un rêve ? Les tramways ont crevé les murs, écrasent ma cervelle. Jessy doit être morte, morte de mon abandon. Je suis un criminel. J’essaie de chantonner pour couvrir une voix, mais la girl crie très fort, se fait mauvaise, me jette des injures par poignées ; elle met son masque sur mon visage ; il y a une glace devant moi ; je m’approche de cette glace jusqu’à baiser mes lèvres, des lèvres, ses lèvres, des lèvres en paquet violet, une petite mare de sang qui a gelé. Point n’est besoin de frotter l’une contre l’autre mes paumes pour susciter une odeur de cadavre, je ne peux cracher un goût d’hémorragie froide.

Le soir suivant, départ dans le sleeping, départ seul pour Paris. Du temps que j’étais petit garçon, les trains chantaient : « J’ai du bon tabac. » Au terminus des lits blancs, mon corps ne souffrait pas d’être seul dans la fleur de mes draps. Si les essieux geignent c’est qu’ils ont désappris le langage. Pourquoi n’avoir point su me résigner à ne plus les entendre ?



Je pris, au retour de ce voyage, une inscription à la faculté des Lettres et me mis à étudier la philosophie. On parlait beaucoup, alors, du professeur Dupont-Quentin et de ses théories sur la croyance. De ce professeur Dupont-Quentin, j’avais donc espéré certaine grandeur métaphysique ; or il m’apparut vieillard ennuyeux, pédagogue sans envergure. Tout le monde vantait son enseignement, personne ne le suivait hormis quelques candidats à l’agrégation et deux ou trois jeunes femmes. Mlle Dupont-Quentin aidait son père dans ses travaux. Ils arrivaient ensemble à la Sorbonne, le professeur tout à ses discours, sa fille prenant un air soumis pour l’écouter ; à vrai dire, elle ne paraissait point s’amuser beaucoup, mais j’avais trop de tristesse à oublier pour que la sienne pût m’attendrir ; et puis, je lui reprochais, en moi-même, de s’habiller avec indifférence et de sembler à tel point docile aux manies de son vieux philosophe de père ; en réalité, je ne lui portais que très peu d’attention, car je venais de faire, au cours du professeur Dupont-Quentin, la connaissance d’une autre jeune femme qui, elle, me semblait fort étrange et, même, m’intimidait. Elle avait les yeux plus grands que la bouche, se disait hindoue et poétesse. Quoiqu’elle se montrât vite assez familière, elle ne voulut m’avouer que son petit nom. Elle s’appelait Léila ; je n’osais lui faire la cour.

De temps à autre, j’allais voir mon père. Il avait perdu tout prestige, oublié le petit règlement des plaisanteries militaires et cassé son dernier monocle. Sa santé s’altérait ; on le soignait pour une neurasthénie aiguë ; j’avais pitié de lui.

Pour ne plus le tenir responsable de ma tristesse, je m’accusais moi-même et me reprochais d’avoir trop longtemps cherché ma propre excuse à ses dépens.

Or, un matin que je me rendais chez lui, je m’arrêtai près d’une boucherie. Devant les charrettes de viande, j’avais la curiosité machinale qu’éveille la rencontre des voitures à décors. Sous prétexte de nourriture, c’était un puzzle pour géants. De chaque morceau, les tendons et les veines composaient un dessin, et l’odeur d’une graisse bien morte ne m’éloignait pas. Les jeunes hommes enfonçaient leurs bras dans les quartiers de bœuf ou de mouton avec la joie qu’ils auraient eue à les tremper en plein pot de minium pour certain carnaval de leur façon. Leurs muscles étaient plus beaux, sous les manches de sang.

J’allais reprendre mon chemin lorsque j’entendis un hurlement. Quelqu’un se précipitait de la boutique, dégoulinant de pourpre.

Parce que je n’avais jamais voulu embrasser la graisse verte des cadavres, ma famille m’avait auréolé d’une sensiblerie chapeau Jean-Bart. Pourtant, sur les quais, j’avais aimé la repêche des jolies noyées, leur chignon lourd, si lourd qu’il fait pencher en arrière la tête pour la coquetterie des épaules, de la nuque, des seins ; le corps en amande, les bas collés aux jambes à croire qu’elles sont pétries de soie blanche et d’ivoire noir. Je n’ai jamais tant ri que le jour où cette femme en deuil, son crêpe dans la portière du taxi qu’elle venait de quitter, s’arrondit, ne sut point utiliser les bras qu’elle avait en forme d’ailes atrophiées et finalement, pingouin précaire, roula sous des roues qui l’écrasèrent. Ce fut une pelote qui se dévidait avec des cocasseries rouges, alors qu’on la croyait de laine foncée.

Pourquoi donc, ce jour-là, ne me serais-je point approché du blessé ?

Avec un tranche-lard, entre le coude et le poignet, il s’était fait une entaille. La plaie, bouche de sang coulant à même la peau, riait de toutes ses lèvres crevées.

Aujourd’hui, le souvenir m’oblige à claquer des dents pour m’assurer qu’en moi il y a tout de même autre chose qu’une moiteur. Mais ce matin-là, j’aurais voulu glisser mon doigt entre les mâchoires de cette plaie. Ce trou vivant, aux bords sans coulisse, quelle taquinerie de l’ongle n’aurait-il pas crainte.

J’avais chaud et j’étais si pâle qu’on a dû m’éloigner.

En arrivant chez mon père, j’ai demandé quelques gouttes de cordial ; il m’a offert du guignolet et m’a cru fou parce que j’ai ri à ce nom, mais ri, ri à en perdre haleine. Alors, il a retrouvé le ton de commandement : « Voyons, Daniel, que signifie ? » Je lui expliquai. Le guerrier habitué à décrire au milieu d’un repas la circoncision chez les nègres de l’Afrique centrale et d’autres jolies scènes du même genre me traita de poule mouillée.

Je ripostai. Quelles raisons avait-il de se moquer, lui, l’homme aux vices séniles, mourant de remords ?

« C’est vrai, Daniel. Ne parlons plus de cela. Lis- moi les nouvelles. »

Le général préférait, à tous les autres, les récits d’aventures et même les faits divers. Son journal était Le Petit Parisien.

Je lus :


« Suicides.
« Rue de Maubeuge, un industriel se jette de l’entresol ; il ne se fait aucun mal et avant même qu’il y ait un attroupement dans cette rue, d’ailleurs fort passante, il remonte au sixième étage de sa demeure, et, du coup, s’écrase sur le sol.
« Une jeune fille enceinte et délaissée qui habitait l’immeuble contigu, se précipite et tombe perpendiculairement de telle sorte que l’extrémité des fémurs crève la capsule de chair. Si elle n’avait succombé à l’émotion, cette jeune personne désormais cul-de-jatte eût été à même d’utiliser ses jambes en béquilles.
« À Saint-Ouen, une demoiselle quinquagénaire, inconsolable de la mort d’un fiancé accidentellement décédé, malgré ses convictions religieuses bien connues, décroche le fusil de son père, sous- officier en retraite, et à l’heure même où elle avait accoutumé d’aller au salut, l’arme appuyée contre terre, le canon dans sa bouche, fait partir le coup à l’aide d’un parapluie.
« Secourue, la désespérée en proie aux remords et grièvement atteinte a pu néanmoins recevoir l’extrême-onction avec de succomber. »


Mon père gémit.

« Daniel ?

— Père.

— Daniel, ta pauvre maman a encore eu de la chance de mourir sur le coup.

— Oui, père.

— Mais toi, si tu voulais te tuer ? »

Ce que j’allais dire en manière de réponse était grave, très grave, mais un démon déjà me forçait. « Mon père, je choisirais un moyen discret pour ne pas faire tort à ceux qui portent mon nom. Une tisane sur le fourneau à gaz ; la fenêtre bien close, j’ouvre le robinet d’arrivée ; j’oublie de mettre l’allumette. Réputation sauve et le temps de dire son confiteor. »

Le lendemain, la bonne de mon père venait m’apprendre que Monsieur avait été victime d’un accident.

On l’avait trouvé dans sa cuisine, la figure peinte en bleu, une casserole sur le fourneau qu’il avait oublié d’allumer.

Je n’avais pas revêtu mes habits de deuil et j’éprouvais déjà le besoin de crier pardon au ciel, à la terre, aux objets familiers.

Personne à vrai dire ne pouvait m’accuser et ma tentation de larmes était d’autant plus déraisonnable que le général ne s’était jamais montré un père bien excellent.

À force de chercher à connaître le travail souterrain de ma pensée, mes sentiments et leurs raisons secrètes, dans un désir d’aller plus loin que la conscience, je prenais la responsabilité de ce qui s’était fait hors du contrôle de ma volonté. Je croyais avoir découvert une intention que je n’avais pu spontanément préciser. Si j’avais choisi dans les faits divers la rubrique « suicides », ce n’était pas simple hasard. Révolté contre mon père, ayant pour lui, non cette indifférence que j’essayais de feindre, mais une haine que je n’osais proclamer, j’avais, sans me le dire clairement, mais par la faute de ce que je pensais au fond, bien au fond, c’est-à-dire par ma faute, résolu de lire telle rubrique.

Mon choix s’était fait en dehors de toute conscience, mais comme les parents sont responsables de leurs enfants mineurs, au souvenir de la vieille morale, j’avais, me semblait-il, l’obligation de payer pour mon ombre inconsciente.

J'essayais bien encore de me dire que ce n'était pas ma faute si le monsieur des chiens crevés, pour allonger sa copie, avait écrit l'histoire de trois neurasthéniques ; et puis en admettant que seule ma lecture eût décidé mon père à choisir son genre de mort, ne devais-je point me féliciter de lui avoir évité la souffrance et une dernière tache à sa mémoire ?

Mais aucun raisonnement ne put contre l'obstination d’une voix qui accusait.

Ce jour était le 8 août.

Dans la rue, une femme marchait et sans appel, ses talons affirmaient chacun sa petite sécurité.

J’enviais le mois d’août, la pendule, la femme, les talons. Sur mes persiennes le soleil battait plus douloureux que mon cœur contre mes côtes.

Alors pour me refuser aux tentations de la solitude, j’allai voir une fille de mes amies.

Nue dans l’atelier de ce peintre qui lui servait d’amant, elle s’attendrissait à jouer d’un doigt La Prière d’une vierge. « Déshabille-toi, Paul n’y est pas. »

Nous passâmes par tous les âges de l’humanité ; mais elle fut surtout mère et deux heures durant ne quitta mon corps à la façon d’un buveur son breuvage que pour me donner de bons conseils. Elle poussa la conscience jusqu’à me refuser certain sortilège grâce à quoi j’eusse, poussière dans un cube de cristal, accepté sans angoisse la compagnie de tous problèmes.

Je m’en allai triste ; la voix que je n’avais pu taire s’obstinait :

« Tu as le remords d’avoir tué ton père sans avoir
même acquis cent années de souvenirs.
Toujours les neurasthénies comme des fleurs en mie de pain.
Si tu essayais du trictrac.
Sautent les dés.
Homme ou femme ?
Chien ou chat ?
Mais il y aura le chien qui sera tout de même un chat, encore la vieille chanson des départs qui
restent et puis ce fauteuil de bois.
Les poitrines n’ont plus qu’un sein tout en haut
des corps sans sexes ;
Ton enfance fut aux curés en jupes de femmes ;
dans la crypte du Sacré-cœur tu n’as pas su faire
l’amour.
Un oiseau dans ton cerveau.
Cet oiseau sans voix,
cet oiseau qui n’a pas volé,
cet oiseau qui n’a pas chanté
apte au seul frisson de l’inutilité.
Comme des frères il aimait
les bateaux petits ;
bateaux colibris,
leur essaim posé
n’a rien enseigné.
Rouille, sang des carcasses
figé dans la mort,
et puis toujours et puis encore
alentour une eau si lasse
avec le plomb des ménagères
trop souvent mères.
Tu as froid mais ne sais ni mourir ni pleurer.
Triste entre les quais méchants
que tout homme ici-bas méprise,
tu vas, fleuve des villes grises
et sans espoir d’océan. »







CHARMANTE SOIRÉE



Peut-être certains ont-ils raison de prétendre que la découverte de soi-même est question de volonté. L’esprit déduit-il en toute indépendance, ou doit-il au contraire se forcer pour conclure ? Je n’ai pas à faire ici la théorie de la croyance telle que je la reçus de M. Dupont-Quentin ; mais Léila, cette hindoue aux yeux plus grands que la bouche, touchée par l’enseignement du maître pour les raisons qui valent aux Parisiennes de s’émouvoir à la vue d’un fakir, me reprochait alors de n’être point définitif par lâcheté. Si je ne parvenais pas à me découvrir c’était, selon elle, que je ne le voulais pas vraiment, que mes recherches n’avaient pas d’objet précis ; et voilà bien, affirmait-elle, la marque d’une infériorité ; d’où tant de prétextes à me ridiculiser et à bafouer les déclarations qu’elle encourageait cependant.

Au reste, quoique hindoue et muse, elle avait, comme toutes celles de son sexe, assez d’instinct pratique et d’esprit de combinaison pour voir, sans d’ailleurs consentir à l’avouer jamais, que mon inquiétude ne saurait d’elle-même trouver aucun mode d’expression qui me pût être profitable.

« Que cherchez-vous ? demandait-elle.

— Je ne sais.

— Vous-même ?

— Ma chère Léila, si je prétendais me chercher moi-même, c’est que je me serais trouvé déjà. Je suis encore au point de départ. Je cherche ce que je cherche. »

Le jour de la mort de mon père, ce fut à Léila que j’allai faire ma deuxième visite. « Fouillez dans le remords, me conseilla-t-elle, dès que je lui eus dit mon anxiété ; fouillez des deux mains ; vous trouverez des perles et des vautours, mais vous allez enfin trouver. » Elle continua sur le mode lyrique ; j’écoutai sa voix, sans percevoir le détail de son discours, ni chercher aux mots un sens exact.

Le choc grâce auquel nous pourrions nous découvrir nous laisse devant nous-mêmes comme le cambrioleur novice devant le coffre-fort trop facilement ouvert. Il n’y a plus qu’à puiser et certes il puiserait si la peur ne le contraignait à la fuite.

Les jours qui suivirent l’enterrement de mon père, en pleine tourmente, je ne sus point utiliser l’exaltation qui en naissait, n’écrivis rien de ce que j’aurais pu deviner, ne fus pas le visionnaire qui laisse un compte rendu.

Je retournai chez Léila.

Parce que mon angoisse lui avait plu, elle se mettait en frais, oubliait sa petite suite de plaisanteries aigres. Moi je la laissais parler, regrettant de ne pouvoir fermer les yeux devant cette femme qui avait une telle réputation de beauté, mais dont j’aimais surtout certains accents.

Un jour qu’elle me surprit fort distrait aux précisions de ses phrases, je m’excusai en lui rappelant que nos langueurs se bercent d’un concerto savant, et qu’ainsi nous aimons avec une sensualité très simple ce qui fut créé pour l’intelligence, tout en ayant raison d’ailleurs contre ceux qui détaillent chaque mesure, chaque accord.

Léila n’avait pas bon caractère. Pourtant elle ne se fâcha point. Plus tard elle devait m’avouer les raisons de cette indulgence. Le malaise où je vivais depuis la mort de mon père lui était aphrodisiaque ; moi je prenais pour de la compassion ce qui répondait (anachronisme !) au désir dont j’avais perdu toute mémoire ; je ne renouvelai point mes déclarations. J’aurais voulu tout simplement que Léila fût une mère et j’avais passé l’âge de l’inceste spontané sans imaginer que l’autre pût se réaliser.

Un jour, comme je remerciais Léila de sa compassion, elle haussa les épaules, sourit et finalement : « Il faudrait voyager.

— C’est un conseil que l’on donne aux malades importuns que l’on ne peut faire enfermer.

— Vous êtes injuste, Daniel ; pour vous prouver que je ne veux pas vous envoyer dans les prés — c’est bien comme ça qu’on dit, hein ? — nous allons vivre cette soirée ensemble ; mais de grâce ne pensez plus tant à vous ; essayez de me distraire comme si j’étais tout bonnement une cousine provinciale. Nous partons. »

Je choisis un endroit où les cocktails sont baptisés chinois, sans doute parce que l’établissement qui s’en est fait une spécialité se décore d’arabesques — or sur fond rouge — ou bien peut-être à cause du barman dont la veste de toile blanche et les gestes aux précisions menues sont d’Extrême-Orient.

Prévenu contre ce snobisme qui des maisons de nuit et du sleeping a fait les accessoires de toute une littérature, j’avais en outre, au cœur de l’été, un désir de boissons vraiment fraîches, fruits pressés dans l’eau sans chaleur d’alcool ; bien des soirs pourtant l’ennui m’avait déjà condamné à ce bar où la torture des soifs compliquait sans s’apaiser le mélange de glace et de liqueurs.

Lorsque le chasseur accoucha de notre couple la vieille Renault, j’eus mal de renaître là où les lumières et les bruits semblaient me condamner à autant de blessures. Pourtant je ne voulus point, dans la réincarnation, connaître le spleen d’une vie antérieure, et dès la porte aux nervosités du banjo, j’allumai un triomphe. Dans les glaces, indéfiniment, ma jeunesse encore sut feindre la joie.

Crapauds collés pour quelque fornication, des professionnels exécutaient les pas à la mode. Autour d’eux une poussière de poudre de riz et le malaise des parfums ; les femmes semblaient s’être taillées de nouvelles lèvres à même les bâtons dont elles les rougissent pour l’ordinaire ; et ces lèvres, dès qu’elles s’approchaient des verres, on avait peur de les voir s’y écraser ; alors je veux oublier que ces lieux où les vices sont vendus à prix marqués ne dépassent point en intérêt les rayons « Meubles de style » de n’importe quel grand magasin ; je goûte la mixture offerte ; plafond, mollusque de céruse, où les yeux qui éclatent n’ont même pas l’or dont ruissellent en paillettes ceux des batraciens, les abat-jour, tout de même, se résignent à ne plus exorbiter leur bêtise pour me narguer.

Les mains derrière la nuque, une femme tourne, tourne ; il y a pour jouer de la contrebasse une autre femme dont l’archet devient lanière de cuir, comme si, en vérité, l’instrument était un corps ; et elle s’en donne. De sa banquette, un nègre convoite le violoniste. Peu à peu, les lèvres envahissent tout le visage ; autour de la bouche se rétrécit le cercle de peau, et le violoniste s’amuse à secouer ses cheveux trop blonds.

Je surprends le regard de la femme qui tourne, tourne.

Sous la table une jambe frôle ma jambe ; je caresse le bras de ma voisine, j’ai chaud de sa chaleur. Sa main sur la mienne comme un oiseau, je remarque qu’elle a de jolis doigts ; j’envie ses ongles durs ; les miens sont flexibles ; je me rappelle qu’un jour ils ont voulu s’enfoncer à même certaine chair et l’un d’eux s’est cassé. Honte à moi comme d’un meurtre manqué ; pour être fort, je laisserai désormais ignorer ma maladresse à faire souffrir.

Les doigts de Léila jouent avec la soie bleue d’un mouchoir : ils troublent jusqu’à l’insouciance des joies végétales. Être mouchoir entre ces doigts.

Léila fait signe à la femme qui tourne, tourne. La femme vient s’asseoir à côté de nous. Ça m’est égal. Elle force la femme à boire, à parler. L’autre avoue : « Je m’appelle Myriam ; un hiver j’étais triste. Mon amant venait de me quitter. Je passais mes après-midi au café. J’écrasais mes joues contre la grande glace et à cause de cette grande glace je me rappelais les wagons-restaurants ; hélas ! il ne s’agissait pas de surprise ; il me semblait tout le temps respirer une odeur de friture et de papier mouillé, vous savez, cette odeur de la mort, autour des cimetières de banlieue. Un jour j’écoutai un jeune homme qui parlait d’hypnotisme. Son regard accrocha le mien. Il se leva ; j’eus peur et ne voulus plus le regarder. Alors il me prit les poignets, me les tordit et je dus bien accepter ses yeux. Il me lâcha ; sa main glissa sous la mienne ; ce n’était plus une main à vrai dire mais une conque ; il n’y avait plus de précipice entre les doigts. La figure s’approcha jusqu’à toucher la mienne. Elle était très froide. Je ne vis plus qu’un œil. Je fus la dernière fleur invisible du bouquet.

« Plus tard ce jeune homme commanda : “Vous ferez toujours ainsi. Automate, vous marcherez entre les tables comme sur un fleuve ; vous vous arrêtez à chaque île de dîneurs et suivant mon gré y prendrez une rose, un fruit dans la mousse. Vous me remettrez la gerbe des curiosités...” »

Léila interrompt Myriam.

« Cet homme s’appelait ?

— Bruggle.

— Un Bruggle voilà l’être qu’il vous faut, ricane à mon nez la poétesse hindoue et elle caresse la nuque de Myriam.

If you please, an other cocktail. »

On boit, on danse.

Accepterai-je la prédiction de l’odieuse Léila ? Ma cervelle bien vide et bien lisse va-t-elle refléter le bonheur, des pieds en soie lui faire confidence de leurs caresses ? Ma tête aura-t-elle la docilité des boules qui vont sous la marche des équilibristes comme s’il s’agissait simplement du jeu des doigts autour d’un fruit ?

Léila et Myriam sont vulgaires. À force de désirer le violoniste, les lèvres du nègre ont dévoré son visage.

Les stores orange se tachent de transpirer la tristesse et moi j’ai mal sans savoir où.

On boit, on danse.

Je vois les objets s’animer pour faire des faux pas, je perds jusqu’au goût des boissons fades et je compte.

Deux mille, deux mille un, deux mille deux ; je ne sais plus si les secondes ne sont pas des journées, deux mille trois, deux mille quatre ; à force de répéter les mots je désapprends les syllabes. Léila se moque parce que je prévois : quand le soleil se lèvera, l’alcool aura noyé le mensonge des fruits, deux mille quatre, deux mille cinq ; Myriam s’est remise à danser ; deux mille six, deux mille sept, Myriam, Myriam, Myriam ; elle est folle, ma foi, et puis d’abord Myriam n’existe pas ; autant dire Balthazar, Balthazar, Balthazar.

Une grue danse parmi l’auréole de son crêpe marocain.

Un roi joue avec les nuages des soies persiques.

Balthazar.

Mais s’attendrir à propos d’un roi biblique ; dans les bars tous les Davids nés natifs d’Asnières, tous les saints Sébastiens de province. L’état civil m’a comblé de surprises, chaque fois qu’il s’est agi d’une Mercédès, d’une Carmen, d’une Jenny.

Léila, je me suis trouvé. Je ne suis pas l’assassin de mon père, mais simplement un sceptique ethnographique. Le barman a vu le jour aux Batignolles. Votre avis, ma chère ; laissez au moins une minute la bouche de Myriam et répondez.

Léila n’interrompt point le baiser pour me dire : « Ta gueule. »

Je continue : guenilles dignes des musées de province, vos souvenirs historiques, jeunes gens, selon quoi vous marchez vers l’art et la liberté. Balthazar est un monsieur mûr ; vous croyez peut-être au roi Balthazar, personnage d’histoire sainte, odeur de chèvres, de ventres velus, d’aisselles mal lavées, de fornications frauduleuses.

Le vent qui souffle déracine l’attendrissement ; je n’accepterai aucune revanche d’opportunisme, ni ces frissons à ma chair, ces frissons dont les courbes empruntent le rythme du Gulf Stream et autres courants, ces pieux mensonges géographiques.

On boit, on danse.

Le tout est de savoir qui boit, qui danse.

Je suis à l’heure où le monde devient un magasin de poupées en cire. L’eau impalpable d’oubli s’élève qui doit tout noyer. De moi-même, je glisse au tombeau liquide ; il se moire de cambouis et je n’aime plus le dessin des viscosités revenues à la surface comme les trop vieilles histoires.

Je coule à pic.

On a bien tué les marionnettes de peau fraîche qui jouaient sur le théâtre des autrefois.



Lors d’une nouvelle résurrection, au lieu des ampoules qui s’y trouvaient, des rats marchent au plafond. Léila se rappelle ma présence et me jette quelques bonnes grossièretés. J’ai, paraît-il, déchiré en lanières le cuir d’un étui à cigarettes.

Riposte : « Comment, vous caressiez Myriam et m’en voulez de mes attitudes parce qu’elles furent aux dépens d’un morceau d’antilope ?

— Allez vous coucher ; j’en ai assez de vos histoires à propos de rien — et puis votre vieux bonhomme de père général.

— Léila, je ne permettrai pas qu’on injurie.

— Partez, fantoche. »

Elle ne le dit pas deux fois. D’un bond je me lève ; je suis dehors.

Fraîcheur.

La rue luit des reflets du gaz ; elle se tend sans la fatigue d’aucune vertèbre ; ôter ses chaussures et marcher sur cette peau de serpent froid.

Paix retrouvée, pourquoi se trouble-t-elle encore de ces complications insoupçonnées ? Des colonnes, des colonnes ; de fonte, vertes, massives, serrées, elles soutiennent la route que suit aux heures du jour un monstre de ferraille, le monstre qui descend au loin dans la terre qui s’élève.

La nuit fait vagues, décroissantes ces colonnes. Les dernières confondent leur ombre avec le sol ; elles ne souffrent plus des chocs, mais se figent en piliers ; des entités de portail, comme autrefois les démons pour la terreur des saints moines et dévots, se cachent et réapparaissent.

Luxure, une femme au corsage rouge.

Avarice, la mendiante aux cheveux verts.

Intempérance, l’ivrogne qu’on va poignarder tout à l’heure, l’ivrogne qui prendra la surprise sanglante de son corps pour du vin, du vin.

Orgueil, l’homme que je suis, l’homme qui bégaie, ne comprend plus, a la tête grosse comme la terre et le cœur qui éclate dans l’aveuglement d’un feu d’artifice monstre.



On me ramassa boulevard de Grenelle.

Il paraît que je fus plusieurs jours sans connaissance dans un lit étranger, à l’hôpital.

La maladie ne me laissa guère de force. J’avais des voisins jaunes dans des draps blancs ; ils recevaient des visites, on leur apportait des oranges. Mon notaire vint un jour me demander une signature ; je l’aurais embrassé, mais il me parla de mon père ; je pâlis ; l’infirmière le pria de partir. La première fois que je me regardai dans une glace, je vis deux rides à mon front ; je redoutai de me trouver vieux tout à coup sans avoir jamais été jeune.






UN COUPLE HEUREUX



Durant ma convalescence, lorsqu’il me fut possible de penser à la vie qui allait recommencer, je me décidai à reprendre mes études. Le bonheur ne va jamais sans certaines spécialités d’exercice. Je savais donc à quelles abdications il faudrait consentir, mais je n’étais plus capable, pour conserver toutes possibilités, de mépriser les travaux quotidiens, ou d’accepter quelque somptueuse oisiveté.

L’heure était venue de choisir, et (enfin je le comprenais) n’a pas le droit d’envier leur insouciance aux charpentiers qui se refusent à planter des clous.

Taper sur un morceau de bois à bras raccourcis, avec des refrains — outils aux doigts, chansons aux lèvres —, était un bonheur dont je ne me sentais guère capable ; je me rappelais tout simplement que j’avais commencé des études de philosophie. À l’affût d’un opportunisme modèle courant, je m’accrochais à tout souvenir ; je pensais au calme et à la fraîcheur des couloirs de Sorbonne ; un après-midi dans la cour je m’étais laissé tomber sur un banc de pierre, et mes paumes avaient eu la joie de trouver enfin quelque chose de moins brûlant ; des gouttes attendrissaient la poussière ; pour tout végétal, le lilas d’une caisse verte ; mais entre les murs de cette gare modèle et désaffectée s’épanouissait quand même un coin de paysage authentique : la vieille église avec une mesure d’évêque et le ton d’une reine douairière incognito prétendait que l’ordre n’est pas ennemi de certaine beauté ; alors, mon Dieu, pourquoi ne point faire semblant de s’être laissé convaincre.

Le sol était pavé, carrelé plutôt. Bêtement j’avais pensé : « Heureux qui vient en cette maison, décidé à ne plus fouler la terre mouvante »; ainsi toujours s’accepte l’appui des symboles qui bercent l’orgueil et les déceptions des très jeunes hommes.

J’écrivis à M. Dupont-Quentin dont j’avais été le disciple irrégulier. Je m’excusai d’avoir jusque-là si mal profité de son enseignement, lui parlai de mes deuils, d’une grande douleur, de maladie. En manière de péroraison, je m’engageais à suivre ses cours et ajoutai quelques mots pour lui demander quand il me serait possible de l’aller voir.

La réponse fut lente à venir et celle qui me parvint n’était pas de la main du professeur.

Il m’était dit :


« Monsieur,
« Je vous avais bien vu l’an dernier aux conférences de mon père, mais il m’avait semblé que vous y veniez surtout pour une jeune femme. Elle s’appelait Léila, n’est-ce pas ? était orientale, admirait le professeur Dupont-Quentin et dans son enthousiasme lui a même dédié quelques pages exubérantes.
« La manière dont vous suiviez un enseignement d’une telle abstraction ne donnait guère à prévoir que vous dussiez un jour prendre intérêt aux doctrines de votre maître.
« Hélas ! ce maître n’est plus et, Monsieur, les événements qui, dites-vous, ont bouleversé votre existence peuvent seuls expliquer pourquoi vous êtes jusqu’ici demeuré sans le savoir.
« Excuserez-vous l’indiscrétion d’une mémoire féminine ? J’espère quant à moi que vous avez oublié la jeune fille aux robes de serge. Sans doute serait-il prématuré de vous confier déjà quelle aventure me fit délaisser la vie laborieuse où j’avais commencé de m’engager à la suite de mon père. Sachez cependant qu’après une déclaration du prince Cyrille Boldiroff je partis avec lui pour l’étranger. Notre mariage vient d’être célébré à Saint-Moritz, dans l’Engadine, la veille de Noël.
« De Scolastique Dupont-Quentin, je suis devenue princesse Boldiroff. En ce moment nous sommes à Zurich. J’ai un costume du même drap que celui du prince ; il a fait copier le bracelet que je n’ai pas quitté depuis l’âge de treize ans et, comme moi, il porte au poignet gauche un cercle d’or et de lapis-lazuli. J’ai abandonné mon nom de baptême. Boldiroff s’appelle Cyrille. On m’appelle donc Cyrilla.
« Ainsi la plus douce des expériences me vaut enfin de savoir qu’aimer c’est se ressembler jusqu’à porter les mêmes prénoms, les mêmes vêtements, les mêmes bijoux.
« M’en voudrez-vous de cette longue lettre ?
« Jugez sans indulgence s’il vous plaît, mais quoi qu’on dise de ma conduite, souvenez-vous que je n’ai pas cessé dans toute cette aventure d’obéir à l’ultime volonté de mon père, prouvant par des résolutions inattendues que je subissais les lois de l’hérédité, victime, il est vrai, d’un genre assez peu commun.
C. Boldiroff. »

« P.S. — Bonjour à votre amie Léila si vous la voyez encore. Mon mari la connaît aussi de l’avoir très souvent rencontrée chez des amis. Je souhaite et Cyrille désire que nous nous trouvions bientôt en grande sympathie.

C. B. »


Quoiqu’il soit dans les traditions masculines de prêter aux femmes une grande aisance à s’adapter, je ne pus d’abord qu’assez mal concevoir Scolastique Dupont-Quentin en princesse Cyrilla Boldiroff.

Je me renseignai.

Si le professeur, après sa mort et du fait même de sa mort, avait acquis une belle réputation académique et universitaire, sa fille Scolastique demeurait elle-même fort célèbre en Sorbonne.

Longtemps on l’avait prise pour une jeune personne accomplie ; on avait même été jusqu’à prétendre que le doyen et sa femme lui destinaient un de leurs garçons.

Or, comme elle avait décidé par culte filial de réunir en volume les notes éparses que son père avait laissées, un étudiant russe du nom de Boldiroff avait offert de l’aider.

Un beau jour, alors que rien ne s’opposait à leur mariage s’ils avaient quelque sentiment l’un pour l’autre, on avait appris que le Slave venait d’enlever Scolastique.

Le scandale avait été grand ; il s’oubliait à peine.

Pour moi, ce que je savais m’engageait à croire qu’il s’agissait d’une banale amourette. Deux jeunes universitaires s’étaient décidés au voyage de noces avant de songer à la bénédiction du curé. Dans leur inexpérience, ils avaient agi comme des amoureux du répertoire. Tout finissait bien ; le contrat venait d’être signé ; ils faisaient des sports d’hiver. Mais, pensais-je, si Scolastique n’a pas changé de coiffure en même temps que de prénom, elle aura une rentrée assez peu brillante. Je l’imaginais déjà impardonnable comme toutes les institutrices qui tournent mal sans prendre la peine d’ôter leurs lorgnons. Je ne répondis point à la lettre de Zurich et me mis au travail assez peu gêné du souvenir de Scolastique Dupont-Quentin, princesse Boldiroff.

Désireux de confondre le bonheur avec certaines occupations livresques, je menais, depuis deux mois déjà, une existence laborieuse et satisfaite lorsque je reçus ces lignes :


« Cyrille et moi sommes de retour dans un Paris où nous nous trouvons fort dépaysés. Voulez- vous venir nous faire visite ! Nous habitons rue Saint-Sulpice l’appartement qui fut celui de mon père.
« Si vous n’avez rien à faire, à samedi après le dîner ? Nous vous raconterons beaucoup d’histoires : si elles vous ennuient, vous lirez les derniers manuscrits de votre maître.
« Cyrille a rencontré votre amie Léila, très fâchée que vous l’ayez laissée sans nouvelles depuis le soir où, paraît-il, vous l’avez quittée comme un fou. Je vois que je ne suis pas la seule à qui vous dédaigniez d’écrire. Je suis un peumoins en colère.
C. B. »


Je n’avais guère envie d’aller voir cette bavarde.

Décidément, pensai-je, l’amour qui calme l’exubérance de certaines vierges chaudes s’est trouvé au contraire avoir raison du calme de Scolastique Dupont-Quentin. Je me rendrai à son invitation, mais me montrerai de mauvaise humeur et prêt à lui dire quelques bonnes vérités.

D’abord pédante, puis princesse russe, sans doute parce qu’un jour on a dû lui dire que Ludmilla, Elsa et autres noms nordiques se trouvaient à la mode, de retour à Paris, elle va changer de snobisme, troquer la sensualité contre une manie d’un nouveau genre, étudier les problèmes sociaux ou l’économie politique, peindre ou sculpter, écrire des vers ou des romans.

Les psychologues et le dictionnaire Larousse expliquent l’homosexualité dans les pays orientaux par l’infériorité intellectuelle de la femme ; or quel vice n’excusera point les prétentions à l’intelligence d’une Léila ou d’une Scolastique Dupont-Quentin, princesse Boldiroff. À cette Boldiroff, samedi je dirai qu’elle rate sa vie, que les bibliothèques ne lui réussissent pas, que les sports d’hiver lui vont mal et qu’elle n’a sans doute de dispositions que pour faire des enfants et des confitures.

L’attente n’amoindrit pas mes résolutions. J’arrivai rue Saint-Sulpice très décidé. J’avais élaboré le plan d’une petite conférence antiféministe. À la vérité, je dois avouer que mes arguments valaient juste ceux des réunions publiques. Par bonheur Cyrilla me reçut avec un sourire qui me fit oublier tous projets d’éloquence.

La jeune femme portait une robe de soie noire et un gilet de cuir blanc. Les cheveux couvraient presque les yeux. Je lui fus reconnaissant de n’avoir point la coiffure à la mode qui était alors une raie de milieu et des coques sur les oreilles ; elle était mince, presque maigre, mais la vie des montagnes avait coloré ses joues et l’on devinait les muscles très fins qui couraient sous la peau. À vrai dire, l’ayant toujours prise pour une de ces précieuses qu’un homme ne peut s’empêcher de haïr, je ne m’étais guère jusqu’alors donné la peine de la bien regarder ; or l’air dont elle m’avait dit le simple bonjour me forçait à nier mes impressions d’autrefois ; je vis en elle une autre femme, une femme aux gestes jolis, habile à jouer avec des futilités que les doigts masculins ne peuvent effleurer sans catastrophe.

Cyrille avait dû sortir.

Sa mère, veuve en secondes noces d’un richissime lord, l’avait, paraît-il, réquisitionné. La vieille lady ne lui pardonnait guère son mariage et mettait à lui servir une pension trop de mauvaise humeur pour qu’il se risquât à la mécontenter.

Cyrilla s’excusait : « Malgré tout ce que j’ai pu vous avouer, n’allez pas me croire une femme sans pudeur. À vrai dire il m’était bien facile de me montrer en pleine franchise ; je vous connaissais trop peu pour n’avoir point en vous une confiance anonyme. Si au lieu de vous écrire, je vous avais vu et parlé en tête à tête, je ne vous aurais rien avoué, mais prenant les mots pour les traits d’un dessin, je ne pensais plus qu’à vos yeux leur ensemble pût avoir un aspect de confidence. »

Cyrilla rougissait en parlant ; elle cherchait un sourire pour se dérober avec plus d’aisance derrière une longue phrase, comme si cette phrase allait en vérité devenir éventail aux larges plumes qui la cacherait toute. Quant à moi, je me rappelais que sur dix lettres, deux au moins, révèle la statistique, ne portent aucun nom. Sans doute leurs auteurs se sont-ils rendu compte à temps que pour leur tranquillité mieux valait qu’on ne s’intéressât point à leurs petites histoires. Or il était facile de deviner que Cyrilla Boldiroff souhaitait le mutuel oubli d’une page écrite alors qu’elle s’espérait libre à jamais des habituels simulacres ; par hasard, elle avait mis un nom, le mien, sur une enveloppe qui contenait l’aveu de sa joie ; pouvais-je manquer de galanterie au point de lui rappeler un bonheur dont il était si naturel et dont je souhaitais même qu’elle eût la pudeur. Cependant moi, qui l’avais jusque là trouvée fort indiscrète, je lui en voulais de ne pouvoir découvrir dans son mot de Zurich une intention dont j’eusse été le bénéficiaire ; mais je ne me rappelais déjà plus les phrases que j’avais soigneusement préparées avant de me rendre chez elle. « Ne m’en veuillez pas, reprit-elle, de vous recevoir dans ce taudis au milieu des malles. Encore une autre grâce à vous demander. Vous haïssez les femmes savantes ; eh bien ! regardez. »

Elle me narguait d’un titre : Critique de la raison pure ; puis sans transition : « Vous me trouvez changée, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu, j’avais été prévenu. Autrefois vous ressembliez à votre père ; il est mort et ce soir vous avez dîné en compagnie d’un mari à la fois prince et russe. Mais dans dix ans, le portrait de quel génie ou de quelle crapule serez-vous ? »

J’allais arriver à ma tirade sur l’instabilité de l’esprit féminin. Elle se récria.

« Je suis pour toujours la femme du prince Boldiroff, nous avons les mêmes prénoms. »

Je pensai aux vers de Chénier où deux enfants se découvrent amoureux et, plus jeunes que Daphnis et Chloé et plus ingénus aussi, se jurent fidélité, croient à leurs serments parce que leurs âges sont les mêmes. Cyrilla voyait dans la similitude des noms une promesse de long bonheur ; n’est-il pas d’ailleurs tout aussi puéril de beaucoup espérer, comme il est coutume, d’une identité de goûts et d’inclinations ? Tout de même je me récriai : « Cyrilla, femme de Cyrille ? Lorsque j’étais un petit garçon je pensais que Marie Leczinska s’était appelée ainsi parce que femme d’un certain Marius ou Mariusceslas Leczinski. Sans doute cette conception me révélait-elle mieux doué pour l’espéranto que pour l’étude des choses du cœur ; mais en vérité, un monde bien fait serait susceptible de déclinaison. »

La petite Boldiroff était de mon avis : « C’est parce que j’aimais Cyrille que j’ai choisi pour prénom Cyrilla. »

Je la taquinai : « Cyrilla femme de Cyrille ; mais, chère amie, Marie Leczinska ne fut jamais l’épouse de Marius ou Mariusceslas Leczinski.

— Question d’histoire.

— Leczinska n’a jamais été femme de Leczinski, pourquoi Cyrilla demeurerait-elle femme de Cyrille ? »

Nous pouvions longtemps jouer ce petit jeu. Il ne plaisait guère à Cyrilla ; mais je devais bien constater : « Leczinska eut la sottise d’épouser un gamin de deux lustres plus jeune sous prétexte que sa pourriture était d’un roi. Louis XV une dizaine de fois est monté dans le lit où pour un labeur de maternité l’attendait cette fille d’un souverain sans trône. Sous la courtepointe ce fut un travail en conscience ; à chaque coin des bouquets de plumes montaient la garde. Marie Leczinska, reine de France, devenait l’épouse de Louis XV le Bien-Aimé. La plus sage des reines n’attendit point l’amour qui la pouvait faire heureuse.

— Mais moi je suis Cyrilla femme de Cyrille.

— Leczinska vous eût enviée, elle qui ne fut point femme de Leczinski ; mon enfance fit sienne la tristesse de cette Polonaise dans la royauté, les bals et les rubans de l’exil. »

Cyrilla compatit.

« Pauvre reine, mais de Versailles, ne croyez-vous point, elle imaginait encore les traîneaux à fourrure d’argent, la neige de certaines nuits et un margrave blond dans le silence. »

Elle se tut quelques secondes, puis :

« On pourrait aussi songer à ce fils de France qui connut (ce n’est pas un jeu de mots) le supplice inverse ; grelotta dans la soie des chausses, meurtrit ses doigts à des sabres trop lourds et ne comprit rien de la beauté des femmes aux fronts larges et aux voix brutales.

— L’exemple de Marie Leczinska suffit à la conclusion.

— À quelle conclusion ?

— Il est impossible d’espérer que tout aille logiquement, sainement, mais sous nos pieds sans cesse s’ouvrent des trous, et la surprise des muscles ne trouve point sa cause dans une ataxie individuelle ; en vérité nous marchons au milieu de chaos et celui qui a trop de conscience pour ignorer les obstacles ne parvient jamais à sauter d’un bord à l’autre par-dessus cette faille que nous appellerons pour vous plaire d’un nom romantique : « Vallée du Malheur. »

— Et après ?

— Mais il n’y a même plus un « après », lorsque nous avons perdu certaine foi silencieuse. Mes premières certitudes ressemblaient aux laveuses dont les mains sont toute paix et fraîcheur. Aujourd’hui le linge part à la dérive. S’il me faut aller au gré du premier courant venu, le mieux n’est-il pas encore de feindre l’indifférence. »

Je parvenais à toucher Cyrilla. Doucement elle s’inquiétait : « Vous devez être bien malheureux, et aussi vous ennuyer beaucoup.

— Mon Dieu, je me console en pensant qu’il est encore des jeux assez faciles. Le billard par exemple ; étant donné une boule, une autre boule et une autre, telle autre loi et telle autre... Vous comprenez c’est une petite revanche ; on croit à la justice du tapis vert bien tendu. Les individus, hélas ! ne ressemblent point à ce tapis vert, et il ne s’agit pas de frapper l’ivoire avec l’ivoire ; alors je tiens pour amusements de gribouilles les prévisions, essais, recherches et déductions psychologiques. Je me refuse à donner le nom de problème au salmigondis des âmes. Que puis-je imaginer de votre destinée ; vous avez beau vous appeler Cyrilla et votre mari Cyrille, un jour sans doute, il vous plaira de choisir un nouvel amour ; alors comment prévoir ce qu’il sera donné de sortir du galimatias qui porte votre nom, le nom que vous avez cru prendre pour toujours et en toute liberté ! Tout cela, madame... »

Ici Mme Boldiroff me coupa la parole, mais au lieu de m’en vouloir du mot galimatias, dans un sourire avec cette inconstance qui fait pardonner cinq minutes de gravité aux jolies femmes, comme aux oiseaux des îles une plume grise parmi d’autres jaunes, rouges, bleues, vertes :

« Appelez-moi donc Cyrilla. Je n’aime point qu’on me dise “madame”.

— Je pense donc, Cyrilla, que les femmes sont les rivières où nos visages aiment à se pencher ; leur fraîcheur très proche et nous parvenons à mieux nous voir ; nos doigts cherchent des jeux capables de tous les reflets, nos bouches des mots pour flatter le bonheur, il s’agit d’apprivoiser les poissons secrets ; mais en vérité c’est pour ne pas avoir à douter de notre adresse que nous parlons de l’inutilité du geste ; par suffisance nous disons qu’a priori nous n’y pouvons rien, qu’il est des rivières plus ou moins riches, des poissons plus ou moins argentés ; les maladroits ferment les mains trop tôt ou trop tard et les curieux, pour la joie de sentir les terreurs perler à toutes écailles, apprennent à tuer. »

Je m’étais juré de confondre Cyrilla ; or ce fut elle qui me surprit d’une simple remarque : « Ne posez pas trop au romantique négateur. Je vous conseille d’espérer encore. Regardez, vous affirmez ne voir dans les femmes que du galimatias, mais il suffit que l’une d’elles vous accorde l’insignifiante faveur de l’appeler par son petit nom, pour que le galimatias devienne le mystère d’une rivière.

— Dites que je suis un littérateur.

— Un sentimental en tout cas.

— Et vous une coquette. Mais je n’ai point assez de fatuité pour vous répondre. Parlons chiffons.

— Pourquoi pas ? Ce serait sans doute la sagesse, car toute cette gravité ne me réussit guère. Je n’ai même pas encore songé à vous offrir un gâteau. »

Elle sonna ; la femme de chambre vint avec un plateau lourd de mille futilités vernies ; il y eut entre nous une table basse et pour Cyrilla, ces capots de minuscules Rolls Royce furent prétextes à d’ingénieux enfantillages et jusqu’au retour de Cyrille toute gravité disparut ; or dès qu’il eut poussé la porte, reçu par le sourire de sa jeune femme heureuse de présenter « mon mari », j’eus moins d’insouciance.

On a tant parlé des Russes depuis 1900 qu’en face d’un Boldiroff, nul Français ne peut demeurer sans espoir ou sans appréhension. Lui, comme si, roi, il voulait bien me faire un grand honneur en m’avouant la ressemblance qu’il venait de me découvrir avec un de ses oncles ancien régent par exemple, me confia : « Vous avez l’air slave ». À dire le vrai, je suis effectivement doué de pommettes saillantes, d’yeux pâles, d’une mâchoire brutale, d’un front large, de cheveux difficiles à peigner. Toutefois connaissant le mépris des Russes pour ceux qu’ils appellent les Occidentaux, je remerciai Cyrille de ses bonnes intentions, mais n’osai lui avouer qu’avec sa coiffure trop consciencieuse, ses guêtres claires et son monocle, il avait, malgré la nostalgie du sourire, les airs d’un Parisien très parisien. Certes il maquillait les mots d’un léger accent, mais tour à tour cet accent était celui de Londres, où lui valut d’être élevé le second mariage de sa mère ; de Munich, où il eut sa première maîtresse ; de Vienne, où il passa dans un étrange lupanar la nuit anniversaire de ses vingt ans ; de Cadix, où il s’aperçut qu’il ne pourrait jamais devenir un grand poète ; de Pétrograd, où le regard d’un de ses amis, un jour qu’ils se promenaient emmitouflés dans leurs fourrures, lui valut de comprendre qu’un homme peut être désiré par un autre homme, réellement ; de Capri, où son beau-père, lord Norfold qui avait pourtant beaucoup voyagé lui montra le plus splendide garçon qu’il eût jamais rencontré ; de Montmartre, où il dîna (place du Tertre) avec Scolastique Dupont-Quentin avant de l’emmener en Suisse pour en faire Cyrilla Boldiroff.

Je n’étais évidemment point venu dans l’intention de disputer à ce jeune Russe les droits qu’il avait sur la fille de mon ancien professeur de philosophie. Or comment ne point trouver gênante sa question : « Qu’avez-vous fait ensemble ? Si vous vous êtes contentés de bavarder, vingt roubles d’avant la révolution que l’amour fut votre unique sujet. »

Au reste, il ne prit point la peine d’écouter notre réponse ; son exigence était celle des indifférents. Mais Cyrilla crut sans doute que Boldiroff, en nous demandant l’emploi de notre soirée, manifestait une inquiétude qui pour être atténuée n’en demeurait pas moins de la jalousie. Elle en parut d’ailleurs flattée et interrogea :

« Mais toi, chéri, es-tu allé vraiment voir ta mère ? » Sans même se donner le mal de dire un simple oui ou simple non, Cyrille se mit à jouer avec son monocle et Cyrilla fut une femme très heureuse. Les moindres gestes de son mari lui étaient prétextes à s’extasier ; même elle admira Boldiroff lorsqu’il fit tomber son carreau sur la table contre laquelle il se brisa : « Cyrille casse tout ce qu’il touche ; ce n’est pas de la maladresse ; on dirait qu’il cherche à se rendre compte. »

Grâce aux souvenirs d’enfance qui expliquent l’homme, je me rappelai que parfois mon inquiétude m’avait semblé comparable à celle du baby qui déchire le ventre du polichinelle pour voir ce qui s’y trouve ; or, quoiqu’il fût téméraire à moi de le vouloir juger si tôt, Boldiroff me paraissait être demeuré l’un de ces enfants riches auxquels les petits pauvres donnent spontanément leurs poupées d’un sou ; ces enfants riches n’ont guère souci des intentions ; par indifférence, ennui, goût diabolique peut-être, ils cassent les poupées d’un sou comme les plus belles, et le mépris qu’ils ont des êtres et des choses leur vaut cependant une singulière séduction ; Cyrille par exemple avait un sourire qui donnait remords de ne pas l’admirer à l’égal d’un dieu.

On n’avait pas grand-peine à comprendre qu’il eût fait oublier à Mlle Dupont-Quentin l’éthique de Spinoza et l’impératif catégorique ; bien entendu la jeune femme ne pouvait deviner que le charme de Boldiroff était un masque, une expression définitive, anonyme quant à la volonté, la façade d’un joli temple, mais d’un temple où il n’y avait pas de divinité compatissante.

Nous restâmes quelques minutes sans parler ; en regardant le mari je pus comprendre que j’avais l’intention d’en penser du mal ; alors je m’aperçus que la femme ne m’était pas indifférente ; mais par une sorte d’honnêteté — dont j’aurais d’ailleurs bien voulu rire — , par crainte aussi d’accorder trop à qui n’en valait peut-être pas la peine, je désirai que Cyrilla devînt tout à coup laide à mes yeux ; or Cyrilla, persuadée que Cyrille était intentionnellement beau, prenait à l’admirer un éclat de bonheur. La joie fardait ses yeux, son visage ; l’amour avait définitivement transfiguré celle qui m’avait autrefois semblé l’insignifiance même ; à deviner le don de soi qu’elle avait consenti, un homme devait haïr qui l’avait reçu.

Toutefois je ne voulais pas dès le premier soir m’accuser de « jalousie ». Je regardai Cyrilla ; de jolis fantômes se mirent à danser qui me cachaient l’autre, l’heureux.

Mais lui, lui qui cassait tout, brisa notre silence.

Alors je me levai ; il voulut me retenir. « Déjà ? Mais nous n’avons pas encore fait connaissance. Si vous partez, c’est à une seule condition. Vous reviendrez dîner avec nous, samedi. D’ailleurs vous ne vous ennuierez point ; aujourd’hui même j’ai rencontré votre amie Léila et l’ai invitée. »

Cyrilla sourit : « Je compte sur vous, nous serons deux couples d’amoureux. »

Le vendredi, je reçus ce mot :


« À demain, n’est-ce pas ? L’autre jour nous n’avons même pas eu le temps de regarder les papiers de votre maître ; arrivez donc de bonne heure. La visite ne sera point pour moi, mais pour le grand philosophe que vous auriez tant aimé, si vous l’aviez vraiment connu.
Cyrilla. »


Le peu que je vaux, m’a-t-il toujours semblé, je le dois à l’indépendance où je suis toujours demeuré vis-à-vis de mon père et de ma mère. Sans que je puisse d’ailleurs en soupçonner la forme ou la substance, il est sûr que j’ai des œillères tout comme les autres, mais je suis heureux que mon regard n’ait point accepté pour le limiter à droite et à gauche les premières idées venues, c’est-à-dire celles de la famille. Avoir le goût des voyages et l’esprit critique, c’est marcher jusqu’à certaine baraque en planches au milieu d’une plaine quelconque, c’est aller quérir des préjugés à Tombouctou ; avant l’arrêt, il y a tout de même la promenade jusqu’à Tombouctou.

Certes le père Dupont-Quentin n’avait jamais cessé de se montrer un bien digne homme, de ceux dont il est convenu de dire qu’ils ne feraient pas de mal à une mouche ; pour moi, je crois qu’une mouche lui en eût plutôt fait ; quand à le traiter de grand philosophe, il fallait établir auparavant que la philosophie est terre de nains.

Toutefois il me plaisait assez que sa fille persistât dans une admiration que je jugeais en soi fort saugrenue. D’abord parce qu’il serait aussi choquant de voir une femme libre de toute confusion sentimentale que de ses ennuis physiques mensuels, et puis dans ce cas particulier je n’étais point fâché qu’un enthousiasme disputât un peu de Mme Boldiroff à sa passion pour Boldiroff.

Lorsque j’arrivai chez elle le samedi à six heures, elle me taquina.

« Vous êtes si content de voir une jeune femme que vous voulez bien venir deux heures avant le dîner.

— Je l’avoue.

— Heureuse Léila.

— Je ne comprends pas.

— Menteur. Pour vous éviter une émotion, laissez-moi vous annoncer que votre ancienne amie n’a plus ses cheveux noirs mais fleurit de jade verte une tignasse rousse. Maintenant, en récompense de ce que j’ai fait pour vous, dites pourquoi vous êtes resté si longtemps sans lui écrire ni chercher à la revoir. »

J’assurai que la belle hindoue n’avait jamais été ma maîtresse. Je racontai la scène du bar et comment la danseuse Myriam était venue souper à notre table.

« Mais elle est stupide, cette Léila, et dévergondée, comme les romans qui tirent à trois cent mille.

— À peu près.

— Et il lui suffit d’aimer un Norvégien pâle pour devenir blonde. »

J’objectai que Cyrilla avait peut-être tort de se moquer puisqu’elle-même, pour ressembler davantage à Boldiroff, avait changé son prénom, sa manière de s’habiller.

Elle sourit : « Mon Dieu, oui, mais j’avais oublié déjà que l’an dernier je m’appelais Scolastique Dupont-Quentin. »

J’avais barre sur elle. Une simple question :

« Pourquoi vous avait-on baptisée Scolastique ? » la contraignit aux confidences et voici son histoire telle que j’en reçus le récit.




HISTOIRE DE SCOLASTIQUE DUPONT-QUENTIN, PRINCESSE CYRILLA BOLDIROFF



Dès le début de sa grossesse, Mme Dupont-Quentin avait pris l’habitude de répéter : « Ce sera un garçon. » La pauvre femme ne put, hélas ! se rendre compte de son erreur car elle mourut en gésine ; quant à celui qu’elle laissait veuf, bien qu’il fût philosophe et même professeur de philosophie, il se laissa complètement abattre par le malheur.

Toute femme enceinte prend une allure prophétique dont les apparences ne sont guère sujettes à caution. La mère de la future princesse Boldiroff avait semblé trop certaine du sexe de l’enfant à naître pour que, le nom d’homme une fois choisi, l’on eût tentation de chercher encore un nom de fille plutôt que de chien ou de cargo-boat.

La religieuse garde-malade supplia : « Ce n’est point parce que notre bonne dame n’y est plus qu’il faut oublier de mettre l’enfant sous la protection d’une sainte », mais le professeur répondait à tous arguments : « Je suis un homme désespéré. Que l’enfant s’appelle comme on voudra.

— Ce n’est pas un nom.

— Je m’en fiche.

— Ne vous révoltez pas, mon fils. »

Sur un de ces calendriers offerts aux étrennes par l’administration des PTT, la nonne découvrit que le 29 février 1900 (jour de la naissance de la petite Dupont-Quentin) était l’anniversaire de la mort de Scolastique dont le martyre terrestre s’acheva la dernière heure de février, de la première année bissextile de notre ère. Violée en une seule nuit par douze centurions dont la virilité eût été capable de troubler de moins benoîtes, puis lapidée, cette sainte ne cessa de chanter les louanges du Père et du Fils et d’affirmer une foi inébranlable en la toute-puissance du divin Paraclet.

Le vertueux renom d’une telle patronne valut à Scolastique une enfance exemplaire. Elle passa son bachot avec mention puis devint l’étudiante sans coquetterie que j’avais connue.

À la mort de son père, elle acheta un cadre où mettre sa photographie et sa Légion d’honneur, se sentit lamentablement seule et trouva que tout autour d’elle avait la tristesse d’une romance un jour de pluie. Elle eut peur surtout de n’inspirer jamais d’amour.

Afin de nier mieux sa laideur elle prétendit qu’elle ne savait ni ne saurait s’habiller ; elle demeurait trop timide pour essayer même un projet de révolte ; comme elle habitait rue Saint- Sulpice, il lui semblait qu’elle ne pouvait vivre en face d’une église sans chercher à se mettre en paix avec soi-même ; c’est alors que pour trouver le calme dans quelque travail, elle résolut de classer les notes de son père. Délaissant sa chère philosophie stoïcienne, le professeur Dupont-Quentin, quelque temps avant sa mort, avait entrepris un travail sur Le Moi devant ses juges ; analyse et mémoire. (Ici Scolastique dut s’interrompre pour me montrer écrite de la main même de l’illustre maître, une page qu’elle jugeait d’une perspicacité peu commune.).

Je lus :


« La conscience déductive dont les gens de science s’enorgueillissent est somme toute comparable en valeur à l’insensibilité qui s’obtient par piqûres dites intrarachidiennes. Du point de vue humain, comment convenir qu’un opéré a pris meilleure idée de lui-même parce qu’il a suivi le travail chirurgical effectué sur son propre corps.
« D’autre part, l’existence d’une réalité extracorporelle qualitativement inconnue demeure fort probable ; il s’agit du domaine indivis, mais auquel convergent les avenues particulières.
« Alors ?
« L’opportunisme source de toute morale, condition de l’effort, voudrait que l’éthique nouvelle fût spontanément catastrophique, c’est-à-dire qu’elle imposât pour la révélation des individualités la série des chocs nécessaires. Quant à l’analyse et à la mémoire, au lieu de ces chocs nécessaires, elles produisent les anomalies sournoises, les perversions latentes, les névroses inutiles. Le tout évolue aux injonctions d’une fausse conscience.
« J’accuse surtout la mémoire.
« Le mal vient de ce qu’on ignore (et ceci n’est point une boutade à la manière de M. Taine) qu’elle est en réalité une hallucination. Afin d’accorder foi à sa révélation, nous situons loin de nous ce qui en fait l’objet. La belle excuse pour ne se donner la peine d’aucun contrôle !
« I. Mémoire des rêves.
« Je m’éveille à six heures, le matin. À six heures, le soir, je me rappelle un songe dont toute la journée je n’avais pas eu le moindre soupçon ; trop facilement nous acceptons ainsi de nous souvenir de ce qui n’a peut-être pas été. C’est une telle confiance qui causera le cataclysme final (chaos, folie collective, délire des hommes de toute la terre). Pourtant la mémoire des rêves... »


Le professeur Dupont-Quentin avait laissé sa phrase inachevée.

Je dis à Cyrilla que cette petite dissertation me paraissait assez ennuyeuse et peu significative d’un génie philosophique.

Elle avoua :

« Ainsi, moi-même ai-je d’abord jugé. Malgré le respect que j’avais de son auteur, le raisonnement m’apparaissait confus. Or, une heure à peine après la lecture de cette note, ma mémoire sortait de je ne sais quelles archives une minute de ma première communion dont je ne pouvais au reste, tout en me la rappelant avec netteté, croire qu’elle eût jamais été vécue. J’approchais de la sainte table. Un décalage d’infiniment petits me valait une singulière extase. La mousseline de ma robe, mes voiles devenaient légers, légers. Sur un air épiphanique, la foule chantait :


Nous ne disons rien,
Mais n’en pensons pas moins.
Pain
Sans levain
Langue aux pépies d’amour
Divin beau jour.


« La voix de l’évêque couvrait toutes les autres ; et pour accompagner ces vers qui n’avaient même pas le mérite d’être réguliers, la musique avait plus d’ardeur. Je finis par comprendre la cause d’une si belle exaltation, lorsque je vis que sous une transparence pouvaient se deviner les secrets de mon corps. »

Sans doute Cyrilla ne se souvenait-elle plus sans quelque honte. Certes si elle n’avait pas lu ce que son père avait écrit sur la mémoire, elle aurait écarté l’imagination malfaisante. Mais après ce qu’elle savait, renoncer à un souvenir c’était s’obliger à douter de tous les autres, ne plus consentir par exemple à se croire Scolastique Dupont-Quentin.

Consciencieusement elle essaya de se rendre compte d’abord s’il était possible qu’elle pût être objet d’admiration et mériter, nue, les louanges d’une foule et d’un évêque.

Elle quitta sa robe, son linge et regarda son corps dans la glace. Un coup de vent ouvrit la fenêtre. Des ouvriers d’un immeuble voisin prononcèrent des mots dont elle rougit sans savoir si c’était de plaisir ou de confusion. Elle courut à la salle à manger et le tapis de table sur les épaules revint fermer la maudite fenêtre ; mais toute une semaine elle fut perplexe, n’osa croire que son père avait eu raison d’accuser la mémoire et les efforts de la mémoire ; d’autre part, elle était tentée de s’abandonner pleinement à la morale catastrophique et d’essayer de chocs affectifs.

Vivant, le professeur Dupont-Quentin se fût certes désolé de voir sa fille appliquer de tels préceptes, mais cette même fille pouvait-elle, sans offense à sa mémoire, retourner aux habitudes initiales d’insouciance et se composer un personnage fictif faussement conscient et organisé ?

Elle se rendit à Saint-Sulpice où elle espérait rencontrer son confesseur l’abbé Trublet.

Le digne homme n’était pas à la sacristie ; elle fit le tour de l’église, par orgueil posa le pied sur la tringle de cuivre qui figure le passage du méridien terrestre.

Dès qu’il la vit, le prêtre, dans son église comme chez lui, cria : « Bonjour mademoiselle Scolastique. » Elle découvrit que son prénom était ridicule, mais l’abbé Trublet la crut folle et en partant elle n’avait plus envie de marcher sur le méridien.

Place Saint-Sulpice elle rencontra Boldiroff.

SCOLASTIQUE — Mon père fut un douloureux chercheur.

BOLDIROFF — Vous m’amusez. Le père Dupont-Quentin, ce petit vieux sans mysticité, un chercheur ?

SCOLASTIQUE — Monsieur Boldiroff, je vous en prie.

BOLDIROFF — Mademoiselle... D’abord dans votre petit pays, tout le monde pour séduire parle incompréhensiblement des choses compréhensibles sinon trop claires. À la vérité vous ressemblez aux seigneurs évêques de cette fontaine. C’est un melky votre fontaine. Vous ne savez pas ce que c’est un melky ? Un melky est un bassin assez large mais dont on voit trop bien le fond. Votre vieux père était un melky.

Ici paraît-il, la future Mme Boldiroff se fâcha :

« C’est que, m’avoua-t-elle, j’aime la place Saint-Sulpice comme les histoires de mon enfance et la crème au chocolat. J’aurais voulu noyer Boldiroff dans cette fontaine qu’il ne trouvait pas assez profonde. Mais lui ne me laissa guère le temps de lui souhaiter du mal.

« Il s’écria : “Les hommes de ce pays ne seraient pas heureux dans la poche du Christ. Une seule chose leur plaît, une seule chose les intéresse : le sexe. Pour eux, tout est question de sexe.”

« À la Sorbonne on prêtait à Boldiroff nombre d’histoires amoureuses. Je n’eus pas l’audace de lui en parler. Je me contentai de répondre : “Quand bien même tout serait question de sexe, l’angoisse où nous vivons n’en aurait pas moins de beauté ; l’inquiétude a sa valeur en soi, comme un rythme, indépendamment de ce qui en marque la cause ou l’effet. Mais vous autres, Russes, vous avez une foi naïve en n’importe quoi ; votre nihilisme n’a jamais été qu’une conclusion prématurée. Parlez de sexe si vous voulez. Après ? Un collègue de mon père a imaginé une morale sexualiste comme d’autres, jadis, une morale rationaliste. Pour moi je ne saisis pas les raisons qui m’empêcheraient de confondre mon âme avec mon sexe...”

« Ces mots étaient sans doute bien téméraires. Faut-il m’appeler coquette ou imprudente ? Boldiroff eut un sourire crispé, haussa les épaules et à peine étions-nous à la grille du Luxembourg qu’il me parlait déjà d’amour. Alors je ne compris plus rien ; sa bouche se posa sur la mienne et lorsque mes lèvres quittèrent les siennes, une large feuille décrivait dans sa chute une spirale autour de nous. »

Le récit de Cyrilla se trouvait terminé ; jusqu’à l’arrivée de Cyrille et de Léila nous demeurâmes sans rien dire.






À SE DEMANDER



Léila ne savait point que j’eusse été prié à dîner chez les Boldiroff.

Elle arriva en même temps que Cyrille, expliqua : « Nous nous sommes rencontrés à la porte », eut pour moi ces mots : « Alors Daniel, notre petite santé ? notre neurasthénie ? On se rappelle toujours le vieux général de père encore plus chamarré de vices que de rubans. Quelle tête, ce soir où nous sommes sortis ensemble ; mais je suis bonne fille, n’ai guère de rancune et veux tout oublier. D’ailleurs, conclut-elle dans un sourire qui n’était point d’amicale ironie, vous êtes un demi-fou. »

Boldiroff haussa les épaules : « Pourquoi êtes-vous née à Chandernagor, si votre jugement égale en sottise celui de la première petite bourgeoise venue. Daniel est un demi-fou, tant mieux, il m’ennuiera moins que ses compatriotes et deviendra mon ami.

— Votre meilleur ami, n’en doutez point, mon cher. »

Léila prit un ton volontairement bref ; il me sembla qu’elle était prête à une offensive dont au reste je ne devinais pas les raisons. Pour prévenir j’essayai une contre-attaque et lui demandai :

« Comment va votre chère Myriam ? » Ma question ne parut guère la gêner, et même, comme si elle lui devait de pouvoir répondre aux reproches du Russe et s’en venger, elle me remercia d’un sourire : « Cette Myriam, quelle délicieuse fille, et d’une ingénuité. Jamais de scène, aucune jalousie ; elle m’a présenté Bruggle, ce fameux spirite dont elle nous avait parlé, vous vous souvenez ? Ce Bruggle m’a tiré mon horoscope ; il paraît que je vais être princesse, tout comme votre femme née Scolastique Dupont-Quentin, mon cher (elle regardait fixement Boldiroff). Jusqu’ici tout ce qui me fut prédit s’est réalisé. Je suis donc certaine de cela.

« Bruggle faisait de la sculpture. J’étais encore brune ; à même l’ébène il sculpta une statue dont j’étais le modèle : L’Ange noir. Notre amour resta loin de terre, ne connut que des lèvres de marbre rouge et ne fut sali d’aucune caresse vulgaire.

— Mes félicitations, chère amie.

— Ce n’est pas tout. J’ai transformé tout mon appartement. Aux murs de mon boudoir sont de grands oiseaux roses et gris ; dans des conques j’ai enfermé la lumière. J’ai des tuniques de lamé, des peignes en jade et je finis un roman ; mais je ne vous en dirai rien, car je ne veux pas ressembler à une femme de lettres.

— Avouez pour me dédommager quelles passions vous avez allumées au cœur des hommes.

— Allumées au cœur des hommes. C’est bien cela. Mon pauvre Daniel, je ne puis les avouer toutes. Je fus aimée d’un Finlandais. Son exil avait la nostalgie des femmes aux cheveux pâles ; c’est pourquoi je suis devenue blonde. Le malheur fut que ce Finlandais avait de mauvaises mœurs, et séduisit Bruggle avec lequel il me trompa. Myriam, la douce Myriam qui me préférait à tous m’en avertit. Je trouvai l’aventure fort compliquée et chassai les deux hommes. C’est alors que Myriam disparut. D’abord je soupçonnai Bruggle de l’avoir, par vengeance, assassinée. Il n’en était rien. La danseuse a, paraît-il, épousé le Finlandais. Toute cette histoire m’est d’ailleurs devenue bien indifférente, et puis je déteste maintenant l’odeur mélangée des sports ambigus et des vices à recettes.

— Et pour vous distraire, Léila ?

— Pour me distraire je me contente d’être amoureuse, et cette fois pour de bon.

— Amoureuse ? Homme, femme, animal ?

— Idiot. Puisque je suis pour la pureté. J’aime un bel adolescent. Son nom est illustre. Je dois le taire encore, mais d’ici peu je serai son épouse. »

Cyrilla interrompit l’hindoue.

« Mais c’est un roman cinéma.

— Ne vous choquez point, Scolastique. Si j’avais l’insolence de votre mari, je vous appellerais bourgeoise des Batignolles. Vous n’avez couché qu’avec un seul homme ; vous ne pouvez pas comprendre, Scolastique. (Elle appuya sur le nom que Mme Boldiroff détestait.)

— Une femme n’a pas besoin d’avoir eu vingt amants pour avoir notion de sa liberté. Quant à mon nom, sachez qu’il n’est point Scolastique, mais Cyrilla. »

Boldiroff fut de l’avis de sa femme. Comme tous les Russes il avait horreur du simple dévergondage et, sans y répugner de fait, lui préférait en principe les audaces métaphysiques.

Léila dans la crainte d’être appelée grue voulut menacer : « On verra bien où mènent de si beaux actes de foi », et conclut : « Scolastique, vous avez appris à vous habiller mais demeurez prude et pédante. »

Pour moi je trouvais inutile une discussion à bâtons rompus que n’excusait même point un sourire de marivaudage. Cyrille cherchait à clore le débat : « C’est à vous croire ivre, chère poétesse.

— Je suis ivre mais des caresses de mon amant », avoua-t-elle, pathétique. Le Slave perdit son regard dans je ne sais quelle brume. Les mots qu’il prononça ne purent qu’habiller mal le chant rauque de sa voix. « Vous n’êtes pourtant point du pays de Maupassant, Léila. Si vous êtes amoureuse comme vous le dites et comme j’aime à croire, j’espère que c’est avec mysticité. Je ne vous verrais plus si le frotti-frotta — c’est ainsi qu’une fille que je connus autrefois nommait le geste d’amour — devait vous suffire.

— Que vous importe ? » eus-je envie de répondre à Cyrille au nom de Léila, mais l’Hindoue ne m’en laissa point même le temps. « Vous m’ennuyez, Boldiroff ; vous êtes plus théoricien que le premier esthète de Montparnasse venu et me rappelez une de vos compatriotes qui découvrit un sens tragique à toutes choses, le jour que son propriétaire augmenta son loyer de cent cinquante francs.

— Je ne vois guère le rapport », maugréa Cyrille.

On vint annoncer que Madame était servie. À la salle à manger la discussion continua mais sur un ton plus calme. Cyrilla voulait mettre tout le monde d’accord. « Avouez, Léila, que tous les Russes ne sont pas les incorrigibles bavards que vous dites ; mais nous nous faisons des autres hommes la même idée que le bestiaire moyenâgeux des éléphants, qu’il croyait sans jointure ; vis-à-vis de ceux qui ne sont pas nos compatriotes, nous sommes semblables aux enfants qui jugent tous les nègres d’une couleur identique et ne différencient point leurs traits. »

Léila voulut bien avouer que de l’Inde elle avait imaginé les Français un peuple uniformément frisé, aimant les gâteaux à la crème, les fruits confits, les femmes aux pieds trop étroits, la mauvaise musique et les mauvais poètes.

« Eh bien ! ce peuple vous réservait tout de même une bonne surprise. Vous y avez rencontré notre ami Daniel que vous traitiez tout à l’heure de demi-fou.

— Oh ! Daniel est un demi-fou, mais il n’a pas le mérite de son originalité. »

En manière d’argument elle crut bon d’étaler tout ce que je lui avais dit de la mort de mon père. De celles qui sont assez habiles pour trouver toujours un alibi, se rendant compte de la peine qu’elle ne pouvait manquer de me causer, elle allégua mon intelligence, un intérêt de curiosité objective et d’un trait raconta quel scandale avait contraint le général à la démission, poussé ma mère au suicide et fait de moi l’homme que j’étais.

Cyrilla m’avouait une pitié toute simple. Quant à Cyrille, intéressé de mes malheurs, il félicitait Léila de les raconter si bien, croyait la comparer à Dieu en affirmant : « Je vois cet homme, cette femme, ce garçon ; ils vivent, se déchirent, c’est du Dostoïevsky. » Léila d’ailleurs ne semblait guère se rendre compte de quelles louanges la comblait Boldiroff en l’identifiant au romancier type, son romancier national et orthodoxe ; l’éloge ne l’arrêta point ; au reste, je savais son goût pour le genre oratoire ; à la mort de mon père je m’étais abandonné au flot de ses discours et même, à parler franc, quoique j’eusse alors — comme s’il s’était agi d’une musique mal déterminée — subi l’accent de sa voix, plutôt qu’écouté ses mots exacts, elle était parvenue à jouer déjà de ma douleur ; je me trouvais, il est vrai, d’une faiblesse à me tacher de n’importe quelle influence.

Mais Cyrille, homme d’aspect heureux, n’avait, selon moi, aucune raison de se laisser prendre à ce récit dont ma famille faisait les frais. J’en voulus à Léila de l’intérêt qu’il lui portait ; les conclusions qu’elle tirait à mes dépens d’astucieux syllogismes me mettaient de méchante humeur, me rappelaient ce que je m’étais efforcé d’oublier et me contraignaient à la tristesse de souvenirs trop nets. J’en fis retomber la faute sur la bavarde et résolus de me venger d’une indiscrétion que d’autres sans doute pouvaient excuser, mais qu’il m’était impossible, à moi, d’absoudre. Je n’imaginai d’ailleurs le châtiment que sous forme de talion. Léila me jugeait, or parce qu’elle était femme je ne pouvais l’arrêter d’un mot ; mais, assez grand seigneur pour me satisfaire d’une victoire que je demeurerais seul à connaître, je la regardai mieux, plus apte du fait même de la colère, et de cette clairvoyance inexplicable que nous lui devons pour l’ordinaire ; cette hindoue, j’en fus vite persuadé, ne parlait qu’en vue de tel ou tel avantage ; car l’intelligence qu’elle montrait était toujours d’une espèce assez argotique. Une certaine faculté d’illusion, qui, aux yeux des mâles sans subtilité, fait passer pour menteuses les femmes, l’engageait à se croire un don poétique parce qu’elle avait le goût des jolies filles avec celui des hommes, et philosophe parce qu’elle ne s’embarrassait guère des scrupules les plus spontanés. En vérité, capable de tous excès, au sein même de ces excès, comme lorsqu’elle paraissait préoccupée de questions très graves et très générales, elle n’atteignait jamais à cette insouciance des profits terrestres qui fait le charme des libertins et la grandeur de quelques savants.

Je précisai donc Léila, sinon la vraie Léila, du moins la plus vraisemblable. Je n’étais guère à mon aise pour réfléchir, mais, d’elles-mêmes, comme si elles s’étaient trouvées transcrites sur des parchemins déroulés par l’effet de lois plus irréfutables que celles de la pesanteur, ses paroles avouaient leur sens caché, leur sens réel.

Dans l’esprit du conteur, l’intention du récit lui vaut seule de signifier quelque chose. Je crus saisir l’intention de Léila. L’histoire de ma famille n’était qu’un prétexte. Elle voulait s’imposer et c’est pourquoi elle usait de la recherche oratoire. Sans doute beaucoup ne comprendront-ils point qu’une femme décidée à plaire joue les Démosthène, mais si, pour l’ordinaire, les prétentions intellectuelles de l’hindoue m’étaient odieuses, il faut reconnaître que la coquetterie, ce soir-là, l’inspirait fort heureusement : elle parlait de mon père et de ma mère avec le ton d’un médecin décrivant son musée pathologique, et cela d’ailleurs quelques secondes après avoir accusé Cyrilla d’être pédante. Que signifiaient les reproches faits à Mme Boldiroff par la poétesse alors qu’elle-même se mettait en état de les mériter ? J’imaginai que Léila devait être éprise de Cyrille. Sans doute croyait-elle que c’était surtout par respect d’une certaine perfection d’âme et d’intelligence qu’il aimait sa femme, or le jeu était d’insinuer que d’esprit, elle était, elle Léila, bien supérieure et capable de le prouver par sa vision des êtres qu’elle jugeait surprenante.

Cyrille écoutait dans un recueillement quasi religieux, interrompu des seuls mots d’éloge, et Léila ne se laissait point arrêter par le succès.

Pour l’ordinaire, elle consentait à l’aveu de son orgueil et de cet orgueil se faisait même une parure ; elle aimait à répéter que les femmes de l’Orient sont demeurées trop longtemps des esclaves pour n’avoir point à prendre une revanche ; ainsi exigeait-elle sans cesse de nouvelles victoires, chaque compliment lui donnait le désir d’un autre. Si quelqu’un la félicitait d’une toilette nouvelle par exemple, elle se dépêchait de choisir des souliers de meilleur style et de matière plus délicate. Elle ne voulut donc point terminer sans une péroraison et sa voix ne permit aucun fléchissement à un ton qui était oratoire.

Cyrille avait le goût des prosopopées, des grandes affiches, des proclamations au peuple : en 1918, traversant Pétrograd, ce qui l’avait surtout frappé de la révolution russe était un panneau couvrant une façade entière et sur lequel se trouvaient, de la main même de l’auteur, écrits les trente vers d’un poème. S’il avait aimé ces bouts-rimés contre les bourjouis, ce n’était point que ses idées personnelles y eussent trouvé quelque assentiment : au reste, il prétendait plaire assez aux femmes pour n’avoir point à se soucier des questions sociales, et puis il appartenait à l’une de ces familles cosmopolites qui n’ont cure des régimes, professent bien des snobismes, sauf celui des opinions politiques et ne se préoccupent des formes de gouvernement dans leurs pays d’origine ou de villégiature que s’il leur en vient de l’ennui. Or Boldiroff n’avait jamais manqué d’argent ; il avait pu voyager et former sa jeunesse par la classique visite des universités le matin et le soir de bordels où sa manie était de demander aux pensionnaires un morceau de leurs voiles ou de leurs chemises ; mais il s’était peu intéressé, somme toute, au tour d’Europe que lui avait payé son beau-père ; il reprochait aux hommes leurs petits gestes, leur défaut d’envergure ; or un appel au peuple qui était aussi un poème et dont les mots resplendissaient de toute leur rage et de toute leur cruauté, sur une immense affiche, dans une rue fort passante et même populeuse, avait pour lui le prestige de quelque paradoxale prophétie ; son goût de l’étrange qui allait jusqu’à celui du barbare, se réjouissait d’un tel effet car l’antithèse brutale le charmait comme un enfant une étoffe bariolée ; ainsi jugeait-il, au dîner des Boldiroff, Léila d’autant plus mystérieuse qu’elle parlait avec une plus grande crudité de langage, dans une benoîte salle à manger en faux breton, demeurée telle que du vivant de M. Dupont-Quentin ; follement aussi devait lui plaire l’inversion de rapport entre les cheveux teints trop clairs et la peau maquillée ocre de l’hindoue.

Du bout de l’ongle Cyrille se met à tracer sur la nappe le profil de Léila qui maintenant s’adresse directement à moi :

« Daniel, vous n’êtes qu’un pauvre gosse. Tout baby vous preniez déjà de l’huile de foie de morue, n’est-ce pas ? et rêviez d’avoir le teint frais des petits garçons sur les cartes postales anglaises : à vingt ans épouser une girl passée au même tripoli, boire du thé, beurrer les toasts, vous multiplier indéfiniment, vie conjugale, cigarette à bout doré, tub, gant de crin, eau de Cologne, linge fin, optimisme, tennis et auto vernie, assez d’élégance pour qu’on hésite à hausser les épaules ; au fond, Cyrille n’avait point tort ; le modèle demi-fou est préférable ; je vous aime encore mieux tel que vous êtes devenu, mais faut-il absoudre celui que vous auriez été si monsieur votre père n’avait gardé le goût de certains plaisirs coloniaux et si madame votre mère n’avait été portée à la neurasthénie ?

« Trop bon fils pour condamner l’un ou l’autre, vous avez nié les lois des gens heureux ; tour à tour, vous avez essayé de la tendresse, de l’égoïsme et, à la mort de votre père, du désespoir. Vous êtes né trop tard, car il y a vingt ans, avec vos prétentions, vous seriez entré dans la marine et auriez fini par épouser la fille d’un amiral. Voyage de noces en Indochine, duos parmi les soies et les bronzes ; mais vous n’auriez pas eu la curiosité de l’ivoire au milieu des pagodes qui servent de manches aux congayes, vos doigts n’auraient pas erré sur la toile où la peau des boys transparaît au toucher. En dépit de toute une bonne volonté, garçon sérieux...

— Mais, interrompit Cyrilla, sur le bateau, il aurait au retour aperçu quelque poétesse hindoue et son bonheur conjugal eût été compromis.

— Peut-être », fut-il simplement répondu.

Sans doute, Léila, durant tout ce dîner, ne fit- elle que montrer une prétention d’intelligence et de parole bien ridicule par nature, mais habile à jouer tous les airs sur tous les instruments, elle avait forcé, comme à l’ordinaire, à ne pas entendre ce qui n’était point Léila, car telle était sa volonté ; cette volonté je l’avais donc subie sans pouvoir condamner mon manque de courage ni l’expliquer.

Une certitude acquise sans aucune recherche consciente, nous vaut certaine sensation d’âme assez indécise, mais toujours la même, devant les êtres ; ainsi, bien que la femme fatale soit d’un romantisme démodé à n’être plus concevable, l’Hindoue, quoi que j’en aie dit, quoi que j’en doive dire, me condamne à la crainte inévitablement, et en sa présence il me faut faire effort pour garder une apparence de calme. Sans doute ne découvrirai- je point les raisons de la mystérieuse volonté qui détermine mon appréhension, car il n’est pas en notre pouvoir de dire ce qui donne à nos paroles leur tonalité, leur rythme à nos gestes ; il s’agit de réflexes, mais en dernière analyse, comme d’un être à l’autre il y a vingt croisements, retours et faisceaux, on ne saurait dire lequel en vérité a le rôle de petit marteau médical.

Dès le dîner, chez les Boldiroff, si je ne me trouvais pas à même de préciser les desseins de Léila, je pensais du moins prétendre n’ignorer plus sur elle toute vérité ; cette vérité n’avait d’autre critérium qu’une tonalité affective. Connaître la vérité sur Léila, c’était quant à moi savoir à quoi me condamnerait sa présence.

Préciser mon état d’âme s’affirmant le seul moyen de deviner qui s’en trouvait responsable, j’aurais pu dire : « Tout ce qui n’est pas moi me demeure étranger », mais je restais trop timide pour regarder l’univers comme un bien propre, et puis je redoutais une attitude à la fois systématique et vulgaire, au reste dépourvue de toute signification depuis les phrases bien « domaine public » comme : « Après moi le déluge. »

Cher vieux Condillac, dont la statue fait rêver le printemps des bacheliers philosophes, je n’étais pas odeur de rose, mais à tout avouer une étoffe, une toile, un vélin où des petites figures s’appelaient Léila, Cyrilla, Cyrille ; la plus grande au dîner des Boldiroff fut Léila. Pas une minute pourtant, je n’imaginai la possibilité de quelque intrigue entre elle et moi ; ses discours m’agaçaient, je la trouvais prétentieuse et Cyrilla m’attendrissait au contraire par sa tristesse d’enfant sage.

Fumoir.

Silence.

Malaise que nos cigarettes font plus vague, mais ne dissipent point. Je me lève : « Au revoir, au revoir. »

L’Hindoue est partie avec moi. Elle me demande de la reconduire jusqu’à sa porte ; mais tel est son besoin de parler qu’à peine descendue elle me prie de la mener dans un café où, prétend-elle, « il lui sera plus facile de me dire ce que je dois savoir tout de suite ».

Grâce à son habitude d’habiller de mystère les moindres mots, je crois qu’elle a vraiment quelque chose à me confier. Je cède, « entrons », mais à peine sommes-nous assis que je regrette de l’avoir bien voulu. J’ouvre la bouche et la referme sans avoir rien dit, commande un bock alors que j’ai envie de tout sauf de bière, allume une cigarette à l’envers, et tourne la tête, regardant avec obstination un coin de la salle où il n’y a rien à voir, simplement pour ne plus rencontrer ses yeux.

Elle sent mon trouble et m’injurie :

« Lâche, regardez-moi. » Mes yeux vont droit aux siens ; je commence une phrase : « Ma chère Léila... » Elle m’interrompt dès le troisième mot : « Surtout pas de déclaration. Soyons précis. D’ailleurs pour l’instant vous n’avez encore rien à me dire, mais moi... »

Mais elle...

Elle enfin se tait ; ses paupières lentement comme pour une mort voluptueuse glissent, ses deux paumes s’unissent en coupe et son visage devient un fruit ; alors dans ce café du boulevard Saint-Germain, où des rentiers de la rive gauche et quelques élèves des Beaux-Arts ont passé l’après- midi et l’après-dîner à tirer sur leurs bouffardes et, selon la formule même de la patronne, « ont assourdi l’atmosphère », il me semble qu’une certaine angoisse enveloppe les choses. Je le dis à ma compagne. Elle se moque : « Poète (elle l’a dit du ton qu’elle aurait pris pour injurier : idiot), c’est la fumée des pipes. »

Tout de même je soupçonne fort Léila de jouer la comédie. J’ai trop peur d’être sa dupe pour lui permettre de mimer encore les sentiments vagues. Mes doigts encerclent ses poignets, forcent à s’ouvrir la coupe de ses mains ; ma voix a de la fermeté, de l’arrogance presque et ordonne :

« Parlez. »

Elle use du sourire aussi facilement que les autres du fard, des mouches ; le visage en pleine lumière se recompose. Léila parle enfin.

« Quelle folie. Ce n’est pas un drame bourgeois et il ne s’agit plus de votre père, de Myriam, de Bruggle ou des autres, de scrupules moraux. Je vous ai annoncé mes fiançailles avec un prince, or ce prince s’appelle Boldiroff.

— Le mari de Cyrilla.

— Lui-même. »

Une brûlure aux lèvres me donne notion de ma stupeur. J’ai porté à ma bouche le bout allumé de ma cigarette. Je gémis un « oh ! » à peine perceptible, mais qui devient prétexte à rompre notre silence. « Vous vous êtes brûlé ? nargue Léila, vous vous êtes brûlé, ce n’est rien ; votre amie Scolastique Dupont-Quentin souffrira bien autrement de la mamelle gauche. Elle m’en voudra beaucoup, je vous charge de lui porter mes excuses. » Je n’ai rien à répondre. Nouveau silence. La patronne compte l’argent de la caisse. Un jeune homme et une jeune femme, un couple classique d’amoureux, banal jusqu’au bonheur, se lève pour sortir. Un garçon dort le coude sur la table. Léila n’a plus d’assurance. Je prends l’offensive : « C’était pour en venir là que vous dépensiez tant d’éloquence.

— Daniel, je vous en supplie, ne vous moquez pas de moi ; ce n’est pas ma faute, et puis il fallait bien que cela finît.

— Cela ? Quoi ?

— Cette comédie.

— Je voudrais savoir qui la joue. Vous êtes folle en vérité, folle. »

Elle devient une femme nerveuse ; deux larmes tachent ses joues. Je me lève. « Partons.

— Non, Daniel, non, pas encore ; écoutez-moi ; il y a cinq ans j’étais neurasthénique ; c’est alors que j’ai rencontré Cyrille dans un sanatorium du Tyrol. Je n’étais en Europe que depuis quelques mois ; un homme, le plus bel homme et le plus menteur que j’aie jamais connu, m’y avait menée ; c’est lui qui m’a donné le talisman que je porte en bague à l’index. Vous trouvez mon histoire idiote, n’est-ce pas ? Vos cancans de famille mis à part, tout vous semble ridicule, Daniel ; cet homme prétendait avoir été élevé dans un temple, sous la garde d’une panthère noire. Vous souriez ; ah ! je sais, vous trouvez que je parle comme un prospectus d’Agence Cook : temples, fauves, végétation géante. Mais, mon cher, quand comprendrez-vous que je suis mille fois moins ridicule que votre petite compatriote, étudiante en philosophie, cette imbécile de Scolastique.

— Scolastique n’est point en cause.

— Pardi, vous la défendez, vous l’aimez déjà. »

Le garçon s’éveille en sursaut ; elle a parlé très fort. Je la force à sortir. Dans la rue elle me prend le bras : « Je suis si fatiguée », gémit-elle. Je me souviens d’une autre nuit où par sa faute j’ai marché en plein cauchemar ; il me suffit de la savoir fatiguée pour que, spontanément, j’exige la vengeance que les hommes en bonne santé ne remettent jamais au lendemain. Croyant qu’après s’être décidée, il lui en coûte de parler, je me jure ne la point quitter avant de tout savoir ; mais le temps de chercher pour mes questions des subtilités de torture, nous sommes devant sa porte. La fraîcheur l’a calmée ; c’est elle qui m’invite à monter. « Vous allez me compromettre et sans profit ni pour vous ni pour moi ; mais comme demain je quitte Paris avec l’espoir de n’y jamais revenir, le mal ne sera pas grand. »

Avant de commencer son récit, comme si l’heure n’était pas en vérité très avancée, elle me fit les honneurs de son appartement, me montra les transformations, une toile de Jouy parme qu’elle avait découverte dans un vieux bric-à-brac et qui faisait si bien dans sa chambre, des conques pour enfermer les lampes de son studio. « Et dire que dans quelques heures il n’y aura plus de présence humaine parmi toutes ces choses familières. L’amour vraiment m’a rendue folle, Daniel »; un tiroir ouvert, elle y cherche une photographie de Cyrille en pied ; elle a dessiné les lignes du corps et les détails du sexe ; je conseille : « Gardez cette preuve de votre hystérie ; avec un tel document vous pouvez assassiner qui vous voudrez sans risque de condamnation.

— Stupide petit bourgeois ; vous n’entendez rien aux choses de la chair ; une femme amoureuse préfère à tout le corps de son amant. Comprenez ma joie, mon trouble ; demain pour toujours je vais reprendre cet amant. Si vous saviez comme je l’aime ; lorsque je l’ai connu, l’autre, mon compatriote l’Hindou au diamant noir venait de m’abandonner ; on m’avait de Vienne transportée dans un sanatorium. Cyrille y passait une convalescence. Il flirtait avec une Anglaise, une cousine de son beau- père. Cette femme avait été très belle ; la maladie la creusait mais donnait à son visage une étrange splendeur ; elle se savait perdue ; un Brésilien lui faisait la cour ; il arrivait en luge de son sanatorium ; un soir il eut un accident ; on le retrouva sur la glace, le crâne fracassé ; il fallut des heures de neige pour cacher les traces de son sang ; l’Anglaise voulut qu’on l’ensevelît dans son grand châle de Manille ; elle partagea ses robes aux femmes de chambre, défendit aux hommes de lui faire la cour ; un jour, comme elle n’était pas descendue pour le dîner et quoiqu’elle ne m’eût jamais dit un mot, elle me fit tenir un billet où elle me demandait de l’aller voir. Elle me confia qu’elle se sentait près de mourir ; elle savait que Boldiroff l’aimait ; comme tout bon Russe, sensible aux airs de mysticité, les malheurs de la belle Anglaise et son renoncement l’avaient rendu plus amoureux encore ; elle n’avait pas le courage de le revoir ; elle ne connaissait personne qui pût comprendre et c’était moi, une étrangère, qu’elle chargeait de porter à Cyrille ses tristes adieux.

« Le lendemain, la bonne en ouvrant les persiennes m’apprit que l’Anglaise était morte. J’allai frapper à la porte de Cyrille ; d’un ton de commandement, comme s’il attendait son domestique, il me cria d’entrer. À ma vue, il eut un geste de stupeur puis demeura figé quelques secondes. Je le regardai ; il était habillé d’un pyjama de soie perle ; ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir perle aussi.

« Ma mission avait un caractère romantique dont un Français se fût exaspéré, mais lui, sensible aux mots de pitié que j’offrais à sa douleur, me remercia. Je lui dis combien moi-même j’étais triste ; il me prit les mains, me parla longuement de la sainteté de la souffrance. J’étais encore très jeune, sentimentale, je l’écoutai déjà séduite.

— Et il devint votre amant ?

— Et il devint mon amant. Nous quittâmes le Tyrol pour gagner l’Italie. J’étais une femme d’Orient, ignorante. J’admirais en lui l’ardeur et la jeunesse ; parfois il se laissait aller à une indifférence qui ne pouvait que me le rendre plus cher, mais j’aimais surtout cet étrange mépris des habitudes, grâce à quoi il cherchait son plaisir et le mien dans ce qui était pour moi le plus neuf et le plus curieux ; il feignait de ne s’attacher à rien ni à personne ; pourtant, même lorsqu’il niait, ce ne pouvait être sans passion ; c’était avec foi qu’il affirmait les contraires dans une même minute. Il se montrait tyrannique et ma plus grande joie eût été de me soumettre au moindre de ses caprices, mais pour devenir digne de lui je voulais ne plus céder.

« Une nuit j’eus ce rêve. Il était nu et venait de faire l’amour avec une vieille femme qui, elle, s’était contentée de relever ses jupes. Il voulut se rhabiller et dit à sa compagne : “Allons retrouver Léila, cette belle Léila.” Or la femme se mit à rire, mon nom fut une boule de caoutchouc entre ses joues ; la joie plissait son ventre et sa jupe plaquait aux mouvements de sa peau. Sa bouche avait de telles frénésies que ses deux dernières dents se déchaussèrent et vinrent rouler aux pieds de Cyrille trop bien élevé d’ailleurs pour lui en faire observation.

« Elle dit : “Tu n’aimes pas Léila. Tu la fais voyager comme une malle, et tu es heureux parce que cette malle te ressemble comme une momie à un être vivant.”

« Éveillée je regardai Cyrille endormi ; le rêve m’avait plus fatiguée que la volupté. Je répétai : la poitrine blanche de ce jeune Slave, la poitrine slave, la poitrine jeune, ce Slave blanc ; il n’est rien de plus dangereux que les jeux de mots qu’une femme essaie en regardant dormir. Je jonglai avec les syllabes, puis tout à coup me pris à penser à la phrase de l’Ecclésiaste : “Il faut que le scandale arrive.”

« Pour suivre Cyrille j’aurais tout quitté, consenti à tous les scandales, mais fallait-il tout de même accepter de me quitter moi-même ; alors j’eus envie d’étrangler mon compagnon ; il se réveilla quand ma main droite déjà caressait sa pomme d’Adam. Je lui demandai : “Cyrille, tu en as pressé de jolies femmes contre ta poitrine blanche de jeune Slave.” Il était trop beau pour que cette question fût ridicule même à sept heures du matin ; il m’offrit ses yeux clairs, son corps souple et me parla, comme toujours, avec plaisir des autres, ses maîtresses avant moi ; puisqu’il se rappelait j’avais le droit d’être jalouse ; il me sembla que je ne pourrais vivre sans vengeance. Le hasard me servit. Une des femmes qu’il avait aimées revint ; je prétextai la plus sotte des suspicions pour lui faire des scènes ; j’annonçai même mon intention de m’en aller seule ; il voulut sembler ne pas tenir à moi. Je le laissai en tête à tête avec son ancienne conquête, et partis pour Heidelberg où je commençai l’étude de la philosophie.

« La célébrité du professeur Dupont-Quentin me donna le désir de le connaître. Je vins à Paris. Lorsque j’appris que Scolastique devenue orpheline allait épouser Boldiroff, je ne fus point la moins surprise. Je déteste cette Scolastique. Elle est bien le type des femmes de ce pays, des femmes qui ne pourront jamais être que les reflets de tel ou tel. D’abord elle se contenta de copier son père ; après sa mort elle voulut trouver un modèle nouveau. Boldiroff lui enseigna donc l’art de faire l’amour ; elle a profité de ses leçons et joue avec son bras comme le cygne avec son col, sait faire glisser le corsage plus bas que l’épaule.

« Romantisme des femmes qui s’essaient à devenir jolies.

« Premier acte : madame a les cheveux tirés, un chignon ridicule. Monsieur porte des chemises de soie.

« Second acte : madame s’est passé les cheveux au henné ; jolies mœurs, elle porte la même chemise de soie que son mari.

« Troisième acte : on confondrait monsieur avec madame.

« L’admirable pièce à thèse. Hélas ! ces divertissements ne sont plus de mode. »

Enfin elle se tut et me regarda droit dans les yeux.

Je compris que c’était à moi de faire maintenant ma petite tirade.

Je commençai : « De vous deux, Cyrilla n’est certes point la plus ridicule. Vous parlez comme Démosthène. Je ne vous le reprocherai tout de même point, puisque je vous ai écoutée. Je vous ferai simplement remarquer que si Mme Boldiroff a pris certains gestes à Boldiroff, vous n’avez guère plus de persévérance en votre personnalité puisqu’il vous a suffi de flirter avec un Suédois pour vous décolorer jusqu’à ce que votre peau se trouve plus foncée que vos cheveux. Et certes s’il y a quelque étrangeté en cela, j’y vois une certaine cocasserie, grâce à quoi des gosses vous poursuivront un jour dans la rue et, non sans raison, vous crieront à la chienlit. »

Je m’arrêtai. Léila se mit à rire à petites gorgées.

« Imbécile. Je n’ai jamais eu de flirt suédois : tout ce que j’en ai dit était mensonge, mensonge d’amour. Nul ne savait ma liaison avec Cyrille. Je la cachais par des jeux.

— Allons, pourquoi votre tignasse est-elle si rousse ?

— Parce que j’aime narguer.

— Je ne comprends pas.

Poor dear fellow. Je vais vous expliquer. Lorsque Cyrille redevint mon amant, comme je lui avais reproché son opportunisme bien bourgeois, et que tout lui semblait par trop simplifié depuis que, chaque soir, il faisait l’amour avec sa femme légitime, il voulut me vexer, n’y parvint pas et après bien des essais trouva. “Il y a au moins une chose qui vous est impossible, brune comme vous l’êtes, vous n’oseriez jamais vous teindre en blond.”

« J’avais rendez-vous le lendemain avec lui et Cyrilla pour dîner à Montmartre. J’arrivai, les cheveux de la couleur que vous voyez. Boldiroff me trouva très belle encore. »

J’interrogeai : « La suite de l’histoire ?

— La suite vous la saurez bientôt. Demain matin nous gagnons Le Havre ; dans vingt-quatre heures nous voguerons vers l’Amérique et Cyrilla viendra vous demander conseil. Bonsoir.

— Bonsoir, Léila. »

Je ne croyais pas un seul mot de tout ce qu’elle m’avait raconté. Je pensais : « Décidément, elle est folle à lier. » La nuit je rêvai que les cils de Cyrilla battaient tout doucement contre ma joue.




DERNIERS DÉTOURS



En m’éveillant, je trouvai une carte pour le vernissage d’un salon qui devait réunir aux Tuileries sur la terrasse dite du bord de l’eau les peintres les plus célèbres. Autrefois j’aurais prié Léila de m’accompagner ; elle réussissait à ne jamais passer inaperçue et j’aurais eu plaisir à me trouver avec une de ces femmes pour qui, semble-t-il, ont lieu les expositions bien plutôt que pour les toiles ou sculptures. Tout de suite je pensai que je ne l’inviterais pas, non que je l’imaginasse en fugue amoureuse comme elle voulait prétendre, mais je me sentais trop près de la haïr. Si les raisons de son attitude me paraissaient confuses et m’engageaient par là même à lui porter quelque intérêt, le mépris qu’elle avait témoigné la veille à Cyrilla me semblait impardonnable ; pourtant, soit générosité, dédain ou lâcheté, j’avais oublié déjà tout ce dont elle avait eu à cœur de m’accabler.

Or la rancune que je portais à l’Hindoue me valut de penser que cette Cyrilla que je croyais appelée à devenir une simple camarade, je lui voulais en vérité un autre rôle dans mon existence. Léila certes était plus belle, mais chez la petite Boldiroff je devinais une douceur dont l’appel me tentait comme deux mains de marbre au front fiévreux ; c’était une supériorité, le mépris des petits manèges qui si longtemps l’avaient condamnée à demeurer une femme sans coquetterie ; elle n’avait pas jugé bon de faire ces répétitions sentimentales, grâce à quoi d’ailleurs nos jolies partenaires deviennent des actrices d’amour et non des amoureuses. Séduite, elle ne voulait que plaire ; d’instinct elle avait choisi les plus jolis gestes. Boldiroff était beau. Le meilleur moyen d’attendrir son orgueil avait été de prendre ses attitudes, l’étoffe, la coupe de ses habits. Or, tout en copiant le Russe, elle avait gardé cette simplicité de cœur, sensible en dehors même de toute affirmation, mais (et je tremblais déjà pour le bonheur de mon amie et m’efforçais cependant à ne pas me réjouir qu’il me parût à tel point précaire) son affectueuse sincérité ne devait aux yeux de Cyrille être autre chose qu’une mouche inattendue.

Quant à l’Hindoue, le malaise que j’avais de sa présence était sans doute l’avant-dernière forme d’un amour banalement sensuel mais qui, de n’avoir jamais été réalisé, prenait les plus divers aspects et bientôt allait finir, sans doute, par un très vigoureux sentiment d’exaspération. Au reste, j’étais sûr que si elle avait joué toute cette comédie, si elle s’était ainsi prétendue la maîtresse de Boldiroff, ç’avait encore été pour me narguer. Il fallait lui dire que je n’étais point dupe de ses petits mensonges, l’agacer à mon tour, me moquer d’elle.

Dès que j’eus fini ma toilette, je téléphonai donc chez Léila. Ce fut la bonne qui me répondit : Madame venait de quitter Paris.

Je courus chez les Boldiroff.

À la porte je rencontrai Cyrilla.

La bouche à peine ouverte, elle murmura : « J’allais chez vous. » Je la crus près de défaillir, tant son front était pâle. Je me rappelai un salon, le petit jour entre les rideaux, une femme qui triomphait. « Dans quatre heures je pars pour Le Havre ; demain nous voguerons vers l’Amérique et Cyrilla viendra vous demander conseil. »

C’est moi qui étais venu vers Cyrilla ; mais qu’avais-je à lui dire sinon, pour épargner la douleur des confidences, un simple : « Je sais. »

Alors droite, immobile : « Ce n’était pourtant point un lâche. Hier soir il m’a tout avoué, que cette femme était sa maîtresse, qu’il lui fallait partir. Je me suis approchée. J’ai pris sa jolie tête entre mes doigts ; ses paumes montaient le long de mon corps, caressaient ma poitrine. Je croyais qu’il avait voulu me narguer. Tout à coup il me repoussa, brutal. Il criait presque : “Cyrilla pardon, pardon, mais il faut que je m’en aille.” Moi je ne savais plus, je l’appelais fou ; il se mit à rire. “Fou, ah ! s’il était possible, fou, non pas fou, mais simplement un enfant perdu, comme dit ma tante Xénia, un grand enfant perdu.” Net, il se tut, puis reprit d’une autre voix : “Vous demanderez le divorce. Je vous paierai la pension qu’il faudra ; je ne puis rester avec vous. L’autre Léila m’est indispensable, indispensable comme la mauvaise vodka au gosier du moujik.” Je suppliai : “Cyrille, ne m’éprouve pas, tu sais que je t’aime, ce n’est pas la peine de m’éprouver.” Il se signa : “Au nom du Christ pardon, je ne t’éprouve pas. Je me confesse. Aie pitié.”

« Je tombai sur le divan. À nouveau il me caressa, les paumes sur mes seins, murmurant : “La main de l’honnête homme contient le sein d’une jolie femme ; et pourtant je ne suis pas un honnête homme.” Il riait et pleurait à la fois, et jurait désespéré ; il m’aimait, savait qu’il devait m’aimer et prétendait ne s’être point douté qu’il m’aimait ainsi, mais qu’il était trop tard. Je croyais à quelque rêve. J’étais brisée. Tout finit par disparaître.

« En m’éveillant j’étais seule. Je me suis rappelé. »



J’aurais voulu faire une grande aumône, ramener le fugitif, mais que pouvais-je sinon donner mon amitié. Un remerciement l’accepta et quelques paroles douces qui promettaient une reconnaissance et de la pitié pour mes douloureux souvenirs. « Moi aussi je serai votre amie, mais, ajouta- t-elle très pâle, à condition que vous ne pensiez jamais trop de mal de mon enfant, mon grand enfant perdu. »



J’aidai Cyrilla dans les formalités d’un divorce que le mari fugitif exigeait. À nouveau elle s’appela Dupont-Quentin, mais garda le prénom de Boldiroff, avec bien d’autres petits souvenirs fragiles mais incassables.

Sous prétexte de camaraderie je dus promettre que je ne désirerais point l’amour entre nous. Trop grave pour oublier le renoncement consenti, je n’osai offrir qu’un peu de tendresse. Je souffrais de mon obéissance, mais comme Cyrilla trouvait le courage de vouloir par une infinie douceur calmer les angoisses dont le souvenir se dessinait parfois encore, la reconnaissance que je lui en avais m’engageait à la patience ; à la vérité j’aurais eu honte de voir en ses aumônes attendries tout le bonheur, mais stupéfait que me fût offert un peu d’une autre jeunesse, je n’étais pas loin de croire supérieures aux joies des totales possessions ces furtives caresses d’âme auxquelles orgueilleusement nous réservions le nom de franche amitié.

Aux heures de rencontre, sa main dans la mienne avec des frissons d’oiseau, je m’efforçais à ne point tomber en des pensées précises et troubles à la fois que j’appelais pour les condamner, tentations.

D’autres femmes passaient avec de jolis gestes.

Pour elles quelques heures j’abandonnais Cyrilla, mais lorsque la nuit tombait, les rues devenaient les motifs d’une tapisserie laineuse et sans profondeur : je courais alors près d’elle.

Assis sur le grand divan bleu, l’inévitable divan de velours bleu, toutes les couleurs se subtilisaient ; il y avait une féerie que je ne cherchais point à trouver ridicule et en même temps, parce que je croyais en sa bonté, tout se simplifiait.



J’avais entrepris un travail sur Amiel.

Certaines recherches exigeaient un séjour à Lausanne.

Je demandai de m’accompagner à Cyrilla. Je savais quelle peine elle aurait de revivre un peu dans un pays où elle avait voyagé en compagnie de Boldiroff ; mais j’avais voulu lui demander ce sacrifice pour chercher dans son courage à triompher d’elle-même une preuve de notre amitié.

à Lausanne je ne songeai plus à lui imposer une véritable épreuve ; afin de ne point la laisser seule je ne tardai guère à délaisser les bibliothèques.

Juin carillonnait en plein ciel. Je ne me demandais pas ce qu’il pouvait advenir de Cyrilla, de moi, du lien fragile qui nous unissait. Autrefois, c’était par tristesse que j’avais été paresseux ; or comme tout me semblait joie, soudain je trouvais puériles mes recherches, l’histoire, la philosophie. Je maudis Amiel et abandonnai mes préoccupations universitaires.

J’étais heureux mais n’aurais su dire si je me déployais ou m’anéantissait, ne me rendant point compte si le bonheur me faisait égal à Dieu ou à zéro. En face de Cyrilla j’oubliais tout. J’aurais voulu que mon existence pût lui être offerte un soir comme une écharpe de soie à des épaules frileuses. Tout devait être aimé et jusqu’aux provinciales de l’Europe entière rencontrées dans les rues, pour la douceur de leur linge.

Je revois Cyrilla frêle dans sa cape blanche.

Les violons accompagnent le jeu des petites vagues.

L’eau serait-elle encore vivante si quelque musique ne la berçait ? à Montreux, les corps nus au soleil ont la perfection de la simple beauté. Dans une île que couvre toute un minuscule pavillon, une femme qui fut trop belle ne daigne se rappeler que certains rythmes tziganes. Les dialectes du monde entier n’offrent que des mots brûlants. C’est une passion rauque qui console les belles Slaves. Entre Ouchy et Saint-Gingolph, les sept filles d’un pasteur trouvent chacune un mari ; la nièce d’un ambassadeur japonais, assez européenne pour vouloir porter encore le costume nippon, respire ses paumes et, sans qu’elle l’écoute, son flirt irlandais lui décrit les scènes tragiques de Dublin. Une Roumaine prend en pitié l’Italien qui menaçait une heure auparavant de se jeter à l’eau. Elle lui permet de répéter : « Io t’aime » et montre les funiculaires violets dont l’un pour une première nuit d’amour les emportera ce soir au sommet de la montagne, dans le silence.

Avec Cyrilla nous sommes étendus sur de grands fauteuils dits transatlantiques. Les roues du bateau, sur les côtés, jouent avec une eau que nous savons très fraîche ; les mots des autres, les reflets des nuages, les sourires de certains yeux, effleurent notre paresse. Le soleil gagne nos pieds, monte à l’assaut de nos corps. Nous n’avons pas la force de nous défendre ; une lassitude a pour s’enrouler mieux autour de nous la subtilité d’un foulard.



En juillet, les bords du lac devenus trop chauds, ce fut le départ pour Zermatt.

Dans la boîte du wagon je me trouvai tout dépaysé. Cyrilla semblait grave ; aux miennes tristement se confièrent ses mains. Je prévoyais ce qu’elle allait dire mais tout à coup je me demandais si d’écouter à nouveau les phrases dont elle usait à l’ordinaire pour exprimer sa méfiance de l’amour, je n’allais pas être dupe d’une simple comédie. Elle était une jeune femme. Pourquoi donc vouloir éviter ce qui eût été si naturel entre nous, et même n’étais-je pas le seul à lutter puisqu’elle serrait très fort mon bras, par exemple, alors qu’elle jurait ne vouloir qu’intimité spirituelle ?

Je m’écartai, fermai les yeux pour ne plus croire en sa présence. Tant que les absents ne m’ont pas assuré un retour indéniable, je considère l’éloignement où ils sont comme éternel. Mis en franchise par la momentanée certitude que j’avais de ne plus la revoir, je voulus parler, dire tout avec franchise. Les yeux rouverts, nous nous serions entendus pour un mutuel oubli ; je me serais trouvé prêt, à nouveau, aux simulacres de cette amitié mixte si tel avait été son bon plaisir. Les trois mots que je ne pouvais plus ne pas dire étaient les trois plus simples et à la Cyrilla que je voulais absente pour être audacieux enfin, j’avouai : « Je t’aime. »

Mes lèvres touchaient ses lèvres et déjà mes paupières s’entrouvraient.

Ma tranquille amie était un sphinx grisé de quelque impondérable encens. J’aimai son visage. Lentement, très lentement, je quittai sa bouche ; mais elle levée, toute droite, avec un rire que je ne comprenais pas : « Daniel, Daniel, je vous en prie, laissez-moi seule. »

Je sortis du compartiment sans avoir trouvé un mot à dire.

Mes mains s’accrochèrent à la tringle de cuivre. Le long des glaces la nuit tombait ; au flanc de la montagne les lumières étaient sinistres comme ces cigarettes allumées qu’au dernier acte des pièces policières l’assassin fiche dans le mur pour tromper le détective.

J’ouvris la fenêtre, me penchai dans l’obscurité. L’air fut une suffocation et, ainsi qu’au temps de mon enfance, les roues du wagon rythmèrent une chanson où il n’y avait plus besoin d’amour.

À Viège nous devions changer de train. Je revis Cyrilla ; nous fûmes à nouveau de grands amis, compagnons de voyage. Tout de même je ne pouvais nier un malaise entre nous. J’étais triste. Je voulus faire une scène : « Si vous aimez Boldiroff vous ne pouvez manquer de me haïr. Si vous ne l’aimez plus...

— Pardon, mon ami », fut la seule réponse.

J’étais confus, agacé. Je parlais de reprendre mon travail sur Amiel. Cyrilla proposait : « Quand nous serons à Paris, je vous marierai avec une de mes cousines.

— Et moi je vous réserve un de mes cousins d’Asnières. »

Un jour sur Le Figaro je lus que le mariage de Cyrille et de Léila venait d’être célébré. Je fis exprès de laisser traîner le journal ouvert à cette page. Cyrilla ne vit rien ou du moins fit semblant de ne rien voir. Je trouvai hypocrite qu’elle ne sanglotât point.

« Si elle a de la peine... » Je m’en voulais de revenir à cette neurasthénie puérile. Chaque matin en descendant pour le déjeuner j’étais bien décidé à faire une déclaration précise, à exiger une réponse, mais dès le seuil, craignant de détruire ce qui était le plus simple et le meilleur de ma vie, je me contentais de m’enquérir du sommeil pendant la nuit, de la santé.

Un jour, je rencontrai une jeune femme qu’il me semblait connaître et dont pourtant je ne pouvais me rappeler le nom. La première, elle se nomma : « Jessy. » Je me souvins alors de cette petite danseuse de l’Alcazar que j’avais essayé d’aimer, à Marseille, autrefois.

Elle avait conservé l’accent qui m’avait plu. Elle me demanda : « Toujours aussi stupide avec les femmes, mon petit Daniel ? » Je l’emmenai prendre le thé ; elle me raconta qu’elle avait réussi à se faire épouser par un égyptien. Son mari devait la rejoindre dans quelques jours.

« Et vous ? »

Je répondis par quelques mensonges, lui fit la cour, la décidai à vouloir bien passer la soirée avec moi. J’envoyai un mot à Cyrilla pour qu’elle ne m’attendît point au dîner.

Je restai toute la nuit avec Jessy.

Au matin, je lui dis que je devais quitter Zermatt le jour même. Elle ne s’en émut guère. Depuis qu’elle pouvait jouer avec des livres égyptiennes elle n’avait plus le souci des gestes d’amour ; si elle avait voulu de moi pour une nuit, c’était histoire de penser un peu à celles d’autrefois, tout comme on regarde les cartes postales d’un sou, avec le seul mot « Affectueusement ».

Certes je n’aimais pas Jessy, mais j’aurais voulu qu’elle me regrettât, qu’après des heures de simili-amour, elle jugeât du moins convenable de sembler peinée de me perdre encore.

Je rentrai de fort mauvaise humeur. Je fis porter un mot à Cyrilla pour lui faire savoir que j’avais l’intention d’aller au Gornergatt Kulm et que j’espérais qu’elle-même voudrait bien m’y suivre.

Elle vint me porter sa réponse ; elle ne demandait qu’à m’accompagner.

L’un en face de l’autre dans le funiculaire nous ne disons pas un mot. Je pense qu’elle m’est indispensable, comme moi je lui suis indispensable. Seuls l’un et l’autre. Seuls l’un sans l’autre ; je prévois la chaîne ; je sais exactement ce qu’elle pèsera ; c’est la minute où l’on se demande : si au lieu de chercher un être pour qui vivre, on avait cherché une idée ? Les coins de neige et de glace que j’aperçois par la vitre du wagon autorisent tous les lyrismes, et chaque cran de la crémaillère scande la syllabe d’une phrase que j’entendis un jour de mon enfance et que je ne peux pas ne pas me redire : « Les courageux vivent pour une idée et non pour un être. »

N’était-ce point lâche de redouter si fort l’ennui et puis-je mettre mes souvenirs en viager ? Il faudrait d’abord avoir des souvenirs ; j’ai cru sentir, comprendre, voir, préciser chaque instant mais les heures qui laissent les souvenirs, ces amis dont je suis douloureusement en quête, ne viennent jamais tant qu’on y pense. Je pense donc je suis. Je pense, mais c’est pour douter. Je pense donc je ne vis pas. Sans doute faudrait-il une discipline morale ? Idiot. Les grands mots maintenant, et à quoi bon d’ailleurs puisque somme toute ils ne tiennent guère plus de place que les autres ?

Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux.

Elle est mince dans sa cape blanche ; mais elle serre l’étoffe contre sa poitrine à la manière d’un oiseau qui plierait ses ailes pour consoler un corps frileux. Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux. Une femme permet seule d’oublier toutes les autres femmes et aujourd’hui, dans ce silence essentiel, par crainte de ne me point croire pleinement viril, j’appelle toutes les autres femmes, les inquiétudes que je veux croire pauvres, les inquiétudes que je veux mépriser.

Cyrilla me regarde et ses yeux sont doux. Elle est triste parce qu’hier soir, une autre femme... déjà. Faut-il être fier ? Est-elle jalouse, amoureuse ?

Je vais dire : « Cyrilla, petite Cyrilla, je vous aime. »

Elle suppliera : « Daniel, Daniel, il ne faut pas »; elle suppliera si doucement que je devrai bien espérer.

Je répéterai : « Cyrilla, je vous aime. Je vous aime beaucoup. Beaucoup parce que simplement. » Les trois petites affirmations consécutives lui sembleront des preuves. Elle avouera : « Moi aussi, Daniel. Beaucoup parce que simplement. »

Mais déjà sans doute a-t-elle oublié Boldiroff.

Alors elle est prête à souffrir d’un autre homme, pour un autre homme.

Cet autre homme c’est moi.

Cet autre homme est orgueilleux et sûr.

Tout sera sans détour maintenant.

Je vais être un homme heureux.

Serai-je encore un homme en vie ?

Un homme heureux, un homme sans détour ?

Mais accepter un bonheur c’est renoncer à beaucoup d’autres, à tous les autres.

Aujourd’hui, le bonheur dont je rêve s’appelle Cyrilla. Cyrilla, Cyrilla.

Le funiculaire monte péniblement. La pente n’est pourtant point rapide. Hauts sommets, air pur, fatigue, bonheur, symboles trop faciles. Serais-je si lâche ?

Cyrilla. Pourquoi Cyrilla ?

Dans le compartiment voisin une petite jeune mariée chantonne :


Partir c’est mourir un peu.


Mais arriver ?

Allons donc. Courage.

« Cyrilla.

— Daniel.

— Je vais fumer une cigarette sur la plate-forme.

— Oui, Daniel. »

Cyrilla, trop docile Cyrilla, entre les dents je vous dis : « Adieu, adieu, Cyrilla.

— Quoi, Daniel ?

— Rien, Cyrilla, mais rien, mon amie. »

Je suis seul. Sur la plate-forme. Le funiculaire ralentit, s’arrête, un autre qui descend le croise. Une marche, deux marches. Mes pieds sont sur la montagne encore verte. Les funiculaires repartent. Je regarde celui qui monte. Il s’éloigne. Mon cœur bat. Derrière une vitre, Cyrilla, une toute petite Cyrilla rêve la tête entre les mains, rêve au bonheur qu’elle croit pour toujours avoir retrouvé. Je ne suis plus dans un wagon. Seul dans un wagon avec Cyrilla. Je suis seul, vraiment seul, seul sur la montagne. Liberté, ma belle liberté bien neuve. Une minute, je suis heureux d’un inexplicable bonheur, d’un bonheur qui ne ressemble à aucun autre, car il n’a pas renoncé.