Dans la rue (Bruant)/Statuophobe

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Ernest Flammarion (Volume IIIp. 155-158).


STATUOPHOBE


(L’Accusé désignant le ministère
public au Président :
)

— Non, mon Président, c’est d’la blague !
Quoiqu’i’ dit, c’ui-là ?… que j’suis fou.
J’suis pas fou… C’est lui qui divague…
Et pis si j’suis fou, quèqu’ ça fout ?
Ça n’fout rien… on s’y habitue…
Puis, d’abord, moi, vous comprenez,
Je n’peux pas voir une statue
Sans vouloir y taper dans l’nez.

(S’adressant au Tribunal : )

J’vous en fais jug’s, messieurs les juges,
Des statu’s !… Yen a t’i’ pas d’trop ?
Yen a bentôt su’ tous les r’fuges !…
Qu’un mossieu dégote un sirop,
Un’ pastille, un’ compote anglaise,
Et qu’i’ claqu’vingt-quatre heur’ après,
On te l’pétrit dans d’la terr’glaise…
On l’fait en marb’, en pierre, en grès.
J’comprends la statu’ d’Charlemagne,
J’comprends aussi celle d’l’emp’reur ;
Entendons-nous, pas c’ui d’All’magne…
Non… l’nôtre, à nous… Ya pas d’erreur.
Avant tout, moi, j’veux qu’on s’explique ;
J’suis Français, Parigo, Chauvin
Et j’marche avec la République.
Mais quand j’ai bu deux verres d’vin
Et qu’m’arrive d’voir, dans la rue,
Un inconnu, que j’connais pas,
Me r’garder du haut d’sa statue,
J’ai des envi’s de l’foute en bas !…
Mais j’veux pas pour ça qu’on m’engueule,
Car si j’mont’ su’ son piédestal
Pour y tambouriner la gueule,
J’demande à qui que j’fais du mal ?