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Dans le Lubéron/La mère Robert

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Dans le Lubéron
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 169-171).
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II

LA MERE ROBERT.


Dans notre Luberon, quelques maisons perdues
Se groupent, au penchant d’un ravin suspendues ;

Bourgade obscure et triste à voir !
De simples gens y vivent, chevriers, bûcherons indigens,
À qui Dieu a’a donné des trésors de ce monde
Que le pain d’un travail où la sueur abonde.
Sombre en été, durant quatre mois de l’hiver,
Le bourg sous un manteau de neige est recouvert.

Un soir, par le sentier caillouteux et rougeâtre,
J’en revenais, parlant à je ne sais quel pâtre,
Et regardant les cieux de brouillard envahis.
C’était aux derniers jours d’octobre, le pays,
Qu’avait longtemps brûlé l’ardente sécheresse,
Attristait le regard d’un tableau de détresse.
Vieille et pauvre, non moins que la mère de Ruth,
À mes yeux tout à coup une femme apparut,
Qui, dans le dur sentier, montait vers le village,
Traînant avec effort un arbre sans feuillage.
Sous le pesant fardeau, lente, elle gravissait,
Et le vieil arbre sec sur ses pas bruissait.
Étrange vision, digne d’un soir d’automne !
Front caduc, blancs cheveux dont la mèche frissonne,
Dos courbé, haillons vils et ballottés du vent :
La misère et l’hiver dans un portrait vivant !

— Connais-tu, demandai-je au pasteur, cette femme ?
— C’est la mère Robert, hélas ! une pauvre ame ! -
Il ne dit que ce mot. Moi, de l’interroger.
— Ah ! le sort est changeant, poursuivit le berger.
Elle ne vécut pas toujours de vie amère ;
On l’a connue heureuse épouse, heureuse mère.
Un honnête mari, deux fils, — triple soutien, —
Alors ne souffraient pas qu’elle manquât de rien.
Braves gens ! travailleurs d’ancienne et forte souche !
Hardi, la hache au poing, le sourire à la bouche,
Chacun d’eux en un jour eût abattu vingt troncs.
Hélas ! Dieu frappe aussi ; les meilleurs bûcherons
À leur tour sont brisés. Durant un temps de peste,
Tous trois sont morts, tous trois !… la vieille seule reste.
Depuis longtemps, au sein d’un aride abandon,
Elle végète, grâce à quelque mince don,
Misérable tribut quêté de porte en porte,
Fruit amer et douteux que l’aumône rapporte.


Vous pensez quelle aumône, à ces tristes foyers
Où l’homme le plus riche à peine a des souliers !
Pour mieux gagner son pain, l’errante créature
Parfois, les soirs d’été, dit la bonne aventure.
Les filles, les garçons, au prix d’un liard ou deux,
Consultent par sa voix l’avenir hasardeux.
Vient l’hiver, la saison pour tous ingrate et rude,
Rien, plus rien n’adoucit alors sa solitude.
Neige et glace obstruant les seuils et les sentiers,
En son gîte désert, souvent, des mois entiers,
Elle couve un tison, bois mort, bruyère sèche,
Qu’elle glane partout, car pas un ne l’empêche.
Qui le lui défendrait ne serait pas chrétien !

De l’agreste conteur tel était l’entretien.

Depuis lors, chaque fois que l’automne flétrie
Du bruit de ses vents sourds berce la rêverie,
Je crois le voir encor dans le sentier pierreux
Traîner péniblement ton arbre aride et creux,
Mendiante aux pieds nus, hâve, maigre, débile,
Du vieux bourg délabré lamentable sibylle !