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Dans le Lubéron/Le Berger de Pradine

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Dans le Lubéron
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 9 (p. 175-176).
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V.


LE BERGER DE PRADINE.


On reconnaît en lui l’origine guerrière :
C’est un pâtre qui fut sergent aux jours passés.
Dans son manteau de laine aux lambeaux rapiécés,
Il marche d’une allure fière.

Comme il menait jadis de front et par le flanc
Ses vaillans compagnons faits à la discipline,
En bon ordre aujourd’hui, le long de la colline,
Il mène un peloton bêlant.

De quatre-vingts moutons il est le capitaine.
Jaloux il les surveille, il les couve des yeux.
L’espoir, le grand espoir de cet ambitieux
Est d’arriver à la centaine.

Il est petit, mais fort. En vigoureux sillons
Soixante ans sont inscrits sur sa mâle figure ;
Sur chacun de ses bras il montre une blessure,
S’il n’y montre plus de galons.

Il a pour adjudant un chien de bonne race,
À veiller, à combattre habilement dressé,
Et qui, vienne le loup de faim tout hérissé,
Tient tête à l’ennemi vorace.

Au premier grognement de cet aimable chien,
— Je te comprends, dit l’homme ; oui, c’est le loup qui rôde…
Et le voilà courant à la bête en maraude,
Comme jadis à l’Autrichien.

Pourtant cet homme est doux. À la mère empressée
Il offre, il tend l’agneau qui pleure de la voix.
Comme le bon Pasteur, on l’a vu mainte fois
Rapporter la brebis blessée.

Lui qui fut raide et brusque alors qu’il le fallait,
Il parle sans rudesse au troupeau qu’il fait paître ;
Lui, dont les doigts souvent furent noirs de salpêtre,
Maintenant les blanchit de lait.

Lui-même, agenouillé sur le seuil de l’étable,
Presse le pis fécond dans le vase écumant.

Les fromages pétris de sa main sont vraiment
Un mets de saveur délectable.

Superbe est le bétail élevé par ses soins,
La blonde toison brille et semble enrubannée.
À ce métier pourtant il gagne par année
Quarante écus, ni plus ni moins.

Homme sobre et modeste, homme à la vie étrange,
Il n’a pas en vingt ans trois fois changé d’habits ;
Quelques noix, du fromage, un morceau de pain bis,
Chaque jour, c’est là ce qu’il mange.

Durant les mois brûlans, tout le jour au bercail,
Avec ses chers moutons il dort près de la crèche.
Il ne sort que le soir. La nuit sereine et fraîche
Est pour lui le temps du travail.

Alors, sur les coteaux où la lavande abonde,
Au penchant des rochers tout embaumés de thym,
Il mène ses brebis, et là, jusqu’au matin,
Il veille dans la nuit profonde.

Langage du désert, mystérieux et doux.
Lointain rayonnement de l’étoile qui tremble,
Bruits de l’herbe et du vent qui soupirent ensemble,
Il vous connaît bien mieux que nous !

Seul et grave témoin de la nuit solennelle,
De sa cape drapé, son bâton à la main,
Qu’il est beau, soit qu’il suive à pas lents son chemin,
Soit qu’il s’arrête en sentinelle !

Par le sentier agreste, un soir que je rentrais,
Évitant de l’hiver la première accolade :
— A quoi songes-tu là, lui dis-je, camarade ?
Voilà, ce me semble, un temps frais.

— Je rêve, me dit-il, d’une époque lointaine.
Quand nos rangs cheminaient en terrible appareil,
Dans cette saison-ci, par un soir tout pareil,
Nous franchissions le Borysthène !


J. AUTRAN.