Daphné/Première lettre

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Daphné
La Revue de Paristome 3, Mai-Juin 1912 (p. 708-715).


Oui, il est amoureux fou de l’être que représente ce nom charmant, ce nom grec, ce nom de l’amante d’Apollon. C’est ce nom, surtout avec l’idée qu’il y attache, qui a ravi dans une perpétuelle extase ce beau Trivulce, ce jeune homme d’âme ardente, généreuse, autrefois gaie, prompte, vive et impétueuse aux bons sentiments, mais dévorée aujourd’hui du désir insatiable d’une rencontre imaginaire. Pour cette Daphné dont il n’a que le nom devant lui, il a tout repoussé, jusqu’à l’étude qu’il aimait. Voyez. Il n’a pas un livre chez lui, ce sage ! »

Et le Docteur Noir se laissa tomber sur un fauteuil de bois noir sculpté comme une colonne gothique et tout semblable au trône du Roi Dagobert.

Ici Stello porta la main à son front très involontairement, et y sentit un frémissement qui lui annonçait un de ces coups dont son âme, pauvre enclume, était frappée par l’impitoyable marteau du Docteur.

« Tous les hommes sont malades de la tête, poursuivit celui-ci, en se couchant presque sur le dos, et j’en sais qui se croient bien sains qui, je le déclare, sont incurables à jamais. Sous la boîte osseuse du crâne circule sans cesse, comme un orage invisible, la pauvre âme qui n’en peut sortir qu’avec tant de peines et n’y peut rester qu’avec tant d’ennui ! Elle tourbillonne, elle tourne, elle bruit, elle gémit et s’enfourne presque toujours dans une petite case favorite. »


PREMIÈRE LETTRE

Joseph Jechaïah à Benjamin Elul d’Alexandrie.


Que le Seigneur veille à jamais sur tes jours.

Si tu es bien tout est bien.

Après avoir échangé mes marchandises à Suse, le huitième jour du mois de Shébath, j’ai quitté la Perse en ne voyageant que la nuit et faisant reposer mes serviteurs et mes dromadaires, durant tout le jour, sous les tentes qui sont établies d’espace en espace par les marchands de toutes les nations. C’est surtout dans la province que l’on nomme la Ceinture de la Reine, et qui paie à cette princesse les plus forts revenus, que j’ai trouvé le plus grand nombre de sources, de rivières et d’ombrages ; mais la Robe de la Reine est un pays plus désert où les habitations sont rares, et le Voile de la Reine, malgré la richesse de ses villes dont les impôts sont aussi consacrés en entier à la parure de la grande Reine qui leur donne ces noms, a des plaines si arides et si rudes à traverser que l’on se croit déjà arrivé au désert, et que la nuit même y est aussi étouffante que dans la solitude de Madian. J’ai remonté l’Euphrate comme de coutume et, après vingt-quatre nuits de voyage, tant sur le fleuve que dans le désert, inquiété assez souvent par la vue des Isaures qui dévastent toute la Syrie et dont les cavaliers se montraient sans cesse à l’horizon, je suis entré à Antioche, n’ayant perdu que trois esclaves et aucune de mes marchandises, ni des étoffes de Perse. J’ai pris à peine quatre jours de repos et de sommeil chez mes frères. J’ai laissé ma suite dans notre maison accoutumée et le sixième jour du mois Adar je me suis disposé à sortir avant le lever du soleil pour me rendre seul et à pied au faubourg de Daphné, selon que je me l’étais promis.

Jusqu’au moment où je résolus de traverser Antioche, j’étais resté enfermé avec nos frères et n’étais même pas monté sur la terrasse pour voir l’état actuel de la ville. Mais ainsi que je te l’écris, le sixième jour je fus averti qu’un mouvement extraordinaire se faisait au-dehors, par les cris que j’entendis et le grand bruit des clairons et des trompettes qui résonnaient dans l’éloignement. Nous montâmes tous sur la terrasse d’où nous découvrîmes toute la ville couchée à nos pieds dans l’ombre ; à l’orient les sables, à l’occident la ligne bleue de la mer et, devant nous, se détachait sur la poudre de la plaine, comme une île chargée de palmes, de cèdres, de cyprès et de lauriers, la retraite de Daphné où j’étais attendu.

Antioche était plus que jamais en rumeur. Cette ville inquiète était prise d’un redoublement d’ivresse moqueuse que je ne pouvais m’expliquer. Les rues étaient pleines d’une grande multitude d’hommes qui chantaient et couraient en tenant par le bras des femmes sans voile, que le nouveau culte a délivrées de la retraite sévère du gynécée. Les chrétiennes effrontées d’Antioche regardent les hommes avec une telle audace qu’elles leur font baisser les yeux. Il y avait encore beaucoup de maisons fermées, c’étaient celles des anciennes familles demeurées fidèles à la première idolâtrie qu’il nomment à présent l’Hellénisme. Mais ces maisons étaient en bien petit nombre et l’on ne voyait guère sur leurs terrasses que les hommes. Les femmes ne montraient que leurs têtes, leurs voiles et leurs yeux derrière des grillages.

On voyait revenir des campagnes, par troupes de cent ou deux cents hommes, des jeunes gens vêtus de robes noires ceintes d’une corde. Les femmes nazaréennes allaient au-devant d’eux et témoignaient beaucoup d’effroi en écoutant leurs récits. Ces hommes avaient l’air irrité et, comme s’ils avaient voulu se venger d’un affront qu’ils venaient de recevoir, je les vis, sous notre terrasse, ramasser des pierres et s’en servir pour briser une statue de Vesta placée à la porte d’une petite maison hellénienne. Le maître de cette maison se contenta de fermer les fenêtres et de faire ôter de sa terrasse une statue de Mercure. Notre frère Siméon de Gad m’apprit que ces hommes venaient de courir les campagnes voisines d’Antioche, comme ils ne cessent de faire chaque jour, pour forcer les campagnards à briser les statues de leurs Dieux, mais il leur faut pour cela livrer de rudes combats. Les villages ne cèdent pas sur ce point aussi promptement que les villes, et leurs habitants qui n’ont pas la mollesse des citadins, tuent, à coups d’arbalète et de piques, les Nazaréens qui veulent toucher à leurs petits temples, et défendent mieux leurs Dieux de bois que les riches leurs Dieux de marbre et d’or.

Cette fois les Nazaréens à robe noire ont été repoussés dans Antioche plus vigoureusement que jamais, à cause du débarquement inattendu d’un corps d’armée de l’Empereur, qui ne s’élève pas à moins de soixante et dix mille hommes. Ces Chrétiens se vengeaient donc sur la ville où ils règnent en maîtres, et au milieu d’une troupe de ces compagnons que beaucoup de femmes du peuple entouraient, je vis l’un de ces jeunes furieux monter sur une pierre et haranguer pendant plus d’une heure, en prononçant des imprécations qui paraissaient s’adresser à l’Empereur, car il montrait l’orient où l’on apercevait les premiers travaux du camp romain que ce jeune prince fait toujours asseoir à la manière de Jules César. Les habitants d’Antioche ont un amour incroyable pour les longs discours, et leurs Prêtres leur reprochent de ne chercher que cela dans leurs temples, et non la prière. Après celui que fit devant nous ce nouvel orateur, le Peuple jeta des cris de joie et prit des pierres pour courir à une nouvelle destruction où le guidaient les jeunes Nazaréens en robe noire. Notre frère Siméon de Gad, à qui je demandai le nom de ces étranges personnages, me dit, avec un léger sourire qu’il ne put s’empêcher de laisser percer sous l’habituelle gravité de son langage, que ces hommes qui couraient en foule et vivent par troupes nombreuses s’appelaient depuis quelques années : solitaires ou moine. Pour moi cela ne me paraît pas surprenant, quand je vois s’établir aussi peu à peu, dans tout l’Empire, la coutume de nommer Paysans, en langue de Rome, tous les adorateurs des Dieux, de quelque rang qu’ils soient, à cause de la résistance obstinée des villageois, des Pagani.

Je craignis un moment de voir ici des massacres pareils à ceux dont nous fûmes témoins à Alexandrie, mais les habitants d’Antioche sont querelleurs, disputeurs et moqueurs comme les Athéniens, sans que leurs emportements soient empreints de la cruauté du Peuple d’Alexandrie. Après les moines passèrent des bandes plus joyeuses qui chantaient des vers grossiers contre l’Empereur qu’ils nommaient le Boucher et le Victimaire. Ils recevaient des poignée d’argent que leur jetaient de leur terrasse deux eunuques très riches de la cour de Constance, que le jeune Empereur fit chasser à son avènement et qui cependant s’étaient empressés de passer par le Taurobole, avant qu’on ne le leur demandât. A présent, disgraciés sans retour, ils sont devenus plus fervent Chrétiens que jamais, et font une guerre timide et honteuse au prince qui purgea Constantinople des espions et des dénonciateurs dont ils faisaient partie. Les coureurs de rues désœuvrés et gorgés de vin étaient au plus fort de leurs chansons sur la barbe de Julien, lorsque les trompettes ont résonné aux portes de la ville et les chemins se sont vidés à l’instant. Toute la foule s’est jetée dans les maisons et s’est mise à charger les toits et les terrasses pour voir passer une des cohortes de l’armée qui va entrer en Perse dans quelques jours, et qui traversait Antioche en silence. Je n’avais jamais vu ces vieux légionnaires qui ont fait Auguste, malgré lui, le jeune César. J’ai compris l’étonnement que leur vue a causé à ces Syriens qui sont vêtus de soie, parfumés et épilés comme des femmes, que les Huns et les Isaures auraient déjà faits esclaves sans cet Empereur qu’ils maudissent, et qui iront bientôt, après lui, tourner des meules de moulin chez les Barbares qui leur crèveront les yeux.

La cohorte qui passait était celle des hoplites. Ces hommes dont le front est chauve marchaient la tête nue, portant leur casque suspendu au col. Leurs crânes jaunâtres et cicatrisés reluisaient comme la cime de ces vieux rochers que baigne la mer. Ils marchaient aussi légèrement que les jeunes lutteurs quand ils sont nus et huilés pour la course.

Ruben de Theman me fit remarquer que celui qui tenait l’aigle, vieux centurion à cheveux blancs, portait au cou, près de son casque, le collier d’or que les légions romaines attachèrent de force au front du César de vingt-trois ans, lorsqu’ils le firent Auguste à Lutecia, qui est une petite ville de l’occident, dans les Gaules. Ils estiment cet ornement d’un grand prix, mais il ne me paraît pas valoir plus de soixante mines, et je rapporte deux colliers qui ne m’ont coûté qu’un talent et qui eussent été plus dignes de couronner un Empereur. Mais chez les Barbares de la Gaule on fut trop heureux de trouver ce collier à substituer au diadème. Je vis aussi que tous les soldats qui avaient été chrétiens sous Constance et qui avaient renié le Nazaréen portaient un bracelet de fer, sur lequel un taureau est gravé pour rappeler le baptême sanglant du Taurobole qu’ils ont reçu. Tous ces hommes dont le visage était grave, la taille haute, les membres robustes, la marche rapide et infatigable, me parurent des hommes d’un autre âge, et sortis des tombes de la vieille Rome ; il me sembla voir l’une de ces légions à qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules entre la construction d’une ville de guerre et celle d’un port. J’éprouvai pendant tout le passage de ces hommes d’airain ce que l’on sentirait à Jérusalem à la vue des guerriers ressuscités de Judas Machabée.

Après eux passèrent six cents éléphants, qui portaient les tentes et des vivres pour l’armée dans le désert. Cent autres éléphants couverts de longues housses de pourpre et couronnés d’algue marine étaient conduits par de beaux enfants vêtus de lin qui les guidaient de la voix et avec une baguette d’or. Ces animaux devaient être sacrifiés le lendemain au bord de la mer et, par ordre de l’Empereur, immolés à Neptune.

Cette légion traversa seule la ville, tandis que le reste de l’armée en faisait le tour, et elle ne daigna pas laisser une garde dans cette cité vaine et tumultueuse d’Antioche dont la force se perd en paroles et en querelles.

On n’entendait plus le pas des troupes et les clairons perdaient leurs voix dans l’éloignement, que la ville était encore muette de stupeur et ses rues aussi désertes que si la peste les eût dévastées. Mais peu à peu quelques portes s’ouvrirent et l’on se hasarda à sortir et marcher d’une maison à l’autre. On se parla des toits et les rumeurs recommencèrent.

Quelques enfants vinrent avant tous examiner les rues désertes, puis des femmes et, après elles, quelques esclaves, puis des hommes qui marchaient nonchalamment à l’ombre, vêtus de robes peintes, tenant des fleurs à la main, et montrant avec un orgueil voluptueux la blancheur de leurs bras et de leurs jambes ornées de bracelets d’or. Les plus riches Syriens se traînent ainsi quelquefois en public et se font suivre d’une foule de baladins et d’esclaves à qui ils font exécuter des scènes comiques, en les travestissant très vite et de façon à montrer un esprit prompt et satirique. Cette fois ils tentèrent de faire rire le peuple d’Antioche aux dépens du jeune conquérant dont ils avaient peur, et les bouffons arrivèrent au milieu des rues en costume de sacrificateurs grecs, portant de longues barbes mal démêlées à la façon des Cyniques ; ils récitaient des vers du Misopogon, mais je remarquai qu’ils se gardaient bien de dire ceux où l’Empereur a répondu avec un atticisme si fin aux grossières attaques d’Antioche ; d’autres se travestissaient comme les douze Césars sur qui Julien a fait un poème et se plaignaient qu’ils manquaient de victimes ; des bergers désolés venaient gémir de ce que leurs troupeaux avaient été égorgés par le souverain sacrificateur ; le peuple se chargeait avec joie de ces rôles ironiques qu’il joua tout le jour sur les places publiques et jusque dans le cirque. Chaque mot heureux était accueilli par des rires et des huées, et le dernier acte de ces comédies était toujours le même. Le bouffon qui représentait Julien demandait une victime à grands cris ; on n’en trouvait plus, tous les animaux du pays ayant été immolés. Alors s’avançait un grossier porteur de fardeaux, vêtu en centurion et portant au lieu de l’aigle romaine une oie, que le boucher immolait au milieu des éclats de rire de toute la multitude. Cette singerie dégoûtante faisait allusion à ce qui était arrivé nouvellement au jeune Empereur. Il visitait un temple de Cybèle autrefois fort honoré et le trouva tellement délaissé aujourd’hui, que le pauvre prêtre, ne recevant plus de victimes du peuple, fut forcé d’offrir les animaux domestiques de sa basse-cour.

Il y avait deux heures que les insultes populaires duraient, lorsqu’un corps de cavalerie vint y mettre fin en passant avec gravité au milieu des rues. Les habitants résolus à montrer toujours aux troupes de l’Empereur la même aversion se retirèrent encore dans leurs maisons et, de peur que la curiosité ne ressemblât trop à l’admiration, ils s’y renfermèrent comme à l’approche d’un grand orage...

Les chevaux, fatigués de la mer, bondissaient en sentant le sable et la poussière sous leurs pieds ; ils hennissaient avec joie et enlevaient leurs cavaliers comme les chevaux ailés des statues grecques. Ces troupes étaient gauloises, et bien aimées du glorieux Empereur. Cette race d’hommes de l’Occident ne ressemble point à la nôtre. Ces corps gigantesques sont posés sur leurs forts chevaux comme des tours. Leur poitrine, leurs bras, leurs jambes sont revêtus de mailles de fer. Ce tissu de petites agrafes garantit jusqu’à leurs mains et permet le libre mouvement des doigts. Leur tête et leur visage sont défendus par un masque de fer, qui leur donne la figure et le poli des simulacres. Quand ce masque est relevé, on voit des fronts aussi blancs que ceux des femmes, des cheveux ardents ou blonds et comme dorés par le soleil, et des yeux clairs, bleus et énergiques.

Je demeurai tout le jour sur les terrasses pour observer les changements de ce peuple timide et rusé. Puis lorsque je vis s’approcher l’heure de la première veille, je sortis secrètement de la maison et de la ville et je m’enfonçai dans le bois qui conduit à Daphné.

Comme je passais à grand pas sous les palmiers, j’entendis quelque chose de semblable à des gémissements. Je m’arrêtai pour écouter, mais je ne distinguai plus que le soupir du vent dans les longues branches des arbres et les mugissements lointains de la mer. La chaleur ne se faisait plus sentir sous ces grandes ombres, et, les palmes ne cessant jamais de battre l’air comme de larges mains, l’air faisait passer autour de moi les odeurs délicieuses des plantes et les parfums du lotos. De temps en temps seulement, lorsque le vent de l’occident envoyé par la mer venait à faire ployer tous les palmiers à la fois, les rayons rouges du soleil se plongeaient dans l’ombre, comme des épées de feu, et leur passagère ardeur rendait plus délicieuses la fraîcheur et l’ombre qui n’étaient troublées et traversées ainsi que par de rares éclairs. Je m’avançais lentement, en méditant sur le spectacle que m’avait donné cette ville capricieuse et efféminée d’Antioche, et j’allais calculant en moi-même combien de trésors vient de perdre cette folle cité, l’innombrable quantité de statues d’or et d’argent que les Nazaréens ont brisés, celles que les Helléniens ont enfouies par frayeur, et celles que nos frères ont reçues pour les fondre et les échanger contre les monnaies romaines ; et je ne pouvais m’empêcher d’admirer comment tous les changements des idolâtres tournaient d’une manière inévitable à l’accroissement de notre puissance sur le monde.

Je me livrais à ces calculs lorsque j’entendis un petit bruit d’armure et un pas lourd et rapide derrière moi, dans le sentier que je suivais. Je vis, en me retournant, un soldat de Rome qui me salua en passant. Il arriva devant un arbre au pied duquel était assis un homme d’Antioche occupé à creuser la terre avec une bêche. Comme il avait planté une petite croix dans les herbes hautes, le soldat le reconnaissant pour chrétien lui dit, tout en marchant, sans daigner s’arrêter :

« Eh bien ! que fait à cette heure le fils du charpentier ?

— Un cercueil pour ton Empereur », répondit le fossoyeur, sans lever les yeux ; et il continu son ouvrage, comme l’autre son chemin.

Je m’étais arrêté et j’avais cru un moment que ces deux hommes allaient en venir aux mains ; mais non. Les deux religions vivent en paix à présent dans tout l’Empire. Seulement elles sont, l’une vis-à-vis de l’autre, dans un état de défiance fort curieux à observer. Elles ne frappent et ne persécutent que lorsque l’une des deux se croit bien assurée de son règne éternel. Or, depuis que Julien est Auguste, les adorateurs des Dieux, ou les Païens comme on les nomme, sont les maîtres de l’Etat, mais n’ont pas confiance dans leur triomphe ; les Nazaréens de leur côté sont épouvantés, en secret, de la promptitude avec laquelle la moitié des leurs, au moins, a été ramenée à l’ancien culte par la douceur du jeune prince Julien et surtout par le désir des honneurs dont le Taurobole est le seul chemin ; et, dans les villes comme Antioche, où ils sont en majorité, ils sont divisés en tant de sectes que, se haïssant les uns les autres, ils en viennent à préférer les Païens aux hérétiques et trouvent en eux souvent plus de bonne foi. Tout cela m’était un spectacle étrange dont je ne pouvais me détacher et dont j’observais les moindres traits avec une attention vive et passionnée. Je m’approchai de l’homme qui creusait la terre et je lui demandai de qui ce serait la tombe.

Il s’arrêta et me regarda fixement du haut en bas. Puis il passa le dos de sa main sur son front et ses yeux et me dit que c’était la fosse de son frère ; et, quand je lui demandai s’il ne serait pas inhumé avec les honneurs de son culte, il me dit qu’il était malheureusement Valentinien et avait été tué par les Ariens.

Comme je voulais arriver avant la chute du jour, je ne m’arrêtai pas plus longtemps pour demander ce que c’était qu’un Valentinien, et je m’enfonçai de plus en plus dans le bois sacré, pressé d’entendre le seul homme qui pût me faire comprendre toutes ces choses qui me troublaient un peu malgré moi et que je n’apercevais qu’imparfaitement encore... Je pris bientôt une petite route bordée de tombeaux helléniens. Autour des cyprès étaient pressés les grands arbres et les belles plantes des Indes : je reconnus le majestueux amra dont les fleurs sont plus rares et plus belles que celles du lys des eaux ; le mallika et le madhavi serpentaient à ses pieds ; le sandal parfumait l’air, et j’y retrouvai même le dur sami et l’ingudi dont je vous ai envoyé le bois précieux et les huiles si rares. Je rencontrais partout des sources d’une limpidité si merveilleuse que je pouvais voir clairement, sur leur sable doré, à une grande profondeur, les insectes bleus qui se jouent dans les rayons toujours étincelants et pareils à ceux de l’arc-en-ciel. Les prêtres helléniens enseignent que leur Déesse Iris ayant prêté sa ceinture à la belle Daphné, celle-ci la laissa tomber pour toujours dans la source divine, lorsqu’elle s’y vint plonger pour fuir le Dieu qui l’aimait. A chaque pas les arbres étaient marqués de signes sacrés, et comme les lauriers devenaient plus nombreux, je devinai que j’approchais du temple de Daphné ; mais je n’en vis pas même les colonnes, parce que l’entrée en est sévèrement interdite dans la crainte continuelle où l’on est des attaques des chrétiens.

Je m’étais arrêté pour chercher la voie de l’occident qui devait me conduire à la maison de notre vieil ami, lorsque j’aperçus une troupe légère d’antilopes et de biches blanches qui passait dans le bois et volait comme chassée par le vent frais de la mer. Je les vis s’arrêter à peu de distance, et deux beaux enfants vêtus de robes de lin vinrent au-devant d’elles et les firent manger dans leurs mains. Mon approche ne mit en fuite ni les antilopes ni les enfants. Ceux-ci me saluèrent gravement en croisant leurs bras sur la poitrine et marchèrent devant moi en se tenant la main, pour me conduire à la demeure de Libanius, tandis que les biches et les gazelles rentraient à pas lents dans les bois en nous regardant la tête haute. Tout était paisible dans ces silencieuses demeures et, comme notre Tabernacle, elles me semblaient à l’abri des hommes autant que si les chérubins les avaient gardées sous leurs ailes.

Les deux petits esclaves me conduisirent droit à la maison de Libanius. Je distinguai bientôt ce petit bâtiment carré, que vous connaissez, isolé des vingt ou trente maisons qui entourent de loin le temple de Daphné. Les enfants saluèrent en passant le petit autel de Mercure posé à l’entrée du péristyle et me firent asseoir dans une chambre assez grande qui servait de bibliothèque au savant solitaire. Ils me laissèrent seul pour aller l’avertir de mon arrivée et le chercher dans les bois.

Le soleil se couchait. Les ombres s’étendaient, et le silence était profond. Je me plaçai sur les tapis, dans un angle obscur de la chambre où j’étais et d’où l’on apercevait les sentiers qui venaient se réunir au pied de la maison, à travers les touffes de cyprès, de lauriers et de palmiers. Le ciel était sombre d’un côté et enflammé de l’autre, vers la mer. Les cyprès s’y découpaient en noir comme les petites pyramides de la Nécropolis de Thèbes. Tout me rappelait la ville des morts. En ce moment, je vis passer à grands pas, dans une allée, deux hommes vêtus de robes brunes pareilles l’une à l’autre. Ils vinrent sous la fenêtre où j’étais couché, et l’un d’eux dit à son ami :

« Ceci est véritablement étrange, et je ne puis m’empêcher d’en être effrayé ; ces hommes ont-ils vu et entendu, ou ne font-ils que répéter les paroles des autres ?

— Ils ont vu et entendu, répondit le second, et leur témoignage ne peut être mis en doute. Ils sont de Jérusalem tous les deux et n’ont point d’intérêt à mentir.

— S’il en est ainsi, que fera notre Julien ? Pourquoi Paul de Larisse n’est-il pas revenu à Daphné s’entretenir avec nous pour lui reporter nos paroles ? Ah ! Jean ! nous sommes bien jeunes ; mais notre vie ne sera peut-être pas assez longue pour réparer le mal qu’il me semble avoir fait ; où donc est Libanius ? »

Ils allaient s’éloigner, lorsque la voix de notre vieux maître retentit près de moi. Je me sentis prendre la tête dans ses deux mains qui tremblaient.

« Viens ici, Jean, cria-t-il, te voilà donc revenu du désert, enfin ! et Basile te ramène ! Venez, vous ne serez pas seuls, car voilà un étranger, qui est aussi un de mes enfants. »

Je me levai à demi d’abord et sur mes genoux, pour lui baiser les mains ; puis, me tenant debout près de lui, j’appuyai son bras sur mon épaule et le conduisis, en le soutenant, jusqu’à la salle des repas où il voulait recevoir ses deux amis et moi.

Lorsque nous arrivâmes aux flambeaux, je fus frappé du changement de ce visage si connu de moi dans l’enfance ; et tandis que ses deux disciples le saluaient avec une vénération profonde, je considérais tristement son front plus courbé et plus chargé de rides, sa taille plus voûtée, sa démarche plus lente et plus pénible, sa voix moins assurée, ses joues sans couleur, ses yeux rouges, à demi fermés, et dont les regards incertains distinguaient avec peine les traits des personnages les plus proches de lui.

Libanius accueillit avec une bonté paternelle les deux jeunes gens qui venaient souper avec lui et qui, à mon aspect, devinrent froids et réservés d’abord, mais restèrent toutefois remplis, dans leurs manières, de cette politesse d’Athènes et de Byzance que nous autres Hébreux saurions mal imiter. Le premier et le plus jeune des deux amis, qui me parut le plus tendrement aimé de Libanius, se nomme Jean. Il prit place sur le lit le plus élevé de la table. Il est d’une famille patricienne d’Antioche, et passe pour le plus éloquent des avocats de cette ville querelleuse et loquace, si bien que ses lèvres dorées l’ont fait surnommer Chrysostome. Il a vingt ans et son teint brun, ses grands yeux noirs pleins de flammes tiennent de l’homme asiatique, mais ses joues creuses et sans barbe, son sourire gracieux annoncent l’élève des écoles savantes et polies. Basile, le plus âgé et qui a, m’a-t-il dit, trente-cinq ans, est né à Césarée où il est avocat ainsi que Jean, sur l’esprit duquel il semble avoir quelque empire. Il est grave et d’une gravité solennelle et imperturbable, surprenante à voir dans un habitant de la moins austère des villes.

Libanius demanda d’abord des fruits de Damas, des brabyles de Rhodes, des coquillages et du vin de Thasos que l’on apporta dans des amphores étrusques jaunes et noires, très simples, et qui nous fut versé dans des coupes semblables et dans des scyphes de bois et d’argent par des esclaves enfants. Nous gardions tous le silence en nous observant mutuellement, comme si nous avions mesuré intérieurement tout ce qui nous séparait, lorsque Libanius, me prenant la main, dit à ses deux convives : « Ce jeune homme est Joseph Jechaïah ; il a vingt ans comme Jean, mais il a vu plus que nous trois, mes enfants. Son peuple est voyageur ; il en suit l’instinct et il a raison, n’ayant pas encore beaucoup parlé avec nous et ne sachant guère ce qui s’est fait jusqu’ici. »

Ces premiers mots me troublèrent un peu, parce qu’il me semblait bien qu’il régnait entre eux tous quelque chose que je ne pouvais comprendre qu’à la longue.

Jean pressa les mains de Libanius dans les siennes :

« Ce jeune Israélite a-t-il vu Julien, dit-il, et arrive-t-il avec lui ?

— Je viens de la Perse, dis-je, et je ne sais plus rien de Jérusalem ni de la Grèce depuis deux ans.

— Où fuirons-nous Julien, poursuivit Jean, et comment ne pas lui parler, s’il veut nous appeler à lui ? Pourquoi Basile est-il venu me chercher dans la solitude où j’étais ? »

Libanius frappa légèrement la tête de Jean du bout des doigts :

« J’ai, dit-il, un conseil à te donner qui valait la peine de revenir me voir à Daphné. »

Basile se pencha sur son lit et s’appuyant sur ses deux coudes, parla avec un accent ferme et bref : je remarquai qu’il s’exprimait selon la mode d’Antioche adoptée des Païens même, qui est de parler à une seule personne comme à plusieurs, ce que les Chrétiens ont mis en usage par mémoire de la trinité de Dieu qu’ils enseignent.

« Il était temps, il était temps de vous ramener Jean. Il était perdu si nous l’eussions laissé à lui-même un mois de plus. Il était atteint de ce noir esprit qui précipite tant de nos pareils dans la solitude et qui les envoie dans les déserts, brûler, user leur âme par des méditations inutiles, dessécher leur crâne sous le soleil, et y laisser leurs squelettes au sable et au vent. Notre pauvre Jean, le plus jeune d’entre nous, était le plus vieux hier quand je l’ai retrouvé enfin et pris par la main pour vous l’amener. J’espère que le Dieu éternel fera qu’il soit sauvé ainsi, puisque vous m’avez envoyé à lui comme vous avez envoyé autrefois Paul de Larisse à Julien notre ami.

— Bien à plaindre à présent, dit Libanius en soupirant et en laissant tomber sur la table la coupe qu’il tenait en main. Il n’a plus de communication avec nous, avec Daphné la demeure sacrée.

— Ecrivez-lui, et peut-être vous le remettrez dans la route s’il s’est écarté, mon père, reprit Basile.

— Hélas ! cela n’est plus possible », dit Libanius.

Jean écoutait attentivement et ses yeux se remplirent de larmes ; une sorte de tremblement le saisit et il dit avec une grande douleur :

« Que nous servent donc les enseignements que nous recevons, et comment oserai-je en donner jamais à mon tour s’ils sont impuissants contre les tourments intérieurs qui accablent les hommes de nos jours ? Julien, ton disciple comme moi, voulait-il aussi s’enfuir dans le désert comme je l’ai fait ? voulait-il s’y laisser mourir ? qu’as-tu fait, mon Père, pour le sauver ? Quelles paroles as-tu prononcées ? par quel sentiment ou par quelle pensée est-il retombé ? Quel supplice secret le tourmente comme moi ? a-t-il perdu tous ses Dieux ?

Pour moi (et là il s’assit sur le lit de repos, jetant à terre le coussin un peu usé sur lequel il reposait son coude), pour moi, je me laisse conduire ici par Basile, mais sans espoir, car il me semble que nous sommes tous perdus. »

Libanius sourit en baissant les yeux et passa le bord de ses lèvres sur sa coupe, puis la faisant circuler par Basile et moi d’abord :

« A Vénus-Uranie ! » dit-il. Et il prit une couronne de violettes et de lierre qu’il mit sur la tête de Chrysostome. « A Vénus-Uranie, reprit-il, levant alors sur nous un regard bon et paisible ; Vénus-Uranie qui est la Sagesse éternelle, la Vénus céleste, la fille du ciel que le ciel engendra seul, qui n’a jamais eu de mère, Celle que les premiers des hommes, les Princes par l’esprit, adorent dans tout l’univers ancien et l’univers qui commence, Celle qu’invoquent les âmes viriles de toutes les croyances et qu’avant toute prière aux Dieux inférieurs, viennent encenser les Helléniens et les Chrétiens de Rome et d’Alexandrie, d’Athènes et de Carthage ; à la Vénus-Uranie, à la Beauté impérissable et céleste ! »

Basile prit la coupe avec ardeur, moi avec une crainte secrète, mais sans amertume, et avec l’émotion d’un homme qui s’approcherait de l’arche sainte. Jean la reçut comme un enfant docile reçoit une jatte de lait apportée par sa nourrice, et rougit légèrement en y buvant, ne perdant pas de vue le visage de son maître.

Je connaissais trop bien Libanius pour regarder cette invocation comme sérieuse, et souvent je l’avais entendu plaisanter sur les Dieux, fils des Poètes ainsi qu’il les nommait, et je savais qu’il n’avait aucune foi dans les divinités grecques. Je crus donc ne pas lui déplaire en laissant apercevoir un sourire d’incrédulité. Mais Basile de Césarée me regarda très gravement et me dit à demi-voix :

« Jeune homme, jeune homme, ne soyez pas incrédule et ne souriez pas. Mais songez que tout ce qui peut se penser a été pensé ici. »

Libanius l’avait entendu et me tendit la main avec amitié, mais sans beaucoup penser à moi, et cela me fit un peu de honte ; je sentis qu’il ne me regardait pas comme digne d’être combattu, même en passant, du moindre coup de flèche, ni secouru, et couvert seulement du pan de son manteau, et que je ne pouvais être encore pour un tel homme ni un adversaire assez grand pour être mesuré, ni un assez noble infortuné pour être secouru. Il avança la tête vers Jean, uniquement occupé de lui.

« As-tu vu quelquefois, mon enfant, lui dit-il, un homme enivré du vin de Chypre s’écrier que la terre tourne, parce que l’intérieur de sa faible tête tourne sur lui-même comme la roue d’un moulin ? Eh bien ! mon ami, tu ressembles beaucoup à cet homme. Tu ne vois plus assez clair au milieu des paradoxes que l’on te fait et de ceux que tu enfantes pour marcher droit, et tu en conclus que le monde chancelle, que les Peuples tremblent et que les villes tournent autour de toi.

J’en ai honte, dit Jean, en pâlissant de plus en plus, j’en ai honte, mais cela est vrai. Je ne puis plus soutenir la vue des grandes villes et je ne les comprends plus. Moi, avocat, moi chargé de défendre ceux que l’on dépouille, comment puis-je le faire, quand le juste et l’injuste sont confondus ? Le droit vacille et change à tout instant, et ses formes sont tous les matins nouvelles, comme les formes de l’horizon dans nos sables, lorsque le vent d’Afrique vient mettre les montagnes à la place des vallées. J’ai senti la raison crouler sous mon pied, comme une maison ruinée ; alors j’ai brûlé mes livres, j’ai brûlé mes écrits ; j’ai fermé ma porte à mes clients, je me suis enfui pour être oublié des hommes.

— Mon ami, notre pauvre Julien disait comme toi il y a seulement treize ans, et tu vas voir, en quelques paroles, comment il eût mieux valu qu’il demeurât dans cet abattement que de n’en être tiré qu’à moitié. Ah ! mon enfant ! ah ! mes enfants ! que n’ai-je été là moi-même ! Combien je l’aime ! mais combien je le plains ! Heureuse retraite que celle qui m’empêchera de le revoir ! Que lui dirais-je, s’il était là ? Saurais-je mentir pour le calmer, et peut-on mentir lorsqu’il s’agit de choses divines et lorsque l’on tient, comme nous le faisons, ses yeux toujours élevés vers ce monde invisible où tout est expliqué ? Et d’un autre côté comment désoler cet enfant qui maintenant est heureux de ce qu’il a fait, se réjouit de voir à ses pieds le monde vulgaire et croit sincèrement avoir changé ses Dieux en changeant les Statues ? Ah ! ce n’est pas pour rien que j’ai cessé de lui écrire et de lui faire savoir nos entretiens. J’ai vu en avant... j’ai vu, et il n’est plus temps qu’il voie comme moi... Qu’il aille, qu’il aille toujours et tant qu’il pourra avec ses armées. Je ne le reverrai pas. Voyez Paul de Larisse, il ne m’a pas écrit, il ne m’est pas venu. C’est qu’il est inquiet et se doute bien de quelque chose que j’aurai à dire. Ah ! je ne voudrais pas le voir : plutôt être lapidé ou boire la ciguë ! »

Les suppliants

En ce moment-là, un esclave éthiopien souleva la portière et dit qu’il y avait deux familles de suppliants qui venaient de s’asseoir au foyer après avoir touché le coin de l’autel, dans le péristyle. Nous nous retournâmes et, de notre table, nous pûmes apercevoir en effet huit ou dix étrangers à qui les esclaves lavaient les pieds. Le maître ordonna qu’on leur servît tout ce qu’ils demanderaient, qu’ils fussent conduits aux logements des hôtes, et ajouta qu’au lever du jour il irait les visiter. Un des esclaves enfants chargé de ce message revint apporter un papyrus attaché d’un ruban doré. Libanius ouvrit le sceau et nous dit, après avoir parcouru des yeux les caractères romains :

« Voici encore une de ces actions qui jettent le trouble dans l’âme des plus justes et pour lesquelles ils ne sauraient quel avis donner. Sur quel droit s’appuyer pour blâmer ou approuver ? Notre temps n’est vraiment semblable à aucun temps, si l’on ne sait pas regarder plus haut que les événements.

Deux familles viennent se réfugier à Daphné. Ces deux familles demandent à Antioche asile et protection. Et voici un homme, le père et le chef de la première famille, un Publius Claudius, un Patricien, citoyen romain de l’ancienne race des Claudiens qui avait trois branches Patriciennes et une Plébéienne, lui qui était beau-frère du dernier comte d’Orient sous Constantin, le voici, parce que sa fortune est réduite à une petite terre en Syrie, qui donne sa terre, sa personne, ses enfants, sa postérité, ses serviteurs et les fils et filles de ses serviteurs, à titre de sujets, redevables envers leur maître, à perpétuité, d’un dixième de leur bien ou du produit de leurs travaux ; et ce maître, ce possesseur souverain, est l’affranchi Théodore de Batné, autrefois joueur de la flûte double, qui a des propriétés d’une immense étendue et qui les a toujours défendues contre les Barbares, à l’aide de la faveur des Empereurs, de ses richesses, de ses esclaves armés et des remparts dont il a entouré ses terres et ses châteaux. Or ce Publius Claudius est Chrétien et se donne ainsi corps et biens à un Hellénien qu’il nomme Païen ou Paysan quand il en parle ; et ce Théodore de Batné, par souvenir de son ancien état, ne cesse d’affranchir ses esclaves Chrétiens et autres, et n’exige d’eux qu’un travail assez modéré qu’il leur paie par journées. Quelquefois il leur donne des terres qu’ils cultivent et, l’un d’eux s’étant fait Chrétien, favorisé par le duc d’Egypte et par Athanase, ce factieux Patriarche, banni d’Alexandrie, s’est trouvé assez riche pour vendre sa protection à une autre famille Hellénienne qui est là aussi, près de mon foyer. Voici dans ma main les deux traités de ces familles suppliantes avec les familles souveraines qui au nom de leur richesse et de leur force vont les recevoir esclaves, mais esclaves d’une nouvelle sorte : c’est un esclavage volontaire pareil à celui de l’enfant sur le bras de la femme, de la femme sur le bras de l’homme. Et tout cela n’est consacré par aucune loi des Dieux ni des hommes, et cependant tout cela était nécessaire et doit vivre à travers tout, et cet ordre inconnu prend naissance au milieu des désordres. Et cette vue trouble jusqu’au fond de l’âme Jean et Basile qui m’écoutent, et la confusion qui bourdonne et tourbillonne autour d’eux les rend incertains de ce qu’ils doivent faire pour la défense du Bien et du Juste qu’ils ne distinguent plus. Ce que je dis n’est-il pas vrai ? ajouta-t-il en souriant avec une douce malice. Pour moi, je crois bien faire et suivre les volontés immuables du Dieu Créateur en ouvrant toujours au plus faible le bras du plus fort, et je me suis chargé de faire recevoir dès demain à Antioche ces deux familles suppliantes chez leurs maîtres et protecteurs futurs. C’était la vue de choses pareilles qui d’abord avait, comme vous, jeté Julien dans un grand effroi, mais il y avait encore d’autres choses que vous ignorez.

Enfants, dit-il en parlant aux esclaves adolescents, s’il vient de nouveaux étrangers, conduisez-les avec respect, quels qu’ils soient, et j’irai leur parler et leur donner le salut du soir. »

Les jeunes garçons nous servirent en revenant des colocases d’Egypte dans des ciboires d’argent, et des langoustes et d’autres poissons de mer dans des bassins.

On nous versait des vins de Chio, de Myndie et d’Halicarnasse au moindre signe, mais sans insistance, et Libanius ni aucun de nous ne prononça le nom d’aucun mets ni pour offrir ni pour accepter, tant que le souper dura.

Nous entendions les étrangers parler à demi-voix, et j’en voyais passer quelques-uns qui se promenaient dans le péristyle en se donnant le bras, et s’entretenaient avec gravité et aussi avec mystère. Ils venaient jusqu’à la porte de la salle que nous occupions, sans qu’on y prêtât la moindre attention et, soit que les tapis fussent levés ou abaissés, ils ne jetaient aucun regard sur nous, au-delà du seuil, et se tenaient entre eux avec le respect toujours en usage.

« L’heure s’avance, dit le bon Libanius, en regardant la clepsydre qui versait goutte à goutte les instants de cette nuit inquiète. Basile, dis à Jean et à nous la première entrevue de Julien avec les nôtres. Je te ferai voir la source de l’erreur. Te souviens-tu bien de Julien et crois-tu qu’il soit content de lui, toi le moins jeune ; toi Basile de Césarée, toi stoïcien sévère ? Tu le vis, je crois, avant nous tous, lorsque j’envoyai Paul de Larisse à Macella ? Il est temps, il est temps de faire attention à lui et de lui écrire ou de l’aller trouver, car plus je songe à lui, plus il me semble qu’il ne comprend plus sa vie et ses chemins.

— J’y pensais », répondit gravement Basile, et il se tut, ainsi que nous, se recueillant pendant quelques moments. Lorsqu’il répondit, ce fut en ces termes :

Ce que dit Basile de Césarée

« Il y avait bien un mois que Paul de Larisse et moi cherchions à pénétrer au château de Macella pour saisir une occasion de parler à l’un des deux Princes, mais jamais ils ne sortaient sans escorte et l’on n’ouvrait les tours de la forteresse à personne. Nous allions quitter la Cappadoce et revenir à Daphné vous rendre compte de nos essais inutiles, lorsqu’un jour, en marchant dans les rues de Nicomédie, nous vîmes des chrétiens entrer dans leur église et nous les suivîmes pour les observer. On nous dit que pour la première fois les deux neveux de Constantin l’Apostat allaient remplir leur office de lecteurs. Paul frémissait et s’arrêta, sur le seuil, s’appuyant aux premières colonnes et n’osait offenser les Dieux en mettant le pied dans le temple du Nazaréen. »

Ici Basile de Césarée se tourna vers moi :

« Paul de Larisse, dit-il, avait à peine dix-sept ans. C’était un des esclaves de Libanius, acheté à l’âge de deux ans dans la ville de Larisse en Thessalie à des Hébreux vos frères. Libanius l’a élevé parmi nous, il a attaché à son front les ailes de Platon, et vraiment il a pris aussi son vol. Il a écrit avec une grande sagesse dès l’âge de quinze ans, son éloquence est plus forte souvent que celle d’Iamblique et de Maxime lui-même. Il a lutté avec Athanase, et ses actions et ses propos ont plus de beauté et de perfection encore que ses écrits. Il n’a jamais voulu être affranchi, et tu vas savoir comment nous avons cessé de le voir et d’entendre parler de lui.

Comme il me retenait à l’entrée du temple, je lui dis :

Crains-tu d’offenser Théia, la mère du Soleil, en te mettant à l’ombre ?

— Non, me dit-il, mais je crains de voir crouler ce temple sur ces impies. Regarde-les ! »

« Il y avait à l’entrée de l’Eglise des jeunes filles vêtues à demi, le visage découvert, les bras nus, et soutenues par des esclaves ; elles s’avançaient comme à l’amphithéâtre, tenant leurs miroirs à la main, parfumées et ornées de pierreries sur leurs sandales et les doigts des pieds. Chacune d’elles attendait son amant qui devait sortir de l’église, et d’instant en instant il venait un jeune homme la prendre en souriant et l’introduire avec orgueil. Il la précédait, la nommant sa sœur adoptive, selon l’usage hypocrite introduit nouvellement et qui vous a tant indigné, Jean. Chaque frère pressait sa sœur, lui parlait à haute voix, malgré les chants religieux qu’ils ne craignaient pas de troubler ; puis la faisait asseoir entourée d’hommes, sur de petits lits de soie où les autres femmes venaient se coucher à demi, s’étudiant à ces poses voluptueuses que savent prendre les jeunes filles au théâtre. Paul s’étonnait qu’elles ne fussent pas chassées honteusement : c’est qu’il ne voyait pas qu’à Nicomédie comme à Antioche, à Constantinople, à Carthage, à Alexandrie, à Athènes, il faut bien que la religion nouvelle laisse prendre cette liberté effrontée pour se faire aimer de la jeunesse qui lui est utile et la défend.

Cependant une procession nombreuse d’hommes vêtus de robes noires et portant des croix blanches sur la poitrine nous annonça quelque chose de plus grave. Ils chantaient un cantique funèbre sur le chant des Euménides poursuivantes d’Eschyle, ce chant qui faisait mourir les mères de terreur. Un silence profond suivit leur entrée dans le temple et, prenant Paul par la main, je le forçai de les suivre et de se placer avec moi derrière une de ces colonnes torses de marbre vert que Constantin l’Apostat a multipliées à Nicomédie, lorsqu’il fit planter une croix sur l’ancien temple de Cérès-Dêo. Paul mit quelques grenades dans sa poitrine en expiation secrète à Cora et Dêo, les deux déesses dont il croyait offenser le nom mystique, et, le front enveloppé dans son manteau, il observa ainsi que moi ce qui se passait.

Le Prêtre ayant quitté l’autel de la Mort, car à Nicomédie comme dans toutes les villes chrétiennes il a la forme d’un tombeau, vint s’asseoir avec les autres religieux et se tourna ainsi que tous les assistants vers une tribune placée au pied d’une colonne, et qui avait au-dessous d’elle une autre tribune plus petite. Dans la plus élevée monta un vieillard chauve, dans la plus basse vinrent deux adolescents. L’aîné était Gallus, le second Julien. Gallus était dès lors ce qu’il a toujours été. Sa taille était élevée et mal prise comme s’il eût trop vite grandi, son teint pâle et blafard comme celui de Constance Chlore son grand-père, ses regards éteints, sa voix étouffée. Il lut rapidement et en balbutiant une homélie que je crus reconnaître pour l’œuvre d’Athanase à l’emphase du discours, et il se hâta de s’asseoir derrière son frère sans que personne eût pu entendre autre chose, de son oraison, que quelques phrases brisées par ses bégaiements. Julien s’avança. Il avait été ordonné Lecteur de l’Eglise en même temps que son frère. Mais, plus ardent dans sa piété, il s’était fait tonsurer, et il était moine. Revêtu de la robe noire, la tête rasée, les yeux baissés, les bras croisés sur la poitrine, il se jeta à genoux sur le bord de la chaire et demeura longtemps enseveli dans ses méditations. Il parut pénétré d’une adoration profonde et il oublia longtemps l’assemblée qui le regardait avec curiosité. Ensuite il se releva tout d’un coup, étendit ses bras en croix et, levant ses yeux au ciel, il prononça une prière en langue latine à la Vierge Deipara. »

Ici le jeune Jean sourit légèrement, et Libanius, interrompant Basile de Césarée, lui dit avec gravité :

« Ce qui te fait sourire est beau et vraiment divin, enfant ! De quoi t’étonnes-tu ? N’as-tu pas toute ta vie appris et enseigné que la Vénus terrestre est fille de Jupiter et de Diane, et Diane n’est-elle pas ainsi la Vierge-Mère ? Vois Joseph Jechaïah, il est juif et il a écouté avec une attention plus exaltée, plus sérieuse et plus digne des choses sacrées qui nous occupent. »

Jean rougit un peu, baissa les yeux et s’inclina avec vénération. Nous redoublâmes de recueillement et Basile de Césarée continua, après avoir humecté ses lèvres du vin noir de Pramnie mêlé d’eau de mer.

« Le moine adolescent, le religieux Julien prononça cette prière avec une ferveur si grande qu’il semblait prêt à s’enlever au ciel. Paul de Larisse l’écoutait avec douleur et, comme il s’appuyait sur mon bras, je le sentais trembler. « Quelle âme ! quelle âme nous a enlevée Constantin l’Apostat ! » me dit-il tout bas. « Tais-toi, tais-toi ! répondis-je, mais écoute-le et regarde-le bien. » Julien avait les joues couvertes de larmes, ses yeux bleus étaient en ce moment touchés par un rayon échappé des voûtes du temple, et sa tête seule, éclairée jusqu’aux épaules, paraissait ne plus tenir à un corps humain. Quelque chose de l’enfance, quelque chose de naïf et de pur était visible à tous, et le demi-sourire du berceau errait entre ses lèvres entrouvertes et se dents qui frémissaient comme s’il eût répondu, tout bas, à une déesse maternelle qui lui parlait, ou comme si ce Prince enfant eût reçu quelques gouttes d’un lait invisible et divin que son extase paraissait lui faire goûter. Son teint, blanc comme celui d’une femme, s’était animé tout à coup et enflammé comme le visage des jeunes filles à qui l’on arrache le voile, son front large était humide et renvoyait près de lui, sur la colonne, un peu de la clarté pure du rayon d’en haut.

« Le son de sa voix était tendre et clair à la fois comme le son de la voix des vierges, et il devint comme une sorte de chant lorsque le jeune Lecteur, prenant le livre, se mit à réciter, selon la cadence usitée parmi les Chrétiens, le livre qu’ils appellent : Livre de la Sagesse. »

Je me sentis rougir et ne pus m’empêcher de m’écrier :

« Ah ! certes, il ne leur appartient pas, Seigneurs. Ce livre est notre ouvrage, et nous autres Juifs d’Alexandrie, l’avons vu sortir de l’école de nos Thérapeutes. Ils l’écrivirent en grec, jamais Salomon n’en fut l’auteur, et l’original hébreu ne s’est jamais vu. Cette sagesse est celle de nos Esséniens. Ne savez-vous pas que la Synagogue est divisée par dogmes philosophiques ? les Saducéens sont Epicuriens, les Pharisiens, Stoïciens, et les Esséniens, Pythagoriciens. Les purs Esséniens sont de chastes cénobites. Tous leurs biens sont en commun. Ils n’ont point de serviteurs et se servent l’un l’autre. Ils passent leur vie dans le travail des mains, le silence, la prière et l’étude de l’Ecriture sainte. Ils regardent comme une imperfection d’aimer les femmes et de se marier ; ce sont eux que les apôtres se sont efforcés d’imiter, et Jésus de Nazareth était nourri de leur doctrine. »

Basile de Césarée continua :

« Paul en l’écoutant eut, comme moi, un vif sentiment de joie, car nous y retrouvions les préceptes du divin Platon. Mais à cette lecture en succéda une qui me remplit d’une terreur et d’un étonnement qui dure encore, lorsque Julien, écartant le livre, en prit un autre et, se tenant debout ainsi que l’assemblée entière qui se leva avec lui, lut, en s’inclinant chaque fois que passait sur ses lèvres le nom de Jésus, la déclaration la plus audacieuse qui jamais ait été faite à la terre au nom du ciel :

Le verbe ! le verbe divin, la raison émanée des cieux, l’esprit, la parole, le logos adoré de Socrate et de Platon, l’âme du monde, le Dieu créateur, a été fait chair en Jésus ! »

« Je n’avais jamais jusqu’à ce jour entendu lire ces paroles devant les assemblées publiques, et ce témoignage hardi m’émut et me fit frémir jusque dans les os. Paul me serrait la main. Je le regardai : il avait les yeux en larmes, il fut obligé de serrer dans ses bras la colonne du temple pour se soutenir et se cacher. Un trouble si grand le saisit, qu’il lui parut que la lumière cessait dans l’église et que Dieu offensé allait se retirer et abandonner le monde.

Je le soutins et, par quelques mots dits à voix basse, je raffermis ce jeune homme. Nous nous remîmes à observer.

Julien, le jeune Julien tenait ses bras élevés vers la voûte du temple et semblait ravi en extase. Ses joues pâlissaient et rougissaient tour à tour à chaque parole qu’il lisait ; quelquefois il parlait avec une vitesse involontaire, comme dans la fièvre ; sur d’autres mots, lentement, pesamment, sans raison ; par moments, entre deux syllabes s’arrêtait, comme écoutant quelque chose qu’on n’entendait pas et qu’il paraissait entendre. Ses deux lèvres d’enfant, épanouies, roses et animées, restaient entrouvertes comme si elles eussent reçu un souffle divin qui le pénétrait jusques au cœur. On voyait frémir ses dents blanches éclairées par un rayon, et ses blonds cheveux et son front étaient humectés de je ne sais quelle chaleur pareille à celle des femmes enivrées par l’amour. L’adolescent paraissait heureux. Il semblait avoir une vue claire, précise et radieuse de la Divinité. Sa respiration suspendue suspendait la nôtre ; son silence fit régner un silence morne et sans frémissement ; une larme de félicité coulait sur sa joue, sortie du fond de ses yeux bleus et, lorsqu’elle tomba sur son livre, on l’entendit.

Sa voix s’éleva de nouveau, purement et distinctement, pour dire avec suavité :

En vérité, en vérité, vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu monter et descendre. »

« Après quoi, plein de son rêve et de sa vue céleste, tout souriant et bienheureux, il se laissa aller à genoux et l’assemblée avec lui.

Qu’allions-nous faire ? me dit tout bas Paul de Larisse, dans quel bonheur l’allions-nous chercher pour le conduire à nos voies incertaines ? » Et nous nous taisions avec une crainte remplie de pitié et de bonté.

« Bientôt Julien se releva, s’assit près de son frère Gallus, et l’assemblée, assise comme lui, se disposa par de nouveaux chuchotements à écouter l’Evêque qui s’avança suivi d’un grand nombre de prêtres.

Il y eut une chose en ce moment qui me montra que les hommes de notre temps ne sont pas changés par leurs transformations extérieures ; ce fut la froideur et la nonchalance de l’assemblée. Tandis que le jeune Lecteur était enflammé et ravi, et que les choses du ciel, annoncées fermement par sa voix, le faisaient trembler, pâlir, et l’épouvantaient de la grandeur de sa propre conviction, tandis que ce saint étonnement nous attendrissait sur lui, tandis que je méditais avec terreur sur les suites de ces considérations énormes, tandis que Paul de Larisse, l’adorateur le plus fervent de l’ESSENCE DIVINE qui se soit trouvé parmi nous et peut-être jamais chez les hommes, était offensé dans son cœur, offensé pour Dieu, comme un fils pour son père, et rougissait de ce qu’il croyait la dégradation de l’Eternel Créateur, cette foule indolente, molle d’esprit, molle de cœur, faible, petite et pauvre d’intelligence, se remit à promener des regards à demi curieux, à demi assoupis, sur les prêtres et les orateurs comme sur des acteurs, puis les ramenait vite sur elle-même, se considérant et s’aimant plus que toute chose du ciel. On ne prêtait qu’avec dédain aux discours une oreille distraite, et l’on donnait tous ses yeux aux objets avec une ardeur furtive. On parlait bas de ceux qui entraient, on se saluait de la main, on s’apprêtait avec soin une place voisine des femmes préférées, on souriait à telle parure, on applaudissait à telle autre de l’œil, de la tête et du geste, on était à tout, hors à la pensée divine. Les mollesses de l’ennui, les grâces de l’amour efféminé, les puérilités d’une vie oisive, c’était tout. Et ces grandes saintetés que nous n’écoutons qu’avec un étonnement perpétuel, que nous ne répétons qu’en hésitant, que nous portons en nous avec terreur comme une femme porte l’enfant qu’elle croit Divin, ces grandes choses qui leur étaient données chaque jour étaient, pour ces esprits fatigués et vulgaires, une vulgaire nourriture, et je ne vis le sentiment céleste que dans les yeux de Paul et dans les regards troublés de Julien.

Julien est timide et sauvage de caractère. C’était la première fois qu’il venait entendre d’autres enseignements que ceux qu’il avait reçus à Macella des rhéteurs chrétiens, maîtres imposés par l’eunuque Mardonius, ce misérable intrigant que vous connaissez. Julien se penchait sur sa tribune, pressant son frère du geste et des yeux de redoubler d’attention au discours de l’Evêque de Nicomédie dont il reçut de loin la bénédiction en se prosternant, le front sur ses mains jointes.

Cet évêque est un apostat très savant nommé Aétius. Autrefois esclave, puis chaudronnier ambulant, orfèvre, médecin, maître d’école ; depuis, Prêtre d’Apollon Musagète, et enfin théologien nazaréen, il avait apostasié comme Constantin, et fut nommé Evêque par le dernier Empereur.

Depuis le commencement des prières, et pendant la lecture de Julien, il était uniquement occupé de quelques disputes qu’il suivait, à demi-voix, avec les sophistes chrétiens des sectes différentes de la sienne. L’ardeur des controverses l’animait d’une façon extraordinaire. Il raturait sur ses genoux des manuscrits qui lui étaient présentés et répondait en marge, avec son stylet. Sa figure ne m’était pas entièrement inconnue. Il était grand, maigre et fort laid. Son visage bilieux et ridé avait quelque chose de la fouine et du loup, et semblait recouvert d’un parchemin sec et usé. Il n’avait de vie que dans ses petits yeux ardents où la ruse et la défiance perçaient par d’obliques regards. Un rire prompt et ironique agrandissait quelquefois démesurément sa bouche, puis il reprenait l’air et l’attitude de la méditation et se préparait à prendre la parole dans un discours bref qu’il commença tout à coup d’une voix enrouée, en roulant et remuant des feuilles de papyrus dans ses doigts.

Voici, dit-il, en montrant ces lettres, une épître de l’Evêque Athanase d’Alexandrie qui déclare que son esprit se fatigue à méditer sur la divinité du Verbe, qu’il sent ses efforts repoussés par une résistance invincible, et que plus il réfléchit, moins il comprend. Preuve nouvelle que la sagesse et la vérité sont dans la doctrine d’Arius. Alexandrie même va le reconnaître, et ce que pense le divin Auguste Constance qui règne sur l’Empire va être aussi la pensée du monde, comme elle est la nôtre dans cette Eglise. » Je remarquai une grande pâleur sur la figure de Julien, que nous ne perdions pas de vue. En cet endroit et dès son début, l’Evêque Aétius s’arrêta tout à coup, ayant besoin de reprendre des forces pour ce qu’il allait dire et reculant comme un sauteur habile devant le plus large fossé qui lui reste à franchir. Avec une volubilité de langage digne des parleurs des rues d’Athènes, il reprit en un moment et résuma toutes ses anciennes disputes les plus glorieuses, avec autant d’orgueil qu’en met un conquérant à nommer ses champs de bataille.

« Honorons à jamais le nom d’Arius, dit-il d’abord, car lorsqu’il n’avait pour disciples que deux évêques d’Egypte, sept prêtres, douze diacres et sept cents jeunes vierges, il était aussi courageux que lorsque l’Empereur le vint recevoir à pied et le déclara maître de la foi chrétienne bien comprise. Le concile de Nicée n’a rien changé à notre doctrine. L’Empereur et l’Impératrice Eusébie la Grande sont Ariens ainsi que nous. Quoique nos grands chemins soient couverts de troupes d’Evêques qui parcourent les provinces pour se rendre aux synodes, qu’ils épuisent les chevaux de poste et se fatiguent inutilement, ils sont un objet de moqueries universelles, et c’est tout leur succès. Dans toute conférence ils ont été vaincus. Enfin, l’Homoousion est détruit ! »

« Un murmure d’approbation sorti de tous les coins de l’assemblée nous surprit beaucoup. Car cette multitude exercée aux controverses chrétiennes entendait dès l’abord ce qui nous était impossible à comprendre.

« L’Homoousion ? » me dit à demi-voix Paul de Larisse étonné. « L’Homoousion, l’Homoousion ! «  répétait à demi-voix toute l’Eglise avec une satisfaction triomphante.

Aétius poursuivit rapidement :

Où sont les Sabelliens, comme Athanase, avec leur substance unique ? Les Trithéistes avec leurs trois esprits, et les Docètes qui nient la nature humaine du Fils et ne font de lui qu’un fantôme ? Les Gnostiques ont en vain produit cinquante sectes, les Basilidiens, les Valentiniens et les Marcionites sont vaincus aussi bien qu’eux. Arius, Arius a forcé la Théologie entière à tourner dans un cercle fatal où sa raison l’a enfermée. Les Sabelliens finissent où commencent les Ebionites, et puisqu’ils reconnaissent que l’incarnation du Verbe n’est qu’une simple inspiration de la sagesse divine, c’est avouer, comme Arius l’a déclaré, que le Fils ne fut qu’une image visible de la perfection invisible, et que, doué de toutes les perfections inhérentes que la philosophie suppose à la Divinité, il n’a brillé cependant que d’une lumière réfléchie. Tous le reconnaissent aujourd’hui pour le plus divin des sages et la plus parfaite des créatures. Il est donc vrai (et nos ennemis le crient jusque dans les déserts) que l’univers s’étonne aujourd’hui de se trouver Arien. »

« Un grand cri se fit entendre après ces dernières paroles, et avant que personne le pût voir et l’arrêter, le jeune Julien jeta du haut de sa tribune le livre des Testaments qu’il tenait ouvert devant lui, et s’écria en pleurant et se tordant les bras :

« Où est mon Dieu ? où est mon Dieu ? qu’avez-vous fait du Dieu ? »

« Son frère et son gouverneur, ses esclaves et leurs amis se pressèrent autour de lui, mais rien n’arrêtait ses marques extraordinaires de désespoir : l’assemblée se troubla, et les gardes sévères dont l’Empereur avait fait entourer les neveux de Constantin se hâtèrent de se placer entre eux et la foule. Nous suivîmes Julien des yeux aussi longtemps qu’il nous fut possible, et nous étions sur les degrés du temple lorsqu’il passa. La vue des soldats qui l’entouraient et celle de l’eunuque Mardonius l’avaient fait taire tout à coup. Il marchait les bras croisés en jetant sur eux des regards terribles. Gallus le suivait la tête baissée avec un regard indifférent et presque stupide. En passant, il se pressa contre Julien et lui prit le bras d’un air suppliant. Nous nous souvînmes du massacre de leurs autres frères, et nous hâtant de nous retirer de peur de les perdre, par un intérêt trop marqué, aux yeux des affidés de Constance, nous marchions en silence, voulant nous cacher dans un faubourg de Nicomédie pour y attendre une occasion meilleure d’aborder Julien. On ne nous reconnut point pour étrangers, et nous étions si occupés de ce que nous venions d’entendre, que longtemps après nous être enfermés seuls dans notre retraite, nous ne cessions d’y réfléchir sans parler.

A dater de ce jour, la surveillance des eunuques auprès de Julien et de Gallus devint si sévère que la moindre sortie du Château de Macella leur fut interdite. On fit courir dans la ville de Nicomédie le bruit que l’un des princes était mort, et on laissait entendre que c’était le jeune moine. Les Eunuques chrétiens affectaient de gémir sur l’égarement de sa raison. Nous ne doutâmes pas que l’on ne voulût, par ces propos, préparer tous les esprits à quelque funeste nouvelle, et nous ne cessions de nous informer inutilement par les rues de ce qui se passait dans la sombre forteresse. Paul de Larisse était plongé dans une amère tristesse. Je ne pouvais le décider à quitter Macella, et jour et nuit il rôdait autour des vieilles murailles comme un malfaiteur. Rien ne pouvait calmer le chagrin que lui avait causé cet emportement désespéré du jeune religieux. Nous pensions que le dernier espoir était perdu pour nous, et que cette publique imprudence allait servir de motif à la disparition du seul rejeton impérial en qui les pensées philosophiques pussent avoir accès.

Vois, me disait Paul de Larisse, une nuit que nous marchions sous les murs de Macella, vois cette religion chrétienne qui n’est pas contente de dévorer l’Empire et de le livrer aux Barbares, mais qui se dévore elle-même par ses schismes.

— L’esprit des hommes de notre temps, lui disais-je, est trop subtil et trop pénétrant pour qu’une fable y soit adoptée sans contestation. Les Nazaréens ont déjà autant de sectes qu’il y a eu de sophistes pour examiner et prêcher leur culte. Et à peine Jean l’évangéliste a dit : Jésus est Dieu, qu’Arius dit : Jésus est homme. Et la majorité immense des Nazaréens dit comme Arius : il est homme. Et cependant ils persécutent et massacrent nos frères pour avoir dit cela, et ils renversent les temples des Dieux, et ils ne veulent plus de Dieu sur la terre, et tout va périr de ce qui est beau parmi les hommes. »

« Alors Paul de Larisse s’arrachait les cheveux et se livrait à des colères impuissantes ; car nous pensions en ce temps-là que tout serait sauvé si un des maîtres futurs du monde recevait une seule de vos pensées, Libanius, et, regardant cet ancien Empire s’écrouler, nous étions comme les habitants d’une grande ville inondée qui se réfugient sur une montagne voisine et regardent l’eau, en apparence peu redoutable, s’élever par degrés et emporter lentement et par débris épars, tantôt un pont utile, tantôt une statue héroïque, ici un aqueduc, là un théâtre, bientôt le toit d’une maison et peu après celui d’un temple. Tous les jours nous étions témoins d’une destruction nouvelle dans cette province plus frappée que les autres des deux plaies qui nous rongent. Quelquefois nous étions éveillés par de grands cris et nous entendions un bruit d’armes qui nous avertissait que l’on courait aux remparts de la ville. Montés sur les terrasses, nous apercevions à l’horizon des nuages immenses de poussière blanche. C’étaient des troupeaux de Huns qui s’avançaient dans les plaines avec des hurlements de loups ; hommes et chevaux, tout était noir et sombre dans ces masses épaisses, ardentes et folles qui couraient toujours comme sans savoir où elles allaient, et toutes pareilles aux troupes d’éléphants sauvages. Les Barbares s’écoulaient par dix mille à la fois, écrasant comme un ouragan les récoltes, les maisons isolées, les villages épars. Ils venaient jusque sous les tours des grandes villes et, passant par-dessus l’autre horizon, s’enfuyaient on ne sait où, pour ne plus reparaître de longtemps. Ce qu’il y avait de plus fatal à nos yeux, c’est que le Peuple de Nicomédie, comme celui d’Antioche que nous voyons à présent, s’était lâchement habitué à ces passages de la mort, et que son indolence s’était accrue des raisonnements de ses prêtres sur la résignation. Les femmes et les hommes avaient une conduite pareille. Tout s’enfermait et barricadait les grandes portes des remparts et des maisons. Les paysans accouraient tantôt avant tantôt après, tant mieux pour les plus agiles, les autres étaient livrés à la lance des Huns et aux pieds des chevaux. Les soldats des remparts ne savaient rien faire pour leur défense que lancer des flèches et des pierres maladroites ; et l’orage passé, les portes se rouvraient aux curieux qui allaient regarder de près, mais avec prudence, les toits brûlés, les maisons rasées, les cadavres mutilés et les moissons broyées, puis les spectacles et les fêtes recommençaient, dans cette pauvre population élégante, flagellée par la Barbarie et énervée par le Christianisme.

Cependant Paul de Larisse ne pouvait se détacher du Château de Macella, cette prison des religieux enfants, et une nuit, après avoir considéré attentivement des esclaves que l’on amenait deux à deux pour les vendre au marché de Nicomédie, il me quitta pour quelques heures, disait-il. Je l’attendis vainement pendant plusieurs jours et, caché dans la ville où j’étais étranger, je n’osais m’informer de lui ouvertement, et je le cherchais sans espoir de succès, lorsque je me vis aborder un soir par un marchand éthiopien qui me donna une lettre, passa et disparut avec crainte, sans me regarder ni me dire un seul mot. La lettre était de Paul de Larisse. Il s’était donné pour esclave en laissant au marchand tout ce qu’il possédait d’argent pour qu’il gardât son secret et pour être vendu parmi les esclaves qui étaient destinés à servir Julien. Il avait été acheté des premiers, et avec son laconisme accoutumé me chargeait de revenir vous dire, Libanius, par quel sacrifice il avait voulu vous obéir et que la suite ferait voir s’il y avait réussi. Je ne l’ai pas revu depuis ce jour, ajouta Basile de Césarée, mais ce que Julien a fait de bien jusqu’ici, l’Empire le doit peut-être à ce dévouement de votre disciple le plus cher. Cependant il est cruel pour nous et pour tous qu’il ne soit pas revenu chercher les entretiens de Daphné. »

Affliction de Libanius

Le vieux Libanius ne répondait pas et sa tristesse s’accroissait d’instant en instant. Il y avait déjà longtemps que Basile ne parlait plus lorsque le vieux maître leva ses yeux appesantis et sombres où je crus voir rouler une larme, et dit à Jean qui était assis près de lui et qui avait écouté Basile avec une attention passionnée :

« Et toi, depuis ce temps dont a parlé Basile, n’est-ce pas à Athènes que tu l’as vu ? N’était-il pas alors accompagné de Paul de Larisse ? Cherche bien à te souvenir de ce qu’il t’a dit. N’étais-tu pas son ami ?

— Non, dit Jean Chrysostome, en se soulevant sur le coude et repoussant, loin de lui, le cotyle à demi rempli. Grégoire de Nazianze y étudiait avec Julien et Basile, je crois aussi ; mais moi qui avais alors onze ans, je ne fis que le voir avec un étonnement qui me reste encore... Il était simple et bon, il avait, me disait-on, vingt-quatre ans. Il était triste et moqueur autant que je l’osai juger. Souvent, assis avec vous, Basile, il me prit sur ses genoux et je l’entendis parler beaucoup sur la nature de Dieu avec Grégoire de Nazianze et vous, et tous ses discours étaient si nouveaux et si rapides que je ne pouvais les comprendre assez vite pour les retenir. Je me souviens seulement qu’il regretta que nous ne fussions pas chrétiens.

— En effet, reprit Basile en souriant ; Grégoire et lui parlaient beaucoup et s’entendaient fort bien, étant tous deux Nazaréens, et moi je m’amusais à les embarrasser par des questions difficiles. Alors Julien avec sa finesse d’esprit feignait d’abandonner Grégoire pour passer de mon côté, et Grégoire l’embrassait en l’appelant déserteur et en riant.

— Et il le tirait par les longues boucles de ses cheveux blonds, reprit Jean Chrysostome. Je vois encore Julien, ses yeux bleus si doux et si pénétrants, son teint pâle, son col penché du côté gauche, ses épaules un peu élevées, sa démarche capricieuse comme son langage, tantôt indolente et tantôt vive et emportée. Ses pensées étaient si rapides que sa parole ne les pouvait quelquefois atteindre. D’autres fois il se taisait pendant plusieurs jours et il paraissait dépérir, usé par l’idée qui l’occupait. Grégoire s’en attristait quelquefois et me demandait ce que j’en pensais. — Voilà tout ce que je me rappelle, et encore est-ce entouré d’un tel nuage qu’il ne s’en échappe que quelques traits épars. Ainsi je fus quelquefois frappé de voir le peuple d’Athènes suivre Julien dans les rues, et lui, baissant la tête et rougissant, se retirer dans la plus prochaine maison. Il me paraissait timide, comme Basile vous l’a dit, car il ne commençait jamais à parler sans rougir beaucoup.

— Et cela ajoutait à la sincérité de ses paroles un témoignage presque irrésistible, interrompit Basile de Césarée ; je l’ai souvent éprouvé.

— Un matin, reprit Jean Chrysostome, comme nous étions au théâtre tous les quatre, je remarquai que Julien était plus triste que de coutume. Grégoire lui avait parlé la veille de Gallus, son frère, que l’Empereur avait fait décapiter en Dalmatie, et il avait les yeux rouges et humides de pleurs. Cependant, comme on jouait le Prométhée d’Eschyle, il écoutait avec attention, moi j’écoutais avec une terreur profonde, et j’oubliais vous et Julien. Mais tout d’un coup il me prit dans ses bras et me plaça debout entre ses genoux.

« Ecoute ceci », me dit-il. C’était le moment où Prométhée s’écrie :


« Tout chargé que je suis des plus honteuses chaînes, ce prince des immortels, Jupiter, sera contraint de recourir à moi pour connaître le nouvel ennemi qui doit lui enlever son sceptre et ses honneurs. »

« Sais-tu, me dit Julien, quel est celui-là qu’a prédit Eschyle par la bouche de Prométhée ?

— Non, Julien, je ne le sais pas, lui dis-je, craignant d’offenser les Dieux.

— Eh bien ! me dit-il, petit enfant, ne vois-tu pas que c’est Jésus-Christ ! »

Et possédé de cette idée, il se leva brusquement et sortit seul.

« Oui, je me souviens de ce jour-là, dit Basile en pâlissant. Il sortit ainsi brusquement, mais je ne savais pas qu’il t’eût dit cela. Ce fut une étrange pensée. »

Et Basile tomba dans une rêverie si profonde que, tordant une coupe d’argent dans ses doigts, il n’écouta plus.

« Je ne sais, continua Jean, si Paul de Larisse dont Basile a parlé se trouvait alors à la suite de Julien, mais je ne le vis pas. Ce fut peu de jours après que l’Empereur fit venir Julien à la cour au milieu des assassins de toute sa famille, le nomma César, en l’entourant d’espions, et l’envoya dans les Gaules où il croyait l’exiler.

Mais s’il partit César, il est revenu bientôt Auguste, s’écria Jean s’animant. Il a chassé les Alamans des Gaules, ce philosophe aux yeux baissés. Il prend ses repas debout avec les soldats, dort peu, s’éveille quand il veut, et couche sur un tapis jeté par terre ; il marche avec un livre de Platon sous son bras, le rhéteur ; il écrit en marchant, et gagne des batailles entre deux Poèmes qu’il compose. Il est Empereur du monde avec humilité ; il a corrigé, éclairci les anciennes lois de sa main, et il en a fait faire de nouvelles. Il a réalisé la pensée de Marc-Aurèle, le règne des philosophes. Il n’a pas persécuté et, en deux ans de règne, il a plus qu’à moitié détruit le Christianisme ; mais dites-moi, Libanius, dites-moi, si c’était une foi sincère que la sienne, pourquoi il l’a rejetée comme un masque. Si c’était un masque, comment l’a-t-il porté en comédien de façon à tromper jusqu’à ses amis les plus chers par un faux enthousiasme ? Et est-il vraiment digne encore de nous si, pour arriver à l’Empire, il s’est ainsi appliqué à simuler la dévotion des martyrs chrétiens qui se sont fait lapider, et s’il a employé la prodigieuse souplesse de son esprit à feindre même leur exaltation ascétique et leur habitude de rechercher partout les Prophéties, comme faisait sincèrement Grégoire de Nazianze, que nous ne cessions d’en plaisanter ?

— C’est ce que nous voulions te demander », dit Basile plus gravement.

Libanius, avant de répondre, sourit, en jetant devant lui, et sans regarder aucun de nous, un regard d’une extrême finesse qu’animait un feu jeune et vif avec une pénétration exquise ; il me paraît avoir ainsi tout à coup une vue claire de toute une chaîne d’idées ; puis il la connaît, la sait et la dit. Tandis qu’on brûlait devant lui une cassolette dont il ramenait l’encens sur sa barbe avec l’une de ses mains, il se tourna vers Jean Chrysostome et lui répondit :

« Ne crois pas, mon cher Jean, que Julien ait trompé personne ; ne crois pas que ce soit sans effort qu’une âme comme la sienne puisse rompre ce nœud dont les religions entourent et pressent notre enfance. Les prestiges merveilleux des cultes, qui sont excellents pour soulever de terre les âmes vulgaires, ont cela de fatal aux plus grandes âmes qu’elles les emportent trop haut. A l’âge où les rêves et les désirs s’échappent de nos esprits avec tous les amours et s’élèvent au ciel aussi naturellement que le parfum des plantes, on prend en passion telle merveille, enseignée au berceau, on la craint et on l’adore ; et selon la force de son imagination, on ne cesse de doubler sa grandeur et ses beautés et de l’entourer des magiques peintures de son délire, jusqu’au moment où le rayon de la vraie lumière écarte les vapeurs éblouissantes et trompeuses. Julien a cru tout voir et n’a vu qu’à demi parce qu’il est trop dominé par sa mystique exaltation. Tu l’as rencontré bien désespéré à Nicomédie, Basile : eh bien ! les combats intérieurs qu’il livrait à sa croyance n’étaient pas encore achevés lorsque Jean le vit à Athènes dix ans après. Son amour du Christ luttait encore dans son cœur, et partout il le retrouvait, jusque dans les cris de Prométhée. Il est difficile de dire à quel point il lui est naturel de s’élever et de vivre dans les régions divines : n’as-tu pas remarqué, Basile, que ce n’est qu’avec effort qu’il en descend, tandis que chez le commun des hommes et même les plus habiles philosophes l’effort est de se détacher d’en bas pour monter ? Les rares sentiments d’amour et d’amitié que nous avons connus de lui me semblent avoir été touchés en passant par son âme dans un de ses élans, et emportés sur son char dans ses voyages parmi les sphères et dans les régions supérieures. Si jamais une pensée eut des ailes, c’est assurément la sienne. Aussi tout lui est-il facile dans les choses de la terre. Il pourrait presque contempler face à face et sans cesse l’Essence, l’Essence véritable, autour de laquelle est la vraie science ; il y cherche sans cesse la sagesse, la justice et l’amour. C’est au moment où il était le plus enivré que les divisions des Galiléens l’on troublé. Et, par malheur, une imparfaite lueur de nos idées transmise par Paul de Larisse l’a saisi trop vivement, et il a rejeté sitôt qu’il l’a pu faire les langes chrétiens qui l’enveloppaient, le jour où il apprit qu’Arius triomphait et que le Dieu Jésus n’était qu’un homme sage aux yeux des chrétiens. Dès qu’il n’a plus vu clairement dans Jésus de Nazareth la Divinité pure et le Verbe qu’il adorait, il n’a plus rien voulu de ce culte. Mais il a mal fait.

— Dieux tout-puissants ! que dis-tu là ? » dit Jean se levant tout à coup avec une mortelle pâleur sur le front.

Basile de Césarée ne put s’empêcher de se jeter en arrière, et moi-même, en entendant ces paroles du plus grand Philosophe païen et du plus habile défenseur des anciens Dieux, je ne pus retenir quelques marques de surprise, malgré ma gêne secrète et mon respect.

Les deux jeunes avocats Jean et Basile se regardaient comme s’ils avaient vu s’ébranler la plus forte pierre d’une voûte, d’un dernier abri dans l’écroulement d’une ville. Une stupeur profonde glaçait leurs esprits et leurs visages ; ils se levaient et s’asseyaient tour à tour, ils s’interrogeaient des yeux et se prenaient les bras avec inquiétude comme pour s’abriter l’un contre l’autre.

Libanius sourit et touchant la tête de Jean :

« Recouche-toi, dit-il, et ne permets jamais, mon enfant, à tes lèvres d’or si justement vantées, de s’ouvrir avant que ton âme leur ait donné ses ordres et qu’elle y ait quelque peu réfléchi. »

Jean Chrysostome rougit, laissa reprendre son front entre les deux vieilles mains du maître qui l’embrassa, et il s’étendit, sans rien dire, à ses pieds sur un tapis.

La nuit était en ce moment si muette que nous pouvions distinguer le bruit léger des sources de Daphné. Toutes les étoiles éclairaient le ciel par de si larges feux qu’il nous semblait que nous étions placés au milieu d’elles. Je voyais à travers les colonnes du portique les lauriers du bois sacré s’entrelacer en berceaux et se balancer ainsi que les cyprès, les cèdres et les arbres indiens, sous le vent frais qui venait de la mer voisine. Les parfums de l’aloès, du sandal et du lys des eaux pénétraient nos cheveux, nos épaules et nos bras de leurs fraîches odeurs, et nous les sentions apportées par les gouttes invisibles de la rosée nocturne.

Comme nous écoutions Libanius avec une attention nouvelle, nous entendîmes distinctement sur la terre un bruit sourd pareil au galop de plusieurs chevaux. Sur un signe de la main, les esclaves se hâtèrent de courir à la haute porte du péristyle où nous étions, mais au moment même où ils en soulevaient les longues tapisseries, deux jeunes gens parurent à l’entrée se tenant par la main. Ils étaient enveloppés de manteaux blancs qui tombaient devant eux et cachaient leurs pieds. L’un d’eux, qui se tint devant l’autre, portait une petite barbe bouclée, légère et terminée en pointe. Sa tête était penchée, son regard cherchait les yeux des trois amis et allait de l’un à l’autre avec vitesse, et ses paupières semblaient chargées de larmes qu’il voulait contenir. Libanius, secouant sa tête avec une agitation qui faisait frémir ses longs cheveux blancs sur ses épaules, se retourna sur son siège avec la lenteur des vieillards, en mettant sa main amaigrie et chargée de grosses veines bleues entre ses yeux et les lampes ; le considéra sans rien dire comme un voyageur regarde un objet lointain et inconnu éclairé par un soleil trop ardent. Basile et Jean Chrysostome se parlaient bas avec incertitude, lorsque l’étranger s’approcha de quelques pas, s’arrêta encore, prit un des pans de son manteau pour essuyer une larme qui coulait malgré lui et dit d’une voix douce et attendrie :

« C’est moi qui suis Julien, votre disciple que vous avez condamné. »

Libanius jeta un cri qui me remua jusqu’aux entrailles, se leva en s’appuyant sur la table et lui tendit les deux bras en disant :

« Seigneur, Seigneur, est-ce vous qui venez dans ma maison ? »

Mais Julien se jetant dans ses bras, et à genoux comme un enfant, pressait sa tête contre la poitrine de son vieux maître et disait :

« Mon père, mon père, j’ai besoin de toi ! »

Et sans chercher davantage à faire parade d’une force vaine et d’une fausse dignité, il laissa couler ses pleurs en liberté.

Pour moi je me sentis, je l’avoue, un effroi secret en voyant, devant moi, l’Empereur s’abandonner à ces mouvements impétueux de son caractère. Je craignais qu’un regard jeté sur moi ne l’avertît de la présence d’un étranger et qu’il ne s’indignât contre lui-même et contre moi. Mais il vint se placer sur un des lits circulaires, tout au milieu de nous, et là, souriant avec une grâce ineffable sans vouloir empêcher ses pleurs de descendre en abondance le long de ses joues, et sans les cacher, il donna l’une de ses mains à Jean, l’autre à Basile, et assis entre eux comme un frère, me fit avec la tête un signe de bonté et de confiance qui me rassura, après que Libanius lui eut dit qui j’étais.

Cependant nous étions tous sans voix, et Julien, respirant comme après une longue fatigue de l’esprit et goûtant un peu de paix comme pour la première fois depuis bien des années, regardait avec douceur les traits du maître et des disciples tour à tour, puis la maison et ses simples marbres blancs et polis, et surtout, entre les colonnes ioniennes, le bois sacré, les grands cèdres et les lauriers de Daphné. Enfin, sortant de ce silence, il nous dit, en remarquant notre profonde attention à tous ses gestes :

« En vérité, je ne vois ici que ce jeune Stoïcien qui puisse parler le premier. »

Ce fut alors seulement que Libanius aperçut Paul de Larisse et lui tendit la main. Celui-ci s’avança lentement et mit sa main dans celle du maître qui, voyant sous son manteau entrouvert la saie des serviteurs, dit à Julien :

« Eh ! quoi ! Paul est-il donc toujours esclave ?

— Toujours et pour toujours, dit Paul de Larisse, mais plus libre que lui qui voulait m’affranchir malgré moi. Ma vie n’est pas en moi mais en lui, et je n’ai voulu revenir à toi que lorsqu’il aurait tout accompli pour te voir satisfait. »

Une morne consternation était écrite sur les traits de Libanius ; ses épais sourcils noirs s’étaient abaissés, sur ses yeux rougis, bien plus avant que de coutume. Ses mains bleues et tremblantes cherchaient à se dégager des mains de Paul de Larisse ; et il jetait sur Julien des regards de pitié, et après un moment où nous crûmes qu’il allait enfin parler, il appuya lentement ses coudes sur la table et, prenant un pan de son manteau, il le jeta sur ses cheveux blancs et sur son crâne découvert, et se voila la tête et le visage entièrement.

Julien, surpris de plus en plus, nous regarda tous d’abord l’un après l’autre ; il paraissait chercher dans nos yeux le même étonnement que lui causait une aussi sombre réception. Ne trouvant dans nos regards qu’une tristesse qui semblait lui dire que nous savions le secret du silence et de la sévérité de Libanius, il devint lui— même profondément pensif. Le sourire et la rougeur légère de ses joues s’effacèrent tout d’un coup, ses yeux humides se séchèrent aussitôt et devinrent sévères et tout empreints d’une multitude de pensées graves. Son visage semblait aussi immobile que le marbre, et il n’y avait plus de flamme que dans ses yeux ardents et au-dessus de ses sourcils, où deux traits profonds faisaient ressortir la largeur de son front avancé.

Adressant d’abord la parole à Paul de Larisse :

« Je te l’avais dit, ils ont vu ici ce que les tumultes de ma vie empêchent de voir et, par pitié pour moi, Libanius n’ose me le dire. »

Puis à nous tous :

« Que croit-on donc ici que nous soyons devenus, pour ne plus pouvoir entendre vos idées dans leur âpre crudité ? Ne suis-je plus de Daphné comme vous, et Paul et moi sommes-nous donc des bannis parce que nous avons agi, après avoir médité et écrit comme vous faites ? Nous croyez-vous si absorbés par un pouvoir exercé sur les plus grossières natures, que nous leur soyons devenus semblables ? Grâce au Dieu créateur en qui et par qui nous vivons, je n’ai point cessé mes travaux et je suis encore ce que j’étais au milieu de vous, Esprits fraternels, issus du divin Socrate, vous qui peut-être d’âge en âge renaissez pour adorer, pour penser et pour vous chercher.

Nous nous sommes choisis entre tous, nous nous sommes devinés et rencontrés, nous ne pouvons jamais nous perdre et nous nous devons l’un à l’autre nos pensées entières, puisqu’il nous faut garder pour le reste des hommes un silence nécessaire. D’où vient que vous m’avez laissé combattre seul depuis un an ? Pensez-vous donc que tout soit fini et qu’il soit temps de se reposer ? Croyez-vous que Daphné n’ait pas eu ses déserteurs ? Grégoire de Nazianze notre ami, et qui étudiait avec nous, persiste à demeurer prêtre et s’est enfui dans le Pont ; depuis la mort de Césarius son frère, il ne veut pas me voir et écrit contre moi.

Les deux Apollinaires se sont déclarés mes ennemis et le plus jeune a écrit jusqu’à trente livres contre moi. Eunape est toujours debout, il est vrai, et travaille courageusement. Il m’a ramené beaucoup d’esprits égarés, il a fortifié et rallié beaucoup d’écrivains et d’orateurs admirables qui manquaient de force et de persévérance, il a dévoilé le vice des chrétiens et la fourberie qui tache et corrompt leur fruit encore pendant à l’arbre. »

Ici, il me regarda, je reculai involontairement.

« Toi, juif, dit-il, toi, jeune Alexandrin, dis-moi par exemple et dis-moi en toute hardiesse et franchise ce que tu penses de mes efforts à rebâtir ton Temple de Jérusalem.

— On m’a dit en Perse, répondis-je avec un peu d’effroi, on m’a dit que des feux souterrains avaient toujours consumé les ouvriers et que des prodiges t’avaient effrayé toi-même, grand Empereur. »

Il reprit :

« On a dit mieux encore (et Jean et Basile sourirent avec dédain) ; on a dit que des croix de feu avaient paru sur Antioche et Jérusalem en même temps, tandis qu’on fouillait dans les fondations du Temple, et que ces croix s’imprégnaient sur les habits et sur les livres, sans que rien pût les effacer ; on a dit que je n’avais pas osé poursuivre cette grande entreprise de relever votre Temple dont il ne doit pas rester pierre sur pierre, selon les Galiléens. Mais outre qu’il n’en reste déjà plus pierre sur pierre depuis Titus et Vespasien, ce qui rendait un miracle bien inutile, je ne pensais qu’à réunir votre malheureuse et patiente nation, par esprit de justice. Mais de vous-même sont venus les obstacles : les Samaritains et les Cutéens m’ont vite écrit que les Juifs cesseraient de payer les tributs et tenteraient de se soustraire à l’Empire Romain. Ils ont fait quelques émeutes dans la vallée de Bet-Rimon, et le gouverneur Alypius les avait provoquées en exigeant que le Temple fût construit sur un autre plan que celui de Salomon. Une légère secousse de tremblement de terre, la même qui fut ressentie à Nicée, à Nicomédie et à Constantinople, a augmenté le trouble de vos Hébreux et donné lieu aux fables folles des Galiléens ; j’ai voulu leur donner le temps de s’apaiser, et j’ai remis à l’année prochaine cette construction à laquelle je présiderai moi-même, si Adrastée permet que je revienne de Perse. Voilà le vrai de cette histoire. Mais le faux a prévalu comme toujours. Cependant les esprits vigoureux viennent à moi. Jamblique, Maxime, Euclide, Priscus, Elpidius, Amerius sont venus à Constantinople et se sont pressés autour de moi. Mais vous, mes frères les plus chers, et vous, notre Père, vous m’avez oublié. »

Ici Libanius se découvrit et le regarda avec attendrissement, le laissant parler sans l’interrompre.

« Je m’en suis plaint souvent à Paul de Larisse en lui défendant bien de vous le faire savoir, parce que je ne veux point être aidé par pitié, mais par zèle et propre mouvement. Ah ! si j’étais né pareil aux grossiers Empereurs qui répondaient aux chrétiens par des supplices, je n’aurais nul besoin de vous, mais moi je leur réponds par des livres et, ici même, nos voisins d’Antioche viennent de recevoir ma satire du Misopogon ; tandis que, si j’avais voulu serrer un peu cette ville de femmes et d’eunuques entre ma main droite où est ma flotte et ma main gauche où est mon armée, il n’en resterait qu’un peu de cendre. Mais de quel homme ne mériterais-je pas le mépris par la violence ? Je suis digne, croyez-moi bien, mes amis, de revenir à Daphné, j’ai les mains pures de sang. En deux années d’Empire, j’ai remis en honneur les anciennes mœurs de la République sévère, le culte des Dieux et l’autorité suprême de la Philosophie exercée par les âmes choisies et appelées autour du Trône du monde. »

Julien parlait de cette manière en rougissant, avec une voix si douce et d’un air si simple, son regard était si naïf, son sourire si candide et si juvénile, que j’avais peine à en croire mes yeux et que je doutais que ce fût vraiment lui ; mais lorsque je m’accoutumai à cette réalité, je compris ce qui se passait devant moi, et je commençai à deviner cet homme en qui on n’a jamais pu surprendre une petitesse ; je vis, bien loin à nos pieds, pendant cet entretien, tout le reste des hommes dont le maître souverain venait ainsi rendre compte de son travail. Il parlait encore lorsque, ne pouvant m’empêcher de l’interrompre dans ses derniers mots, je m’écriai :

« Tu as fait reculer le soleil de deux années, Impérial Josué ! »

Il sourit en me regardant et répondit :

« Je ne viens pas ici dire comme le premier et le plus hypocrite des Augustes : « Ma comédie est jouée », car mon rôle n’est pas achevé, et le rideau, je pense ne se baisse pas encore sur moi à trente-deux ans et au commencement de mon quatrième consulat ; je ne veux pas vous dire non plus : « Applaudissez ! » mais seulement : « Jugez-moi et fortifiez-moi. »

J’étais encore troublé de ce que j’avais osé dire, lorsque je vis, à ma grande surprise, que Libanius me regardait et portait les yeux tour à tour sur Julien et sur moi.

« Ah ! Julien, dit-il avec son air abandonné, serais-tu surpris si ce jeune Hébreu d’Alexandrie t’avait, sans le vouloir, amèrement critiqué ? Tu as cru qu’il te louait et lui-même aussi l’a pensé, mais moi je pense précisément le contraire. Ah ! mon enfant, qu’il me faut de courage pour dire ce que, dans un moment de douleur et de recueillement, je viens de me dire à moi-même ! Me permettras-tu, je suis vieux, Julien, me permettras-tu de monter au point que je viens d’entrevoir, mais de n’y monter que pas à pas et appuyé sur une épaule beaucoup plus jeune et plus ferme que la mienne ? Tu m’as ramené Paul de Larisse, que je vois stoïcien et plus solide que jamais sur ses pieds ; permets, mon cher Julien, que je prenne son bras afin qu’il m’aide à gravir ce haut promontoire. Vous nous y suivrez tous les trois, et s’il arrive, ce que le Dieu de la lumière veuille empêcher, s’il arrive que nous trouvions un abîme sous nos pas, nous unirons nos efforts afin de trouver un chemin pour l’éviter ou des travaux pour le combler. »

Nous nous regardâmes tous en silence, et Paul de Larisse s’approcha de Julien et lui pressa la main, avec le sentiment d’un danger secret que l’un des deux allait courir et d’un combat décisif que la raison supérieure de notre âge allait nous livrer. L’adversaire s’avançait avec une lenteur redoutable, et comme les plus grands événements ont été souvent déterminés par quelques simples conversations entre les grands hommes, il était visible pour nous que quelque chose de décisif arriverait après ce que nous allions entendre.

« Ce que vous allez dire est peut-être ce que je suis venu chercher, dit Julien, calme, mais attentif comme un brave qui attend le coup d’une habile épée. »

Paul de Larisse s’étant assis sur le lit même où Libanius était à demi couché, Libanius lui dit :

« Je ne sais d’où vient que le premier effet de ton arrivée auprès de Julien a été de le détourner de cet amour des Poètes qu’il égalait par des Poèmes et des chants admirables, et les Muses Ligies pourront bien ne t’avoir pardonné qu’avec peine si tu es cause d’un tel abandon. »

Paul répondit sur-le-champ avec sa brièveté spartiate :

« Julien César n’a-t-il pas écrit, depuis, la Satire des Césars ?

— J’entends, reprit Libanius, tu penses que la sagesse philosophique des écrits qu’il a jetés depuis au milieu des combats est supérieure aux chants religieux et aux Poèmes qu’il écrivait dans la solitude de Macella : ce serait à examiner ; mais je t’en parle seulement parce que je crois que Julien t’a rendu compte des plus secrets mouvements de son âme, tandis qu’il ne paraissait à nos yeux que par éclairs bien rares, et que ses lettres courtes ne m’ont jamais appris que des résultats et non des causes. Tu vois que ce n’est qu’en sa présence que je te prie de le trahir, et seulement après qu’il te l’aura permis. »

Julien était appuyé sur le coude et, le menton sur sa main, écoutait attentivement. Il sourit et fit à Paul un signe de consentement ; toutefois son regard était triste et découragé.

Paul de Larisse parut quelque peu étonné de ce commencement qui semblait presque frivole, mais, connaissant trop notre maître pour ne pas deviner qu’il était sur un chemin difficile, il répondit :

« Un jour, Julien me dit de l’aider à brûler tous les Poèmes qu’il avait écrits. Il me les lut. Ils étaient beaux, mais il les brûla. »

Libanius, se tournant alors vers Julien :

« N’étais-tu pas quelque peu affligé, lui dit-il, des satires d’Alexandrie ou d’Antioche ?

— Je pensai, dit Julien, que c’était le rôle d’une femme de chercher à plaire aux hommes, que c’était une faiblesse que de se surprendre à frémir de leur avoir déplu ou à se réjouir d’en avoir été admiré, et que c’était là obéir et non commander.

— Mais vraiment, reprit Libanius, ne penses-tu pas que le but d’un orateur et d’un philosophe est aussi de séduire les esprits ? Les fleurs de ses discours ne sont-elles pas destinées à engourdir la raison avec leurs parfums ?

— Du moins, reprit Julien, du moins ont-ils un autre but encore que de plaire, et, s’ils séduisent, c’est pour nous prendre par la main et nous conduire où ils veulent ; c’est une sorte d’empire, lent il est vrai, mais un empire enfin.

— Et c’est encore une sujétion, reprit Libanius, puisqu’il dépend des auditeurs de n’écouter ni la parole ni le livre et d’argumenter contre l’orateur. Hélas ! irions-nous jusqu’à dire que le seul digne emploi de la force ou de la vertu soit d’exercer le pouvoir suprême ? Tu ne l’as pas pensé, car chercher le triomphe du Capitole, c’est encore chercher l’applaudissement du public et la louange aveugle du vulgaire. Tu ne l’as pas pensé, car saisir le pouvoir et l’exercer, ce n’est encore là que le premier pas du statuaire qui saisit son ciseau de fer et son marteau de bois et se place devant le marbre. Le bloc est l’assemblée grossière des hommes dont la forme ne change que sous les coups des grands statuaires. Or, pour concevoir cette forme que tu voulais donner à ce marbre énorme, où aurais-tu pris ta pensée première, sinon dans ce génie poétique né en toi ? Tu n’as donc rien fait en brûlant tes poèmes, si tu n’as aussi brûlé en toi la poésie. Y aurais-tu par hasard réussi ? »

Julien avait replacé son menton et sa barbe légère sur sa main.

« Tu es un habile capitaine, Libanius, dit-il en souriant avec un peu d’amertume, je te vois venir. Tu commences par brûler les villages éloignés et dévaster la campagne, afin de ne rien laisser derrière toi en marchant, pas à pas, vers la forteresse que tu assièges. Il faut bien te laisser faire et je me suis livré à toi. Pour suivre ta pensée, ne trouves-tu donc pas le marbre assez bien taillé et assez promptement modelé ? »

Libanius lui serra la main dans les siennes avec une tendresse de père :

« Ah ! cher fils, dit-il, tout ce qu’un homme peut faire, et un grand homme, tu l’as fait. Mais est-ce ta faute si ce marbre est devenu une cire molle qui fond à tous les soleils, reçoit toutes les impressions et se pétrit sous toutes les mains dès que le maître est absent ou mort ? »

Julien baissa la tête et ne répondit pas. Comme nous regardions Paul de Larisse, ce jeune homme pensa qu’il était considéré comme responsable et prit la parole.

« Ne suis-je pas en droit de rendre compte, puisque je n’ai pas cessé d’obéir à la première pensée qui me fit partir autrefois avec Basile de ce lieu sacré où nous sommes, pour porter à Julien les paroles de Daphné ? Je dirai donc en peu de mots ce qui s’est fait, et vous verrez que nous n’avons pas dévié, mais peut-être vous-mêmes qui nous jugez. — Le cri de Julien devant l’évêque Arien était celui du Chrétien blessé au cœur. Sa croyance était empoisonnée, et nous sentîmes que, de ce jour, elle devait mourir en lui. Je me dévouai. Je me vendis comme esclave pour l’approcher. C’est là mon honneur à moi, et je n’ai pas voulu être affranchi ni racheté pour ne pas le perdre. J’ai appris à Julien ce que les eunuques qui le tenaient prisonnier lui avaient caché. Je lui ai fait savoir qu’il était le neveu de l’empereur Constantin l’Apostat, qui avait publiquement renié la religion de nos pères et de Rome pour n’être même pas Chrétien et rester Arien ; que lui, Julien, avait été sauvé par quelques soldats du massacre de sa famille où périrent sept enfants comme lui ; que le monde n’était pas Chrétien comme on le lui enseignait, que les temples des Dieux supérieurs étaient debout dans tout l’Empire ; que ceux de toutes les divinités inférieures étaient ouverts dans Rome, où le sénat, les consuls, les Tribuns, et les chefs des grandes familles patriciennes, plébéiennes et consulaires, et tous ceux qui exerçaient les grandes charges de l’état venaient publiquement sacrifier et gouvernaient toujours par les devins et les présages ; que les eunuques et les courtisanes affectaient de suivre la foi du Prince et la déshonoraient, mais que ni l’Apostat Constantin ni son pâle successeur n’avaient osé abolir les sacrifices ; et enfin qu’il y avait à Daphné des philosophes qui allaient et venaient sans cesse, régnant sur les croyances populaires et entretenant le feu pur et sacré de la morale au milieu des combats religieux et des sophismes de toutes les écoles. Alors Julien ouvrit les yeux ; il vit l’Empire envahi, énervé, il résolut de se préparer à régner. Nous nous vîmes entourés d’espions ; il fallut être Chrétien longtemps de visage ; Julien s’y soumit et fut libre ; subir avec patience la vue d’une cour de délateurs, de courtisanes, d’eunuques, de sophistes, de barbiers et d’échansons pour parvenir à vous entendre, Libanius avec Basile, Maxime, Grégoire, Ecébole, Apollinaire et les autres, sans vous parler autrement qu’en présence des curiosi de l’empereur ; voir adorer au Parthénon sans adorer, et se faire ainsi, à la fin, proclamer César ; relever les Légions romaines, chasser les Barbares des Gaules et revenir Auguste, rendre Constantinople et Rome aux Dieux : en neuf ans, ce fut ce qu’il souffrit et ce qu’il fit. Alors il vous écrivit souvent, et ceux que Daphné envoya furent pontifes et magistrats suprêmes, quoique pas un de vous qui êtes ici ne voulût accepter d’or ni d’honneurs. Mais Julien en cela même nous est semblable : il est plus pauvre que moi et laisse, dit-il, ses revenus en dépôt chez ses sujets. Il ne veut que la vérité, la cherche et l’adore. Elle se voile de plus en plus à ses yeux et aux miens. Mais ce qui a été fait devait l’être, et c’était là ce que vous attendiez ; et, à présent, vous ne l’aidez plus, quand son édifice est à peine debout et encore ouvert à tous les vents du ciel ! »

Je pensai que Paul avait parlé avec trop d’audace à un homme tel que Libanius et je m’en effrayai pour lui ; mais, voyant Libanius sourire, Julien interrompit Paul de Larisse et lui dit avec impatience :

« Eh ! ne vois-tu pas que tout ce que tu as raconté est compris dans son image perfide ! C’est le filet où il a voulu nous prendre et dans lequel tu tombes. Je n’avais fait là, comme il le dit, que saisir mon ciseau et mon marteau. Mais ici, Libanius, arrêtons-nous et parlons en hommes. N’use point avec moi de la méthode lente de Socrate. Je n’ai que trente-deux ans encore, mais, quelque longue vie qui puisse m’être donnée par le destin, je n’ai pas de temps à perdre pour achever mon ouvrage et je le laisserai peut-être à moitié.

Depuis le jour où je suis sorti de Macella, je n’ai vécu, pensé, agi que pour sauver l’Empire, que les Galiléens et leurs folies ont mis à deux doigts de sa perte. Le présent ne m’a pas seulement occupé, mais l’avenir. Une fois éclairé par les évêques eux-mêmes sur l’homme que j’adorais comme Dieu, je n’ai plus considéré que le salut des hommes et les moyens de préserver le monde de l’ignorance qui détruit, en perpétuant la science qui conserve. Je n’ai point interdit les écoles aux Chrétiens, mais j’en ai fondé de nouvelles par tout l’Empire, où l’on pût enseigner aux enfants non seulement Hésiode et Homère, Démosthène, Hérodote et leurs Dieux, mais Platon, mais la morale pure de Marc-Aurèle, et l’enseigner par l’exemple. J’ai jeté pour fondement de cette réforme la réforme des pontifes et des prêtres. J’ai ordonné qu’il ne fût jamais élevé au sacerdoce que les gens de bien les plus purs de chaque ville, sans égards pour la naissance ou la richesse. Je leur ai donné pour devoirs : l’amour de Dieu et des hommes, une vie qui soit une continuelle instruction, un enseignement grave de l’histoire, dégagée des fictions débauchées et dangereuses de quelques poètes ; une surveillance perpétuelle des hospices que j’ai fondés ; et le soin de faire du bien à tous et de donner gaiement le nécessaire même de leur indigence.

— Par le ciel, qu’ont dit de plus les Evêques chrétiens, nos anciens amis ? s’écria Jean Chrysostome.

— Regarde, dit Basile, en montrant sur la muraille un papyrus très long qui y était déroulé ; Libanius a copié de sa main cet édit immortel que tu as écrit pour les temples. »

Libanius roulait une boule d’ambre dans sa main et d’abord ne parlait pas ; mais, regardant Basile avec ironie :

« Vraiment, dit-il, tu m’as pris en flagrant délit d’admiration et presque de flatterie pour notre cher Julien, et la confusion que cela me cause n’est pas loin de me faire oublier que les pures maximes, les institutions vertueuses, les lois prudentes ne se conservent pas si elles ne sont à l’abri d’un dogme religieux, et que, si Julien les a enfantées, c’est que sans doute il était rempli de la Divinité et s’est senti assez fort pour établir le sentiment de sa foi de manière à la rendre universelle. »

Et, comme Julien hésitait à répondre, il continua après avoir attendu un instant :

« Et ce ne peut être à l’ancien Olympe d’Homère qu’il ait foi, car, dans sa Satire des Césars, dont nous parlait Paul de Larisse, notre enfant, j’ai bien peur qu’il n’ait fait la satire des Dieux. Silène et Bacchus n’y sont guère moins ridicules que les Césars faiseurs de poupées (je ne veux pas parler de Claude son aïeul, que Julien a bien traité pour ce motif très naturel qu’il est de son sang) ; mais les Dieux y sont fort petits auprès de Marc-Aurèle qui leur parle de l’idée, vraie ou fausse, qu’ils sont nourris de la fumée des sacrifices. Il a fait, de la mollesse et de la débauche, des déesses dont la dernière est chrétienne et offre le baptême à Constantin et à tous les meurtriers. Tu me pardonneras donc, Basile, j’en suis sûr, de ne pas croire qu’il ait pour le vieil Olympe une grande vénération et une sincère croyance dont le sentiment puisse être universel. »

Julien rougit ; aucun de nous ne vit cette rougeur avec indifférence, et je compris alors combien il fallait que Libanius eût une intelligence sûre, inébranlable et pénétrante, et quelle force il sentait en lui, pour se résoudre à pousser à bout celui en qui reposaient les destinées du monde. Jean Chrysostome regardait Libanius comme pour demander grâce, Basile avec une tristesse croissante, et Paul de Larisse avec une douleur inexprimable.

Julien avait penché sa tête sur sa main, et son coude était négligemment étendu sur la table. Il rêva, puis il sourit, puis il dit en attachant ses yeux sur les constellations brillantes qui tremblaient derrière les feuilles sombres des cyprès, des lauriers et des cèdres :

« Si le délire est divin et s’il est permis de le regarder comme tel, n’est-ce pas lorsque la mémoire des choses divines que notre âme a connues avant la naissance devient en nous si vive qu’il nous semble être rentrés dans le sein de la Divinité même ? N’avons-nous pas reconnu que le raisonnement est une arme aussi bonne pour l’erreur que pour la vérité ? Nous ne pouvons donc nous attester élevés jusqu’au sentiment du Vrai, du Beau et du Bien que dans ces rares moments où notre âme, se souvenant de la Beauté céleste, prend ses ailes pour retourner en sa présence et la voir clairement devant elle, autour d’elle, se sent pénétrée de son amour, et ne voit rien dans l’univers qui ne soit tout illuminé des splendeurs de la Divinité. C’est dans ces moments, auxquels les prières nous conduisent, que nous pouvons vraiment dire avoir retrouvé ce que la naissance et la vie périssable nous ôtent, et ce sont ces vérités retrouvées que les hommes osent appeler célestes inventions, oubliant que toute vertu et toute science n’est qu’une réminiscence de la vie première et de l’existence inaltérable.

Pour moi, je puis le dire, j’ai passé ma vie entière à supplier le Dieu souverain et tout-puissant, Créateur du ciel et de la terre, de diriger par des inspirations intimes le cours difficile de ma vie et, souvent, j’ai reçu de lui des visions qui ne m’ont laissé aucun doute sur l’existence des divinités secondaires qui président à nos destinées. Le monde dans son ensemble n’est autre chose qu’un Etre animé, formé d’âme et d’intelligence ; mais, entre Dieu et lui, un autre Etre intermédiaire préside à nos destinées, c’est le Soleil-Roi que j’adorai dès mes premiers ans et dont mes yeux ne pouvaient se détacher. Sa présence est notre vie, son absence notre mort ; sa nature est simple, pure et sans mélange ; il provient d’un seul Dieu, du Dieu créateur, qui est le monde intelligent, et il est le milieu des êtres intellectuels intermédiaires, destiné à les présider, et propre à réunir les deux extrémités de la vaste chaîne par sa qualité conciliante et amie, par sa substance fécondante. Le plus grand, parmi les biens qu’il produit, est la création des Anges solaires. L’un d’eux m’est apparu clairement sous ma tente et dans mon palais pour m’annoncer mes destins, et c’est lui qui est le Génie de l’Empire. Il était pâle et faible avant que l’on ne m’eût nommé Auguste ; il est grand et puissant aujourd’hui. Je l’ai vu, il m’a parlé, et jamais ses prédictions n’ont failli. Je les ai annoncées, on les a vues s’accomplir au jour marqué. Que le sourire que je vois errer sur tes lèvres en ce moment interprète ces récits comme des visions mystiques, je le comprends et je le pardonne. Mais je déclare que, lors même que ce ne seraient là que visions nocturnes et rêveries extatiques, je ne les croirais pas moins venues du ciel pour me récompenser de quelques vertus dont j’aurai pu donner l’exemple. Cette vue certaine que j’ai obtenue à force de sacrifices, d’études théurgiques et théologiques, de prières et d’adorations exaltées, m’a conduit à connaître et enseigner la vraie nature des Dieux secondaires qui adoptent les nations et dirigent leurs fortunes diverses, faisant connaître l’avenir à ceux des hommes qui cherchent à leur ressembler et atteignent quelque chose de leurs perfections. Ces Anges solaires qui vivent à présent avec le bienheureux Platon ne cessent de monter et descendre du Soleil à nous et, suivant sa lumière, pénètrent l’âme à travers les corps ranimés par elle. Qu’on les nomme Cérès-Dêo ou Minerve Pronoée, ils viennent du Soleil-Roi, emblème visible du Démiurgos, du Logos, du Verbe incréé et très pur.

— Mon cher Julien, répondit Libanius, le nombre est infini des Chrétiens qui, depuis ton règne, et au moindre signe venu de toi en passant par des milliers de petits pouvoirs nés du tien, ont quitté leur christianisme. Ils l’ont quitté par indifférence, et n’étaient tombés dans cette indifférence que parce que les deux cents sectes et plus encore qui les divisent avaient soumis la nature de leurs Divinités au même creuset où tu viens de faire passer celles de l’Olympe. Toi qui t’es diverti publiquement en faisant venir chez toi les Ariens, les Novatiens, les Donatistes et autres, pour les faire disputer jusques à perdre haleine, te crois-tu bien loin de leur Homoousion, de leur Consubstantialité ? Je te crois, en vérité, plutôt possédé à ton insu du sentiment qui t’a fait écrire l’autre jour dans le Misopogon : Je chanterai pour les Muses et pour moi.

C’est vraiment par un sentiment purement poétique que tu t’es exalté, Julien, et il se trouve ainsi que, tandis que tu croyais agir sur la multitude des hommes, tu n’as agi que sur toi-même. Tu t’es pris les pieds dans le filet que tu avais tendu, tu t’es enivré du vin que tu leur avais préparé, tu l’as pris en goût, tu en remplis ta coupe, tu y reviens sans cesse, et tu viens de boire devant nous, mon ami, le nectar de ta Poésie. Nous l’aimons beaucoup aussi, mais en vérité, tu conviendras que tu aurais mieux fait de le laisser couler sur le papyrus pour charmer les siècles futurs, s’il est certain qu’il n’est pas aussi goûté de la multitude que toi, et s’il nous est démontré qu’elle n’en boit pas tant qu’elle le semble faire. »

Ici Libanius s’avança sur le bord de la table et, attachant ses yeux sur ceux de Julien, sembla y plonger ses regards comme deux épées.

« Or voici, poursuivit-il, tu as vu sans doute, devant tes vieux soldats, de jeunes patriciens les commander d’une voix incertaine ; les hoplites obéissaient aussi d’une incertaine manière, les boucliers ne sonnaient plus fortement en tombant ensemble à terre, et leurs manœuvres ne se faisaient que mollement. Je vois, mon cher Julien, que ceux qui adorent les Dieux, les Helléniens qui sacrifient avec toi et lisent l’avenir dans des entrailles, t’obéissent ainsi. Un secret instinct les avertit que tu as, pour les Figures célestes que tu rêves, cette sorte d’affection que peut avoir un peintre pour le tableau qu’il a fait, et dont il caresse de l’œil le dessin et la couleur, mais que tu n’as pas plus que nous, pour ces Symboles, cet amour sincère dont la voix est la prière, dont le lien est la supplication et la reconnaissance, que l’espoir de la présence d’un être céleste anime et qui croirait à la réelle existence de ces Divinités. Les hommes les plus vulgaires ont un sentiment vague de la vérité. Ils pensent que les Dieux sont usés, que nous n’y croyons plus, et que leurs noms sont pour nous des idées de Destinée, de Justice, de Force, de Vertu, que nous leur voulons rendre sensibles. J’ai cru quelque temps que l’on pouvait dorer les idoles et blanchir les temples, mais je vois qu’ils n’en paraissent que plus vieux. Le nouveau voile dont nous avons enveloppé les idées est trop transparent, son tissu est trop élégant et trop fin, on voit en dessous nos pieds de philosophes et de savants ; c’est ce qui fait que tout est perdu pour le temps de notre vie.

Deux choses auraient pu nous sauver et, lorsque je t’envoyai Paul de Larisse, je les espérais. Les hommes de notre temps auraient pu avoir assez de bonne vigueur romaine encore pour reprendre, en son entier, le zèle sincère des réelles Divinités et s’attacher la bouche au large sein de Cybèle, la mère des Dieux ; ou bien, à défaut de cette antique et primitive vertu, ils auraient pu avoir déjà un assez grand partage de cette hardiesse qui nous a été donnée à quelques-uns que nous sommes, répandus par le monde et rarement réunis, cette autre force plus jeune et plus grande qui consiste à comprendre la Divinité, l’immortalité de l’âme, la Vertu et la Beauté sans le secours grossier des Symboles. Je l’ai espéré, Julien, et chaque pas que je t’ai vu faire m’a confirmé par son vif éclat et ces bruits glorieux, tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre de ces deux espérances ; mais, depuis que tu as réussi, j’ai désespéré, parce que ton triomphe a été stérile. »

Ici, nous nous rapprochâmes tous de plus en plus du maître qui parla plus bas dans le silence de la nuit.

« Le Génie de l’Empire n’est point un beau jeune homme tel que tu l’as vu, Julien ; c’est une pâle statue dont la cire est molle et, je te le répète, à demi fondue. Et, pour quitter les images dans un si sérieux entretien, ce qui est faible et sans ressource, ce sont nos races trop affaiblies, trop tourmentées d’idées aiguës, subtiles et pénétrantes, trop énervées par trop de poisons délicieux et avidement bus. La santé de l’âme est détruite dans les nations connues. Voyez s’il y a jamais eu plus triste spectacle que ce qui s’est passé parmi les Chrétiens. A peine coule la source, qu’ils y jettent le poison. Les martyrs criaient en mourant : « Jésus est « Dieu ! » et voilà les Evêques qui crient plus haut : « Il est homme ! » et, au milieu de leurs deux cents sectes, ne savent plus ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent. Ils ont noyé toutes leurs croyances dans toutes les corruptions. Les évêques d’Egypte adorent à la fois Jésus et Sérapis : que dire de plus ! De sorte qu’après tout, si le culte nouveau est trouble et contesté dès sa naissance, le culte ancien ne l’est pas moins dans la résurrection que tu lui fais, Julien ; et tu conviendras que partout les nations connues sont trop faibles pour aimer vivement, comprendre entièrement et maintenir fermement une des croyances qui flottent sans repos sur la surface de leurs esprits sans y entrer et prendre une tenace racine. Tu n’as pas peu contribué à les jeter en confusion, mon ami, et la force de choisir leur faisant défaut tout à fait, tu vois que les uns retournent à leurs coutumes d’enfance, les autres à leurs intérêts du moment, prêts à renier tous les Dieux de tous les cieux pour quelques-uns des trésors dont Jechaïah fait l’échange avec les Juifs ses frères. »

Ici Julien fit signe qu’il ne désavouait rien de ces vérités.

« Les rhéteurs chrétiens sont aussi souples que les tiens, et les tours d’esprit, les soubresauts de paroles de Paul Catena et de Maris n’ont-ils pas été aussi légers que ceux d’Ecébole, de Maxime et d’Eunape ?

Que les mystiques et les astrologues chrétiens lisent l’avenir dans l’eau d’un bassin au lieu de le chercher dans les entrailles d’un mouton, la différence nous touche fort peu à Daphné, et je pense qu’elle ne t’a pas été plus sensible à Constantinople ? En un mot, la ruse de l’esprit grec est le caractère universel des hommes de l’Empire ; ils n’ont pas plus le désir d’une vérité divine que d’une autre, trouvant sous leur main autant d’arguments contre que pour toute chose, et tout homme de notre âge est sophiste. »

Ici Libanius, étendant ses mains tremblantes comme pour nous embrasser, poursuivit avec chaleur :

« O vous ! âmes choisies, en qui la Destinée a mis dès l’enfance le sentiment du Vrai, du Bon, du Beau et de toutes les perfections que notre intelligence s’épuise à nommer d’appellations célestes pour y faire monter le vulgaire ! vous tous, égaux amis, esclaves comme Paul, empereurs comme Julien, ou avocats comme Jean et Basile, citoyens de l’impérissable Daphné, ne sentez-vous pas bien que les efforts des deux religions et de toutes leurs sectes subtiles sont impuissants sur l’homme de nos jours et que rien ne peut secouer sa torpeur ? L’enfant devient sophiste à quinze ans, et son âme se glace de telle sorte qu’il n’y a pas de feu divin qui puisse la fondre. Dès que tu as vu cela, c’est le désespoir qui t’a conduit au désert. Jean, tu peux le nier à tous, mais non pas à moi, et tu reviens parce que tu as senti que tu y étais inutile aux hommes. Tu n’avais pas à y donner cet exemple du sacrifice des richesses et des honneurs comme fit Antoine de la Thébaïde ; tu as bien fait de ne pas enterrer toute vivante l’éloquence qui brûle en toi. Je te dirai ce qu’il en faudra faire à présent. Ne pense pas à toi et à la gloire d’être nommé demi-dieu ou saint comme Antoine ; pense à la famille des hommes qu’il faut sauver de la désunion qui est la mort. Hélléniens ou Galiléens, Chrétiens ou Païens, tous ceux qui sont grands par l’esprit combattent avec le désespoir et la rage des gladiateurs contre les animaux bas et féroces, ou s’en vont se coucher dans les sables pour mourir. Si tout le monde fait ainsi, notre trésor va périr, Julien, et tu sais ce que c’est que le Trésor de Daphné : c’est l’axe du monde, c’est la sève de la terre, mon ami, c’est l’élixir de vie des hommes, distillé lentement par tous les peuples passés pour les peuples à venir : c’est la morale. Or, il va périr, ce trésor, si nous ne le passons bien conservé à des mains plus sûres que celles des peuples sophistes qui ne savent plus le garder et n’ont plus de prestige où l’envelopper. »

Ici Libanius soupira profondément et, après nous avoir regardés avec douleur :

« Il faut bien, dit-il, le passer aux Barbares. »

Julien recula :

« Dois-je donc, à ton avis, regretter tous mes travaux et mes chères victoires ? dit Julien.

— Non pour toi, Julien, mais pour nous.

— Je ne l’aurais pas cru, reprit Julien avec sa bonté ordinaire. N’avons-nous pas encore dans le monde romain toute la science des siècles ?

— Ils ont quelque chose de plus précieux, dit Libanius, qu’on ne nous rendra jamais et qu’ils apportent : c’est la simplicité de cœur qui peut croire sincèrement à quelques prodiges et adorer ce que tu as nommé les poupées divines.

— Eh bien ! dit Julien, les Césars d’autrefois les payaient pour ne pas passer le Rhin ; moi, je les ai chassés à coups d’épée. Crois-tu que jamais on en fasse des Romains ?

— Non, mais déjà, sur nos frontières ; on en a fait de robustes et solides Chrétiens, bien ignorants et bien grossiers.

— Eh bien ! dit Julien, que veux-tu dire par là ? Faut-il donc que nous cessions d’élever les Barbares à nous et que nous nous abaissions jusqu’à eux ?

— Tiens ! Regarde ! dit Libanius, voilà ce que je veux dire. »

En même temps il nous montra une momie égyptienne couchée dans le fond du péristyle, à l’entrée du bois.

« Regardez attentivement, dit-il, cette momie embaumée. Elle porte dans sa tête des trésors et dans sa poitrine un rouleau de papyrus, sur lequel tiendraient aisément, rassemblées et écrites en caractères grecs, quelques brèves maximes qui peuvent exprimer tout ce qu’ont imaginé les hommes jusqu’à ce jour pour tâcher de se rendre meilleurs. Les couleurs vertes, rouges, dorées de la momie n’ont point pâli. Ses cheveux se sont conservés aussi blonds, aussi soyeux que durant la vie, aucun des trésors d’Isis et d’Osiris, aucun sphynx azuré ne s’est perdu, pas une lettre du papyrus ne s’est effacée, grâce à ce cristal énorme qui couvre la momie dans toute son étendue. Ce cristal est transparent, et à travers les lueurs rougeâtres, argentées, violettes, que lui apportent les flambeaux et les astres et qui lui donnent l’aspect d’un lac merveilleux ou d’un ciel inconnu découvert dans l’ombre, on ne cesse d’apercevoir le visage immobile de la momie. Elle croise ses bras sur sa poitrine et y garde en paix notre trésor. Sur ce cristal énorme sont gravés et peints des caractères sacrés qui, faisant adorer l’enveloppe, ont conservé le trésor des âges anciens. Les dogmes religieux, avec leurs célestes illusions, sont pareils à ce cristal. Ils conservent le peu de sages préceptes que les races se sont formés et se passent l’une à l’autre. Lorsque l’un de ces cristaux sacrés s’est brisé sous l’effort des siècles et les coups des révolutions des hommes, ou lorsque les caractères qu’il porte sont effacés et n’impriment plus de crainte, alors le trésor public est en danger, et il faut qu’un nouveau cristal serve à le voiler de ses emblèmes et à éloigner les profanes par ses lueurs toutes nouvelles, plus sincèrement et chaudement révérées.

Or, les Barbares dont nous parlons ont une crainte toute vraie, toute jeune et sans examen du nouveau dogme des Chrétiens ; s’ils la conservent pure, ce dogme sera le seul en vérité qui puisse sauver le trésor du monde, et ce sera là le cristal neuf orné de symboles nouveaux et préservateurs. »

Libanius se tut tout à coup, et ce fut Julien qui à son tour se couvrit la tête de son manteau. Bientôt son pâle visage sortit de ses mains, et il prit le cotyle d’argent qui était placé devant lui ; un doux sourire animait ses lèvres et son regard et, se levant avec nous en faisant une libation du côté de l’Orient, il dit :

« Au Dieu Préservateur, quel qu’il soit ! »

Ensuite il versa la coupe et ajouta d’une voix paisible, et en souriant avec tristesse :

« Tu l’emportes, Galiléen ! »

Nous nous regardâmes longtemps sans parler. Julien se coucha à demi et, appuyé sur son coude, il poursuivit :

Je n’ai pas eu un jour ou une nuit sans travail, mais je croyais mon ouvrage meilleur. »

Et, après un léger soupir :

« Enfin, dit-il, nous verrons cela demain. Il est possible que vous ayez raison et que je me sois trompé. »

Pour le jeune Paul de Larisse, il avait tout écouté les bras croisés, et l’un de ses bras était caché dans sa poitrine. Lorsqu’il l’en tira, je vis que ses ongles étaient rougis et comme ensanglantés légèrement, mais il ne s’en aperçut pas ; il étendit cette main et s’écria :

« Maudite soit cette faible race qui ne peut supporter les conséquences de nos travaux ! et pour qui la vérité est toujours trop pesante ! Nous nous trompons sans cesse en espérant quelque chose d’elle, et les plus forts lui sont sacrifiés sans fruit. »

Libanius sourit :

« Veux-tu empêcher, dit-il, mon enfant, que les cailloux de la grève ne s’arrondissent l’un sur l’autre, usés par le frottement de la mer ? Julien a-t-il murmuré lorsqu’il lui a fallu passer par tant d’épreuves, et s’est-il révolté contre la volonté immuable du Dieu créateur, lorsque nous sommes arrivés à douter ensemble du succès de sa tentative ? En sera-t-elle moins sublime ? En sera-t-il moins grand ? Tu te rapetisses beaucoup toi-même, mon cher Paul, par ces mouvements puérils. Avons-nous cessé d’être tous ici de même taille, et assez forts pour nous connaître nous-mêmes et nous contempler comme si la mort et les siècles avaient passé sur nous ? Par quel oracle, par quel messager le ciel nous avait-il promis qu’un jour tous les hommes arriveraient à marcher seuls et sans être soutenus par des poupées divines ? Le Verbe est la Raison venue du ciel ; si un faible rayon est descendu parmi nous, notre devoir est d’en perpétuer à tout prix la lueur précieuse. »

Julien se leva et, s’appuyant sur Paul, il nous dit adieu avec le calme et la douceur d’un frère qui ne quitte sa famille que pour un jour. Il donna son front à Libanius pour y recevoir le baiser d’adieu. Ensuite il regarda longtemps encore la demeure silencieuse où nous étions, il respira l’air embaumé des plantes aromatiques et du bois sacré dont les branches sombres pénétraient dans la chambre entre les colonnes de marbre blanc, et plusieurs soupirs s’échappèrent de son cœur.

Nous nous étions tous levés, et Jean, le plus jeune et le plus attendri, lui baisait la main en pleurant. Libanius et ses disciples conduisirent Julien dans une salle qui menait au bois sacré que j’avais traversé, et comme j’entendis leurs voix s’élever tour à tour, et que l’odeur des parfums vint dans la salle où ils m’avaient prié de rester seul jusqu’à leur retour, je ne doutais pas qu’ils n’eussent offert un sacrifice qui devait m’être inconnu. Peu après, de jeunes esclaves vinrent me conduire dans l’appartement des étrangers, où l’on me dit que l’Empereur était parti sans vouloir prendre de repos, afin de se trouver prêt à bénir l’armée au lever du soleil comme souverain pontife.

Je me retirai pour écrire ce que je venais d’entendre ; et je te l’envoie en même temps que le rapport des échanges que j’ai faits depuis cette soirée avec les marchands chargés de l’approvisionnement des troupes nouvellement débarquées. Ils se sont élevés en tout, comme tu verras, à trois mille talents d’or, cinquante mines, soixante sicles et quarante bekas, qui m’ont été donnés sur un ordre d’Alypius, qui était duc d’Egypte avant mon départ pour la Perse.

Demain je verrai et dans peu j’écrirai.