David Copperfield (Traduction Lorain)/Chapitre 51

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Traduction par Paul Lorain.
Hachette et Cie (Tome 2p. 299-316).

Le lendemain matin, de bonne heure, je me promenais dans le jardin avec ma tante (qui ne se promenait plus guère ailleurs, parce qu’elle tenait presque toujours compagnie à ma chère Dora), quand on vint me dire que M. Peggotty désirait me parler. Il entra dans le jardin au moment ou j’allais à sa rencontre, et s’avança vers nous tête nue, comme il faisait toujours quand il voyait ma tante, pour laquelle il avait un profond respect. Elle savait tout ce qui s’était passé la veille. Sans dire un mot, elle l’aborda d’un air cordial, lui donna une poignée de main, et lui frappa affectueusement sur le bras. Elle y mit tant d’expression, que toute parole eût été superflue. M. Peggotty l’avait parfaitement comprise.

« Maintenant, Trot, dit ma tante, je vais rentrer, pour voir ce que devient Petite-Fleur, qui va se lever bientôt.

— Ce n’est pas à cause de moi, madame, j’espère ? dit M. Peggotty. Et pourtant, si mon esprit n’a pas pris ce matin la clef du chant,… il voulait dire la clef des champs,… j’ai bien peur que ce ne soit à cause de moi que vous allez nous quitter ?

— Vous avez quelque chose à vous dire, mon bon ami, reprit ma tante ; vous serez plus à votre aise sans moi.

— Mais, madame, répondit M. Peggotty, si vous étiez assez bonne pour rester… à moins que mon bavardage ne vous ennuie…

— Vraiment ? dit ma tante, d’un ton affectueux et bref à la fois. Alors, je reste. »

Elle prit le bras de M. Peggotty et le conduisit jusqu’à une petite salle de verdure qui se trouvait an fond da jardin ; elle s’assit sur an banc, et je me plaçai à côté d’elle. M. Peggotty resta debout, la main appuyée sur la table de bois rustique. Il était immobile, les yeux fixés sur son bonnet, et je ne pouvais m’empêcher d’observer la vigueur de caractère et de résolution que trahissait la contraction de ses mains nerveuses, si bien en harmonie avec son front honnête et loyal, et ses cheveux gris de fer.

« J’ai emporté hier soir ma chère enfant, dit-il en levant les yeux sur nous, dans le logement que j’avais préparé depuis bien longtemps pour la recevoir. Des heures se sont passées avant qu’elle m’ait bien reconnu, et puis elle est venue s’agenouiller à mes pieds, comme pour dire sa prière, après quoi elle m’a raconté tout ce qui lui était arrivé. Vous pouvez croire que mon cœur s’est serré eu entendant sa voix larmoyante, cette voix que j’avais entendue si folâtre à la maison, en la voyant humiliée dans la poussière où Notre Sauveur écrivait autrefois, de sa main bénie, des paroles de miséricorde. J’avais le cœur bien navré au milieu de tous ces témoignages de reconnaissance. »

Il passa sa manche sur ses yeux, sans chercher à dissimuler son émotion ; puis il reprit d’une vois plus ferme : « Mais cela n’a pas duré longtemps, car je l’avais retrouvée. Je ne pensai plus qu’à elle, et j’eus bientôt oublié le reste. Je ne sais même pas pourquoi je vous parle maintenant de ce moment de tristesse. Je ne comptais pas vous en dire un mot, il n’y a qu’une minute, mais cela m’est venu si naturellement, que je n’ai pas pu m’en empêcher.

— Vous êtes un noble cœur, lui dit ma tante, et un jour vous en recevrez la récompense. »

Les branches des arbres ombrageaient la figure de M. Peggotty ; il s’inclina d’un air surpris, comme pour la remercier de ce qu’elle avait si bonne opinion de lui pour si peu de chose, puis il continua avec un mouvement de colère passagère :

« Quand mon Émilie s’enfuit de la maison où elle était retenue prisonnière par un serpent à sonnettes que maître Davy connaît bien (ce qu’il m’a raconté était bien vrai : que Dieu punisse le traître !); il faisait tout à fait nuit ; les étoiles brillaient dans le ciel. Elle était comme folle. Elle courait le long de la plage, croyant retrouver notre vieux bateau, et nous criait, dans son égarement, de nous cacher le visage, parce qu’elle allait passer. Elle croyait, dans ses cris de douleur, entendre pleurer une autre personne, et elle se coupait les pieds en courant sur les pierres et sur les rochers, mais elle ne s’en apercevait pas plus que si elle avait été elle-même un bloc de pierre. Plus elle courait, plus elle sentait sa tête devenir brûlante, et plus elle entendait de bourdonnements dans ses oreilles. Tout d’un coup, ou du moins elle le crut ainsi, le jour parut, humide et orageux, et elle se trouva couchée sur un tas de pierres ; une femme lui parlait dans la langue du pays, et lui demandait ce qui lui était arrivé. »

Il voyait tout ce qu’il racontait. Cette scène lui était tellement présente, que, dans son émotion, il décrivait chaque particularité avec une netteté que je ne saurais rendre. Aujourd’hui il me semble avoir assisté moi-même à tous ces événements, tant les récits de M. Peggotty avaient l’apparence fldèle de la réalité.

« Peu à peu, continua-t-il, Émilie reconnut cette femme pour lui avoir parlé quelquefois sur la plage. Elle avait fait souvent de longues excursions, à pied, ou en bateau, ou en voiture, et elle connaissait tout le pays, le long de la côte. Cette femme venait de se marier et n’avait pas encore d’enfant, nais elle en attendait bientôt un. Dieu veuille permettre que cet enfant soit pour elle un appui, une consolation, un honneur toute sa vie ! Qu’il l’aime et qu’il la respecte dans sa vieillesse, qu’il la serve fidèlement jusqu’à la fin ; qu’il soit pour elle un ange, sur la terre et dans le ciel !

— Ainsi soit-il, dit ma tante.

— Les premières fois, elle avait été un peu intimidée, et quand Émilie parlait aux enfants sur la grève, elle restait à filer, sans s’approcher. Mais Émilie, qui l’avait remarquée, était allée lui parler d’elle-même, et comme la jeune femme aimait beaucoup aussi les enfants, elles furent bientôt bonnes amies ensemble ; si bien que, quand Émilie allait de ce côté, la jeune femme lui donnait toujours des fleurs. C’était elle qui demandait en ce moment à Émilie ce qui lui était arrivé. Émilie le lui dit, et elle… elle l’emmena chez elle. Oui, vraiment, elle l’emmena chez elle, dit M. Peggotty en se couvrant le visage de ses deux mains. »

Il était plus ému de cet acte de bonté, que je ne l’avais jamais vu se laisser émouvoir depuis le jour où sa nièce l’avait quitté. Ma tante et moi, nous ne cherchâmes pas à le distraire.

« C’était une toute petite chaumière, vous comprenez, dit-il bientôt ; mais elle trouva moyen d’y loger Émilie ; son mari était en mer. Elle garda le secret et obtint des voisins (qui n’étaient pas nombreux) la promesse de n’être pas moins discrets. Émilie tomba malade, et ce qui m’étonne bien, peut-être des gens plus savants le comprendraient-ils mieux que moi, c’est qu’elle perdit tout souvenir de la langue du pays ; elle ne se rappelait plus que sa propre langue, et personne ne l’entendait. Elle se souvient, comme d’un rêve, qu’elle était couchée dans cette petite cabane, parlant toujours sa propre langue, et toujours convaincue que le vieux bateau était là tout près, dans la baie ; elle suppliait qu’on vînt nous dire qu’elle allait mourir, et qu’elle nous conjurait de lui envoyer un mot, un seul mot de pardon. Elle se figurait à chaque instant que l’individu dont j’ai déjà parlé l’attendait sous la fenêtre pour l’enlever, ou bien que son séducteur était dans la chambre, et elle criait à la bonne jeune femme de ne pas la laisser prendre ; mais, en même temps, elle savait qu’on ne la comprenait pas, et elle craignait toujours de voir entrer quelqu’un pour l’emmener. Sa tête brûlait comme du feu, des sons étranges remplissaient ses oreilles, elle ne connaissait ni aujourd’hui, ni hier, ni demain, et pourtant tout ce qui s’était passé, ou qui aurait pu se passer dans sa vie, tout ce qui n’avait jamais eu lieu et ne pouvait jamais avoir lieu, lui venait en foule à l’esprit et au milieu de ce trouble pénible, elle riait et elle chantait ! Je ne sais combien de temps cela dura mais au jour elle s’endormit. Au lieu de se retrouver après dix fois plus forte qu’elle n’était, comme pendant sa fièvre, elle se réveilla faible comme un tout petit enfant. »

Ici il s’arrêta : il se sentait soulagé de n’avoir plus à raconter cette terrible maladie. Après un moment de silence, il poursuivit :

« Quand elle se réveilla, il faisait beau, et la mer était si tranquille qu’on n’entendait que le bruit des lames bleues, qui se brisaient tout doucement sur la grève. D’abord elle crut que c’était dimanche et qu’elle était chez nous ; mais les feuilles de vigne qui passaient par la fenêtre, et les collines qu’on voyait à l’horizon lui firent bien voir qu’elle n’était pas chez nous, et qu’elle se trompait. Alors son amie s’approcha de son lit ; et elle comprit que le vieux bateau n’était pas là tout près, à la pointe de la baie, mais qu’il était bien loin : et elle se rappela ou elle était, et pourquoi. Alors, elle se mit à pleurer sur le sein de cette bonne jeune femme, là où son enfant repose maintenant, j’espère, réjouissant sa vue avec ses jolis petits yeux. »

Il avait beau faire, il ne pouvait parler de l’amie de son Émilie sans fondre en larmes, il se mit à pleurer de nouveau en murmurant : « Dieu la bénisse !

— Cela fit du bien à Émilie, dit-il avec une émotion que je ne pouvais m’empêcher de partager ; quant à ma tante, elle pleurait de tout son cœur. Cela fit du bien à mon Émilie, et elle commençai se remettre. Mais elle avait oublié le langage du pays et elle en était réduite à parler par signes. Peu à peu, cependant, elle se mit à rapprendre le nom des choses usuelles, comme si elle ne l’avait jamais su ; mais un soir qu’elle était à sa fenêtre, à voir jouer une petite fille sur la grève, l’enfant lui tendit la main en disant : « Fille de pêcheur, voilà une coquille ! » Il faut que vous sachiez que dans les commencements on l’appelait « ma jolie dame », comme c’est la coutume du pays, et qu’elle leur avait appris à l’appeler « Fille de pêcheur. » Tout à coup, l’enfant s’écria « Fille de pécheur, voilà une coquille ! » Émilie l’avait comprise, elle lui répond en fondant en larmes ; depuis ce jour, elle a retrouvé la langue du pays !

« Quand Émilie a eu un peu repris ses forces, dit M. Peggotty après un court moment de silence, elle s’est décidée à quitter cette excellente jeune créature et à retourner dans son pays. Le mari était revenu au logis, et ils la menèrent tous deux à Livourne, où elle s’embarqua sur un petit bâtiment de commerce, qui devait la ramener en France. Elle avait un peu d’argent, mais ils ne voulurent rien accepter en retour de tout ce qu’ils avaient fait pour elle. Je crois que j’en suis bien aise, quoiqu’ils fussent si pauvres ! Ce qu’ils ont fait est en dépôt là où les vers ni la rouille ne peuvent rien ronger, et où les larrons n’ont rien à prendre. Maître Davy, ce trésor-là vaut mieux que tous les trésors du monde.

« Émilie arriva en France, et elle se plaça dans un hôtel, pour servir les dames en voyage. Mais voilà qu’un jour arrive ce serpent. Qu’il ne m’approche jamais ; je ne sais pas ce que je lui ferais ! Dès qu’elle l’aperçut (il ne l’avait pas vue), son ancienne terreur lui revint, et elle fuit loin de cet homme. Elle vint en Angleterre, et débarqua à Douvres.

« Je ne sais pas bien, dit M. Peggotty, quand est-ce que le courage commença à lui manquer ; mais tout le long du chemin, elle avait pensé à venir nous retrouver. Dès qu’elle fut en Angleterre, elle tourna ses pas vers son ancienne demeure. Mais soit qu’elle craignît qu’on ne lui pardonnât pas, et qu’on ne la montrât partout au doigt ; soit qu’elle eut peur que quelqu’un de nous ne fût mort, elle ne put pas aller plus loin.

« Mon oncle, mon oncle m’a-t-elle dit, ce que je redoutais le plus au monde, c’était de ne pas me sentir digne d’accomplir ce que mon pauvre cœur désirait si passionnément ! Je changeai de route, et pourtant je ne cessais de prier Dieu, pour qu’il me permît de me traîner jusqu’à votre seuil, pendant la nuit, de le baiser, d’y reposer ma tête coupable, pour qu’on m’y retrouvât morte le lendemain matin.

« Elle vint à Londres, dit M. Peggotty d’une voix murmurante, troublée par l’émotion. Elle qui n’avait jamais vu Londres, elle y vint, toute seule, sans un sou, jeune et charmante, comme elle est, vous jugez ! Elle était à peine arrivée que, dans son isolement, elle crut avoir trouvé une amie ; une femme à l’air respectable vint lui offrir de l’ouvrage à l’aiguille, comme elle en faisait jadis, lui proposa un logement pour la nuit, en lui promettant de s’enquérir le lendemain de moi et de tout ce qui l’intéressait. Mon enfant, dit-il avec une reconnaissance si profonde qu’il tremblait de tout son corps, mon enfant était sur le bord de l’abîme, je n’ose ni en parler, ni y songer, quand Marthe, fidèle à sa promesse, est venue la sauver. »

Je ne pus retenir un cri de joie.

« Maître Davy ! dit-il en serrant mon bras dans sa robuste main, c’est vous qui m’avez parlé d’elle ; je vous remercie, monsieur ! Elle a été jusqu’au bout. Elle savait par une amère expérience où il fallait veiller et ce qu’il y avait à faire. Elle l’a fait, qu’elle soit bénie, et le Seigneur au-dessus de tout ! Elle vint, pâle et tremblante, appeler Émilie pendant son sommeil. Elle lui dit : « Levez-vous, fuyez un danger pire que la mort, et venez avec moi ! » Ceux à qui appartenait la maison voulaient l’empêcher ; mais ils auraient aussi bien pu tenter d’arrêter les flots de la mer. « Retirez-vous, leur dit-elle, je suis un fantôme qui vient l’arracher au sépulcre ouvert devant elle ! » Elle dit à Émilie qu’elle m’avait vu et qu’elle savait que je lui pardonnais et que je l’aimais. Elle l’aida précipitamment à s’habiller, puis elle lui prit le bras et l’emmena toute faible et chancelante. Elle n’écoutait pas plus ce qu’on lui disait que si elle n’avait pas eu d’oreilles. Elle passa au travers de tous ces gens-là en tenant mon enfant, ne songeant qu’à elle, et elle l’enleva saine et sauve, au milieu de la nuit, du fond de l’abîme de perdition !

« Elle soigna mon Émilie, continua-t-il la main appuyée sur son cœur qui battait trop vite ; elle s’épuisa à la soigner et à courir pour elle de côté et d’autre, jusqu’au lendemain soir. Puis elle vint me chercher, et vous aussi, maître Davy. Elle ne dit pas à Émilie où elle allait, de peur que le courage ne vînt à lui manquer et qu’elle n’eût l’idée de se dérober à nos yeux. Je ne sais comment la méchante dame apprit qu’elle était là. Peut-être l’individu dont je n’ai que trop parlé les avait-il vues entrer ; ou plutôt, peut-être l’avait-il su de cette femme qui avait voulu la perdre. Mais, qu’importe ! ma nièce est retrouvée.

« Toute la nuit, dit M. Peggotty, nous sommes restés ensemble, Émilie et moi. Elle ne m’a pas dit grand’chose, au milieu de ses larmes ; j’ai à peine vu le cher visage de celle qui a grandi sous mon toit. Mais toute la nuit j’ai senti ses bras autour de mon cou ; sa tête a reposé sur mon épaule, et nous savons maintenant que nous pouvons avoir confiance l’un dans l’autre, et pour toujours. »

Il cessa de parler et posa sa main sur la table avec une énergie capable de dompter un lion.

« Quand j’ai pris autrefois la résolution d’être marraine de votre sœur, Trot, dit ma tante, de Betsy Trotwood, qui, par parenthèse, m’a fait faux bond, je ne peux pas vous dire quel bonheur je m’en étais promis. Mais, après cela, rien au monde n’aurait pu me faire plus de plaisir que d’être marraine de l’enfant de cette bonne jeune femme ! »

M. Peggotty fit un signe d’assentiment, mais il n’osa pas prononcer de nouveau le nom de celle dont ma tante faisait l’éloge. Nous gardions tous le silence, absorbés dans nos réflexions (ma tante s’essuyait les yeux, elle pleurait, elle riait, elle se moquait de sa propre faiblesse). Enfin je me hasardai à dire :

« Vous avez pris un parti pour l’avenir, mon bon ami ? J’ai à peine besoin de vous le demander ?

— Oui, maître Davy, répondit-il, et je l’ai dit à Émilie. Il y a de grands pays, loin d’ici. Notre vie future se passera au delà des mers !

— Ils vont émigrer ensemble, ma tante vous l’entendez !

— Oui ! dit M. Peggotty avec un sourire plein d’espoir ; en Australie, personne n’aura rien à reprocher à mon enfant. Nous recommencerons là une nouvelle vie. »

Je lui demandai s’il savait déjà à quelle époque ils par- tiraient.

« J’ai été à la douane ce matin, monsieur, me répondit-il, pour prendre des renseignements sur les vaisseaux en partance. Dans six semaines ou deux mois il y en aura un qui mettra à la voile. J’ai été à bord de ce bâtiment: c’est sur celui-là que nous nous embarquerons.

— Tout seuls ? demandai-je.

— Oui, maître Davy ! répondit-il ; ma sœur, voyez-vous, vous aime trop vous et les vôtres ; elle ne voit rien de si beau que son pays natal ; il ne serait pas juste de la laisser partir. D’ailleurs, maître Davy, elle a à prendre soin de quelqu’un qu’il ne faut pas oublier.

— Pauvre Ham ! m’écriai-je.

— Ma bonne sœur prend soin de son ménage, voyez-vous, madame, et lui, il a beaucoup d’amitié pour elle, ajouta-t-il pour mettre ma tante bien au courant. Il lui parlera peut-être tout tranquillement, quand il ne pourrait pas ouvrir la bouche à d’autres. Pauvre gargon ! dit M. Peggotty en hochant la tête, il lui reste si peu de chose ! on peut bien au moins lui laisser ce qu’il a.

— Et mistress Gummidge ? demandai-je.

— Ah ! répondit M. Peggotty, d’un air embarrassé, qui ne tarda pas à se dissiper, à mesure qu’il parlait, mistress Gummidge m’a donné bien à penser. Voyez-vous, quand mistress Gummidge se met à broyer du noir, en songeant à l’ancien, elle n’est pas ce qu’on appelle d’une compagnie bien agréable. Entre nous, maître Davy, et vous, madame, quand mistress Gummidge se met à pleurnicher, ceux qui n’ont pas connu l’ancien la trouvent grognon. Moi qui ai connu l’ancien, ajouta-t-il, et qui sais tout ce qu’il valait, je puis la comprendre ; mais ce n’est pas la même chose pour les autres, voyez-vous c’est tout naturel ! »

Nous fîmes un signe d’approbation.

« Ma sœur, reprit M. Peggotty, pourrait bien, ce n’est pas sûr, mais c’est possible, pourrait bien trouver parfois mistress Gummidge un peu ennuyeuse. Je n’ai donc pas l’intention de laisser mistress Gummidge demeurer chez eux ; je lui trouverai un endroit où elle pourra se tirer d’affaire. Et pour cela, dit M. Peggotty, je compte lui faire une petite pension qui puisse la mettre à son aise. C’est la meilleure des femmes ! Mais, à son âge, on ne peut s’attendre à ce que cette bonne vieille mère, qui est déjà si seule et si triste, aille s’embarquer pour venir vivre dans le désert, au milieu des forêts d’un pays quasi sauvage. Voilà donc ce que je compte faire d’elle. »

Il n’oubliait personne. Il pensait aux besoins et au bonheur de tous, excepté au sien.

« Émilie restera avec moi, continua-t-il, pauvre enfant ! elle a si grand besoin de repos et de calme jusqu’au moment de notre départ ! Elle préparera son petit trousseau de voyage et j’espère qu’une fois pris de son vieil oncle qui l’aime tant, malgré la rudesse de ses façons, elle finira par oublier le temps où elle était malheureuse. »

Ma tante confirma cette espérance par un signe de tête qui causa à M. Peggotty une vive satisfaction.

« Il y a encore une chose maître Davy, dit-il en remettant la main dans la poche de son gilet, pour en tirer gravement le petit paquet de papiers que j’avais déjà vu, et qu’ildéroula sur la table. Voilà ces billets de banque : l’un de cinquante livres sterling, l’autre de dix. Je veux y ajouter l’argent qu’elle a dépensé pour son voyage. Je lui ai demandé combien c’était, sans lui dire pourquoi, et j’ai fait l’addition ; mais je ne suis pas fort en arithmétique. Voulez-vous être assez bon pour voir si c’est juste ? »

Il me tendit un morceau de papier, et ne me quitta pas des yeux, tandis que j’examinais son addition. Elle était parfaitement exacte.

« Merci, monsieur, me dit-il, en resserrant le papier. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, maître Davy, je mettrai cette somme sous enveloppe, avant de m’en aller, à son adresse à lui, et le tout dans une autre enveloppe adressée à sa mère ; à qui je dirai seulement ce qu’il en est, et, comme je serai parti, il n’y aura pas moyen de me le renvoyer. »

Je trouvai qu’il avait raison, parfaitement raison.

«  J’ai dit qu’il y avait encore une chose, continua-t-il avec un grave sourire, en remettant le petit paquet dans sa poche, mais il y en avait deux. Je ne savais pas bien ce matin si je ne devais pas aller moi-même annoncer à Ham notre grand bonheur. J’ai fini par écrire une lettre que j’ai mise à la poste, pour leur dire à tous ce qui s’était passé et demain j’irai décharger mon cœur de ce qui n’a que faire d’y rester, et, probablement, faire mes adieux à Yarmouth !

— Voulez-vous que j’aille avec vous ? lui dis-je, voyant qu’il avait encore quelque chose à me demander.

— Si vous étiez assez bon pour cela, maître Davy, répondit-il, je sais que ça leur ferait du bien de vous voir. »

Ma petite Dora se sentait mieux et montrait un vif désir que j’allasse avec M. Peggotty ; je lui promis donc de l’accompagner. Et le lendemain matin nous étions dans la diligence de Yarmouth pour parcourir une fois encore ce pays que je connaissais si bien.

Tandis que nous traversions la rue qui m’était familière (M. Peggotty avait voulu à toute force, se charger de porter mon sac de nuit), je jetai un coup d’œil dans la boutique d’Omer et Joram, et j’y aperçus mon vieil ami M. Omer, qui fumait sa pipe. J’aimais mieux na pas assister à la première entrevue de M. Peggotty avec sa sœur et avec Ham ; M. Omer me servit de prétexte pour rester en arrière.

« Comment va M. Omer ? il y a bien longtemps que je ne l’ai vu » dis-je en entrant.

Il détourna sa pipe pour mieux me voir, et me reconnut bientôt à sa grande joie.

« Je devrais me lever, monsieur, pour vous remercier de l’honneur que vous me faites, dit-il mais mes jambes ne sont plus très-alertes et on me roule dans un fauteuil. Du reste, sauf mes jambes, et ma respiration qui est un peu courte, je me porte, grâce à Dieu, aussi bien que possible. »

Je le félicitai de son air de contentement et de ses bonnes dispositions. Je vis alors qu’il avait un fauteuil à roulettes.

« C’est très-ingénieux, n’est-ce pas ? me demanda-t-il, en suivant la direction de mes yeux, et en passant son bras sur l’acajou pour le polir. C’est léger comme une plume, et sûr comme une diligence. Ma petite Minnie, ma petite fille, vous savez, l’enfant de Minnie, n’a qu’à s’appuyer contre le dossier, et me voilà parti le plus joyeusement du monde ! Et puis, savez-vous, c’est une excellente chaise pour y fumer sa pipe. »

Jamais je n’ai vu un aussi bon vieillard que M. Omer, toujours prêt à voir le beau côté des choses, ou à s’en trouver satisfait. Il avait l’air radieux, comme si son fauteuil, son asthme et ses mauvaises jambes avaient été les diverses branches d’une grande invention destinée à ajouter aux agréments d’une pipe.

« Je vous assure que je reçois beaucoup de monde dans ce fauteuil : beaucoup plus qu’auparavant, reprit M. Omer ; vous seriez surpris de la quantité de gens qui entrent pour faire une petite causette. Vraiment oui ! Et puis, depuis que je me sers de ce fauteuil, le journal contient dix fois plus de nouvelles qu’auparavant. Je lis énormément. Voilà ce qui me réconforte, voyez-vous. Si j’avais perdu les yeux, que serais-je devenu ? Mais mes jambes, qu’est-ce que cela fait ? Elles ne servaient qu’à rendre ma respiration encore plus courte. Et maintenant, si j’ai envie de sortir dans la rue ou sur la plage, je n’ai qu’à appeler Dick le plus jeune des apprentis de Joram, et me voilà parti, dans mon équipage, comme le lord-maire de Londres. »

Il se pâmait de rire.

« Que le bon Dieu vous bénisse ! dit M. Omer, en reprenant sa pipe ; il faut bien savoir prendre le gras et le maigre dont ce monde est entrelardé. Joram réussit à merveille dans ses affaires.

— Je suis enchanté de cette bonne nouvelle.

— J’en étais bien sûr, dit M. Omer. Et Joram et Minnie sont comme deux tourtereaux ! Qu’est-ce qu’on peut demander de plus ? Qu’est-ce que c’est que des jambes au prix de ça ? »

Son souverain mépris pour ses jambes me paraissait une des choses les plus comiques que j’eusse jamais vues.

« Et depuis que je me suis mis à lire, vous vous êtes mis à écrire, vous, monsieur ? dit M. Omer, en m’examinant d’un air d’admiration. Quel charmant ouvrage vous avez fait ! Quels récits intéressants ! Je n’en ai pas sauté une ligne. Et quand à avoir sommeil, oh ! pas le moins du monde ! »

J’exprimai ma satisfaction en riant, mais j’avoue que cette association d’idées me parut significative.

« Je vous donne ma parole d’honneur, monsieur, dit M. Omer, que quand je pose ce livre sur la table et que j’en regarde le dos, trois jolis petits volumes compacts, un, deux, trois, je suis tout fier de penser que j’ai eu jadis l’honneur de connaître votre famille. Il y a bien longtemps de ça, voyons ! C’était à Blunderstone. Il y avait là un joli petit individu couché près de l’autre. Vous-même, vous n’étiez pas bien gros non plus. Ce que c’est ! ce que c’est ! »

Je changeai de sujet de conversation, en parlant d’Émilie. Après avoir assuré M. Omer que je n’avais pas oublié avec quelle bonté et quel intérêt il l’avait toujours traitée, je lui racontai en gros comment son oncle l’avait retrouvée, avec l’aide de Marthe ; j’étais sûr que cela ferait plaisir au vieillard. Il m’écouta avec la plus grande attention, puis il me dit d’un ton ému :

« J’en suis enchanté, monsieur ! Il y a longtemps que je n’avais appris de si bonnes nouvelles. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Et que va-t-on faire pour cette pauvre Marthe ?

— Vous touchez là uns question qui me préoccupe depuis hier, M. Omer, mais sur laquelle je ne puis encore vous donner aucun renseignement. M Peggotty ne m’en a pas parlé, et je n’ose le questionner. Mais je suis sûr qu’il ne l’a pas oubliée. Il n’oublie jamais les gens qui montrent, comme elle, une bonté désintéressée.

— Parce que, voyez-vous, dit M. Omer, en reprenant sa phrase là où il l’avait laissée, quand on fera quelque chose pour elle, je désire m’y associer. Inscrivez mon nom pour telle somme que vous jugerez convenable, et faites-le moi savoir. Je n’ai jamais pu croire que cette fille fût aussi vicieuse qu’on le disait, et je suis bien aise de voir que j’avais raison. Ma fille Minnie en sera contente aussi. Les jeunes femmes vous disent souvent des choses qu’elles ne pensent pas, pour vous contrarier. Sa mère était tout comme elle : mais avec tout ça leurs cœurs sont bons et tendres ; si Minnie fait la grosse voix quand elle parle de Marthe, ce n’est que pour le monde. Pourquoi cela ? je n’en sais rien ; mais au fond croyez bien que ce n’est pas sérieux. Elle ferait tout, an contraire, pour lui rendre service en cachette. Ainsi inscrivez mon nom, je vous prie, pour ce que vous croirez convenable, et écrivez-moi une ligne pour me dire où je dois vous adresser mon offrande. Ah ! dit M. Omer, quand on arrive à cette époque de la vie, où les deux extrêmes se touchent, quand on se voit forcé, quelque robuste qu’on soit, de se faire rouler pour la seconde fois dans une espèce de chariot, on est trop heureux de rendre service à quelqu’un. On a soi-même tant besoin des autres ! Je ne parle pas de moi ; seulement, dit M. Orner, parce que, monsieur, je dis que nous descendons tous la colline, quelque âge que nous ayons ; le temps ne reste jamais immobile. Faisons donc du bien aux autres, ne fût-ce que pour nous rendre heureux nous-mêmes. Voilà mon opinion. »

Il secoua la cendre de sa pipe, qu’il posa dans un petit coin du dossier de son fauteuil, adapté à cet usage.

« Voyez le cousin d’Émilie, celui qu’elle devait épouser, dit M. Omer, en se frottant lentement les mains ; un brave garçon comme il n’y en a pas dans tout Yarmouth ! Il vient souvent le soir causer avec moi, ou me faire la lecture une heure de suite. Voilà de la bonté, j’espère ! mais toute sa vie n’est que bonté parfaite.

— Je vais le voir de ce pas, lui dis-je.

— Ah ! vraiment, dit M. Omer ; dites-lui que je me porte bien, et que je lui présente mes respects. Minnie et Joram sont à un bal ; ils seraient aussi heureux que moi de vous voir, s’ils étaient au logis. Minnie ne sort presque jamais, à cause de son père, comme elle dit ; aussi ce soir, je lui avais juré que si elle n’allait pas au bal, je me coucherais à six heures ; et elle est allée au bal avec Joram ! » M. Omer secouait son fauteuil, tout joyeux d’avoir si bien réussi dans sa ruse innocente.

Je lui serrai la main en lui disant bonsoir.

« Encore une demi-minute, monsieur, dit M. Omer ; si vous vous en alliez sans voir mon petit éléphant, vous perdriez la plus charmant de tous les spectacles. Vous n’avez jamais vu rien de pareil ! Minnie ! »

On entendit une petite voix mélodieuse, qui répondait de l’étage supérieur: « Me voilà, grand-père ! » Et une jolie petite fille, aux longues boucles blondes, arriva bientôt en courant.

« Voilà mon petit éléphant, monsieur, me dit M. Omer, en embrassant l’enfant ; pur sang de Siam, monsieur. Allons, petit éléphant ! »

Le petit éléphant ouvrit la porte du salon, qu’on avait transformé en une chambre à coucher pour M. Omer, parce qu’il avait de la peine à monter ; puis il appuya son joli front, et laissa tomber ses longs cheveux contre le dossier du fauteuil de M. Omer.

« Les éléphants vont tête baissée quand ils se dirigent vers un objet, vous savez, monsieur, me dit M. Omer en me guignant de l’œil. Petit éléphant un, deux, trois ! »

À ce signal, le petit éléphant fit tourner le fauteuil de M. Orner, avec une dextérité merveilleuse chez un si petit animal, et le fit entrer dans le salon, sans l’accrocher à la porte, tandis que M. Omer me regardait avec une joie indicible, à la vue de cette évolution, comme s’il était tout glorieux de finir par ce tour de force les succès de sa vie passée.

Après avoir erré dans la ville, je me rendis à la maison de Ham. Peggotty y habitait avec lui ; elle avait loué sa propre chaumière au successeur de M. Barkis, qui lui avait acheté le fond de clientèle, la charrette et le cheval. Je crois que c’était toujours le même coursier pacifique que du temps de M. Barkis.

Je les trouvai dans une petite cuisine très-bien tenue, en compagnie de mistress Gummidge, que M. Peggotty avait amenée du vieux bateau. Je doute qu’un autre eût pu la décider à abandonner son poste. Il leur avait évidemment tout dit. Peggotty et mistress Gummidge s’essuyaient les yeux avec leurs tabliers. Ham était sorti pour faire un tour sur la grève. Il rentra bientôt, et parut charmé de me voir ; j’espère que ma visite leur fit du bien. Nous parlâmes, le plus gaiement qu’il nous fut possible, de la fortune qu’allait faire M. Peggotty dans son nouveau pays, et des merveilles qu’il nous décrirait dans ses lettres. Nous ne nommâmes pas Émilie mais plus d’une fois on fit allusion à elle. Ham avait l’air plus serein que personne.

Mais Peggotty me dit, quand elle m’eut fait monter dans une petite chambre, où le livre aux crocodiles m’attendait sur la table, que Ham était toujours le même ; elle était sûre qu’il avait le cœur brisé (me dit-elle sa pleurant) ; mais il était plein de courage et de douceur, et il travaillait avec plus d’activité et d’adresse que tous les constructeurs de barques du port. Parfois, le soir, il rappelait leur vie passée à bord du vieux bateau ; et alors il parlait d’Émilie, quand elle était toute petite ; mais jamais il ne parlait d’elle, devenue femme.

Je crus lire sur le visage du jeune homme qu’il avait envie de causer seul avec moi. Je résolus donc de me trouver sur son chemin le lendemain soir, quand il reviendrait de son travail ; puis je m’endormis. Cette nuit-là, pour la première fois depuis bien longtemps, on éteignit la lumière qui brillait toujours à la fenêtre du vieux bateau, et M. Peggotty se coucha dans son vieux hamac, au son du vent qui gémissait, comme autrefois, autour de lui.

Le lendemain, il s’occupa à disposer sa barque de pêche et tous ses filets ; à emballer et à diriger sur Londres, par le roulage, les effets mobiliers qui pouvaient lui servir dans son ménage ; à donner à mistress Gummidge ce dont il croyait ne pas avoir besoin. Elle ne le quitta pas de tout le jour. J’avais un triste désir de revoir ce lieu où j’avais vécu jadis, avant qu’on l’abandonnât. Je convins donc avec eux, de venir les y retrouver le soir ; mais je m’arrangeai pour voir Ham auparavant.

Comme je savais où il travaillait, il m’était facile de le trouver en chemin. J’allai l’attendre dans un coin retiré de la grève, que je savais qu’il devait traverser, et je m’en revins avec lui, pour qu’il eût le temps de me parler, s’il en avait vraiment envie. Je ne m’étais pas mépris sur l’expression de son visage ; nous n’avions pas fait vingt pas qu’il me dit, sans lever les yeux sur moi :

« Maître David, vous l’avez vue ?

— Seulement un instant, pendant qu’elle était évanouie, répondis-je doucement, »

Nous marchâmes un instant en silence, puis il me dit :

« Est-ce que vous la reverrez, monsieur David ?

— Cela lui serait peut-être trop pénible.

— J’y ai pensé, répondit-il; c’est probable, monsieur, c’est probable.

— Mais, Ham, lui dis-je doucement, si vous vouliez que je lui écrivisse quelque chose de votre part, dans le cas où je ne pourrais pas le lui dire ; si vous aviez quelque chose à lui communiquer par mon entremise, je regarderais cette confidence comme un dépôt sacré.

— J’en suis sûr. Vous êtes bien bon, monsieur, je vous remercie ! Je crois qu’il y a quelque chose que je voudrais lui faire dire ou lui faire écrire.

— Qu’est-ce donc ? »

Nous fîmes encore quelques pas, puis il reprit :

« Il ne s’agit pas de dire que je lui pardonne, cela n’en vaudrait pas la peine ; mais c’est que je la prie de me pardonner de lui avoir presque imposé mon affection. Souvent je me dis, monsieur, que, si elle ne m’avait pas promis de m’épouser, elle aurait eu assez de confiance en moi, en raison de notre amitié, pour venir me dire la lutte qu’elle souffrait dans son cœur, et s’adresser à mes conseils ; je l’aurais peut-être sauvée. »

Je lui serrai la main.

« Est-ce tout ?

— Il y a encore quelque chose, dit-il ; si je peux seulement vous le dire, mettre David. »

Nous marchâmes longtemps sans qu’il ouvrît la bouche ; enfin, il parla. Il ne pleurait pas ; quand il s’arrêtait aux endroits où le lecteur verra des points, il se recueillait seulement pour s’expliquer plus clairement

«  Je l’aimais trop… et sa mémoire… m’est trop chère… pour que je puisse chercher à lui faire croire que je suis heureux. Je ne pourrais être heureux… qu’en l’oubliant, et je crains bien de ne pouvoir supporter qu’on lui promette pour moi pareille chose ; mais, si vous, maître David, qui êtes si savant, si vous pouviez trouver quelque chose à lui dire pour lui faire croire que je n’ai pas trop souffert, que je l’aime toujours, et que je la plains ; si vous pouviez lui faire croire que je ne suis pas las de la vie, qu’au contraire, j’espère la voir un jour, sans reproches, là où les méchants cessent de troubler les bons, et où on trouve le repos de ses peines… Si vous pouviez lui dire quelque chose qui soulageât son chagrin, sans pourtant lui faire croire que je me marierai jamais, ou que jamais une autre me sera de rien, je vous demanderais de bien vouloir le dire… et encore que je prie pour elle… elle qui m’était si chère. »

Je serrai encore vivement la main de Ham entre les miennes, et je lui promis de m’acquitter de mon mieux de sa commission.

« Je vous remercie, monteur, répondit-il ; vous avez été bien bon de venir me trouver ; vous avez été bien bon aussi d’accompagner mon oncle jusqu’ici, maître Davy ; je comprends bien que je ne le reverrai plus, quoique ma tante doive aller les revoir encore à Londres, et leur dire adieu avant leur départ. J’y suis bien décidé ; nous ne nous le disons pas, mais c’est sûr, et cela vaut mieux. La dernière fois que vous le verrez, au dernier moment, voulez-vous lui dire tous les remercîments, toute la respectueuse affection de l’orphelin pour lequel il a été plus qu’un père ? »

Je le lui promis.

« Merci encore, monsieur, dit-il, en me pressant cordialement la main ; je sais où vous allez. Adieu. »

Il fit un petit signe de la main, comme pour m’expliquer qu’il ne pouvait pas retourner dans ce lieu qu’il avait aimé autrefois, puis s’éloigna. Je le vis tourner les yeux vers une bande de lumière argentée, sur les flots, et passer son chemin en la regardant, jusqu’au moment où il ne fut plus qu’une ombre dans le lointain.

La porte du vieux bateau était ouverte lorsque j’en approchai ;je vis qu’il n’y avait plus de meubles, sauf un vieux coffre, sur lequel était assise mistress Gummidge, avec un panier sur les genoux. Elle regardait M. Peggotty, qui avait le coude appuyé sur la cheminée, et semblait examiner les cendres rougeâtres d’un feu à demi éteint ; mais il leva la tête d’un air serein, et me dit :

« Ah ! vous voilà, maître Davy ; vous venez dire adieu à notre vieille maison, comme vous l’aviez promis. C’est un peu nu, n’est-ce pas !

— Vous n’avez pas perdu votre temps, lui dis-je.

— Oh non, monsieur, nous avons bien travaillé ; mistress Gummidge a travaillé comme un… je ne sais vraiment pas comme quoi mistress Gummidge n’a pas travaillé, dit M. Peggotty en la regardant, sans avoir pu trouver de comparaison assez flatteuse. »

Mistress Gummidge, toujours appuyée sur son panier, ne fit aucune réflexion.

« Voilà le coffre sur lequel vous vous asseyiez jadis à côté d’Émilie dit M. Peggotty à voix basse ; je vais l’emporter avec moi. Et voilà votre ancienne chambre, maître David, elle est aussi nue qu’on peut le désirer. »

Le vent soufflait doucement, avec un gémissement solennel, qui enveloppait cette demeure à demi déserte d’une atmosphère pleine de tristesse. Tout était parti, jusqu’au petit miroi avec son cadre de nacre. Je pensai au temps où, pour la première fois j’avais couché là, tandis qu’un si grand changement s’accomplissait dans la maison de ma mère. Je pensai à l’enfant aux yeux bleus qui m’avait charmé. Je pensai à Steerforth, et, tout d’un coup, je me sentis saisi d’une folle crainte qu’il ne fût près de là et qu’on ne pût le rencontrer au premier moment.

« Il se passera du temps avant que le bateau soit habité de nouveau, dit tout bas Peggotty. On le regarde ici à présent comme un lieu de malédiction.

— Appartient-il à quelqu’un du pays ? demandai-je.

— À un constructeur de mâts de Yarmouth, dit M. Peggotty. Je compte lui remettre la clef ce soir. »

Nous entrâmes dans l’autre petite chambre, puis nous vînmes retrouver mistress Gummidge, qui était toujours assise sur le coffre. M. Peggotty posa la bougie sur la cheminée, et pria la bonne femme de se lever pour qu’il pût transporter le coffre dehors avant d’éteindre la bougie.

« Daniel, dit mistress Gummidge en quittant tout à coup son panier pour s’attacher au bras de M. Peggotty, mon cher Daniel, voici mes dernières paroles en m’éloignant de cette maison : c’est que je ne veux pas me séparer de vous. Ne pensez pas à me laisser là, Daniel ! Oh ! non, n’en faites rien. »

M. Peggotty, surpris, regarda mistress Gummidge et puis moi, comme s’il sortait d’un songe

« N’en faites rien, mon bon Daniel, je vous en conjure, cria mistress Gummidge du ton le plus ému. Emmenez-moi avec vous, Daniel, emmenez-moi avec vous, avec Émilie ! Je serai votre servante, votre constante et fidèle servante. S’il y a des esclaves dans le pays où vous allez, je serai votre esclave, et j’en serai bien contente, mais ne m’abandonnez pas, Daniel, je vous en conjure !

— Ma chère amie, dit M. Peggotty en secouant la tête, vous ne savez pas comme le voyage est long et comme la vie sera rude !

— Si, Daniel, je le sais bien ! Je le devine ! s’écria mistress Gummidge. Mais, je vous le répète, voici mes dernières paroles avant notre séparation : c’est que, si vous me laissez là, je veux rentrer dans cette maison pour y mourir. Je sais bêcher, Daniel ; je sais travailler ; je sais ce que c’est que la peine. Je serai bonne et patiente, Daniel, plus que vous ne croyez. Voulez-vous seulement essayer ? Je ne toucherai jamais un sou de cette pension, Daniel Peggotty, non ; pas même quand je mourrais de faim ; mais si vous voulez m’emmener, j’irai avec vous et Émilie jusqu’au bout du monde. Je sais bien ce que c’est ; je sais que vous croyez que je suis maussade et grognon ; mais, mon cher ami, ce n’est déjà plus comme autrefois, je ne suis pas restée toute seule ici sans gagner quelque chose à penser à tous vos chagrins. Maître David, parlez-lui pour moi ! Je connais ses habitudes et celles d’Émilie ; je connais aussi leurs chagrins, je pourrai les consoler quelquefois, et je travaillerai toujours pour eux. Daniel, mon cher Daniel, laissez-moi aller avec vous ! »

Mistress Gummidge prit sa main et la baisa avec une émotion et une tendresse reconnaissante qu’il méritait bien. Nous transportâmes le coffre hors de la maison, on éteignit les lumières, on ferma la porte, et on quitta le vieux bateau, qui resta comme un point noir au milieu d’un ciel chargé d’orages. Le lendemain, nous retournions à Londres sur l’impériale de la diligence ; mistress Gummidge était installée avec son panier dans la rotonde, et elle était bien heureuse.