De hebdomadibus

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Comment les substances, en ce qu’elles sont, sont bonnes, et pourtant elles ne sont pas des biens substantiels



Préambule[modifier]

Tu souhaites que j’écarte les difficultés et que je éclaircisse quelque peu cette question tirée de mes Semaines (De Hebdomadibus) qui traite de la façon dont les substances sont bonnes en ce qu’elles sont, bien qu’elles ne soient pas des biens substantiels. Tu dis en particulier qu’il faut le faire parce que la démarche inhérente à de tels écrits n’est pas évidente pour tous. A dire vrai, je suis moi-même témoin de la sagacité avec laquelle tu as déjà embrassé le sujet. Quant au écrits de mes Semaines, c’est pour moi-même que je les commente, et je réserve à ma mémoire mes spéculations et je ne cherche pas à y faire participer les rieurs et les badins. Aussi, de ton côté, ne m'en veux pas si je suis bref et parfois obscur. Cela permet de garder fidèlement le secret, pour ceux-là seuls qui en sont dignes.

En mathématique[modifier]

Par conséquent, de même qu’on a coutume de le faire en mathématique, et même dans toutes les autres sciences, j’ai exposé préalablement les règles et axiomes grâce auxquels j’effectuerai tous les raisonnements sans exception qui suivent.

Les deux modes de conceptions communes de l’esprit[modifier]

Une conception commune de l’esprit est une énonciation que chacun approuve, une fois entendue. Il y en a de deux modes. En effet, l’une est à ce point commune qu’elle est le propre de tous les hommes ; proposons par exemple celle-ci : "quand on enlève deux quantités égales à des quantités égales, les quantités sont égales", ce que personne, intelligeant cela, ne niera. Mais la seconde, qui cependant ressortit à de semblables conceptions communes de l’esprit, est le propre des seuls gens savants ; ainsi : ce qui est incorporel n’est pas dans un lieu, et cetera. Cela, non pas tout un chacun, mais les savants l’approuvent sans réserve.

Les sept axiomes[modifier]

Axiome 1 : différents sont l’être et ce qui est ; en effet l’être lui-même n’est pas encore, tandis qu’en vérité ce qui est est et subsiste une fois reçue la forme qu’est l’être.

Axiome 2 : ce qui est peut participer à quelque chose, mais l’être lui-même ne participe selon aucun mode à rien : en effet, la participation se produit quand quelque chose est déjà ; or quelque chose est une fois qu’il a reçu l’être.

Axiome 3 : ce qui est peut avoir quelque chose en dehors de ce qu’il est lui-même ; mais l’être lui-même, en dehors de soi, n’est mêlé à rien d’autre.

Axiome 4 : il y a une différence entre être-quelque chose seulement et être quelque chose en ce qu’il est ; la première expression en effet désigne l’accident, la seconde la substance.

Axiome 5 : a) tout ce qui est participe à ce qu’est l’être afin d’être ; mais il participe à autre chose afin d’être-quelque chose. b) Et par cela ce qui est participe à ce qu’est l’être, afin d’être ; mais il est afin de participer à une autre chose, quelle qu’elle soit

Axiome 6 : a) tout simple a son être et ce qu’il est sur le mode de l’un. b) Pour tout composé, une chose est l’être, une autre le "il est" la chose-même.

Axiome 7 : toute diversité est discord, mais c’est la similitude qui est désirable ; et ce qui désire un autre, on montre qu’il est naturellement soi-même pareil à l’objet même de son désir.

Ces préliminaires que nous avons posés suffisent donc : un interprète avisé de la raison adaptera chacun aux étapes de son argumentation.

La bonté des êtres : participation ou bonté substantielle ?[modifier]

La question est la suivante : les choses qui sont sont bonnes. En effet, selon la position commune des gens savants, tout ce qui est tend au Bien ; or tout tend au semblable. Les choses, donc, qui tendent vers le Bien, sont elles-mêmes bonnes (axiome 7). Mais de quelle façon sont-elles bonnes ? il faut chercher à le découvrir : est-ce en effet par participation ou par la substance ? (axiomes 4 et 5). Si c’est par participation, elles ne sont elles-mêmes bonnes par soi selon aucun mode. Car ce qui est blanc par participation, par soi, dans ce qu’il est lui- même, n’est pas blanc (axiome 5). Et de même des autres qualités. Si donc les choses sont bonnes par participation, par soi-même elles ne sont aucunement bonnes : elles ne tendent donc pas vers le Bien (axiome 7). Mais on concède le Bien : elles ne sont donc pas bonnes par participation, mais par la substance. Mais seules les choses dont la substance est bonne sont bonnes relativement à ce qu’elles sont (axiome 4). Or ce qu’elles sont, elles le tirent de ce qu’est leur être (axiome 2) : l’être des choses elles mêmes est donc bon ; l’être lui-même de toutes choses est donc bon (axiome 3). Mais si leur être est bon, les choses qui sont sont bonnes en ce qu’elles sont et leur être est le même que l’être du Bien.

Elles sont donc des biens substantiels, puis qu’elles ne participent pas à la bonté. Que si l’être lui-même en elles est bon, il n’est pas douteux que puisqu’elles sont des biens substantiels, elles sont semblables au Bien premier et par cela seront ce Bien-ci lui-même. En effet, excepté lui-même, rien n’est semblable à lui (axiome 6). Ce qui fait que toutes les choses qui sont, sont Dieu : ce qu’il est sacrilège de dire. Elles ne sont donc pas des biens substantiels et par cela l’être en elles n’est pas bon ; elles ne sont donc pas, en ce qu’elles sont, bonnes. Mais elles ne participent pas non plus à la bonté ; ce ne serait alors selon aucun mode qu’elles tendraient au Bien. Elles ne sont donc bonnes selon aucun mode.

Application de la méthode abstractive[modifier]

On pourra appliquer à cette question la solution suivante. Nombreuses sont les choses qui, alors qu’elles ne peuvent être séparées en acte, cependant sont séparées par l’esprit et la pensée ; ainsi alors que personne ne sépare en acte un triangle, ou le reste des figures géométriques, de leur matière-sujet, cependant chacun considère le triangle et l’ensemble de ses propriétés, en le séparant par l’esprit et en le privant de la matière Nous écartons donc de l’esprit pour un moment la présence du Bien premier, dont l’existence, assurément, est établie et qui peut être connu par l’assentiment de tous : savants et non- savants, ainsi que par les religions des nations barbares. Le Bien premier, donc, écarté pour un temps, posons que toutes les choses qui sont sont bonnes et considérons comment elles peuvent être bonnes, si elles n’ont nullement découlé du Bien premier A partir de là, je considère que c’est en elles une chose d’être bonnes, une autre d’être. Supposons en effet qu’une seule et même substance soit également bonne, blanche, lourde, ronde.

Alors une chose serait cette substance-là elle- même, une autre sa rondeur, une autre sa couleur, une autre sa bonté (axiome 4) ; car si ces qualités, une à une, étaient la même chose que la substance elle-même, la gravité serait la même chose que la couleur, la couleur que le bien et le bien que la gravité ; ce que la nature ne permet pas qu’il arrive. Autre alors serait donc dans ces choses l’être, autre le fait d’être-quelque chose (axiome 4), et alors elles seraient assurément bonnes, cependant elles n’auraient nullement l’être lui-même bon. Si donc elles existaient de quelque façon, ce n’est pas par le Bien qu’elles seraient bonnes, ou qu’elles seraient autres que bonnes, mais pour elles une chose serait d’être, une autre d’être-bonnes (axiome 4). Mais si, de manière absolue, elles n’étaient rien d’autre que bonnes : ni lourdes, ni colorées, ni étendues à travers l’espace et ses dimensions, et qu’aucune qualité ne fût en elles, si ce n’est seulement d’être- bonnes, alors manifestement elles ne seraient pas des choses, mais le principe des choses, et plutôt, elles ne seraient pas, mais Il serait (axiome 3) : ce principe est en effet unique et seul de son mode, en tant qu’il est seulement bon et rien d’autre.

La bonté des choses selon la vérité[modifier]

Or puisqu’elles ne sont pas simples (axiome 6b), elles n’auraient absolument pas pu être, si cela qui est le seul Bien n’avait pas voulu qu’elles fussent. C’est donc parce que leur être a découlé de la volonté du Bien qu’elles sont dites être-bonnes. Le Bien premier en effet, puisqu’il est, est-bon en ce qu’Il est (axiomes 4 et 6a). Mais le Bien second, puis qu’Il a découlé de celui dont l’être lui-même est bon, est-bon lui-même aussi. Mais l’être lui-même de toutes choses a découlé de celui qui est le Bien premier et qui est tellement bon qu’il est dit à juste titre être-bon en ce qu’il est. L’être lui-même des choses est donc bon : il se trouve en effet en lui.

Établissement de la solution[modifier]

Sur un tel sujet, la question est résolue. C’est pourquoi, en effet, bien que les choses soient bonnes en ce qu’elles sont, elles ne sont pas cependant semblables au Bien premier, puisque l’être lui-même des choses n’est pas bon quel que soit leur mode. Mais puisque l’être lui-même de ces choses ne peut être s’il n’a pas découlé de l’Etre premier, c’est-à-dire du Bien, pour cette raison, l’être lui-même de ces choses est bon sans être semblable à ce par quoi il est. En effet celui-là le Bien premier est-bon en ce qu’il est, quel que soit le mode : car il n’est pas autre que bon. Mais l’être des choses, s’il ne tirait pas son être du Bien premier, pourrait peut-être être bon, mais ne pourrait pas être-bon en ce qu’il est. Peut-être alors participerait-il en effet au Bien, mais l’être lui-même, que les choses ne tireraient pas du Bien, elles ne pourraient l’avoir bon.

Une fois donc que l’on a retiré d’elles le Bien premier par la pensée et la réflexion, les choses peu vent être bonnes, cependant elles ne peuvent être-bonnes en ce qu’elles sont. Et puisqu’elles n’ont pu exister en acte, à moins de n’avoir été produites par ce qui est véritablement bon, pour cette raison leur être est bon sans que ce qui a découlé du Bien substantiel soit semblable à lui. Si donc elles n’avaient pas découlé de lui, quoiqu’elles eussent été bonnes, cependant elles n’auraient pu être-bonnes en ce qu’elles sont elles seraient en dehors du Bien sans provenir du Bien, alors que le Bien premier lui-même est à la fois l’être lui-même et le Bien lui-même et l’être-bon lui-même.

Dernières objections : la blancheur et la justice[modifier]

Mais ne faudra-t-il pas aussi que les choses qui sont blanches soient blanches en ce qu’elles sont- blanches, puisqu’il a découlé de la volonté de Dieu qu’elles soient blanches ? Nullement ; en effet, pour elles autre est le fait d’être, autre le fait d’être-blanches (axiome 4) ; et pour la raison suivante : Celui qui a fait qu’elles soient est assurément bon, mais nullement blanc. Que les choses soient- bonnes en ce qu’elles sont accompagne la volonté du Bien ; mais pour une créature existante, la propriété d’être-blanche en ce qu’elle est n’a pas accompagné la volonté du Non-blanc En effet ces choses n’ont pas découlé de la volonté du Blanc. C’est pour quoi, parce que celui qui était non-blanc a voulu que soient blanches ces choses, elles sont seulement blanches (axiome 4) ; mais parce qu’il a voulu, lui qui était bon, qu’elles soient bonnes, elles sont-bonnes en ce qu’elles sont ‘. Selon cette raison, faut-il donc que toutes les choses sans exception soient-justes, parce qu’est lui-même juste celui qui a voulu qu’elles soient Non plus, car l’être-bon se rapporte à l’essence, mais l’être-juste à l’action. Or en lui Dieu, l’être et l’agir sont la même chose : le Bien est donc la même chose que le Juste (axiome 6a). Mais pour nous, l’être et l’agir ne sont pas la même chose nous ne sommes pas simples, en effet (axiome 6b). Pour nous donc, être-bons n’est pas la même chose qu’être-justes ; en revanche pour nous tous, dans ce que nous sommes, l’être est le même. Toutes les choses sont donc bonnes, mais non justes par surcroît. En outre le Bien est assurément général, mais le juste spécifique, et l’espèce ne descend pas en toutes choses. C’est pourquoi assurément les unes sont justes, les autres, autre chose, mais toutes, bonnes.