De l’État des nègres relativement à la prospérité des colonies françaises et de leur métropole

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S. n.
S. n. (p. 1-32).

DE L’ÉTAT
DES NÈGRES,

relativement
À la proſpérité des Colonies Françoiſes
& de leur Métropole

DISCOURS
aux
REPRÉSENTANS DE LA NATION.



1789.



Avertissement.


Les Métaphyſiciens qui ont rédigé la déclaration des droits de l’homme, & armé d’un bout du royaume à l’autre ceux qui n’ont rien contre ceux qui poſsèdent, ne manqueront pas de vouloir rendre bruſquement la liberté aux Nègres, ſans s’inquiéter des ſuites d’un décret qui bouleversera toutes nos poſſeſſions coloniales, & les arrachera violemment à la Mere-patrie.

Les amis des Noirs ont une tendreſſe ſi aveugle pour l’Afrique, que, dans le plan de la félicité générale qui les occupe, ils oublient entiérement l’Europe & l’Amérique : ils ne conſidèrent la queſtion que dans le point du Droit naturel, oubliant exprès les rapports ſociaux & politiques ; comme ſi un Empire, un Gouvernement, une Marine & des Colonies étoient l’état de pure nature.

Mais, puiſque la métaphyſique & les abſtractions décident aujourd’hui du ſort des François, nous ne craindrons pas de diſcuter, dans un Mémoire à part, la queſtion de la ſervitude & de l’eſclavage, en l’appliquant à nos Domeſtiques, à nos Payſans & aux Nègres en particulier. Qu’il nous ſoit permis, en attendant, d’obſerver que les Anglois, ſtimulés par la ſociété des Noirs, ayant d’abord fait la faute d’agiter cette queſtion en plein Parlement, les Commerçans de Liverpool & autres Villes demandèrent à paſſer en France & à s’y établir, ce qui n’alloit pas à moins qu’à perdre le commerce & les isles de cette puiſſance[1].

L’Angleterre nous a donc abandonné prudemment le dangereux honneur de donner la liberté aux Nègres & d’abolir la Traite. Les hommes qui gouvernent tout en ce moment, & qui ne poſsèdent rien, qui veulent faire du bruit & non du bien, ne manqueront pas cette occaſion : la populace Pariſienne, qui ne ſait ce que c’est que des Colons & une Métropole, leur applaudira ; & l’Angleterre, qui le ſait bien, leur applaudira plus vivement & plus ſincèrement encore.

Messieurs,

Avant de quitter la Colonie qui nous a députés vers Vous, nous avions bien appris qu’une ſociété de gens de Paris s’étoit formée ſous le titre de ſociété des amis des Noirs.

On nous avoit encore mandé que cette ſociété préſenteroit aux États-Généraux la queſtion de l’affranchiſſement des Nègres dans les Colonies.

Mais nous Vous l’avouons, Messieurs, dans les idées que nous avions pu nous former à 1 800 lieues des douze cents Repréſentans de la Nation Françoiſe, nous ne fûmes nullement allarmés des plans & des projets d’une ſociété qui, dans l’éloignement, nous paroîtra plus religieuſe que politique.

En effet, Messieurs, comment euſſions-nous pu nous perſuader que les douze cents Repréſentans d’un grand peuple puſſent accueillir des projets formés par une ſociété compoſée de prétendus philoſophes, de gens de beaucoup d’eſprit, peut-être ; mais de gens peu verſés dans les grandes queſtions d’adminiſtration, de commerce, de politique & de balance des Empires ?

Nos Commettans n’ont donc pu, Messieurs, nous donner des inſtructions, ni leurs ordres ſur la queſtion que l’on oſe nous préſenter aujourd’hui, à notre grand étonnement ; & vous ne devez pas être ſurpris de l’embarras dans lequel nous nous trouvons de répondre à des attaques contre leſquelles nos Commettans n’ont pas pu juger devoir ſe prémunir.

Nous l’avouerons, Messieurs ; nous n’avons point d’orateurs parmi nous. Des propriétaires de terre, des cultivateurs, des gens qui ne veulent que tranquillité & paix, ſe nourriſſent peu de queſtions & de principes d’un ſens indéfini.

Nos Commettans ont cru, dans la ſimplicité de leurs idées, que les gens d’honneur, d’un eſprit ſimple & droit, connoiſſant parfaitement les intérêts, les beſoins de leur pays & l’importance dont il eſt à la France, leur suffiſoient pour préſenter leurs hommages & leur amour à la Nation Françoiſe & au Roi.

Avant d’entrer, Messieurs, dans les détails de la grande cauſe que les ſoi-diſans amis des Noirs Vous préſentent, il me paroît indiſpenſable de nous arrêter un peu ſur le caractere que l’Europe entière ſe croit en droit de reprocher à la Nation Françoiſe.

Nous poſſédons, ſans doute, beaucoup de qualités aimables & eſtimables, Messieurs, mais en même tems nous paſſons chez tous les étrangers pour un peuple léger, inappliqué, précipité dans ſes réſolutions, ne ſachant jamais s’arrêter à propos & dans de juſtes meſures ; grand amateur de nouveautés, grand imitateur de ſes voisins, & enclin à changer d’opinions, de principes, de maximes, preſqu’autant que de modes.

Je n’entrerai point, Messieurs, en diſcuſſion ſur une accuſation qui n’a, peut-être, d’autre fondement que la jalouſie dont ces étrangers nous honorent.

Cependant, Messieurs, nous devons, en toute modeſtie, convenir qu’il eſt des matieres dans leſquelles nous ſommes bien jeunes, & pour leſquelles nos têtes n’ont pas encore la maturité & l’inſtruction convenables.

Nous ne diſcuterons point, Messieurs, les principes en morale de la ſociété des amis des Noirs, & nous leur abandonnons à cet égard la victoire la plus complette & la plus facile.

Quant aux allégations, aux inculpations qu’ils répandent avec tant de ſoins dans leurs écrits, nous leur répondrons : cette créature humaine qui revient au bout de trois ans à celui qui l’a achetée pour cultiver ſa terre, à plus de quatre mille francs, ſollicite bien plus puiſſamment ſa charité, ſa manſuétude, ſes veilles, ſes ſoins, que tous ces beaux diſcours, ces amplifications de rhétorique, ces livres traduits de l’anglois, compoſés par des aventuriers dont l’unique plan eſt probablement de bouleverſer l’univers.

Nous avons peu d’intérêt, Messieurs, à vanter beaucoup l’importance dont nos pays ſont à la France ; nous abandonnerons les grands développemens de cette cauſe à toutes les provinces maritimes du royaume, à toutes nos villes qui bordent l’Océan & la Méditerranée, à plus de cinq millions d’hommes que fait vivre & entretient une augmentation de richeſſes de plus de deux cent millions qui donnent un mouvement de près de deux milliards aux affaires générales d’une grande Monarchie.

Nous nous bornerons donc, Messieurs, à une diſcuſſion ſimple & vraie ſur cette grande & importante matière.

Nul n’eſt riche, Messieurs, de ce qu’il conſomme, mais bien de ce qu’il poſſede au-delà de ſa conſommation, & de ce dont il accroît conſéquemment ſa fortune. Ceci eſt une vérité inconteſtable.

Ainſi, ſi la France produit à peine ce qui lui eſt néceſſaire pour ſes propres habitans, ſi ce qu’elle vend à l’étranger des produits de ſon territoire & de ſes manufactures, ne paie pas même, à trente[2] millions près, ce qu’elle eſt obligée d’en tirer pour ſes fabriques, la France n’eſt donc point riche par elle-même.

Effectivement, Messieurs, ſuppoſons pour un moment que, par un événement quelconque, la France vînt à perdre ſes Colonies, & qu’il fût poſſible que leurs Cultivateurs, au lieu d’être Français, d’être de familles Françaiſes, de familles appartenantes à la France par tous les liens qui attachent des hommes d’une claſſe riche, ou aiſée, à leur patrie, devinſſent tout-à-coup ſujets de l’Angleterre.

Dans cet état de choſes, Messieurs, il eſt aiſé de concevoir que les Ports des Colonies étant fermés aux vaiſſeaux de la France, ce Royaume ſeroit alors obligé de tirer de l’Étranger ce qu’il conſomme en ſucre, en caffé, en coton & en indigo, & qu’il deviendroit conſéquemment tributaire de ces Étrangers d’une ſomme de 50 à 60 millions, qu’il lui ſeroit impoſſible de solder par les échanges de ſon territoire & de ſes manufactures.

Il eſt encore aiſé de concevoir de quels moyens de richeſſe & de proſpérité s’accroîtroit cette Puiſſance ennemie de la France, & à quel degré de force & de gloire la porteroit une augmentation de ſix cent millions de numéraire qu’elle acquerroit, en dix années, au préjudice de la France, & dont elle pourroit employer les moyens pour attaquer & démembrer le plus beau Royaume de l’Europe, quels que ſoient ſa population & le courage des Français.

Vous concevez encore à quel degré de pauvreté ſe trouveroit réduit le Royaume en dix années, s’il ſortoit de ſon ſein une maſſe auſſi énorme de numéraire.

Mais, Messieurs, je vous prie de conſidérer avec attention le tableau des misères qui attendroient la France, ſi à cette perte énorme d’un numéraire de ſix cent millions, qu’elle éprouveroit en dix années, ſe joignoit celle d’une importation de plus de cent quarante millions que lui doit l’Étranger toutes les années, en retour des denrées de l’Amérique que les Français lui vendent, & dont s’accroîtroit néceſſairement cette Puiſſance ennemie de la France.

Calculez, Messieurs, les maux que feroit en dix années au Royaume la perte de près de deux milliards.

Calculez d’un autre côté tout le danger des entrepriſes que pourroit former à ſon gré contre la France une Puiſſance qui s’accroîtroit d’un numéraire & de moyens auſſi conſidérables ; & Vous frémirez, ſans doute, des conſéquences des plans d’une ſociété qui n’eſt que l’émanation criminelle, j’oſe le dire, d’une corporation établie à Londres, protégée, guidée, ſoldée par le Cabinet de Londres, dans l’intention cachée de perdre & d’anéantir le Royaume.

Et qui peut nous aſſurer, Messieurs, dans ces temps de troubles & de malheurs ; qui peut nous aſſurer que les chefs de cette ſecte, ceux qui en ont dreſſé les plans ténébreux dans l’origine, ne ſoient pas des gagiſtes de l’Angleterre ?

Des ames honnêtes, des ames ſenſibles ont pu, ſans doute, ſe laiſſer entraîner dans les principes de cette ſecte par des tableaux menſongers des maux qu’une portion de l’humanité endure sous la Zône brûlante de l’Amérique : & nous devons leur pardonner des démarches, des écarts dont ils n’ont pas, ſans doute, calculé les conſéquences.

Mais les chefs de cette ſecte, qui sont-ils ? Ne ſeroit-ce pas des gens exercés déjà aux manœuvres ſourdes des révolutions ?

Pouvons nous connoître toute la profondeur de leurs vues ſécrètes ?

Ne ſeroit-ce pas des étrangers déjà bannis de leurs pays, qui ne ſeroient que les exécuteurs des plans meurtriers de M. Pitt, dont le nom ſeul devroit rappeller aux Français toutes les humiliations de la guerre de 1756 ?

À Dieu ne plaiſe, Messieurs, que dans mon indignation, dans ma douleur, je confonde nombre d’honnêtes gens de la ſociété des amis des Noirs.

Il en eſt beaucoup qui ſont pleins de probité, d’honneur, & de ſenſibilité. Le jour viendra, ſans doute, où ils rougiront, où ils s’affligeront d’être entrés dans les plans, dans les vues de leurs ſéducteurs. Et ſi les malheurs qui en ſeroient les ſuites funeſtes & inévitables, (ſi nous ny portions remède par nous-mêmes) nous arrivoient, ils ſeroient, ſans doute, les premiers à demander vengeance des maux qui nous auroient été faits, & auxquels il n’y auroit malheureuſement plus de remède.

Mais, Messieurs, ſuppoſons pour un moment qu’il fût poſſible aux douze cent Repréſentans de la première Nation de l’Europe, de mettre de côté la conſidération de la vie, de l’exiſtence de cent mille Français répandus dans toutes les Colonies ; ſuppoſons même avec un membre de la ſociété des amis des noirs, que je nommerai, ſi on l’exige, ſuppoſons qu’il fût bon en principes d’humanité, que cinq ou ſix cent mille créatures noires égorgeaſſent cent mille Français qui ſeroient leurs maîtres ; ſuppoſons encore qu’il fût poſſible de croire que ces cent mille créatures Françaiſes ſe laiſſaſſent égorger comme des agneaux par des créatures Africaines, & que l’homme de l’Amérique, qui n’a pas la réputation d’être ſans courage, ſe laiſſât porter le poignard dans le cœur par la main du Nègre qu’il a vu naître, qu’il a nourri, ſans ſe défendre.

Dans cet état de choſes, Messieurs, quel ſeroit le ſort de la France ?

Le voici : Elle perdroit deux milliards de ſon numéraire en dix années.

Elle ſeroit forcée de ſe ſervir, ainsi que la Suède ; d’une monnoie de cuivre.

Une grande portion des Ouvriers de luxe, des Artiſtes, des Marchands de la Capitale & des Provinces, ſeroit forcée de s’expatrier pour aller ſubſiſter ailleurs.

Toutes les Manufactures qui fourniſſent les Colonies de leurs beſoins ſeroient anéanties.

La culture des vignes de la Provence, de la Guyenne, de la Saintonge, ſeroit diminuée de moitié.

L’herbe croîtroit dans les Villes de Marseille, de Bordeaux, de la Rochelle, de Nantes, du Hâvre, de Rouen.

Plus de cinq millions d’hommes que nourriſſent & entretiennent deux cent millions de richeſſes, réduits à la dernière misère par le défaut de travail, pourroient devenir un ſurcroît de population dangereuſe pour le Royaume, & y cauſer probablement une grande & ſanglante révolution.

Il ſeroit indiſpenſable de vendre ou de brûler huit cent gros Navires marchands.

Les fortunes de huit à neuf cent Négocians des Ports de Mer, à qui les Colonies doivent, peut être, plus de trois cent millions, ſeroient renverſées & culbutées.

La France à la vérité n’auroit plus beſoin de Marine royale, s’il faut en croire une foule de mauvais écrivains, de prétendus philoſophes ; mais ſes Côtes ſeroient alors ouvertes aux incurſions de ſes ennemis, & elles n’en ſeroient pas même garanties par un million d’hommes armés, ce dont les gens de guerre ſe convaincront par un ſimple apperçu géographique de la vaſte étendue de nos Côtes.

Et nous verrions alors probablement, Messieurs, bientôt renaître ces temps malheureux de la Monarchie où les peuples du Nord portèrent ſucceſſivement le ravage, l’incendie & le meurtre dans toutes les parties de la France, malgré les efforts & le courage indeſtructibles de ſes habitans.

Voilà ; Messieurs, ce qui attend inévitablement la France, ſi par des écarts d’une métaphyſique inintelligible, par des conſéquences exagérées, tirées des principes d’un ſens indéfini, & dont le développement n’eſt propre qu’à faire briller des plumes ambitieuſes & vénales, qui ſe complaiſent aux ſcènes enſanglantées des révolutions, les Repréſentans de la Nation Françaiſe ſe permettroient de prononcer d’une manière défavorable aux Colonies ſur la queſtion inſidieuſe, perfide, criminelle, que l’on oſe aujourd’hui mettre ſous vos yeux.

Si cependant, Messieurs, tant de conſidérations n’avoient pas le pouvoir de Vous empêcher de prononcer la perte des Colonies ; s’il vous étoit poſſible de Vous perſuader à Vous-mêmes que, n’ayant point de poſſeſſions extérieures, Vous ſeriez débarraſſés de tout ſujet de guerre avec l’Angleterre, & que Vous n’euſſiez plus besoin d’une Marine qui coûte infiniment en temps de guerre.

S’il étoit poſſible enfin, Messieurs, que d’après ces motifs, Vous cruſſiez de bonne foi qu’il fût avantageux à la France d’abandonner les Colonies à elles-mêmes ; ſi, dégagés enſuite de toute affection, de tout intérêt de conſervation pour cent mille Français répandus dans vos poſſeſſions d’outre-mer, Vous Vous croyez autoriſés à prononcer l’abolition de la traite & la liberté générale des Nègres dans toutes les Colonies :

Nous nous permettrions alors de vous faire encore quelques obſervations.

Pouvez-Vous Vous perſuader, Messieurs, que la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la Saintonge, l’Aunis, le Poitou, la Bretagne, la Normandie, la Picardie, la Flandre, toutes vos Provinces maritimes enfin puſſent être ſatiſfaites de votre décision ? Penſez-Vous qu’elles priſſent en échange de leur aiſance, de leur richeſſe, de leur ancienne proſpérité, des principes de philoſophie dont les motifs ſecrets paroîtront inceſſamment au grand jour ?

N’avez-Vous pas à craindre de leur part des réclamations, des proteſtations contraires au reſpect, à la confiance que vous devez leur inſpirer ? Croyez-Vous que leurs Députés puſſent déſormais reparoître parmi leurs Concitoyens, dont ils auroient mal calculé, dont ils auroient trahi les intérêts ? Penſez-Vous enfin, Messieurs, que leur mécontentement pût ſe borner à de timides plaintes, à des murmures ſans effets.

Je dois par ſageſſe, Messieurs, jetter un voile ſur le tableau des calamités, des malheurs qui retomberoient néceſſairement ſur toute la France, ſi la prudence, ſi la ſcience de l’avenir ſur-tout ne préſidoient en ce moment aux délibérations, aux décrets de cette auguſte Aſſemblée.

Et c’eſt ici, Messieurs, qu’il eſt de mon devoir de m’élever avec force, avec courage au péril même de ma tête, contre les machinateurs de ces perfides plans, de plans dont Vous n’avez, ſans doute, pas calculé toute la profondeur & le venin, & que les méchans ont couverts avec un art & une habileté dignes des plus grands conſpirateurs.

Quoi ! Messieurs, c’eſt au moment où la France s’écroule ſous le poids d’une dette épouvantable, qui ne peut être ſoutenu en partie que par le crédit & le mouvement incalculable que donnent au Royaume les productions des Colonies, qu’on oſe Vous les propoſer ces plans criminels !

C’eſt au moment où toutes les parties d’un Royaume qui fut autrefois le plus beau de l’Europe, ſont en diſſolution, que des perfides oſent vous en propoſer la totale deſtruction ſous un voile d’humanité, de bienfaiſance, de liberté & (choſe inconcevable) d’économie politique.

N’en doutez point, Messieurs ; les méchans ont conjuré la faillite générale.

Ils ont conjuré le démembrement de la Monarchie ;

Ils ont conjuré la guerre civile ;

Et qui peut méconnoître à ceci, Messieurs, la main des éternels ennemis de la France ?

Où s’eſt formée cette ſociété ? à Londres.

Qui ſont ſes premiers fondateurs en France ?

Des perſonnages penſionnés par le Cabinet de Londres.

Quels ſont les Orateurs qu’ils emploient ?…

Je m’arrête ici.

Il nous convient, Messieurs, de deſcendre dans la profondeur des intentions de l’Angleterre & de les analyſer.

Quel eſt l’intérêt de cette Puiſſance, Messieurs ?

Il eſt de ſuſciter ténébreuſement la diviſion de la France ;

Il eſt de la dépouiller de ſes poſſeſſions extérieures, de lui faire perdre la force du grand enſemble de la plus belle Monarchie de l’Europe ;

Il eſt enfin d’exciter la guerre civile dans le Royaume.

Son intérêt eſt de faire paſſer ſecrettement dans tous les États de l’Europe, par des émiſſaires adroits & éloquens, les mêmes plans, les mêmes diſcordes ſous le voile de l’humanité, de la liberté.

L’Angleterre reſteroit alors la ſeule grande Puiſſance exiſtante en ſon entier dans toute l’Europe.

Elle ſeule pourroit entretenir une marine formidable.

Elle ſeule fourniroit à tout le globe les marchandiſes de tous les pays de l’Univers.

Elle ſeule feroit un commerce extérieur qui lui attireroit l’or du Monde entier.

Elle donneroit des loix à toute la terre ; elle ſeroit le centre de l’univers ; elle ſeroit la dominatrice de toutes les Nations ; tout aboutiroit à elle, & 10 à 12 millions d’hommes, au plus, en tiendroient plus de 150 millions dans les fers du beſoin & de la néceſſité.

Ce n’eſt, ſans doute, Messieurs, qu’après avoir fait couler des flots de ſang, ſans en avoir répandu elle-même, que l’habile Angleterre veut parvenir à ſes fins.

Sa dette nationale lui fait craindre pour elle-même le retour des maux qu’elle nous cauſe, ſi elle avoit l’imprudence de nous déclarer la guerre ; nous n’avons probablement point à la craindre de ſa part ; mais 20 à 30 millions répandus adroitement par ſes nombreux agens dans tous les ordres, dans toutes les claſſes, ameneroient néceſſairement le ſuccès de ſes projets ambitieux & ſanguinaires, ſi des François courageux n’oſoient, au péril même de leur vie, développer toute la profondeur & le danger de ſa politique.

Vous ne pouvez douter, Messieurs, que les affaires de la France ne ſoient depuis quatre ans l’objet des méditations de l’Angleterre.

Elle a calculé notre dette nationale, les abus révoltants de notre adminiſtration, l’eſprit général qui fait mouvoir la Capitale, & elle a pu juger que le moment de la diſſolution de toutes les parties de la Monarchie Française n’étoit point éloigné.

Il ſeroit difficile de nous perſuader, Messieurs, que le Miniſtere Anglais n’ait pris de grandes meſures, d’après cet apperçu qui ne pouvoit échapper aux yeux les moins pénétrans ; & ſi nous voulons bien nous rappeller l’embarras dans lequel s’eſt trouvé M. Pitt de rendre un compte public de 48 millions dont les dépenſes ont été annoncées comme le ſecret de l’État, nous ne douterons plus que l’Angleterre n’ait manœuvré puiſſamment contre la France depuis deux ans.

Mais nous aurons, Messieurs, la clef des dépenſes ſecretes du compte de M. Pitt, ſi vous voulez bien vous rappeler ce qui ſe paſſoit alors en France.

Reſſouvenez-vous combien de plumes ardentes s’exercerent alors ſur notre ſituation, qui ne préſentoit que des déſaſtres.

Dans cette inquiétude d’eſprit, qui agitoit ſourdement le Royaume ; dans le choc de mille opinions diverſes ſur la nature des Gouvernemens ; dans l’écroulement de tant de fortunes, occaſionné par un luxe effréné & les mœurs les plus diſſolues, s’élevoient, Messieurs, de ces hommes qui n’appercevoient d’autres reſſources contre la miſere & l’opprobre qui les menaçoient, que dans le renverſement général de la Monarchie.

Dans ces circonſtances, Messieurs, ſe formoit à Londres une ſociété politique & religieuſe ſous le titre de ſociété des amis des Noirs.

Sa doctrine ne tendoit, en apparence, qu’à l’abolition de la traite & à l’affranchiſſement graduel des Nègres. Elle en tiroit les principes du droit naturel, & ſes conſéquences étoient certainement inconteſtables en morale.

Mais les intérêts politiques ſe mêlant à ceux de la morale, cette ſecte a ſon myſtere, comme toutes les ſectes du monde ont le leur ; & ce myſtere, qui eſt d’un ſens profond, elle a grand ſoin de le voiler pour ces caracteres puſillanimes qui reculent d’effroi à l’idée ſeule des grandes révolutions qui peuvent enſanglanter la terre.

Ce myſtere, Messieurs, cache le plus vaſte projet que l’eſprit humain ait jamais oſé concevoir, le renverſement de tous les Empires.

Tel eſt, Messieurs, le myſtere de la ſecte des amis des Noirs, qui n’offre à l’imagination ſéduite des hommes qui ne ſavent point en approfondir les conſéquences ſanguinaires, qu’un roman artificieux, qui, ſous le nom de l’humanité, commande la deſtruction.

Les plans de cette ſecte, Messieurs, ont été imaginés dans le nord de la Nouvelle Angleterre par les Quakers, qui ſont les plus habiles politiques de ces Provinces, dont les terres (obſervons-le) ne peuvent être cultivées que par des Blancs, à cauſe du froid exceſſif qui y regne les trois quarts de l’année.

Il eſt eſſentiel de remarquer que ces Provinces septentrionales avoient fort peu de Nègres, que le caractere de ces malheureux, invinciblement portés à la pareſſe & au larcin, y étoit fort diſcrédité, & qu’à peine daignoit-on s’en ſervir en qualité de domeſtiques.

Je dois encore vous faire obſerver qu’il s’étoit élevé entre ces Provinces ſeptentrionales & celles du Mariland, de la Virginie, des deux Carolines & de la Géorgie, de grandes jalouſies de commerce, de navigation & de richeſſe, & que les terres de ces provinces méridionales n’y pouvant être cultivées que par des Nègres, à cauſe de la grande chaleur & de l’inſalubrité du climat, la révolte des Eſclaves devenoit un ſûr moyen d’en arrêter la proſpérité.

Je me ſens entraîné malgré moi, Messieurs, dans de grands détails de politique ; mais j’ai dû vous faire ces obſervations, pour vous amener graduellement aux réſultats qu’il vous ſera néceſſaire de former, afin de parvenir à développer tous les plis & replis politiques de la ſecte des amis des Noirs.

Les Provinces du nord de la Nouvelle Angleterre, Messieurs, ſe trouvent chargées d’une dette énorme, dont elles ne peuvent eſpérer la libération en partie que par la vente de leurs terres & par une grande navigation.

Pour y parvenir, il leur convient de ſe procurer une grande population & de grands capitaux, que le diſcrédit de leurs affaires préſentes éloigne néceſſairement.

Ces Provinces ont ſenti, Messieurs, qu’elles ne pouvoient parvenir au ſuccès de leurs projets, qu’en excitant, dans tous les États des deux Mondes, des révolutions, des guerres qui leur ameneroient indiſpenſablement ces plantes paraſites de tous les États, cette claſſe d’hommes pour qui tous les pays ſont à-peu-près égaux, & qui, pouvant emporter avec eux toutes leurs richeſſes dans un porte-feuille, ont la faculté de ſe mettre, en 24 heures, à l’abri de tous les dangers des guerres civiles.

Je dois vous le dénoncer, Messieurs ; c’eſt dans l’analyſe, dans les recherches des combinaiſons politiques du peuple le plus embarraſſé dans ſes affaires, du peuple le plus délié qu’il y ait ſur la terre, que ſe ſont formés les dogmes de la ſociété des amis des Noirs.

C’eſt là que ſe ſont fabriquées les premieres torches qui, dans les renverſemens des trônes & de toutes les formes de gouvernement, doivent embraſer les deux Mondes.

C’eſt dans les malheurs des guerres civiles qui menacent tous les États de l’Univers, que ſe fera cette émigration des Capitaliſtes de tous les pays, que ſe promet la nouvelle Angleterre.

On ne peut douter, Messieurs, que les premières vues de la ſociété des amis des Noirs de Philadelphie ne ſe ſoient portées ſur les poſſeſſions Eſpagnoles d’outre-mer qui touchent, pour ainſi dire, celles des Provinces-Unies.

En excitant des inſurrections, des révoltes au Pérou, au Mexique, la ſociété des amis des Noirs de Philadelphie comptoit procurer à ſon pays les tréſors de ces riches contrées ; & nous devons nous rappeller que l’Eſpagne se vit, il y a huit ans, dans de grands embarras, dans cette partie de ſes poſſeſſions.

Nous ne pouvons douter encore que le projet de changer la face de l’Angleterre elle-même, celle de la Hollande, ne ſoit entré dans la conſpiration de cette ſociété.

Mais, Messieurs, de grandes difficultés ſe ſont oppoſées à ſes succès dans les colonies eſpagnoles.

L’inquiſition, cette inſtitution redoutable, cette inſtitution tout aussi politique peut-être que religieuſe, leur a préſenté un rempart trop formidable pour oſer y tenter un établiſſement.

D’anciens principes, que des eſprits forts appelleront préjugés, ſans doute, y conſervent une grande force. Les Eſpagnols aiment encore leur Roi, leur ancienne religion, les formes antiques de leur gouvernement. Les humbles amis des Noirs ſeroient aſſurés d’y obtenir les glorieuſes palmes du martyre qu’ils n’ambitionnent pas ; & la ſublimité de leur ſystême n’y feroit pas fortune.

L’Angleterre leur a donc paru la partie de l’Europe la plus propre à former leur premier établiſſement ; de la Nation Angloiſe, comptant ſur l’amour religieux que tout Anglois porte à ſon pays & à ſon gouvernement, n’a dû le voir que dans cet eſprit d’indifférence qu’elle accorde à toutes les opinions religieuſes & politiques.

Il eſt à croire, Messieurs, que les Anglois n’ont regardé cette ſociété que ſous le point-de-vue qui leur avoit fait tolérer celle de Caglioſtro, des Illuminés, des Martiniſtes & de tant d’autres que quelques années feroient tomber dans le ridicule, dans le mépris & dans l’oubli.

Mais le Miniſtere Anglois, cet argus infatigable de toutes nos opinions, de toutes nos actions, l’a, ſans doute, enviſagé ſous un point-de-vue différent.

Obſervateur conſtant de la poſition de notre crédit, de toutes les variations de notre caractere & de cet eſprit d’imitation qui ne nous abandonnera jamais, il a vu dans la ſecte des amis des Noirs un moyen politique d’arriver aux plus grandes révolutions qu’ait encore éprouvées la Monarchie Françoiſe.

Il a vu que le tems de rendre avec uſure à la France ce qu’il nous réſerve dans ſon cœur pour l’indépendance de l’Amérique ſeptentrionale, étoit venu.

Il a calculé le caractere inquiet de cette foule d’embrions de cour que l’envie de changer de place & l’amour de la nouveauté, plus que le deſir de s’inſtruire, ont fait voyager en Angleterre depuis quelques années ; & il a jugé que les plus grands ennemis de la France pouvoient être des François mêmes.

Effectivement, Messieurs, rappellons-nous avec quelle ardeur les opinions de vingt ſectes diverſes, toutes plus dangereuſes, plus abſurdes les unes que les autres, furent embraſſées par des perſonnes de tout ſexe & de toute condition, il y a quelques années ; & nous concevrons que le miniſtere anglois a pu ſe persuader qu’il n’y avoit rien de ridicule, de deſtructeur, en tout genre, qu’il ne fut poſſible de faire adopter à des François.

Le Miniſtere Anglois a donc dû voir ſans inquiétude l’établiſſement de la ſociété des amis des Noirs à Londres ; mais encore il a dû, dans ſes vues de vengeance & de deſtruction contre la France, faire protéger cette ſecte par ſes orateurs, ſes écrivains les plus célèbres qui, dans ce pays comme ailleurs, ſavent mesurer leurs opinions, leurs maximes ſur la quantité d’or qu’on leur préſente.

Il a dû faire répandre mille écrits divers en faveur de la doctrine de cette ſociété.

Il a dû faire porter en grand appareil la cauſe des amis des Noirs, ces protecteurs de la liberté des hommes, au tribunal ſuprême de la nation angloiſe.

Cette cauſe a dû faire l’objet de beaucoup de ſéances fort intéreſſantes, & donner de grandes inquiétudes à cette claſſe nombreuſe de négocians obſervateurs de la marche du Miniſtere Anglois.

Pour en impoſer avec plus d’éclat ſur la pureté des intentions du Miniſtere, ces ſéances ont dû ſe ſuccéder les unes aux autres avec beaucoup de vivacité, & ſe ralentir enſuite avec art & méthode.

Les écrits, les livres qui ont été faits ſur cette matière ont dû être envoyés en France, pour y être traduits par les plus habiles Gens de Lettres, par quelques philoſophes répandus dans les cercles les plus brillans.

La fortune, les dépenſes de ces Gens de Lettres, de ces Philoſophes ont dû augmenter d’une maniere frappante.

Le Miniſtere de France a dû être ſondé myſtérieuſement ſur ſes diſpoſitions, ſes opinions relativement à ſes Colonies.

Tous les Rédacteurs des papiers publics de la France, tous ſes Journaliſtes, les Gazetiers ont dû être puiſſamment intéreſſés à rendre des comptes adroits de ce que ces écrits Anglois renfermoient de plus ſéduiſant, de plus pathétique & de plus captieux dans cette matiere.

Lorſque les eſprits des François ont été préparés à point par la lecture de ce qui avoit été préſenté en ce genre, le Miniſtere Anglois a dû s’occuper de trouver de ces hommes ingénieux, intrigans, ſans fortune, ſans reſſource, bannis de leur patrie pour des ſéditions, & que le beſoin de ſubſister rend capables de tout entreprendre au riſque même de périr en place publique.

Le Miniſtere Anglois a dû prodiguer l’or à ces hommes : car il falloit perſuader, ſéduire, corrompre, former un établiſſement. Et quoique toutes ces choſes duſſent être fort peu cheres chez une nation légere, imitatrice de ſes voiſins, ulcérée par les vices de ſon adminiſtration, corrompue par ſon luxe, le Miniſtere Anglois ſentoit parfaitement qu’on ne forme pas une grande révolution ſans faire de grands ſacrifices.

Ces hommes ont formé l’établiſſement d’une ſociété des amis des Noirs, à Paris, entretenant correſpondance de fraternité avec celle de Londres.

Les ſuccès de cet établiſſement étonneront, ſans doute, ceux qui ne voudront pas réfléchir ſur la diſpoſition générale des eſprits de la Capitale.

L’or a dû être prodigué à ces caracteres ardens, inquiets, amateurs des nouveautés, qui ſe complaiſent aux révolutions. La morale la plus pure, la plus ſéduiſante, a été préſentée à ces âmes ſenſibles, à ces hommes de bien qui forment des vœux ſinceres pour le bonheur de l’humanité. La perſpective de toutes les jouiſſances, de l’ambition la plus ſatisfaite de plus hautes dignités, des places les plus lucratives, du miniſtere, du commandement des armées, a été offerte à ces petits ambitieux de cour, brouillons ſans talent, conjurés ſans courage, ruinés la plupart de ſanté, d’honneur & de fortune, & aſſez peu éclairés pour ne pas appercevoir qu’ils ne ſeroient que de vils inſtrumens de révolutions, dont les conſpirateurs, plus habiles qu’eux, ſe ſerviroient pour les dédaigner enſuite, & les mettre plus bas qu’ils n’étoient auparavant.

Lorſque le Miniſtere Anglois a pu préſumer que la corporation des Amis des Noirs de Paris avoit acquis quelque force, il s’eſt alors occupé de faire ceſſer les murmures de toute la Nation Angloiſe, l’inquiétude des Négocians, des Propriétaires de ſes Colonies.

De ce moment les Amis des Noirs de Londres ont été moins accueillis ; les raiſons des Commerçans ont été mieux entendues ; les informations, les opinions, ont paru leur être plus favorables ; & tout-à-coup la cauſe a été renvoyée à une autre ſeſſion du Parlement, où elle ne ſera certainement repriſe & traitée, que d’après les calculs de la politique & des intérêts de l’Angleterre.

Effectivement, Messieurs, ſi l’Angleterre, qui ne peut être balancée dans le commerce & la navigation énorme que lui procurent ſes poſſeſſions de l’Inde, que par l’influence incroyable que donnent à la France, dans toute l’Europe, les productions des Colonies, pouvoir parvenir, par le ſacrifice même des Iſles, qui lui donnent à peine 50 millions, à déterminer la France à renoncer aux ſiennes, qui lui en donnent plus de deux cents, nous ne pouvons douter que l’habile Angleterre ne ſe déterminât à prononcer l’affranchiſſement des Nègres ; ſauf à ſes ſujets des Colonies à prendre le parti qui leur paroîtroit le plus convenable.

En effet, Messieurs, calculez un peu le génie de tout Anglais. Pouvons-nous penſer que les Habitans des Colonies Anglaiſes ſouffriroient avec patience un décret qui les priveroit de leurs propriétés, qui tendroit à mettre leur vie en péril ? Croyez-vous que le Miniſtere Anglois oſât armer les flottes de la Nation pour ſoutenir un tel décret, & que ſourdement il n’en favoriſeroit point l’infraction & la répulſion, dès le moment que vous auriez prononcé la perte des Colonies Françoiſes ?

Et vous allez juger, Messieurs, combien de fineſſe, d’aſtuce, de mauvaiſe foi, le miniſtere Anglois a employé dans cette affaire.

Dans le temps même où tous les papiers publics de l’Angleterre n’étoient remplis que des diſcuſſions de la cauſe des amis des Noirs ; dans le temps où ces fameuſes ſéances du Parlement ſe ſuccédoient les unes aux autres avec le plus de vivacité en faveur de cette cauſe ; c’eſt alors, Messieurs, c’eſt dans ce temps même que le Miniſtre Anglois, qui ſe connoit un peu mieux en commerce que le nôtre, ſignoit un traité par lequel il s’obligeoit de fournir aux Eſpagnols toute la quantité de Negres qui leur ſeroient néceſſaires pour exploiter les terres de leurs Colonies.

Eh ! Messieurs, ne nous laiſſons point abuser par des ruſes qui ne peuvent en impoſer qu’à des gens qui n’ont vu les choſes que de leur cabinet, & qui n’ont point été intéreſſés à parcourir tous les dédales de la politique de l’Angleterre. Vous devez dire, Messieurs : la ſecte des amis des Noirs de Paris eſt une émanation de celle d’Angleterre ; donc ſa morale, ſa doctrine doivent cacher la perte de la France ; donc il n’y a lieu à délibérer ſur toutes les propoſitions que ces ennemis de la France peuvent nous faire.

Non, Messieurs, vous ne vous laiſſerez point égarer par les projets d’une ſecte formée par les ennemis de la France. Ces proteſtations d’intérêt, d’amitié, de fraternité, dont le Miniſtere Anglois Vous fait adroitement aſſurer par des journaliſtes qui, ſans-doute, lui ſont vendus, n’en impoſeront point à Votre ſageſſe.

Vous ne croirez pas aux vœux que Votre ennemi naturel peut former pour la proſpérité de la France.

Vous ſaurez juger d’où partent ces écrits ſentimentaux, dont de prétendus philoſophes, des journaliſtes inondent à deſſein la Capitale & les Provinces.

Vous ſaurez en apprécier les motifs.

Les ſcenes ſanglantes qui ſe ſont jouées dans toutes les parties du Royaume ; le malheureux eſprit qui s’eſt introduit chez les peuples de la campagne Vous auront ouvert les yeux ſur les malheurs dans leſquels Vous précipiteriez les Colonies, ſi vous touchiez au régime & aux moyens politiques qui vous ont préſervés de leur perte depuis cent cinquante ans.

Vous n’ordonnerez point la deſtruction de pays dont les premiers poſſeſſeurs ont conquis les terres par leur courage & leurs ſeuls efforts, que leurs deſcendans ont conſervés par leur prudence & leur ſageſſe ; qu’ils ont cultivés pour vous enrichir & pour donner à votre Royaume une prépondérance que jalouſent en vain vos ennemis.

Vous traiterez au moins les Propriétaires des Colonies comme de fidèles alliés qui ont prodigué, dans tous les temps, leurs fortunes & leurs vies, pour repouſſer les attaques de vos ennemis, lors même que vos Miniſtres avoient la cruauté de les abandonner à toutes les horreurs de la famine, dont ces ennemis ſeuls pouvoient les tirer & les garantir.

L’expérience vous aura appris, Messieurs, que le déſeſpoir mene les peuples à des réſolutions exagérées & preſque toujours contraires à leurs affections les plus cheres. Vous ne le porterez point dans le cœur de vos parens, de vos amis, de vos freres.

Vous n’expoſerez point le Royaume à perdre preſque tout ſon numéraire en moins de dix années.

Vous ne ruinerez point vos Provinces maritimes, les Villes les plus opulentes de votre Royaume.

Vous ne renverſerez point les fortunes des Négocians des ports de mer, à qui les Colonies doivent plus de 300 millions.

Vous penſerez que la ruine de ces Négocians entraîneroit celle de tous les Banquiers, de tous les Marchands du Royaume, d’une grande quantité de Propriétaires de terres, de preſque tous les Manufacturiers ; & d’un nombre incalculable d’Ouvriers de toute eſpece, que vous forceriez de s’expatrier, pour aller enrichir vos ennemis de leur induſtrie.

Enfin, Messieurs, vous ne prononcerez point un décret dont l’effet ſeroit de rendre la France tributaire de vos ennemis, & de donner à l’Angleterre l’empire du Monde.

FIN.
  1. La propoſition en fut faite à M. l’Archevêque de Sens, qui n’en profita pas plus que des propoſitions de la Hollande.
  2. Voyez le Mémoire ſur le commerce de la France & de ſes Colonies, imprimé chez Moutard, page 103.