De l’Allemagne/Seconde partie/V

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 215-225).

CHAPITRE V.

Klopslock.


Il y a eu en Allemagne beaucoup plus d’hommes remarquables dans l’école anglaise que dans l’école française. Parmi les écrivains formés par la littérature anglaise il faut compter d’abord cet admirable Haller, dont le génie poétique le servit si efficacement, comme savant, en lui inspirant plus d’enthousiasme pour la nature, et des vues plus générales sur ses phénomènes ; Gessner, que l’on goûte en France, plus même qu’en Allemagne ; Gleim, Ramier, etc., et avant eux tous Klopstock.

Son génie s’étoit enflammé par la lecture de Milton et de Young ; mais c’est avec lui que l’école vraiment allemande a commencé. Il exprime d’une manière fort heureuse, dans une de ses odes, l’émulation des deux muses.

« J’ai vu… Oh ! dites-moi, étoit-ce le présent, ou contemplois-je l’avenir ? J’ai vu la muse de la Germanie entrer en lice avec la muse anglaise, s’élancer pleine d’ardeur à la victoire.

Deux termes élevés à l’extrémité de la carrière se distinguoient à peine, l’un ombragé de chênes, l’autre entouré de palmiers [1].

Accoutumée à de tels combats, la muse d’Albion descendit fièrement dans l’arène ; elle reconnut ce champ, qu’elle parcourut déjà dans sa lutte sublime avec le fils de Méon, avec le chantre du Capitole.

Elle vit sa rivale, jeune, tremblante, mais son tremblement étoit noble : l’ardeur de la victoire coloroit son visage, et sa chevelure d’or flottoit sur ses épaules.

Déjà, retenant à peine sa respiration pressée dans un sein ému, elle croyoit entendre la trompette, elle dévoroit l’arène, elle se penchait vers le terme.

Fière d’une telle rivale, plus fière d’elle-même, la noble anglaise mesure d’un regard la fille de Thuiskon. Oui, je m’en souviens, dit-elle, dans les forêts de chênes, près des bardes antiques, ensemble nous naquîmes.

Mais on m’avoit dit que tu n’étois plus. Pardonne, ô muse, si tu revis pour l’immortalité ; pardonne-moi de ne l’apprendre qu’à cette heure… Cependant je le saurai mieux au but.

Il est là… le vois-tu dans ce lointain ? par delà le chêne, vois-tu les palmes, peux-tu discerner la couronne ? tu te tais… Oh ! ce fier silence, ce courage contenu, ce regard de feu fixé sur la terre… je le connois.

Cependant… pense encore avant le dangereux signal, pense… n’est-ce pas moi qui déjà luttai contre la muse des Thermopyles, contre celle des Sept Collines ?

Elle dit : le moment décisif est venu, le héraut s’approche : Ô fille d’Albion, s’écria la muse de la Germanie, je t’aime, en t’admirant je t’aime… mais l’immortalité, les palmes me sont encore plus chères que toi. Saisis cette couronne, si ton génie le veut : mais qu’il me soit permis de la partager avec toi.

Comme mon cœur bat… Dieux immortels… si même j’arrivois plus tôt au but sublime… oh ! alors tu me suivras de près… ton souffle agitera mes cheveux flottants.

Tout à coup la trompette retentit, elles volent avec la rapidité de l’aigle, un nuage de poussière s’élève sur la vaste carrière ; je les vis près du chêne, mais le nuage s’épaissit, et bientôt je les perdis de vue. »

C’est ainsi que finit l’ode, et il y a de la grâce à ne pas désigner le vainqueur.

Je renvoie au chapitre sur la poésie allemande l’examen des ouvrages de Klopstock sous le point de vue littéraire, et je me borne à les indiquer maintenant comme des actions de sa vie. Tous ses ouvrages ont eu pour but, ou de réveiller le patriotisme dans son pays, ou de célébrer la religion : si la poésie avoit ses saints, Klopstock devroit être compté comme l’un des premiers.

La plupart de ses odes peuvent être considérées comme des psaumes chrétiens, c’est le David du Nouveau Testament que Klopstock ; mais ce qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c est l’hymne religieuse, sous la forme d’un poëme épique, à laquelle il a consacré vingt années, la Messiade. Les chrétiens possédoient deux poèmes, l’Enfer, du Dante, et le Paradis Perdu, de Milton : l’un étoit plein d’images et de fantômes, comme la religion extérieure des Italiens. Milton, qui avoit vécu au milieu des guerres civiles, excelloit surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté ; c’est au divin Sauveur des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l’Eglise ont inspiré Le Dante ; la Bible, Milton : les plus grandes beautés du poème de Rlopstock sont puisées dans le Nouveau Testament ; il sait faire ressortir de la simplicité divine de l’Évangile un charme de poésie qui n’en altère point la pureté.

Lorsqu’on commence ce poëme, on croit entrer dans une grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l’attendrissement, et le recueillement que les temples du Seigneur inspirent, s’emparent de l’âme en lisant la Messiade.

Klopstock se proposa, dès sa jeunesse, ce poëme pour but de son existence : il me semble que les hommes s’acquitteroient tous dignement envers la vie, si, dans un genre quelconque, un noble objet, une grande idée signaloient leur passage sur la terre ; et c’est déjà une preuve honorable de caractère, que diriger vers une même entreprise les rayons épars de ses facultés, et les résultats de ses travaux. De quelque manière qu’on juge les beautés et les défauts de la Messiade, on devroit en lire souvent quelques vers : la lecture entière de l’ouvrage peut fatiguer ; mais, chaque fois qu’on y revient, l’on respire comme un parfum de l’âme qui fait sentir de l’attrait pour toutes les choses célestes.

Après de longs travaux, après un grand nombre d’armées, Klopstock enfin termina son poëme. Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières le noble orgueil qui leur répondoit de la durée immortelle de leurs ouvrages : [2]exegi monumentum œre perennius : et, nomenque erit indelebile nostrum. Un sentiment d’une toute autre nature pénétra l’âme de Klopstock quand la Messiade fut achevée. Il l’exprime ainsi dans l’ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.

« Je l’espérois de toi, ô Médiateur céleste ! J’ai chanté le cantique de la nouvelle alliance. La redoutable carrière est parcourue, et tu m’as pardonné mes pas chancelants.

Reconnoissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais retentir les accords de ma harpe ; hâte-toi ; mon cœur est inondé de joie, et je verse des pleurs de ravissement.

Je ne demande aucune récompense ; n’ai-je pas déjà goûté les plaisirs des anges, puisque j’ai chanté mon Dieu ? L’émotion pénétra mon âme jusque dans ses profondeurs, et ce qu’il y a de plus intime en mon être fut ébranlé.

Le ciel et la terre disparurent à mes regards ; mais bientôt l’orage se calma : le souffle de ma vie ressembloit à l’air pur et serein d’un jour de printemps.

Ah ! que je suis récompensé ! n’ai-je pas vu couler les larmes des chrétiens ? et dans un autre monde peut-être m’accueilleront-ils encore avec ces célestes larmes !

J’ai senti aussi les joies humaines ; mon cœur, je voudrois en vain te le cacher, mon cœur fut animé par l’ambition de la gloire : dans ma jeunesse, il battit pour elle ; maintenant, il bat encore, mais d’un mouvement plus contenu.

Ton apôtre n’a-t-il pas dit aux fidèles : Que tout ce qui est vertueux et digne de louange soit l’objet de vos pensées !… C’est cette flamme céleste que j’ai choisie pour guide, elle apparoît au-devant de mes pas, et montre à mon œil ambitieux une route plus sainte.

C’est par elle que le prestige des plaisirs terrestres ne m’a point trompé : quand j’étois prêt à m’égarer, le souvenir des heures saintes où mon âme fut initiée, les douces voix des anges, leurs harpes, leurs concerts me rappelèrent à moi-même.

Je suis au but, oui j’y suis arrivé, et je tremble de bonheur ; ainsi (pour parler humainement des choses célestes), ainsi nous serons émus, quand nous nous trouverons un jour auprès de celui qui mourut et ressuscita pour nous.

C’est mon Seigneur et mon Dieu dont la main puissante m’a conduit à ce but à travers les tombeaux ; il m’a donné la force et le courage contre la mort qui s’approchoit ; et des dangers inconnus, mais terribles, furent écartés du poëte, que protégeoit le bouclier céleste.

J’ai terminé le chant de la nouvelle alliance ; la redoutable carrière est parcourue. Ô Médiateur céleste, je l’espérois de toi. »

Ce mélange d’enthousiasme poétique et de confiance religieuse inspire l’admiration et l’attendrissement tout ensemble. Les talents s’adressoient jadis à des divinités de la fable. Klopstock les a consacrés, ces talents, à Dieu même ; et, par l’heureuse union de la religion chrétienne et de la poésie, il montre aux Allemands comment ils peuvent avoir des beaux-arts qui leur appartiennent et ne relèvent pas seulement des anciens en vassaux imitateurs.

Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu’ils l’admirent. La religion, la liberté, l’amour, ont occupé toutes ses pensées ; il professa la religion par l’accomplissement de tous ses devoirs ; il abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l’eut souillée, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais il ne s’appuya de son imagination pour justifier aucun écart ; elle exaltoit son âme sans l’égarer. On dit que sa conversation étoit pleine d’esprit et même de goût ; qu’il aimoit l’entretien des femmes, et surtout celui des françaises, et qu’il étoit bon juge de ce genre d’agréments que la pédanterie réprouve. Je le crois facilement, car il y a toujours quelque chose d’universel dans le génie, et peut-être même tient-il par des rapports secrets à la grâce, du moins à celle que donne la nature.

Combien un tel homme étoit loin de l’envie, de l’égoïsme, des fureurs de vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs talents ! S’ils en avoient eu davantage, aucun de ces défauts ne les auroit agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand un peu d’esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère ; mais le vrai génie inspire de la reconnoissance et de la modestie : car on sent qui l’a donné, et l’on sent aussi quelles bornes celui qui l’a donné y a mises.

On trouve, dans la seconde partie de la Messiade, un très-beau morceau sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans l’évangile comme l’image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a fait des derniers moments de Marie le tableau de la mort du juste. Lorsqu’à son tour il étoit aussi sur son lit de mort, il répétoit d’une voix expirante ses vers sur Marie, il se les rappeloit à travers les ombres du cercueil, et les prononçoit tout bas pour s’exhorter lui-même à bien mourir : ainsi les sentiments exprimés par le jeune homme étoient assez purs pour consoler le vieillard.

Ah ! qu’il est beau le talent, quand on ne l’a jamais profané, quand il n’a servi qu’à révéler aux hommes, sous la forme attrayante des beaux-arts, les sentiments généreux et les espérance religieuses obscurcies au fond de leur cœur !

Ce même chant de la mort de Marie fut lu à la cérémonie funèbre de l’enterrement de Klopstock. Le poëte étoit vieux quand il cessa de vivre ; mais l’homme vertueux saisissoit déjà les palmes immortelles qui rajeunissent l’existence et fleurissent sur les tombeaux. Tous les habitants de Hambourg rendirent au patriarche de la littérature les honneurs qu’on n’accorde guère ailleurs qu’au rang ou au pouvoir, et les mânes de Klopstock reçurent la récompense que méritoit sa belle vie.


  1. le chêne est l’emblème de la poésie patriotique, et le palmier celui de la poésie religieuse qui vient de l’Orient.
  2. J’ai érigé un monument plus durable que l’airain… le souvenir de mon nom sera ineffaçable.