De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 2/11

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 106-108).


CHAPITRE XI.
Du petit nombre de ceux qui embrassent la Croix du Sauveur.

JEsus trouve assez de gens aujourd’hui, qui soûpirent aprés son Royaume celeste ; mais il ne trouve presque personne qui veüille porter La Croix.

Plusieurs desirent ses consolations : mais peu le plaisent à ses souffrances.

Plusieurs mangent volontiers avec lui : mais peu veulent jeûner & se mortifer comme lui.

Plusieurs souhaitent de participer à ses joyes : mais peu se montrent assez genereux pour prendre part à ses peines.

Plusieurs le suivent jusqu’à la table, & à la fraction du pain : mais peu jusqu’à boire le Calice de sa Passion.

Plusieurs sont ravis de ses miracles : mais peu goûtent l’amertume & l’ignominie de la mort.

Plusieurs l’aiment, lorsqu’ils sont contens, & qu’ils ont tout à souhait.

Plusieurs le loüent, lorsqu’il les comble de délices : mais dés qu’il se cache & les délaisse tant soit peu, ils se plaignent & se découragent aussitôt.

Ceux, au contraire, qui l’aiment, parce qu’ils en attendent quelque douceur passagere, ceux-là le benissent également, soit qu’il les afflige, ou qu’il les console.

Et quand il ne leur devroit jamais donner la moindre consolation, ils ne laisseroient pas de le louer, ni de lui rendre d’éternelle actions de graces.

O que l’amour de Jesus a de pouvoir, lorsqu’il est pur & exempt de tout interêt !

Ne faut-il pas regarder comme mercenaires ceux qui cherchent toûjours des consolations sensibles ?

N’est-ce pas s’aimer plus que Jesus-Christ, que d’avoir toujours en vûë sa propre satisfaction ?

Ou trouvera-t-on une personne qui serve Dieu, sans aucun égard à la récompense !

Il y a bien peu de gens assez spirituels, pour vouloir le dépoüiller, de toutes choses.

Y a-t-il un homme sur la terre, qui soit vrayement pauvre, & entierement détaché des créatures ?

S’il s’en trouve un seul, il est préférable à tout ce qui vient de précieux des païs les plus éloignez[1].

Si pour avoir une pareille vertu, un homme donnois tous ses biens[2], ce ne seroit rien.

Quand il feroit de très-rudes penitences, ce seroit encore fort peu.

Quand il auroit toute la science possible[3], il n’en feroit guéres meilleur.

Quand il auroit même des sentimens d’une tendre & ardente devotion, il lui manqueroit encore une chose très necessaire pour être parfait.

Hé ! quoi ? ce seroit qu’après avoir quitté tour le reste, il se quittât & se renonçât aussi lui-même, & qu’il éteignît tout à fait en lui l’amour propre.

S’il arrivoit même que quelqu’un eût fait tout ce qu’il auroit crû de voir faire ; il devroit compter tout cela pour rien.

Il ne faudroit pas qu’il prisât beaucoup ce que d’autres auroient admiré en lui. Il faudroit plûtôt qu’il se regardât comme un serviteur inutile, suivant ce que die la verité même : Quand vous aurez fait tout ce qu’on vous aura commandé, dites que vous êtes des serviteurs inutiles[4].

C’est là le moyen d’acquerir le vrai esprit de pauvreté, & de pouvoir dire avec le Prophéte : Je suis seul & dénué de tout[5].

Cependant nul n’est plus riche, ni plus puissant, ni plus libre que celui qui se dépoüille volontairement de tout, qui se haït lui-même, qui choisit par tout la derniere place.

  1. Prov. 31. 10.
  2. Cant. 8. 7.
  3. 1. Corinth. 13.
  4. Luc. 17. 10.
  5. Psal. 24. 10.