De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 2/12

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 108-118).


CHAPITRE XII.
Que c’est par la Croix que l’on va au Ciel.

CEtte parole semble rude à beaucoup de gens : Renoncez à vous-méme, prenez vôtre Croix, & suivez Jesus.

Mais ils trouveront un jour cette autre parole beaucoup plus terrible : Retirez-vous de moi maudits : allez au feu éternel[1].

Ceux qui se plaisent maintenant entendre parler de la Croix, & qui l’embrassent de tout leur cœur, 110 craindront point alors de s’entendre comdamner au feu de l’enfer.

Ce Signe auguste de la Croix, paroîtra dans l’air[2], lorsque le Seigneur viendra pour juger le monde.

Les disciples, les imitateurs de Jesus crucifiez, s’approcheront alors de son Tribunal avec une grande confiance.

Pourquoi donc craignez-vous tant de porter la Croix, par où l’on monte dans le Royaume éternel ?

Nôtre salut, nôtre vie, nôtre assurance est dans la Croix : c’est par la Croix que nous recevons les consolations du Ciel, le don de la force, la joye & la vigueur de l’esprit : enfin la Croix est un trésor qui contient toutes les vertus & toute la perfection de la sainteté.

C’est en vain qu’on en cherche hors de la Croix, le salut de l’ame ; & le chemin de la gioire.

Prenez donc la Croix, suivez Jesus, & vous parviendrez infailliblement à la vie éternelle.

Jesus chargé de la Croix, a bien voulu marcher devant vous, & mourir crucifié pour l’amour de vous, afin de vous apprendre à porter la vôtre, & à y demeurer attaché jusques à la mort.

Car si vous mourez avec lui, vous vivrez pareillement avec lui ; & si vous participez à ses peines, vous participerez de même à sa gloire.

Sçachez donc que tout votre bien dépend de porter la Croix, & de mourir sur la Croix. La seule voye qui méne à la vie, & à la vraye paix interieure, est celle de la Croix & de la mortification continuelle.

Allez où il vous plaira, regardez. de tous côtez, vous n’en verrez point audessus de vous de plus élevée, ni audessous de plus sûre que celle-ci.

Mettez-vous en cette situation que vous voudrez, il faudra toûjours bon gré mal gré que vous souffriez quelque chose ; & ainsi, quoique vous fassiez, vous rencontrerez la Croix. par tout.

Car vous sentirez ou quelque douleur dans le corps, ou quelque : trouble dans l’ame.

Tantôt, vous serez délaissé de Dieu, tantôt maltraité des hommes : bien plus, vous aurez souvent de la peine à vous supporter vous-même.

Er neanmoins vous ne trouverez ni remede, ni soulagement à votre mal. Ainsi vous serez contraint de souffrir tant qu’il plaira au Seigneur.

Car il veut vous accoûtumer à pâtir sans nulle consolation : il veut que vous appreniez à vous soûmettre en toutes choses à sa volonté, & que l’affliction vous rende plus humble.

Personne ne ressent mieux les peines de Jesus-Christ, que celui qui en a souffert de semblables.

Soyez donc bien persuadé que la Croix est toûjours dressée pour vous, & que c’est à vous qu’elle tend les bras.

En quelque endroit que vous alliez, vous avez beau faire, vous ne l’éviterez jamais, puisque par tout ou vous allez vous êtes inseparable de vous-même, & que vous êtes, à vous-même la plus pesante de toutes les Croix.

Dessus & dessous, & dehors & dedans, par tout vous rencontrerez la Croix, & il faut necessairement que vous pratiquiez la patience, afin d’être en paix, & de mériter la gloire éternelle.

Si vous portez volontiers la Croix, elle sera vôtre appui & vôtre soutien : elle vous conduira infailliblement au bonheur où vous aspirez, & où finiront toutes vos peines, qui le peuvent finir ici-bas.

Mais si vous la portez à regret, vous vous la rendrez moins legere, vous augmenterez votre chagrin, & après tout vous serez contraint de la porter malgré vous.

D’ailleurs si vous rejettez une croix, il vous en viendra une autre, & peut-être trouverez-vous celle-ci plus insupportable que la premiere.

Pensez-vous pouvoir vous exempter d’une charge dont jamais nul homme mortel n’a été exempt : qui de tous les Saints a jamais vécu sans affliction & sans croix ?

Jesus-Christ nôtre Seigneur n’a pas eu dans toute sa vie une seule heure de repos. Il a fallu, disoit-il lui-même, que le Christ souffrit, qu’il ressuscitát, & entrât ainsi dans sa gloire.

Comment donc voulez vous prendre un autre chemin que celui qu’il vous a frayé, qui est celui de la Croix ?

Toute la vie de Jesus-Christ a été un vrai martyre, & vous cherchez à vous reposer & à vous réjouir !

Vous vous trompez, oüi, vous vous trompez, si vous pensez trouver autre chose que des Croix en cette vie, qui est, toute pleine de souffrances.

Plus un homme fait de progrès dans la perfection, plus les croix s’augmentent, parce que l’amour lui fait sentir davantage la misere de son exil.

Cependant quelque excessive que soit la peine, elle n’est pas sans consolation. Car elle est fort adoucie par l’experience qu’il a qu’en souffrant beaucoup, il profite aussi beaucoup.

Sa resignation entre les mains du Seigneur, qui l’éprouve de cette sorte, lui donne une merveilleuse confiance en la divine Bonté.

De plus, à mesure que la chair s’affoiblit par la mortification, l’esprit le fortifie par la grace.

Et il arrive quelquefois qu’on homme, qui pour imiter Jesus crucifié, s’attache de tout son cœur à a Croix, se sent tant de force & de courage qu’il ne voudroit pas vivre sans douleur ; parce qu’il sçait que jamais il n’est plus agréable à Dieu, & que Dieu ne l’aime jamais davantage, que lorsqu’il a beaucoup à souffrir pour l’amour de lui.

Ce n’est point la vertu de l’homme qui fait cela ; c’est la grace du Sauveur qui anime tellement une chair fragile, que ce qu’elle abhorre naturellement elle l’aime, elle l’embrasse par la ferveur de l’esprit.

L’homme de lui-inême ne sçauroit s’accoûtumer à porter la croix, À chercher la croix, à châtier rudement son corps, à fouler aux pieds les honneurs, à se réjouir des affronts, à se mépriser, & à se voir méprisé des autres ; à supporter patiemment les plus grandes pertes, & les plus sensibles afflictions, sans jamais vouloir de prospérité, ni de plaisir dans le monde.

Toutes ces choses effectivement : semblent impossibles à quiconque ne considere que ses propres forces.

Mais mettez votre confiance en la vertu du Tout-puissant, vous vous sentirez fortifié d’en haut, & vaincrez la chair & le monde.

Vous triompherez aussi du demon avec les armes de la foi, & avec le signe de notre salut, qui est celui de la Croix.

Faites toûjours le devoir d’un bon & fidéle serviteur de Jesus-Christ ; portez courageusement la Croix de celui qui a été crucifié pour l’amour de vous.

Preparez vous à de grandes souffrances en cette miserable vie : car il vous arrivera beaucoup de choses fàcheuses, en quelque endroit que vous alliez, & quelque part que vous vous cachiez.

C’est une necessité & il n’y a point d’autre remede que la patience, contre tanr de maux.

Beuvez avec joye le calice du Sauveur, si voulez avoir part à ses caresses, & vous rendre digne de son amitié.

Laissez à Dieu la disposition de ses douceurs & de ses délices celestes : ne les enviez point à ceux qu’il lui plaît d’en favoriser.

Disposez-vous seulement à souffrir beaucoup, recevez aussi volontiers les peines les plus ameres, que vous feriez les plus douces consolations.

Car quand vous devriez endurer tous les maux du monde, ce seroit encore trop peu pour mériter la gloire éternelle que Dieu vous prépare.

Lorsque vous serez parvenu à prendre plaisir aux souffrances & à les trouver agréables pour l’amour de Jesus-Christ, croyez-moi, vous serez heureux, puisque vous aurez trouvé le paradis sur la terre.

Mais tandis que vous aurez de la répugnance à souffrir, & que vous en fuirez l’occasion, vous n’aurez point de repos, & la peine que vous fuïrez, vous suivra par tout.

Si vous vous mettez dans l’état où vous devez être ; si vous êtes toûjours prêt à pâtir & à mourir, vous vous en trouverez beaucoup mieux, & dans peu de tems vous obtiendrez la paix interieure.

Quand vous auriez été élevé, comme saint Paul, jusques au troisiéme Ciel, vous ne devriez pas pour cela vous promettre que jamais il ne vous arrivât d’accident fâcheux. Je lui montrerai disoit le Sauveur, combien il a à souffrir pour la gloire de mon Nom[3].

Vous n’avez donc qu’à vous préparer à souffrir, si vous aimez notre Seigneur, & que vous soyez resolu d’être tout à lui.

Plût à Dieu que vous fussiez digne d’endurer quelque chose pour le Nom de Jesus-Christ ! que cela vous seroit glorieux ! que les Saints en auroient de joye ! que le prochain en seroit édifié.

Car tout le monde louë la patience, mais peu de gens ont le courage de la pratiquer.

Du moins devriez-vous accepter de legeres peines pour votre Sauveur, puisqu’il n’y a rien de si rude qu’on ne souffre pour le monde.

Mettez-vous bien dans l’esprit que votre vie ne doit être qu’un exercice continuel de mortification, & que plus un homme est mort à lui même, plus il vit & agir pour Dieu.

Nul n’est capable de comprendre les choses du Ciel, s’il ne reçoit humblement les adversitez & les croix de la main de Dieu.

Il n’y a rien dans le monde, ni de plus agréable à Dieu, ni de plus avantageux pour vous, que de supporter contiminent de grandes traverses pour l’honneur de Jesus-Christ.

Et si vous aviez à choisir, vous devriez ne pas hesiter un moment à renoncer aux consolations, pour embrasser les souffrances. Car par ce moyen vous vous rendriez plus semblable à Jesus-Christ, & à tous les Saints.

Ce qui fait nôtre mérite & nôtre perfection dans notre état, ce n’est pas la grande abondance des goûts spirituels, c’est le courage & la constance dans les travaux & les affictions.

Certainement s’il y eût eu quelque chose de meilleur & de plus utile pour nôtre salut, que de souffrir, Jesus nous l’eût enseigné, & de parole & par les œuvres.

Or nous voyons que tous les Disciples qui le suivent, ou qui ont dessein de le suivre, il les exhorte hautement à porter la Croix. Si quelqu’un, dit-il, veut venir après moi, qu’il se renonce lui même, qu’il prenne sa Croix, & qu’il marche sur mes pas[4].

Ainsi, apres avoir lû & examiné toutes choses, concluons enfin qu’il est necessaire de passer par beaucoup de peines & ď’afflictions pour arriver au Royaume de Dieu[5].


Fin du second Livre.
  1. Matt. 25. 41.
  2. Matt. 24. 30.
  3. Act. 9. 26.
  4. Matt. 16. 24.
  5. Act. 14. 21.