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Essais/Livre III/Chapitre 4

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (Livre IIIp. 362v-366v).
De la diversion. Chap. IIII


J’ay autresfois esté emploié à consoler une dame vraiement affligée : car la plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux :

Uberibus semper lachrimis, sempérque paratis
In statione sua, atque expectantibus illam,.
Quo jubeat manare modo.

On y procede mal quand on s’oppose à cette passion, car l’opposition les pique et les engage plus avant à la tristesse : on exaspere le mal par la jalousie du debat. Nous voyons, des propos communs, que ce que j’auray dict sans soing, si on vient à me le contester, je m’en formalise, je l’espouse ; beaucoup plus ce à quoy j’aurois interest. Et puis, en ce faisant, vous vous presentés à vostre operation d’une entrée rude, là où les premiers accueils du medecin envers son patient doivent estre gracieux, gays et aggreables : et jamais medecin laid et rechigné n’y fit œuvre. Au contraire doncq, il faut ayder d’arrivée et favoriser leur plaincte, et en tesmoigner quelque approbation et excuse. Par cette intelligence vous gaignez credit à passer outre, et, d’une facile et insensible inclination, vous vous coulez aus discours plus fermes et propres à leur guerison. Moy, qui ne desirois principalement que de piper l’assistance qui avoit les yeux sur moy, m’advisay de plastrer le mal. Aussi me trouvé-je par experience avoir mauvaise main et infructueuse à persuader. Ou je presente mes raisons trop pointues et trop seiches, ou trop brusquement, ou trop nonchalamment. Apres que je me fus appliqué un temps à son tourment, je n’essayai pas de le guarir par fortes et vives raisons, par ce que j’en ay faute, ou que je pensois autrement faire mieux mon effect ; ny n’allay choisissant les diverses manieres que la philosophie prescrit à consoler : Que ce qu’on plaint n’est pas mal, comme Cleanthes ; Que c’est un leger mal, comme les Peripateticiens ; Que ce plaindre n’est action ny juste ny louable, comme Chrysippus ; Ny cette cy d’Epicurus, plus voisine à mon style, de transferer la pensée des choses fascheuses aux plaisantes ; Ny faire une charge de tout cet amas, le dispensant par occasion, comme Cicero ; mais, declinant tout mollement noz propos et les gauchissant peu à peu aus subjects plus voisins, et puis un peu plus esloingnez, selon qu’elle se prestoit plus à moy, je luy desrobay imperceptiblement cette pensée doulereuse, et la tins en bonne contenance et du tout r’apaisée autant que j’y fus. J’usay de diversion. Ceux qui me suyvirent à ce mesme service n’y trouverent aucun amendement, car je n’avois pas porté la coignée aux racines. A l’adventure ay-je touché ailleurs quelque espece de diversions publiques. Et l’usage des militaires de quoy se servit Pericles en la guerre Peloponnesiaque, et mille autres ailleurs, pour revoquer de leurs païs les forces contraires, est trop frequent aux histoires. Ce fut un ingenieux destour, dequoy le Sieur de Himbercourt sauva et soy et d’autres, en la ville du Liege, où le Duc de Bourgoigne, qui la tenoit assiegée, l’avoit fait entrer pour executer les convenances de leur reddition accordée. Ce peuple, assemblé de nuict pour y pourvoir, print à se mutiner contre ces accords passez ; et delibererent plusieurs de courre sus aux negotiateurs qu’ils tenoyent en leur puissance. Luy, sentant le vent de la premiere ondée de ces gens qui venoyent se ruer en son logis, lacha soudain vers eux deux des habitans de la ville (car il y en avoit aucuns avec luy), chargez de plus douces et nouvelles offres à proposer en leur conseil, qu’il avoit forgées sur le champ pour son besoing. Ces deux arresterent la premiere tempeste, ramenant cette tourbe esmeue en la maison de ville pour ouyr leur charge et y deliberer. La deliberation fut courte : voicy desbonder un second orage, autant animé que l’autre ; et luy à leur despecher en teste quattre nouveaux et semblables intercesseurs, protestans avoir à leur declarer à ce coup des presentations plus grasses, du tout à leur contentement et satisfaction, par où ce peuple fut derechef repoussé dans le conclave. Somme que, par telle dispensation d’amusemens, divertissant leur furie et la dissipant en vaines consultations, il l’endormit en fin et gaigna le jour, qui estoit son principal affaire. Cet autre compte est aussi de ce predicament. Atalante, fille de beauté excellente et de merveilleuse disposition, pour se deffaire de la presse de mille poursuivants qui la demandoient en mariage, leur donna cette loy, qu’elle accepteroit celuy qui l’egualeroit à la course, pourveu que ceux qui y faudroient en perdissent la vie. Il s’en trouva assez qui estimerent ce pris digne d’un tel hazard et qui encoururent la peine de ce cruel marché. Hyppomenes, ayant à faire son essay apres les autres, s’adressa à la deesse tutrisse de cette amoureuse ardeur, l’appellant à son secours ; qui, exauçant sa priere, le fournit de trois pommes d’or et de leur usage. Le champ de la course ouvert, à mesure que Hippomenes sent sa maistresse luy presser les talons, il laisse eschapper, comme par inadvertance, l’une de ces pommes. La fille, amusée de sa beauté, ne faut point de se destourner pour l’amasser,

Obstupuit virgo, nitidique cupidine pomi
Declinat cursus, aurumque volubile tollit..

Autant en fit-il, à son poinct, et de la seconde et de la tierce, jusques à ce que, par ce fourvoyement et divertissement, l’advantage de la course luy demeura. Quand les medecins ne peuvent purger le catarre, ils le divertissent et le desvoyent à une autre partie moins dangereuse. Je m’apperçoy que c’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame. Abducendus etiam non-nunquam animus est ad alia studia, solicitudines, curas, negotia ; loci denique mutatione, tanquam aegroti non convalescentes, saepe curandus est. On luy faict peu choquer les maux de droit fil ; on ne luy en faict ny soustenir ny rabatre l’ateinte, on la luy faict decliner et gauchir. Cette autre leçon est trop haute et trop difficile. C’est à faire à ceux de la premiere classe de s’arrester purement à la chose, la considerer, la juger. Il apartient à un seul Socrates d’accointer la mort d’un visage ordinaire, s’en aprivoiser et s’en jouer. Il ne cherche point de consolation hors de la chose ; le mourir luy semble accident naturel et indifferent ; il fiche là justement sa veue, et s’y resoult, sans regarder ailleurs. Les disciples de Hegesias, qui se font mourir de faim, eschauffez des beaux discours de ses leçons, et si dru que le Roy Ptolemée luy fit defendre d’entretenir plus son escole de ces homicides discours, ceux là ne considerent point la mort en soy, ils ne la jugent point : ce n’est pas là où ils arrestent leur pensée ; ils courent, ils visent à un estre nouveau. Ces pauvres gens qu’on void sur un eschafaut, remplis d’une ardente devotion, y occupant tous leurs sens autant qu’ils peuvent, les aureilles aux instructions qu’on leur donne, les yeux et les mains tendues au ciel, la voix à des prieres hautes, avec une esmotion aspre et continuelle, font certes chose louable et convenable à une telle necessité. On les doibt louer de religion, mais non proprement de constance. Ils fuyent la luicte ; ils destournent de la mort leur consideration, comme on amuse les enfans pendant qu’on leur veut donner le coup de lancette. J’en ay veu, si par fois leur veue se ravaloit à ces horribles aprests de la mort qui sont autour d’eux, s’en transir et rejetter avec furie ailleurs leur pensée. A ceux qui passent une profondeur effroyable, on ordonne de clorre ou destourner leurs yeux. Subrius Flavius, ayant par le commandement de Neron à estre deffaict, et par les mains de Niger, tous deux chefs de guerre, quand on le mena au champ où l’execution devoit estre faicte, voyant le trou que Niger avoit faict caver pour le mettre, inegal et mal formé : Ny cela mesme, dict il, se tournant aux soldats qui y assistoyent, n’est selon la discipline militaire. Et à Niger qui l’exhortoit de tenir la teste ferme : Frapasses tu seulement aussi ferme’Et devina bien, car, le bras tremblant à Niger, il la luy coupa à divers coups. Cettuy-cy semble bien avoir eu sa pensée droittement et fixement au subject. Celuy qui meurt en la meslée, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent ny ne la considere : l’ardeur du combat l’emporte. Un honneste homme de ma cognoissance, estant tombé en combatant en estacade, et se sentant daguer à terre par son ennemy de neuf ou dix coups, chacun des assistans luy criant qu’il pensat à sa conscience, me dict depuis, qu’encore que ces voix luy vinsent aux oreilles, elles ne l’avoient [p. 834] aucunement touché, et qu’il ne pensa jamais qu’à se descharger et à se venger. Il tua son homme en ce mesme combat. Beaucoup fit pour Lucius Syllanus celuy qui luy apporta sa condamnation, de ce qu’ayant ouy sa responce qu’il estoit bien preparé à mourir, mais non pas de mains scelérées, se ruant sur luy avec ses soldats pour le forcer, et luy, tout desarmé, se defandant obstinéement de poings et de pieds, le fit mourir en ce debat : dissipant en prompte cholere et tumultuaire le sentimant penible d’une mort longue et preparée, à quoy il estoit destiné. Nous pensons tousjours ailleurs ; l’esperance d’une meilleure vie nous arreste et appuye, ou l’esperance de la valeur de nos enfans, ou la gloire future de nostre nom, ou la fuite des maux de cette vie, ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort,

Spero equidem mediis, si quid pia numina possunt,
Supplicia hausurum scopulis, et nomine Dido.
Saepe vocaturum.
Audiam, et haec manes veniet mihi fama sub imos.

Xenophon sacrifioit couroné, quand on luy vint annoncer la mort de son fils Gryllus en la bataille de Mantinée. Au premier sentiment de cette nouvelle, il jetta à terre sa courone ; mais, par la suite du propos, entendant la forme d’une mort tres-valeureuse, il l’amassa et remit sur sa teste. Epicurus mesme se console en sa fin sur l’eternité et utilité de ses escrits. Omnes clari et nobilitati labores fiunt tolerabiles. Et la mesme playe, le mesme travail ne poise pas, dict Xenophon, à un general d’armée, comme à un soldat. Epaminondas print sa mort bien plus alaigrement, ayant esté informé que la victoire estoit demeurée de son costé. Haec sunt solatia, haec fomenta summorum dolorum. Et telles autres circonstances nous amusent, divertissent et destournent de la consideration de la chose en soy. Voire les arguments de la philosophie vont à tous coups costoiant et gauchissant la matiere, et à peine essuiant sa crouste. Le premier homme de la premiere eschole philosophique et surintendante des autres, ce grand Zenon, contre la mort : Nul mal n’est honorable ; la mort l’est, elle n’est doncq pas mal ; contre l’yvrongnerie : Nul ne fie son secret à l’ivrongne ; chacun le fie au sage ; le sage ne sera doncq pas yvrongne. Cela est-ce donner au blanc ? J’ayme à veoir ces ames principales ne se pouvoir desprendre de nostre consorce. Tant parfaicts hommes qu’il soyent, ce sont tousjours bien lourdement des hommes. C’est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle : je le voy bien, encore que je n’en aye aucune experience. Pour en distraire dernierement un jeune prince, je ne luy allois pas disant qu’il falloit prester la joue à celuy qui vous avoit frappé l’autre, pour le devoir de charité ; ny ne luy allois representer les tragiques evenemens que la poesie attribue à cette passion. Je la laissay là et m’amusay à luy faire gouster la beauté d’une image contraire : l’honneur, la faveur, la bien-veillance qu’il acquerroit par clemence et bonté ; je le destournay à l’ambition. Voylà comment on en faict. Si vostre affection en l’amour est trop puissante, dissipez la, disent ils ; et disent vray, car je l’ay souvant essayé avec utilité : rompez la à divers desirs, desquels il y en ayt un regent et un maistre, si vous voulez ; mais, de-peur qu’il ne vous gourmande et tyrannise, affoiblissez le, sejournez le, en le divisant et divertissant :

Cum morosa vago singultiet inguine vena,
Conjicito humorem collectum in corpora quaeque..

Et pourvoyez y de bonne heure, de peur que vous n’en soyez en peine, s’il vous a une fois saisi,

Si non prima novis conturbes vulnera plagis,
Volgivagaque vagus venere ante recentia cures..

Je fus autrefois touché d’un puissant desplaisir, selon ma complexion, et encores plus juste que puissant : je m’y fusse perdu à l’avanture si je m’en fusse simplement fié à mes forces. Ayant besoing d’une vehemente diversion pour m’en distraire, je me fis, par art, amoureux, et par estude, à quoy l’aage m’aidoit. L’amour me soulagea et retira du mal qui m’estoit causé par l’amitié. Par tout ailleurs de mesme : une aigre imagination me tient ; je trouve plus court, que de la dompter, la changer ; je luy en substitue, si je ne puis une contraire, au moins un’autre. Tousjours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combatre, je luy eschape, et en la fuyant je fourvoye, je ruse : muant de lieu, d’occupation, de compaignie, je me sauve dans la presse d’autres amusemens et pensées, où elle perd ma trace et m’esgare. Nature procede ainsi par le benefice de l’inconstance : car le temps, qu’elle nous a donné pour souverain medecin de nos passions, gaigne son effaict principalement par là, que, fournissant autres et autres affaires à nostre imagination, il demesle et corrompt cette premiere apprehension, pour forte qu’elle soit. Un sage ne voit guiere moins son amy mourant, au bout de vint et cinq ans qu’au premier an ; et, suivant Epicurus, de rien moins, car il n’attribuoit aucun leniment des fascheries ny à la prevoyance ny à la vieillesse d’icelles. Mais tant d’autres cogitations traversent cette-cy qu’elle s’alanguit et se lasse en fin. Pour destourner l’inclination des bruits communs, Alcibiades coupa les oreilles et la queue à son beau chien et le chassa en la place, afin que, donnant ce subject pour babiller au peuple, il laissat en paix ses autres actions. J’ay veu aussi, pour cet effect de divertir les opinions et conjectures du peuple et desvoyer les parleurs, des femmes couvrir leurs vrayes affections par des affections contrefaictes. Mais j’en ay veu telle qui, en se contrefaisant, s’est laissée prendre à bon escient, et a quitté la vraye et originelle affection pour la feinte ; et aprins par elle que ceux qui se trouvent bien logez sont des sots de consentir à ce masque. Les acceuils et entretiens publiques estans reservez à ce serviteur aposté, croyez qu’il n’est guere habile s’il ne se met en fin en vostre place et vous envoye en la sienne. Cela, c’est proprement tailler et coudre un soulier pour qu’un autre le chausse. Peu de chose nous divertit et destourne, car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subjects en gros et seuls ; ce sont des circonstances ou des images menues et superficieles qui nous frapent, et des vaines escorces qui rejalissent des subjects,

Folliculos ut nunc teretes aestate cicadae
Linquant ; .

Plutarque mesme regrette sa fille par des singeries de son enfance. Le souvenir d’un adieu, d’une action, d’une grace particuliere, d’une recommandation derniere, nous afflige. La robe de Caesar troubla toute Romme, ce que sa mort n’avoit pas faict. Le son mesmes des noms, qui nous tintouine aux oreilles : Mon pauvre maistre ! ou, Mon grand amy ! Hélas ! mon cher pere ! ou, Ma bonne fille ! quand ces redites me pinsent et que j’y regarde de pres, je trouve que c’est une plainte grammairiene et voyelle. Le mot et le ton me blessent. Comme les exclamations des prescheurs esmouvent leur auditoire souvant plus que ne font leurs raisons et comme nous frappe la voix piteuse d’une beste qu’on tue pour nostre service ; sans que je poise ou penetre cependant la vraye essence et massive de mon subject ;

His se stimulis dolor ipse lacessit ;

ce sont les fondemens de nostre deuil. L’opiniastreté de mes pierres, specialement en la verge, m’a par fois jetté en longues suppressions d’urine, de trois, de quatre jours, et si avant en la mort que c’eust esté follie d’esperer l’eviter, voyre desirer, veu les cruels effors que cet estat apporte. O que ce bon Empereur qui faisoit lier la verge à ses criminels pour les faire mourir à faute de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie ! Me trouvant là, je consideroy par combien legeres causes et objects l’imagination nourrissoit en moy le regret de la vie ; de quels atomes se bastissoit en mon ame le poids et la difficulté de ce deslogement ; à combien frivoles pensées nous donnions place en un si grand affaire : un chien, un cheval, un livre, un verre, et quoy non ? tenoient compte en ma perte. Aux autres leurs ambitieuses esperances, leur bourse, leur science, non moins sottement à mon gré. Je voyois nonchalamment la mort, quand je la voyois universellement, comme fin de la vie ; je la gourmande en bloc ; par le menu, elle me pille. Les larmes d’un laquais, la dispensation de ma desferre, l’attouchement d’une main connue, une consolation commune me desconsole et m’attendrit. Ainsi nous troublent l’ame les plaintes des fables ; et les regrets de Didon et d’Ariadné passionnent ceux mesmes qui ne les croyent point en Virgile et en Catulle. C’est un exemple de nature obstinée et dure n’en sentir aucune emotion, comme on recite pour miracle de Polemon ; mais aussi ne pallit il pas seulement à la morsure d’un chien enragé qui luy emporta le gras de la jambe. Et nulle sagesse ne va si avant de concevoir la cause d’une tristesse si vive et entiere par jugement, qu’elle ne souffre accession par la presence, quand les yeux et les oreilles y ont part, parties qui ne peuvent estre agitées que par vains accidens. Est-ce raison que les arts mesmes se servent et facent leur proufit de nostre imbecilité et bestise naturelle ? L’Orateur, dict la rethorique, en cette farce de son plaidoier s’esmouvera par le son de sa voix et par ses agitations feintes, et se lairra piper à la passion qu’il represente. Il s’imprimera un vray deuil et essentiel, par le moyen de ce battelage qu’il joue, pour le transmettre aux juges, à qui il touche encore moins : comme font ces personnes qu’on loue aus mortuaires pour ayder à la ceremonie du deuil, qui vendent leurs larmes à pois et à mesure et leur tristesse : car, encore qu’ils s’esbranlent en forme empruntée, toutesfois, en habituant et rengeant la contenance, il est certain qu’ils s’emportent souvant tous entiers et reçoivent en eux une vraye melancholie. Je fus, entre plusieurs autres de ses amis, conduire à Soissons le corps de monsieur de Gramont, du siege de La Fere, où il fut tué. Je consideray que, par tout où nous passions, nous remplissons de lamentation et de pleurs le peuple que nous rencontrions, par la seule montre de l’appareil de nostre convoy ; car seulement le nom du trepassé n’y estoit pas cogneu. Quintilian dict avoir veu des comediens si fort engagez en un rolle de deuil qu’ils en pleuroient encores au logis ; et de soy mesmes qu’ayant prins à esmouvoir quelque passion en autruy, il l’avoit espousée jusques à se trouver surprins non seulement de larmes, mais d’une palleur de visage et port d’homme vrayement accablé de douleur. En une contrée pres de nos montaignes, les femmes font le prestre martin : car, comme elles agrandissent le regret du mary perdu par la souvenance des bonnes et agreables conditions qu’il avoit, elles font tout d’un trein aussi recueil et publient ses imperfections, comme pour entrer d’elles mesmes en quelque compensation et se divertir de la pitié au desdain, de bien meilleure grace encore que nous qui, à la perte du premier connu, nous piquons à luy prester des louanges nouvelles et fauces, et à le faire tout autre, quand nous l’avons perdu de veue, qu’il ne nous sembloit estre quand nous le voyions : comme si le regret estoit une partie instructive ; ou que les larmes, en lavant nostre entendement, l’esclaircissent. Je renonce dés à present aux favorables tesmoignages qu’on me voudra donner, non par ce que j’en seray digne, mais par ce que je seray mort. Qui demandera à celuy là : Quel interest avez vous à ce siege ? --L’interest de l’exemple, dira il, et de l’obeyssance commune du prince ; je n’y pretens proffit quelconque ; et de gloire, je sçay la petite part qui en peut toucher un particulier comme moy : je n’ay icy ny passion ny querelle. Voyez le pourtant le lendemain, tout changé, tout bouillant et rougissant de cholere en son ranc de bataille pour l’assaut : c’est la lueur de tant d’acier et le feu et tintamarre de nos canons et de nos tambours qui luy ont jetté cette nouvelle rigueur et hayne dans les veines. Frivole cause ! me direz vous. Comment cause ? Il n’en faut point pour agiter nostre ame : une resverie sans corps et sans suject la regente et l’agite. Que je me jette à faire des chasteaux en Espaigne, mon imagination m’y forge des commoditez et des plaisirs desquels mon ame est reellement chatouillée et resjouye. Combien de fois embrouillons nous nostre esprit de cholere ou de tristesse par telles ombres, et nous inserons en des passions fantastiques qui nous alterent et l’ame et le corps’ Quelles grimaces estonnees, riardes, confuses excite la resverie en nos visages’Quelles saillies et agitations de membres et de voix’Semble il pas de cet homme seul qu’il aye des visions fauces d’une presse d’autres hommes avec qui il negocie, ou quelque demon interne qui le persecute ? Enquerez vous à vous où est l’object de cette mutation : est il rien, sauf nous, en nature, que l’inanité sustante, sur quoy elle puisse ? Cambises, pour avoir songé en dormant que son frere devoit devenir Roy de Perse, le fit mourir : un frere qu’il aimoit et duquel il s’estoit tousjours fié’Aristodemus, Roy des Messeniens, se tua pour une fantasie qu’il print de mauvais augure de je ne sçay quel hurlement de ses chiens. Et le Roy Midas en fit autant, troublé et faché de quelque mal plaisant songe qu’il avoit songé. C’est priser sa vie justement ce qu’elle est, de l’abandonner pour un songe. Oyez pourtant nostre ame triompher de la misere du corps, de sa foiblesse, de ce qu’il est en butte à toutes offences et alterations : vrayement elle a raison d’en parler !

O prima infoelix fingenti terra Prometheo'
Ille parum cauti pectoris egit opus.
Corpora disponens, mentem non vidit in arte ;
Recta animi primum debuit esse via.