De la génération des vers dans le corps de l’homme (1741)/Chapitre 09/Article 2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Veuve Alix ; Lambert et Durand (Tome IIp. 501-554).
◄  Art. I
Chap. X  ►
Chapitre IX



ARTICLE SECOND.

Des remedes contre les Vers des intestins.



Nous commencerons par les remedes contre les Vers ronds & longs ; nous viendrons ensuite à ceux des Ascarides, puis à ceux du Tænia ou Solitaire ; ce qui sera terminé pour conclusion de cette matiére, 1o. par des remarques générales sur le traitement des Malades attaqués de Vers, & sur la maniere dont agissent les remedes anthelmintiques, c’est-à-dire, antivermineux. 2o. par une liste universelle de ces remedes rangés dans leurs classes, selon qu’ils se tirent, ou des plantes, ou des Animaux, ou des minéraux ; qu’ils sont simples ou composés, & autres différences. 3o. Par des réflexions de pratique sur la quantité extraordinaire de ces mêmes remedes.

Il y a des remedes dont l’effet ordinaire est de tuer les Vers sans les chasser, & d’autres qui ordinairement les tuent & les chassent ; car il ne laisse pas d’arriver aussi quelquefois que les uns & les autres les chassent vivans ; nous parlerons des premiers dans une Section à part, & des autres dans une autre Section.


Section I.

Des Remedes qui tuent les Vers des intestins.



De ces remedes les uns se prennent en dedans ; & les autres, s’appliquent en dehors ; nous rapporterons d’abord ceux qui se prennent intérieurement, & puis nous viendrons à ceux qui s’appliquent à l’extérieur.


Remedes internes.

Ces remedes sont le vin blanc, la biere, le verjus, le pourpier, la graine de pourpier, celle de chou, de citron, l’écorce d’orange amere, l’ail, les oignons, la poudre de racine de gentiane, l’eau dans laquelle on a fait infuser de la racine d’angélique, la coraline, la rasure de corne de Cerf & d’yvoire, la corne de Cerf brûlée, les trochisques de corail & de corne de Cerf, le beurre, l’huile, la moutarde, la graine de tanaisie dans un peu de syrop violat, le bol d’Arménie, l’eau à la glace, le jus de citron, &c.

On peut prendre l’une de ces choses, ou quelques-unes ensemble : Comme graines de citron, d’oseille, de pourpier, de coriandre pulvérisée, de chacune un gros ; poudre de diamargaritum froid un demi gros, rasure d’yvoire & de corne de Cerf, de chacun demi-scrupule ; sucre rosat, une once ; & s’il y a un cours de ventre qu’il soit à propos de modérer, corail & poudre de roses, de chacun un demi-gros : mêler le tout en poudre subtile, & en faire une opiate avec de l’oxysaccharum, & de la conserve de roses & de chicorée.

Le jus de plantain, la vieille thériaque, les amandes amères, le suc de grenade mêlé avec de l’huile d’olives, sont encore de bons remèdes. L’esprit de nitre, celui de souphre, l’esprit de sel dulcifié, réussissent heureusement ; on en peut prendre quatre ou cinq gouttes des uns ou des autres dans un peu d’eau commune, évitant de mêler ces esprits ensemble. L’huile de bois de genièvre prise à jeun, est très-bonne contre les Vers, aussi bien que celle de bois de coudrier ; on en donne quatre ou cinq gouttes dans un peu de vin ; & davantage, si c’est pour des personnes avancées en âge.

Quand les enfans ont de la fièvre, voici un julep qu’on leur peut donner pour tuer leurs Vers : eaux de pourpier & de chicorée, de chacune deux onces ; confection d’hyacinthe un scrupule ; poudre de coraline autant ; corail préparé demi-scrupule ; syrop de limon, demi-once ; mêler le tout & le donner à boire.

Quand la fiévre est maligne, & qu’il y a lieu de craindre qu’il n’y ait des Vers, comme cela arrive quelquefois, il faut faire ce qui suit : Prendre une suffisante quantité d’eau de scorsonaire, de scabieuse & de pourpier ; six gros de syrop de limon, demi-scrupule de poudre de Vipère, & autant de poudre de coraline, demi-gros de sel de prunelle, un scrupule de confection d’hyacinthe, & faire de tout cela un julep. Dans les maladies de peste[1], lorsqu’il y a des Vers, le jus de citron est d’un grand recours.

Si avec les Vers & la fiévre, il y a convulsion & vomissement, il faut faire le remede suivant.

Prendre quatre onces d’eau de pourpier, trois gros d’eau thériacale, un gros de confection d’hyacinthe, & autant de poudre de coraline, mêler le tout ensemble, & en faire une potion que l’on prendra en une fois ou en deux, selon l’âge du Malade. La coraline, dont nous parlons, est si bonne contre les Vers, qu’il arrive souvent qu’un seul gros pris dans du vin, les tue & les chasse en même temps.

La vertu de ce simple a été inconnue à Dioscoride, à Galien, & à tous les Anciens. Nous en devons la connoissance aux Modernes, qui en ont fait diverses expériences. Mathiole, Antonius Musa, Mercurial[2], relevent l’excellence de ce remede par-dessus celle de tous les autres, & en rapportent plusieurs effets surprenans, dont ils ont été les témoins.

L’huile est un excellent remede contre les Vers, il en faut prendre quelques cuillerées à jeun ; je dis à jeun, parce qu’alors l’estomac & les intestins étant vuides, cette huile touche les Vers plus facilement.

Le Ver meurt sitôt qu’il ne peut plus respirer ; or, il ne respire que par le moyen de certaines petites trachées, qui sont rangées le long de son corps : en sorte que si l’on bouche ces trachées avec quelque chose d’onctueux, qui empêche le commerce de l’air, il faut nécessairement que l’Animal meure faute de respiration, sans même que sa tête, & tout ce qui n’est pas trachée, soient frottés. Cela est si vrai, que si l’on met de l’huile à un Ver ailleurs qu’aux trachées, sans même épargner la tête, le Ver vivra, & aura son mouvement ordinaire. Si on en met à quelques trachées seulement, on verra les parties, où seront ces trachées, devenir sans mouvement propre ; & si on en met à toutes les trachées, le Ver demeurera immobile, & mourra presque sur le champ.

M. Malpighi a fait toutes ces expériences ; j’en dis autant du beurre, lequel produit le même effet, qui étant pris à jeun, tue les Vers mieux que ne fait l’ail. Nous pouvons remarquer ici que l’effet de l’huile sur ses Vers n’est point une chose, que les Modernes ayent découverte les premiers, les Anciens l’ont reconnue comme nous ; & Aristote dit en termes exprès dans le Chapitre 27. du huitiéme Livre de son Histoire des Animaux, que tous les Insectes meurent quand ils sont touchés d’huile : il ajoute même une chose, dont il est facile de faire l’expérience, qui est que si l’on ne se contente pas de toucher tout le corps avec de l’huile, mais qu’on en touche aussi la tête, & qu’ensuite on expose le Ver au Soleil, il meurt encore plus promptement ; Pline écrit la même chose.

De toutes les huiles ordinaires, celle de noix est la meilleure contre les Vers ; & à Milan les mères ont coûtume de donner une ou deux fois la semaine à leurs petits enfans, des rôties d’huile de noix, avec un peu de vin, pour faire mourir les Vers. Nous remarquerons ici que l’huile d’amandes douces ne fait pas sur les Vers un effet si prompt, ainsi qu’on le peut voir par l’expérience que nous avons rapportée dans le Chapitre huitiéme : ce qui vient sans doute, de ce que les parties de cette huile sont plus poreuses, & par conséquent moins capables d’empêcher l’entrée de l’air dans le corps du Ver. Au reste il ne faut pas croire que l’huile lorsqu’elle est dans notre corps, puisse tuer les Vers, comme elle tue un Ver de terre que nous en frottons, ou que nous y jettons ; car il en faudroit avaler une trop grande dose pour cela, & cette quantité seroit dangereuse ; mais toûjours elle les tue à la longue, quand on en prend plusieurs jours de suite.

Quelques goutes de vin le matin à jeûn sont bonnes contre les Vers ; sur-tout il n’est pas à propos quand on est attaqué de cette maladie, de boire de l’eau pure aux repas, il faut y mêler un peu de vin, pourvu toutefois que ce ne soit pas du vin verd, car celui-là loin d’être contraire à la vermine, est capable d’en engendrer. Il vaut bien mieux boire de l’eau seule, que d’y mêler du vin qui n’ait pas assez de maturité. Au moins l’eau seule, pourvu qu’elle soit bien pure, & qu’on n’en boive point trop, n’est point malfaisante, & c’est une erreur grossiere de penser que cette boisson, quand elle est ordinaire, rende les gens chagrins & de mauvaise humeur, comme se l’imaginoient les Grecs, qui traitoient Demosthene d’homme épineux & difficile, parce qu’il ne buvoit que de l’eau ; car c’est le reproche qu’ils faisoient à cet Orateur, lorsqu’il leur représentoit un peu vivement leur devoir.

Si l’on y fait réflexion, on verra que le vin a dérangé bien des cerveaux, qu’il a abruti bien des gens d’esprit, & souvent changé en férocité les mœurs les plus douces. Aussi les personnes les plus sages ont toujours été sobres sur le vin. Démosthene dont nous venons de parler, n’en buvoit point, & on l’appelloit le buveur d’eau, comme il le témoigne lui-même sur la fin de sa seconde Philippique. Ciceron en buvoit très-peu aussi ; en effet, le vin peut fournir quelques bons mots, il rend pour l’ordinaire les gens agréables dans les repas, il donne de la facilité dans les conversations, ainsi que le remarque le même Ciceron[3]. Mais, comme l’insinue si bien cet Auteur, il y a une grande différence entre ce qui fait un homme de compagnie, & ce qui fait un homme grave & sensé. Lors donc que je conseille ici le vin contre les Vers, je prétends qu’on en use sobrement, & qu’on le regarde comme un breuvage sur lequel il faut grandement se ménager. Du reste, on a un grand nombre d’exemples de l’efficacité singuliere du vin contre les Vers, & en voici un bien remarquable qu’un Médecin de la Ville de Todi dans le Duché de Spolette, a écrite à M. Baglivi sur le sujet de cette boisson donnée dans une maladie vermineuse épidemique. M. Baglivi me l’a communiquée dans une sçavante Lettre qu’il m’a écrite sur le vingt-deuxiéme-Aphorisme de la première Section ; laquelle Lettre est aussi imprimée dans ses Œuvres.

Observation importante sur l’effet du Vin contre les Vers, laquelle m’a été communiquée par M. Baglivi, Médecin de Rome.

Circa finem epistolæ, utilem de lumbricis observationem adjicere visum est, de qua elapso anno 1700. eruditus Massæ Tudertinorum in Umbria Medicus ad me scripsit. Constitutio ferè epidemica febrium putridarum & malignarum erat, ægroti circa septimum vel decimum quartum morbi diem moriebantur, & continuò vexabat illos ingens pectoris anxietas. Vermes teretes magnâ copiâ excernebant singuli. Hi Vermes in vino positi statim peribant ; in oleo, aquâ saccharatâ, spiritu vini, aceto, succo limonum per plures horas atque dies vivebant. Qui vinum biberunt ægroti, omnes convaluere. Inter eos mulieres atque senes majori numero interiere. Vinum itaque antidotum fuit morbi, & morbi causæ. C’est-à-dire. Un sçavant Médecin de la Ville de Todi m’a écrit l’année derniere 1700. l’observation suivante. Il regnoit dans ce pays-là des fievres malignes épidémiques : les malades qui en étoient attaqués mouroient vers le sept ou vers le quatorze ; ils sentoient de grandes oppressions de poitrine, & rendoient force Vers longs & ronds. Ces Vers mis dans du vin y mouroient aussi-tôt : jettés dans de l’huile, dans de l’eau sucrée, dans de l’esprit de vin, dans du vinaigre, dans du jus de limon, ils vivoient plusieurs heures, & quelques-uns même plusieurs jours. Les malades à qui on fit boire du vin guérirent tous. La mortalité fut plus grande sur les femmes & sur les vieillard, que sur les autres. Enfin, comme on voit, le vin fut l’antidote de ces maladies, & de la cause de ces maladies.

Je remarquerai ici à cette occasion, qu’encore que le vin soit un bon remede contre les Vers, ce n’est pas un remede universel contre ce mal, & voici là-dessus un fait que les Lecteurs ne seront peut-être pas fâchés que je rapporte.

Le mois de Septembre 1703. on m’écrivit de Bar-le-Duc, que pendant tout le Printemps & tout l’Eté de cette année-là, des maladies causées par les Vers, ayant régné dans le Barrois, les Malades avoient reçus de grands soulagemens par l’usage des remedes indiqués dans mon Livre. Que Madame la Comtesse de Nétancourt, qui étoit alors dans le pays, s’étant employée elle-même au soulagement des pauvres, avoit fait avec le secours des remedes que je marque, plusieurs cures considérables, & celle entre autres d’un Boucher de Revigni, à une lieue de chez elle, lequel jetta un Ver semblable à celui de la premiere planche de mon Livre, & long de huit aulnes, sans y comprendre plusieurs morceaux rompus, qui sortirent en si grand nombre, que les personnes qui les virent, jugerent qu’il falloit que ce Ver eût eu dans le corps d’où il venoit de sortir, plus de douze aulnes de long. Le Malade avoit une violente fiévre continue, avec transport au cerveau ; c’étoit un homme accoûtumé au vin. En santé il en buvoit abondamment, & il ne voulut pas même s’en priver pendant sa maladie. Son mal augmentant de plus en plus, Madame la Comtesse de Nétancourt, lui fit user d’un des remedes marqués dans le Traité de la Génération des Vers, & le Malade rendit le Ver dont nous venons de parler. La sortie de cet Insecte fut suivie d’une guérison si prompte, qu’au bout de 24. heures, la fièvre cessa, & que peu de jours ensuite le Malade se porta mieux que jamais. La personne qui m’écrit fut mandée pour confesser le Malade qui étoit abandonné, & pour le disposer à la mort. Ce qui surprit davantage, c’est que cet homme eût des Vers ; car il est à remarquer, m’écrit-on, qu’il avoit son corps aviné ; qu’en santé il buvoit du vin avec excès ; & que nonobstant sa fiévre toute violente & continue qu’elle étoit, il n’avait jamais voulu quitter le vin, quoique défendu par tous ceux qui le voyoient, lesquels disoient que c’étoit le vin qui le réduisoit à cet état : mais il a bien fait voir, me mande-t-on, que l’on se trompoit ; car dès le moment qu’il eut mis bas le Ver, il commenca à dormir, ce qu’il n’avoit fait depuis long temps ; la fiévre le quitta au bout de vingt-quatre heures, & quelques jours après il ne parut pas qu’il eût été malade. Je l’ai vu plusieurs fois depuis, m’ajoute la personne qui m’écrit[4], & il est dans une parfaite santé.

La graine de chanvre est encore très-bonne contre les Vers. On la pile bien, & on la jette dans une suffisante quantité d’eau, puis on la remue jusqu’à ce qu’elle fasse une espéce de pâte claire. Ensuite on passe le tout par un linge, & il en sort un lait, dont il faut prendre un verre à jeûn.

Le millepertuis est admirable contre les Vers ; il en préserve même le fromage, si l’on a soin de l’enveloper de cette herbe[5]. Quercetan & quelques autres Auteurs recommandent ce remede. La maniere de prendre le millepertuis est de le faire bouillir dans de l’eau, & de boire de cette eau avec un peu de sucre. On en peut faire aussi du syrop. Bartholin conseille les feuilles de millepertuis infusées dans de l’esprit de vin, & données dans quelque liqueur convenable[6]. L’essence de millepertuis est encore excellente pour chasser les Vers, & même les Vers plats[7].

Le pourpier est un souverain remede contre les Vers des intestins, mais on ne devineroit pas par quel endroit : c’est parce qu’il contient du mercure qui est si bon contre les Vers. On doit cette découverte à un Auteur Chinois. Il y a, dit-il[8], un moyen de se procurer du mercure à peu de frais : il n’y a pour cela qu’à prendre de petites feuilles de cette plante, les broyer dans un mortier, avec un pilon de bois d’Acacia, les exposer au soleil levant, & les laisser à cette exposition durant trois jours ou environ ; puis lorsqu’elles sont séches, les faire bruler legerement ; enfermer ensuite cette poudre dans un vase de terre vernissé, le bien boucher, l’enfouir dans la terre, & l’y laisser quarante-neuf à cinquante jours ; après quoi retirer le vase, l’on y trouvera le vif-argent bien formé.

L’on vend à Pekin deux sortes de mercure, l’un qui se tire des mines, & qu’on appelle Chan-choui-in, & l’autre qui se tire de certaines plantes, entre autres du pourpier, & qu’on nomme Tsdo-choui-in.

L’Herbier Chinois, qui en cela s’accorde avec le sentiment des Botanistes d’Europe, donne au pourpier les mêmes vertus qu’on attribue au mercure. On y lit que le pourpier est froid de sa nature, qu’il fait mourir toute sorte de vermine, qu’il dissout les viscosités, qu’il est volatil, qu’il debouche & tient ouverts les différens canaux du corps Humain.

Quoi qu’il en soit, le vif-argent tiré des plantes, & entre autres du pourpier, doit être plus dégagé d’impuretés que celui qui se tire des mines, parce que pour s’exalter dans une plante, il faut qu’il se décharge des fibres rameuses & sulphureuses qui l’embarrassent ; en-sorte que cette exaltation le purifie, & produit le même effet que la peau de chamois, à travers laquelle les Chymistes le font passer.

Les feuilles de pourpier, quand on les regarde au grand jour, paroissent comme pointillées d’argent ; ce qui pourroit bien venir des particules de mercure qui y sont contenues.

Le pourpier se peut prendre en salade, il se peut prendre dans des bouillons, on en peut mettre dans les potages ; il faut employer les feuilles & les côtes ensemble, les côtes, sur-tout, ont plus de vertu contre les Vers ; elles imitent assez la figure des Vers ordinaires, ce qui paroîtroit favoriser le sentiment de ceux qui prétendent que les plantes portent la signature des choses contre lesquelles elles sont propres, ce que nous ne remarquons qu’en passant. L’eau de pourpier distillée, la décoction, & l’infusion de pourpier sont encore de bons contre-Vers.

En voilà bien assez pour ce qui regarde les remedes qui se prennent en dedans, venons à ceux qui s’employent en dehors.


Remedes extérieurs, ou topiques contre les Vers.

Ces remedes extérieurs sont le fiel de bœuf, l’huile d’absynthe, celle de rue, ou celle d’amandes amères, avec quoi on peut mêler de la poudre de cumin, de la poudre d’aloës, ou de celle de petite centaurée. Ces topiques se mettent sur le nombril ; l’emplâtre suivant peut encore être fort bon.

Farine d’orge, suc de vermicularis, une demi-livre de chacun, fumeterre broyée grossierement, vinaigre blanc quatre onces, faire de cela un emplâtre, qu’on appliquera sur le nombril. Cet emplâtre appaise aussi la fiévre.

Ces remedes, tant intérieurs qu’extérieurs, tuent quelquefois les Vers, mais ils ne les chassent pas toûjours, c’est pourquoi il faut se purger après. Venons aux remedes qui les tuent & qui les chassent.


Section II.

Remedes qui tuent & qui chassent les Vers.



Les remedes qui tuent & qui chassent les Vers, se prennent presque tous en dedans. Ces remedes sonc l’aloës, l’hiere picre, la poudre d’écorce d’orange amère, la rhubarbe, &c. On dissout l’hiere picre dans un peu de vin blanc, ou bien on la mêle avec un peu de diaphœnic, ou on en fait des pilules avec un peu d’agaric & de syrop d’absynthe. La poudre d’orange amère se prend dans du vin. Borel la recommande fort, & il dit avoir vu un Ethique abandonné de tous les Médecins, auquel ce remede pris jusqu’à trois fois, fit rendre force Vers, & procura la guérison[9], la dose est un gros chaque fois.

Pour les enfans bien jeunes, on peut faire infuser dans l’eau de pourpier quatre scrupules de rhubarbe, avec six grains de canelle, passer le tout à travers un linge, & dans la colature dissoudre une once de syrop de chicorée simple, & avant que l’enfant prenne ce breuvage, lui donner un lavement de lait, pour attirer les Vers par bas.

Ou bien.

Faire infuser un gros & demi de rhubarbe dans un verre d’eau de pourpier, passer cela à travers un linge le lendemain matin, & le donner à boire à l’heure ordinaire du réveil ; réitérer le breuvage deux fois par semaines, jusqu’à ce que la corruption du corps soit évacuée. On peut ajouter à cette purgation, pour la rendre plus forte, une once de syrop de chicorée, composé de rhubarbe ; si c’est un enfant délicat, il suffira de demi-once. Le suc de verveine est encore un bon remede[10].

J’ai mis le sucre au rang des choses qu’il faut éviter, pour se garantir des Vers ; mais cependant quand il est pris en grande quantité, il ne laisse pas quelquefois de tuer les Vers, & de les chasser. Aldrovandus parle d’une petite fille, qui pour en avoir mangé un gros morceau, rendit un grand nombre de Vers par bas ; le miel fait le même effet quand il est pris à pleine cuillere. Mais il est bon là-dessus d’avoir égard à la remarque que nous avons faite p. 216. l. 20. 21. &c.

Les pommes douces, nommées en Latin Melimela, font faire aussi beaucoup de Vers ; les raisins séchés au Soleil ont la même vertu, étant pris à jeûn en grand nombre.

Levinus Lemnius dit que c’est une expérience qu’il a faite avec succès[11] : la raison de cela est, que les Vers attirés par ces nourritures douces s’en remplissent si fort, qu’ils sont obligés de crever ; & comme les choses douces, étant prises avec abondance, lâchent le ventre, il faut nécessairement que les Vers sortent ou morts ou mourans. Nous avons déjà touché cette raison dans le Chapitre VIII.

On parle d’un certain moyen, pour tirer du corps les Vers, comme on tireroit des poissons de l’eau : c’est d’attacher à un fil quelque appas, qui attire les Vers, & puis de faire avaler cet appas, ayant soin auparavant que le malade demeure quelque temps sans manger, pour affamer les Vers, & les obliger à venir à ce qui se présente : on tire ensuite le fil, & le Ver vient, dit-on, avec l’appas.

Schenchius rapporte un exemple de cet artifice, & dit qu’on tira un jour par ce moyen, un serpent du corps d’une femme, en se servant d’un appas composé de miel & de farine. Cet expédient peut être bon, pour tirer de l’estomac, des animaux entrés par la bouche, comme il en est entré quelquefois à quelques personnes qui dormoient sur l’herbe ; mais pour tirer des Vers engendrés dans le corps, c’est une pratique sur laquelle je ne veux rien dire ; quelques personnes assurent l’avoir vu réussir depuis peu, en mettant pour appas des cœurs de pigeons ; mais ce que je puis assurer aussi, est qu’il s’est vu des Charlatans imposer au peuple, en cachant adroitement des Vers dans le prétendu appas qu’ils faisoient avaler.


Contre les Vers de la jaunisse.

Dans la maladie de la jaunisse les intestins sont souvent remplis de Vers, parce que la bile, qui est si contraire à ces animaux, ne se décharge pas alors dans les intestins ; le meilleur remede contre ces Vers est de prendre plusieurs matins de suite un verre de la décoction suivante. Chelidoine, une poignée ; feuilles & fleurs de millepertuis, de chacune demi-poignée ; rasure d’yvoire, fiente d’oye pulvérisée, de chacun trois gros ; safran, un demi gros ; ces deux derniers dans un noüet : jetter le toutdans un pot où il y ait une chopine de vin blanc, & une chopine de vin d’absinthe, mettre le pot sur le feu, & quand cela aura bien boüilli, le passer, & dans un verre de la colature dissoudre une once & demie de bonne manne, avec un scrupule de diagrede : il y en aura là pour trois matins.

Ce remede ne chasse pas seulement les Vers, mais guérit en même temps la jaunisse. Je ne puis m’empêcher, à cette occasion, de blâmer ici un remede que certaines personnes conseillent contre cette maladie, & qui à la vérité la guérit effectivement, mais dont les suites sont si mauvaises qu’on ne sçauroit trop le condamner. C’est de donner adroitement au malade, dans un demi verre de vin blanc, huit ou neuf poux. Car j’avertis que ce remede remplit quelquefois de vermine les intestins, & qu’après avoir ôté la jaunisse au malade, il le fait tomber dans une maigreur extraordinaire, & lui cause une faim devorante, que rien ne peut assouvir : George Hannæus rapporte là-dessus l’histoire d’un homme guéri de la jaunisse par ce moyen, & mort peu de jours ensuite, dans le corps duquel on trouva un nombre inombrable de poux vivans qui lui devoroient les intestins[12].

La bile qui tombe dans le duodenum, est souvent ce qui empêche les vers de monter jusqu’à l’estomac : mais dans la jaunisse comme cette bile est retenuë au foye, ils vont plus facilement dans le ventricule ; c’est ce qui fait que quand en donne quelque remede contre les vers à ces sortes de malades, ils en rendent quelquefois par haut. Le 17. de Juillet de l’année 1699. chez M. Dugono, Secretaire du Roi, vers S. Landry, un Domestique que je traitois, qui avoit une jaunisse universelle, en vomit un fort gros après avoir pris d’un syrop contre les vers. Il faut avoir soin dans ces occasions, de donner des lavemens de lait, pour attirer les Vers par bas ; car il faut les empêcher autant qu’on peut, de monter dans l’estomac, parce qu’alors ils sont plus difficiles à chasser, & qu’ils peuvent nuire davantage.


Contre les Vers dans la Pleuresie.

Quand la pleuresie est mêlée de Vers, ce qui arrive quelquefois, comme nous l’avons remarqué, il faut suivre la pratique qu’observoit Rulandus[13], & que Quercetan[14] recommande si fort, qui est de commencer d’abord par la purgation, c’est là principalement que doit avoir lieu l’Aphorisme d’Hippocrate[15], que lorsqu’il est besoin de purger dans une maladie, il faut le faire dans le commencement. Les fréquentes saignées en cette occasion sont très dangereuses : il n’en est pas de même dans les autres pleuresies.


Remedes contre les Ascarides.

Les Ascarides sont des Vers difficiles à chasser, & cela pour plusieurs raisons. La premiere, c’est que ces animaux sont fort éloignez du ventricule ; en sorte que les remedes perdent leur force avant que de parvenir jusques où sont ces vers. La seconde, c’est que les Ascarides sont envelopez dans des humeurs visqueuses, qui empêchent l’action des medicamens. La troisiéme, c’est que ces Vers montent quelquefois dans le cœcum. Or, cet intestin étant en forme de cul de sac, les Ascarides s’y tiennent comme retranchez. Quoi qu’il en soit, il vaut mieux les attaquer par bas, & pour cela il n’y a rien de meilleur que de mettre au fondement un suppositoire de cotton, trempé dans du fiel de bœuf, ou dans de l’aloës dissout. Ou un petit morceau de lard attaché à un fil : on l’y laisse quelque temps, & après on le retire tout rempli de vers. On peut, au lieu de lard, prendre de la vieille chair salée. Les lavemens de décoction de fumeterre sont très-bons contre les Ascarides ; on peut joindre à la fumeterre l’aristoloche, la chicorée, la tanaisie, la pessicaire, l’atriplex, & en faire la décoction avec de l’eau & du vin blanc : quand elle est faite, il est bon d’y joindre un peu de confection d’hiere.

Pour les enfans, voici le lavement qu’on peut faire.

Prendre feüilles de mauves & de violiers, de chacune une poignée ; feuilles de choux, une ou deux ; graines de coriandre & de fenouil, de chacune deux gros ; fleurs de camomille & de petite centaurée, de chacune une pincée : faire une décoction du tout avec du lait, & dissoudre dans la colature une once de miel commun, & deux gros de confection d’hiere.

Hippocrate[16] conseille, pour chasser les Ascarides, de prendre de la semence d’agnus castus, de la bien broyer avec un peu de fiel de bœuf, puis de délayer le tout avec un peu d’huile de cedre, ensuite d’en faire un suppositoire avec de la laine grasse.


Remedes contre le Ver Solitaire, ou Tænia.

Les remedes que nous avons rapportés jusques ici, sont la plupart inutiles contre le Tænia. Les autres Vers sortent quelquefois d’eux-mêmes, mais le Solitaire ne sort presque jamais ainsi : & comme le remarque Hippocrate, quand on ne le chasse par aucun médicament, il vieillit avec son hôte.

Avicenne dit qu’il résiste à l’absynthe, & que la fougère est un remede efficace pour le chasser. Cet Auteur a raison, mais il faut sçavoir préparer la fougère. L’écorce de racine de fougère femelle & de meurier, pulvérisées, & données tantôt séparément, tantôt mêlées ensemble, tantôt accompagnées de quelques autres simples, sont d’excellens remedes contre le Solitaire. C’est avec ces deux racines que je fais préparer l’eau de fougère, si connue aujourd’hui par ses bons effets contre les Vers, & même contre la maladie qui noue les enfans. Je me flatte qu’on me pardonnera bien de ne pas divulguer la préparation de cette eau, dont je n’ai donné la recette qu’à M. Dionis mon gendre, Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de Paris, & qui demeure avec moi depuis long-temps : je m’en flatte d’autant plus, que j’enseigne dans ce Livre la maniere de préparer plusieurs autres remedes qui peuvent être substitués avec succès à celui-là. Quand on voudra employer la poudre de racine de fougère femelle, on pourra y joindre, s’il est nécessaire, un peu de poudre de tanaisie pour fortifier l’estomac. Mais il y a ici deux choses à observer, l’une, qu’il est bon de choisir la tanaisie la plus champêtre, parce qu’elle a plus de vertu. Et généralement parlant, les herbes de la campagne ont plus de force. Ce qui fait dire à un Ancien, que la nature est la mère des plantes des champs, & la marâtre des plantes domestiques[17]. L’autre, c’est qu’il faut prendre l’écorce de la racine de meurier avant que les meures soient en maturité, sans quoi cette écorce est privée de la meilleure portion de l’humeur qu’elle contenoit auparavant. Ce qui s’accorde avec ce que remarque Pline, que les racines ont moins de vertu étant cueillies après la maturité du fruit[18], que devant.


Pour les enfans à la mammelle.

On peut donner aux enfans à la mammelle, un demi gros de poudre de racine de fougère femelle, le matin dans un peu de lait, ou de bouillie, en deux prises, d’une heure à l’autre, ayant soin de les purger le lendemain avec quelque chose qui ne soit pas violent.


Pour les enfans un peu grands.

Aux enfans un peu grands, on peut donner cette poudre dans du syrop de fleur de pêcher, ou dans de l’eau de centinode, ou de plantain, selon les circonstances que nous allons marquer.

Si les enfans ont le ventre resserré, il faudra mettre la poudre dans la syrop de fleur de pêcher ; mais s’ils ont le cours de ventre, il faudra la leur donner dans l’eau de centinode, ou de plantain ; car il faut observer, quand on veut chasser les Vers, de mêler des astringens avec les remedes qu’on donne, lorsque le ventre est trop libre, parce que sans cela le médicament sortant trop tôt, n’a pas le temps d’agir sur les Vers.


Remarque sur la racine de fougere.

La racine de fougere femelle est une des choses les plus propres contre les Vers plats, ou Solitaires, & contre tous les autres ; elle a cela d’avantageux, qu’elle convient à toutes sortes de personnes, à ceux qui ont la fièvre, comme à ceux qui ne l’ont pas, aux enfans, aux jeunes gens, & aux vieillards ; elle fait venir outre cela le lait aux nourrices. Quelques Auteurs ont écrit qu’elle étoit dangereuse aux femmes grosses ; mais ils se sont trompés, comme le fait voir Spigelius, dans son Traité de Lumbrico lato.


Opiate contre le même Ver.

Prenez coralline, verveine, scordium, pouliot, origan, de chacun une demi-poignée : racine de dictamne blanc, de fougere, d’angélique, & de gentiane, de chacune deux gros ; écorce de racine de meurier, un gros & demi ; graines de moutarde, de pourpier & de cresson, de chacune un gros ; poivre, un demi gros ; safran, un demi scrupule : faire de tout cela une poudre, & avec du miel écumé mêler le tout en forme d’opiate ; à quoi en peut ajoûter un demi scrupule d’huile de vitriol : la doze est d’un demi gros, d’un gros, & d’un gros & demi : c’est assez d’un demi gros pour les petits enfans.

L’huile d’amandes douces que nous avons dit être moins propre contre les Vers, que celle d’olive ou de noix, ne laisse pas cependant d’être fort bonne contre les Vers plats. Il semble même, nonobstant ce que nous en avons dit, qu’elle soit spécifique contre ce Ver. Un Malade que j’ai vu au mois de Juin 1734. & qui avoit le Ver Solitaire, prit par le conseil de sa mère, à qui on avoit fort vanté l’huile d’amandes douces, deux onces de cette huile, & peu de temps après, il rendit quinze aulnes de son Ver. Quelques jours ensuite, il reprit la même quantité d’huile d’amandes douces, & il rendit plusieurs aulnes du même Ver.

Comme ce Malade n’étoit pas de Paris, & qu’il s’en retourna dans son pays, je n’en ai pas eu de nouvelle depuis.

La graine de citrouille & de concombre, prise en émulsion, est d’un grand effet contre le Ver Solitaire ; ce qui est appuyé du témoignage d’Edouard Tyson, qui dit dans sa Dissertation Angloise sur le Ver plat, qu’il a un morceau de Tænia de 24. pieds de long, qui a été rendu par un jeune homme de 20. ans, après que ce jeune homme eut avalé un verre d’émulsion, préparée avec ces deux sortes de graines. Edouard Tyson remarque à ce sujet, que ceux qui croyent que les simples portent la signature des maladies auxquelles ils sont propres, ne manqueront pas de tirer de ce fait, un grand argument en faveur de leur opinion. Nous avons dit la même chose du pourpier, page 520. Les côtes du pourpier ressemblent aux Vers ronds & longs, & les graines de concombre & de citrouille aux petites portions que rendent ceux qui ont le Tænia, lesquelles ne sont que des morceaux qui se séparent de ce Ver.

Ces remedes ne sont pas les seuls qu’on puisse employer contre le Solitaire. Guillaume Fabricius, Philibert Sarrazenus, Jean Jacques Crafftius, Olaus Borrigius, rapportent des exemples de Vers semblables qu’ils assurent avoir fait sortir ; & comme ils disent les remedes dont ils se sont servis, & en même temps les symptômes des Malades, avec plusieurs circonstances utiles à sçavoir, je crois qu’on ne fera pas fâché de voir ici les remarques de ces Auteurs sur ce sujet : les voici traduites en François.


Remarques de Guillaume Fabricius[19],
écrivant à Philibert Sarrazenus, traduites du Latin.

A mon retour de Lyon, je vis ici un Ver plat, d’une longueur surprenante ; comme le fait est curieux, je me ferai un plaisir de vous le rapporter. Une Dame de cette Ville, âgée d’environ vingt ans, d’une compléxion assez délicate, avoit de grandes douleurs de ventre, des foiblesses d’estomac, des nausées, des rapports, & un dégoût général pour tous les alimens. Elle me fit appeller sur la fin du mois d’Avril de cette année 1609. Je lui fis prendre le premier jour de May d’une poudre composée de rhubarbe, de turbith, & de senné ; à quoi j’ajoûtai du syrop de rose laxatif, composé de rhubarbe, d’agaric, & de senné. Ce remede lui fit rendre par bas, un Ver plat, qu’elle me montra, & dont je fus étonné ; car il avoit vingt palmes de long, étoit large de six grains, & épais de deux ; maintenant qu’il est desseché, il n’est pas si large : il a des interstices tout le long du corps, & ces interfaces sont de l’espace de deux grains, & élevés d’un côté en forme de dents de scie : il est tout blanc, & a au milieu de ces interstices de petites taches noires ; une des extrémités est mince comme un fil, & l’autre large comme le reste du corps ; je n’y ai point vu de tête, & je n’en ai jamais trouvé à ces sortes de Vers. Après que le Ver fut sorti, je purgeai la Malade, & lui ayant donné ensuite pendant quelques jours, des fortifians, elle se rétablit entierement. Elle est à présent dans une santé entiere. Pour le Ver je le conserve desséché, & le regarde comme une des choses les plus rares que j’aye. Voilà, Mr, l’histoire succincte de ce Ver, dont j’oppose la description à ce bruit faux & ridicule, qui s’est répandu dans la Suisse, & jusques dans la Bourgogne, du monstre de Payerne.

A Payerne, ce 28. Août 1609.

Il y a une chose à observer ici, c’est le dégoût qu’avoit la Malade pour toute sorte de nourriture ; quelques-uns de ceux qui ont ce Ver étant tourmentés d’une faim extraordinaire


Réponse de Philibert Sarrazenus,
à Fabricius, traduite du Latin
[20].

Quand j’ai reçu la Lettre où vous me parlez de ce Ver plat, j’avois en même temps une Malade attaquée de la même maladie. Comme j’attendois le succès des remedes que je lui faisais, j’ai differé à vous écrire jusqu’à ce que je pûsse vous en donner des nouvelles. Voici en peu de mots ce que l’ai observé dans cette maladie, & la conduite que j’y ai tenue. La Malade est âgée de trente-quatre ans, assez replette, & a été dans ses premières années si sujette aux Vers, qu’elle en rendoit souvent par les selles, de tout plats, longs d’une aulne, d’une aulne & demie, quelquefois de davantage, & larges du doigt ; quand elle a été mariée, elle a eu plusieurs enfans, qui sont tous morts peu de mois après leur naissance, ce que nous avons attribué à la mauvaise disposition de la mère. Ce fond de vermine s’est acru en elle à un point, que ces dernieres années elle a rendu des Vers par le fondement, par la bouche, & par le nez. Quand il en devoit sortir, le ventre de cette femme enfloit, & souffroit les mêmes mouvemens que celui d’une femme grosse, lorsque le fœtus change de place ; peu de temps après ils montoient à la bouche, & elle en tiroit avec les doigts, des longueurs considérables ; ce mouvement de ventre persévéroit quelquefois, & alors la Malade tomboit en délire : C’est quelque chose d’incroyable, que le nombre de remedes qu’on lui a faits, les fréquentes médecines, l’ail, la coralline, la poudre à Vers, la thériaque, l’absynthe, tout a été mis en usage, mais inutilement. Cette pauvre femme affligée de souffrir si long-temps, m’envoya querir il y a quelques jours, je lui ordonnai l’apozeme suivant.

♃. Racine de dictamne, de fougere, de polypode de chêne, de chacune une once ; écorce de racine de caprier, de tamaris, écorce moyenne de frêne, de chacune six gros ; germandrée, chamæpitys, absynthe, sauge, de chacune un manipule ; petite centaurée, une pincée ; graines d’anis, de citron, de pourpier, semen-contra, de chacun deux gros ; coralline, une demi-pincée ; senné, semence de carthame, de chacune deux onces ; agaric trochisqué, une demi-once ; écorce de myrobolans citrins, de chacun trois gros : Faire une décoction du tout, dans une suffisante quantité d’eau, réduire la décoction à dix onces de liqueur, dans la colature dissoudre une once & demie de syrop de chicorée composé de rhubarbe, autant de syrop de fleurs de pêcher, oxymel scillitique, une once : mêler le tout, en faire un apozeme pour quatre doses ; mettre sur le tout quatre scrupules de poudre de diamargaritum froid ; user de cet apozeme quatre matins de suite, une dose chaque fois, dans laquelle on dissoudra cinq gros de diacarthami, & une once de syrop de chicorée, composé de rhubarbe.

Trois heures après avoir pris de cet apozeme, je lui faisois mettre sur le ventre bien chaudement, un peu de l’onguent suivant.

Onguent d’Agrippa, trois onces ; pulpe de coloquinte pulvérisée, six gros ; scammonée, demi-once ; myrrhe, aloës, de chacun trois gros ; agaric blanc, cinq gros ; poudre de racine de cyclamen, un gros & demi ; saffran, autant ; huile d’amandes ameres, six onces ; suc d’ail & de scordium, de chacun demi-once ; mêler le tout sur le feu jusqu’à consomption des sucs, y ajoûtant une once de pétrole, avec une suffisante quantité de cire, & en faire un onguent.

Sur le soir je lui faisois prendre un lavement de lait, composé de plusieurs choses douces propres à attirer les Vers en bas.

Ainsi attaqués de tous côtés, ils sont sortis en pelotons. Il y avoit des longueurs qui passoient vingt pieds. La Malade depuis ce temps-là, se porte mieux, elle a meilleure couleur, ses douleurs de ventre sont appaisées, elle dort, & ne tombe plus en délire.

Outre tous ces remèdes, je lui ai fait prendre un gros & demi de mercure en substance, tout pur, passé à travers le cuir, & depuis ce temps-là, elle n’a plus été tourmentée de Vers. Mais voici une chose à remarquer au sujet du mercure, c’est que la Malade, qui portoit alors un emplâtre pour la matrice, trouva peu de temps après, cet emplâtre tout rempli de mercure : ce qui fait voir combien les parties du mercure sont subtiles, pour traverser ainsi les intestins, les muscles, & tous les tégumens. Nous avons conseillé à présent à la Malade de manger du pain de ségle, d’user de thériaque de temps en temps, & de prendre des pilules suivantes.

♃. Masse de pilules d’hiere, composée d’agaric, demi once ; extrait d’esula, deux gros ; myrrhe, un gros & demi ; coralline, quatre scrupules ; safran, un scrupule ; réduire le tout en masse avec du syrop de chicorée, composé de rhubarbe ; partager en cinq pilules, une dragme de cette composition, & prendre deux de ces pilules de deux jours l’un, le matin à jeun. Adieu, je vous manderai quel sera le succès de tout ceci ; j’attends de vous un peu d’extrait d’ésula de votre façon. A Lyon ce 12. Décembre 1609.


Autres Remarques de Guil. Fabricius[21],
écrivant à Crafftius, traduites du Latin.


Il faut que je vous communique ce que j’ai remarqué sur les Vers plats. En 1604. la fille d’un Bourgeois de cette Ville[22], nommé Daniel Romay, âgée de neuf ans, étoit malade d’un bubonocele : comme je voulois faire incision à la partie, je préparai le corps à cette opération, par des apozemes & des médecines ; & ayant donné à la Malade un breuvage fait avec le syrop de rose laxatif, composé de rhubarbe, d’agaric & de senné ; elle rendit par bas un morceau de Ver plat, long de sept palmes environ. Peu de jours après, qui étoit le 8. de Novembre, je fis l’opération, & ayant conduit la plaie à une parfaite guérison, l’enfant se rétablit, & elle s’est toûjours bien portée depuis. J’ai chez moi ce Ver tout desseché, & je le conserve avec soin dans mon cabinet.

L’année dernière, une Dame de qualité de cette Ville, me consulta sur un mal de matrice qu’elle avoit : elle me dit qu’elle sentoit un froid incommode à la région du nombril, & au bas ventre ; comme elle se plaignoit outre cela, d’une douleur de tête, je lui ordonnai des pilules céphaliques, qui la purgerent bien, & lui firent rendre par les selles un morceau de Ver plat, long de neuf palmes, de la même largeur, & de la même figure que celui dont je vous ai parlé dans ma premiere Lettre.

Il y a quelques années que je livrai d’une dangereuse & longue maladie une petite fille, qui fit un Ver tout semblable ; la négligence de ceux qui étoient auprès d’elle, fut cause qu’on jetta une partie de ce Ver, dont il ne resta qu’une portion, qui est venue jusques à moi. Quand on passe le doigt sur ces sortes de Vers, on les sent raboteux d’un côté, & unis de l’autre : il ne m’est jamais arrivé d’en voir d’entiers. Je laisse plusieurs exemples semblables, à cause de mon peu de loisir. Adieu.


Autres Remarques de Guil. Fabricius[23],
écrivant à Crafftius, traduites du Latin.


Pour ne pas vous écrire sans vous rien mander de particulier, il faut qu’à présent je vous fasse part de ce que je n’eus pas le temps de vous marquer dans ma derniere Lettre, au sujet des Vers plats. Je vous dirai donc qu’une Dame, nommée Madame Mace, à présent Veuve de M. Rohault, qui étoit un célèbre Apothicaire de Lausanne, fut fort sujette pendant sa jeunesse à des palpitations de cœur, à des foiblesses d’estomac, & à des obstructions de visceres, elle fit divers remedes par l’ordonnance des Médecins, & de temps en temps après un certain purgatif, qu’elle prenoit quelquefois, elle rendoit des morceaux de Vers plats assez longs. Quand elle fut mariée, & qu’elle eut commencé à avoir des enfans, ses palpitations cessèrent, son visage devint meilleur ; mais elle demeura incommodée d’une lienterie, pendant laquelle elle rendoit quelquefois par bas, des morceaux de Vers rompus, qui étoient longs, les uns de six palmes, les autres de neuf, les autres de dix. Or, ce qui est à remarquer, c’est que toutes les fois qu’elle en rendoit, elle les sentoit se rompre dans ses intestins. Cela ne l’empêcha pas d’avoir plusieurs enfans, & sur-tout des garçons, dont plusieurs vivent. Un certain jour après avoir pris une médecine, elle rendit un morceau de Ver qui avoit sept aulnes, mesure de Lausanne, c’est-à-dire, six palmes ; le reste du Ver demeura dans le corps : mais peu de jours après, elle en rendit la plus grande partie, sans sentir comme auparavant, que rien se rompît : ce qui lui fit juger qu’elle étoit entièrement délivrée de ce Ver ; & en effet, il ne lui est plus rien arrivé de semblable depuis ce temps-là, & même le flux de ventre, dont elle avoit toûjours été incommodée, s’arrêta : ensorte que depuis douze ans, elle a été en parfaite santé. J’ai appris cela de son mari même, qui me le dit en présence de sa femme. Ils m’ajoûterent l’un & l’autre, que si tous les morceaux qu’elle avoit rendus, étoient joints ensemble, ils feroient plus de vingt aulnes.

Chez M. de Villadin le Gouverneur, il y a une Servante, âgée de trente-un ans, laquelle est tourmentée depuis long-temps par cette sorte de Ver plat : & ce qui est digne de remarque, c’est que depuis quelques années, elle ne manque point tous les ans, vers la S. Jean-Baptiste, d’en rendre des morceaux fort longs.

Madame Marguerite de Mullinen, femme de M. de Villadin, que je viens de nommer, me montra en 1607. trois de ces morceaux de Vers plats, que cette Servante avoir rendus, lesquels faisoient plus de six aulnes. Je n’oublierai pas de vous dire, que cette Servante sent continuellement dans le ventre un certain froid qui l’incommode beaucoup, souvent aussi elle est attaquée de Diarrhée, & quelquefois elle est trop resserrée ; à cela près, elle jouit d’une assez bonne santé, elle est robuste, & ne s’inquiete pas beaucoup de son mal. Je l’ai purgée quelquefois avec des pilules faites d’aloës, de rhubarbe, d’agaric, & d’extrait de coloquinte. Je lui ai fait prendre aussi d’une poudre pour tuer & pour chasser les Vers : mais une chose surprenante, c’est qu’un certain Empirique lui ayant fait boire trois ou quatre fois d’une ptisanne faite avec la seule coloquinte, elle fut purgée violemment sans rendre aucun Ver ; & cependant lorsque la S. Jean approche, ces morceaux de Ver sortent d’eux mêmes comme par un mouvement critique de la nature. Adieu.


Remarques d’Olaus Borrigius.


Un homme de 26. ans, tourmenté d’une faim dévorante, qu’on nomme Boulimie, lequel se plaignoit de différentes douleurs dans le dos, & dans les intestins, sentoit un si grand froid au nez, qu’il croyoit que le nez lui alloit tomber. Je fus mandé pour voir le Malade : je lui ordonnai une juste dose de diacatholicon & de diaphœnix, mêlés dans des eaux convenables, & je lui fis rendre par ce moyen deux lambeaux de Ver plat tout vivans, de la longueur de 24. pieds, mais morts quand ils me furent apportés. Les incisions de ce Ver, lesquelles étoient en grand nombre, ne composoient pas une ligne droite comme celles de Sennert & Tulpius, mais elles étoient crenelées & dentelées, & le long du milieu du dos la bande n’étoit pas distinguée par des intersections contigues, comme celles de la figure que Sennert a fait graver ; mais entre chaque interjection, on voyoit au lieu certains points élevés, tantôt trois comme dans la figure de Tulpius, tantôt davantage. Ces points étoient quelquefois exagones, & tout remplis d’une liqueur épaisse, qui le premier jour paroissoit blanche comme du lait, & ensuite approchoit de la couleur du sang. Mais ce qu’il y a de surprenant, c’est que le Malade n’a pas seulement rendu pour cette fois, de tels morceaux de Vers, mais que toute l’année il a continué d’en rendre, soit de plus longs, soit de plus courts, toutes les fois qu’il a réitéré la même médecine : or, il l’a réitérée environ quarante fois : mais ce n’est pas encore la fin, & si l’on supputoit tout ce qu’il a rendu de ce Ver jusqu’à présent, cela monteroit à plus de huit cens pieds. Quant à moi, j’en conserve dans mon cabinet environ la longueur de deux cens pieds. Au reste je n’y ai point remarqué de tête, & il y a bien apparence qu’il n’est pas tout sorti, car le Malade sent de temps en temps des morceaux de ce Ver se rompre dans son corps. J’ai essayé contre l’Insecte dont il s’agit, le mercure doux, & autres remedes ordinaires qu’on employe avec succès contre les Vers Strongles & contre les Ascarides ; mais cela n’a servi de rien. Je n’ai jamais pu chasser que par des purgatifs ce mauvais hôte. La même chose m’est arrivée à l’égard de la femme d’un Marchand de Biere, & d’une Dame de qualité. Enfin après avoir mis le jeune homme à l’usage fréquent des amers, je suis venu à bout de le guérir de sa boulimie, & depuis l’on n’a plus vu en lui de signes de Vers[24].

Fabricius, & Olaus Borrigius, comme nous venons de voir, disent qu’ils n’ont point vu de tête au Tænia, c’est que cette partie s’en sépare aisément, & reste ordinairement dans le corps du Malade.

Après tout ce détail, il est important de faire ici une remarque générale ; sçavoir, que dans la plûpart des maladies des Vers, soit Vers plats, soit Vers ronds & longs, ou autres, il faut souvent avoir moins d’égard aux Vers mêmes, qu’à la matiere vermineuse, parce que cette matiere, comme nous l’avons déja remarqué plus haut, est la principale cause du mal ; ainsi dans le traitement de ces maladies, on doit songer sur-tout, à deux choses, & c’est ce que nous allons voir dans le Chapitre suivant.



  1. Pestem viennessem nuperrime à vermiculis ortam Medici notarunt, à succo citri profligari. Thom. Barth. Actu Medic, tom. V. p. 83.
  2. Mercurial, Lib. III. Cap. 10. de Morb. Pueror.
  3. Cicer. pro Cælio, versus finem.
  4. Voyez la lettre ci-après.
  5. Quercet. Rediviv.
  6. Barthol. Acta aphniensia, vol. 1. cap. 40.
  7. Sed nec infantes ab his monstris prorsus immunes esse docuit me filia bimula quæ anno 1674. post usum Hyperonicis aliquandiu continuatum, particulam de lumbrico lato, spithamam longam per alvum rejecit, & hoc ipso ab omni quâ antea affligebatur molestiâ, liberata est. Joann. Henri. Brechtfled, in Actis Th. Barth. tom. 3 c. 71.
  8. XXIII. Recueil des L. Ed. & Cur. pag. 458. 59. & suiv.
  9. Borell. observ. medicophy. cent. 1. observ. 90.
  10. Monard. lib. 3. simpl. medicam. ex novo orbe delator. cap. de verbenâ.
  11. Levin. Lemn. de occult. natur. mirac. lib. 1. cap. 21.
  12. Ex Epistolâ Georgii Annæi ann. 1674. Ægrum ictero laborantem, pediculis ore sumptis septem aut novem sanatum fuisse per aliquot dies ; sed brevi fames canina eum cepit & atrophia, unde mors. In aperto hujus cadavere innumeri pediculi in intestinis viventes visi fuerunt. Thom. Barthol. Acta Medica, Volum. 3. Cap. XCI.
  13. Ruland. centur.
  14. Quercetan. rediviv. tom. 3. de pleuritide.
  15. Aph. 29. sect. 2.
  16. Hip. περὶ γυναικείων Β. 66.
  17. Dici solet tellurem esse matrem Sylvestrium, novercam autem urbanorum. Alexandri Aphrodisei problemat. Lib. 2. problem. 51.
  18. Ne illud quidem dubitatur omnium radicum vim effectusque minui, si fructus priùs maturescant. Plin. Hist. natur. Lib. 27. Cap. ultim.
  19. Guill. Fabric. cent. 2. Observ. 70.
  20. Guill. Fabric. cent. 2. Observ. 70.
  21. Guill. Fabr. cent. 2. Observ. 70.
  22. De Payerne.
  23. Guill. Fabr. cent. 2. Observ. 70.
  24. Thom. Bartholin, Acta Medica & Philosoph. Hasniensin. volumen 2. anni 1673.