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De la morale naturelle/XIV

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chez Volland, Gattey, Bailly (p. 98-107).


CHAPITRE XIV.

Amitié.



Le charme de ce sentiment, comme celui de l’amour, n’est guère que pour la jeunesse. J’ai vu quelques vrais amans, je n’ai guère vu de vrais amis passé trente ans[1].

Toute amitié dont on peut s’expliquer le motif mérite-t-elle encore ce nom trop souvent profané ? Ce n’est qu’une liaison de convenance, d’intérêt, de goût ; c’est un commerce de services plus ou moins généreux, plus ou moins équitable.

Une grande diversité dans l’esprit, le caractère, les prétentions ; un grand rapport dans les besoins imaginaires ou réels, voilà ce qui forme sans doute entre les hommes les liens les plus durables.

Il y a beaucoup de gens qu’on n’aime que parce qu’on est accoutumé à leurs défauts, ou qu’on les croit accoutumés aux siens.

Ce n’est qu’à force d’indulgence et de raison que les hommes parviennent à se supporter mutuellement ; il n’y a point d’amitié qui puisse subsister long-temps sans cette espèce d’appui.

Combien peu d’hommes, combien peu d’amis pourraient se montrer l’un à l’autre tels qu’ils se voient au fond du cœur, sans se brouiller pour la vie !

Je ne mourrai pas sans avoir connu le bonheur : j’eus une amie, et il m’est permis de penser qu’elle eut un ami véritable. Mon cœur et mes soins l’ont suivie jusqu’au tombeau, et il m’eût été doux de m’y renfermer avec elle. Puisque j’ai dû lui survivre, que ce soit du moins pour lui conserver encore un peu de temps cette ombre de vie, la seule qui reste à ceux qui ne sont plus, un culte assidu de souvenirs et de regrets[2].

Quand je rêve, me disait-elle quelques jours avant d’expirer, quand je rêve au repos, à la douceur de votre existence lorsque mes maux ne vous feront plus souffrir, je me console presque de me voir arrachée à tant de tendresse et d’attachement. Quelques larmes dans ce moment mouillaient ses yeux, et pour m’en distraire elle reprenait avec une sérénité céleste le plan de vie qu’elle avait arrangé pour moi. Son amitié s’efforçait ainsi de m’attacher aux bienfaits qu’elle m’avait forcé d’accepter, m’assurant qu’en jouir serait le plus doux hommage que je pourrais offrir à sa cendre.

Oh ! comme mon ame était attachée à la sienne ! oh ! comme mon existence était toute en elle ! Il m’a fallu des années entières pour m’habituer à l’idée de me voir seul au monde ; j’avais pris une si douce habitude de lui consacrer tous mes vœux, toutes mes pensées, de ne vivre que pour elle !

Il se mêlait cependant peu d’illusion au sentiment qui avait pu former une liaison si intime. Personne ne connaissait mieux qu’elle et mes torts et mes défauts ; mais son ame avait besoin de tout l’attachement de la mienne, et il n’y avait aucune de mes bonnes ou de mes mauvaises qualités qui ne fût dévouée à son empire. Son extrême confiance ne m’avait caché aucun de ses défauts ; mais ce caractère de noblesse et d’élévation qui n’appartenait qu’à elle, ce naturel si vrai, si céleste, cette grâce tout à-la-fois si pure et si familière ; quels sont les défauts, hélas ! quels sont les torts même que tant de charmes n’eussent fait adorer ?

La personnalité semble détruire tous les droits de l’amitié, et l’on pouvait avec raison la soupçonner souvent d’une grande personnalité. Ne rapportait-elle pas tout à elle ? n’exigeait-elle pas tout pour elle ? Oui sans doute ; mais que font ici les mots ? Toute manière d’être devient bonne ou mauvaise suivant le principe qui la détermine ou les effets qu’elle produit ; ce moi à qui elle avait l’air de tout rapporter, ce moi était moins le sien, qu’il n’était, pour ainsi dire, celui de tout ce qui l’entourait ; elle ne s’aimait véritablement que pour être mieux aimée, pour répandre autour d’elle plus de charme et plus de bonheur. On était cent fois plus heureux de ce qu’on faisait pour elle, que de ce qu’on faisait pour soi. Le temps dont elle osait vous demander le sacrifice, il était plus doux de l’oublier près d’elle que de l’employer de toute autre manière ; le sentiment qu’elle vous inspirait était toujours au-dessus de l’empire qu’elle aimait à prendre sur vous ; vous pensiez jouir doublement de votre esprit, de votre ame, de tout votre être, après les avoir abandonnés à sa douce fantaisie.

Il n’est point de caractère qui sous ce charme intéressant ne parût s’adoucir : l’esprit devenait meilleur, le mérite plus aimable ; sa seule présence animait tout, et du plus vif désir de plaire, et de ce mélange heureux de réserve et de confiance qui fait toutes les délices de la société.

Que ne puis-je, ô G.. m.. ! rendre immortel le culte que t’a voué ma tendresse ! Pourquoi faut-il mourir sans laisser quelque monument digne de porter ton nom aux siècles à venir ! Que le mien demeure à jamais ignoré, j’y consens de bon cœur ; mais combien j’eusse été consolé à mon heure dernière, en me disant à moi-même : Je la ferai vivre encore après moi !

  1. Cette opinion a blessé quelques personnes. Mon cœur ne demande pas mieux que de s’être trompé. Mais je n’ai point voulu dire que des liaisons d’estime, de confiance, d’attachement ne fussent de tous les âges. Je n’ai parlé que de l’amitié passion : non-seulement je ne l’ai guère vu naître passé trente ans, j’ai même eu le malheur de la voir trop souvent s’éteindre à cette époque, où l’homme semble s’isoler à mesure que ses liens avec la société générale s’étendent et se multiplient.
  2. Que le motif de la piété envers ceux qui ne sont plus est exprimé d’une manière touchante dans Sophocle ! « La vie n’est qu’un instant, dit Antigone, et l’amitié des humains passe comme elle. Je leur préfère ces mânes que je dois bientôt rejoindre, c’est avec eux que je demeurerai toujours. »