De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Livre II

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. Livre II :-89).



LIVRE DEUXIÈME

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LES ATOMES



SOMMAIRE


La sérénité épicurienne, v. 1-66. — Permanence, mobilité, combinaisons des atomes, v. 67-120. — Les atomes comparés à la poussière qui s’agite dans un rayon de soleil, v. 121-173. — L’imperfection de l’ordre universel exclut toute idée d’intervention divine, v. 174-191. — La chute et la déclinaison des atomes, v. 192-258. — La liberté humaine expliquée par la déclinaison des atomes, v. 259-301. — La somme de matière et de mouvement est toujours la même, v. 302-316. — L’immobilité apparente de certains corps est une illusion de notre jugement, v. 317-344. — Variété limitée des figures atomiques, v. 345-534. — Les atomes de chaque type sont innombrables, v. 535-582. — Tout corps résulte d’un concours d’atomes de figures diverses, v. 583-602. — La terre renferme tous les types atomiques des êtres qu’elle produit. 603-611. — Explication allégorique du mythe de Cybèle, v. 612-672. — Fixité des espèces, v. 673-745. — Les atomes ne sont point colorés, v. 746-808. La couleur n’existe que par la lumière, v. 809-847. — Les atomes ne possèdent aucune qualité sensible, v. 848-876. — Le sentiment et la vie sont la combinaison d’éléments insensibles et insensitifs. Génération spontanée, v. 877-944. — Si les atomes sentaient ou étaient accessibles à la sensation, ils ne seraient ni simples ni éternels ; il n’y aurait rien de permanent, v. 905-1036. — Pluralité des mondes habités. v. 1037-1104. — Toutes les combinaisons des éléments sont périssables, v. 1105-1145. — La terre et le monde que nous habitons, ayant commencé, doivent périr, v. 1146-1192.






Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,
De contempler du bord sur les vagues profondes
Un naufrage imminent. Non que le cœur jaloux
Jouisse du malheur d’autrui ; mais il est doux
De voir ce que le sort nous épargne de peines.
Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines
Les bataillons livrés aux chances des combats
Et les périls lointains qu’on ne partage pas.
Mais rien n’est aussi doux que d’établir sa vie
Sur les calmes hauteurs de la philosophie,
Dans l’impassible fort de la sérénité,
De voir par cent chemins l’errante humanité
Chercher, courir, lutter de force et de génie,
Consumer en labeurs la veille et l’insomnie,
Monter de brigue en brigue aux échelons derniers,
Et s’asseoir au sommet des choses, sous nos pieds !

Ah ! misérables cœurs, aveugles que nous sommes !
Quels dangers, quelle nuit profonde, pauvres hommes,
Environnent ce peu qu’est la vie ! Et pourtant,
20La Nature, voyez, n’en demande pas tant :
Le bien-être du corps et le repos de l’âme ;
Ni douleur, ni terreur ; et c’est tout. Que réclame
Le corps pour être exempt de tous maux ? La santé.
Quant aux raffinements, lits de la volupté,
La Nature s’en passe, et la raison comme elle.

À d’autres ces palais où l’opulence mêle
Aux nocturnes festins, au bruit des chœurs, au chant
Des cithares, l’éclat des vaisselles d’argent,
La splendeur des parois de bronze et d’or vêtues
Et les lampes en feu dans la main des statues !
Nous, sur le frais tapis d’une herbe épaisse, aux bords
D’un ruisseau, mollement nous étendons nos corps.
Qu’importe à nos loisirs la richesse des marbres,
Quand le printemps nous rit à travers les grands arbres
Et sur l’herbe répand la parure des fleurs !

La pourpre, les lits peints d’éclatantes couleurs
Sur le feu de la fièvre ont-ils plus de puissance
Que le rude grabat du peuple ? La naissance
Et le commandement suprême et les trésors
40Sont des remèdes vains contre les maux du corps.
Et l’âme ? Je vois peu ce que sa paix y gagne :
À moins qu’à l’heure où bout dans l’ardente campagne
Le tumulte guerrier ; quand, rempart des soldats,
Les vastes éléphants s’avancent aux combats ;

Quand partout sous l’airain le même orgueil s’allume,
Ou que la mer au loin sous tes vaisseaux écume ;
À moins, dis-je, qu’alors, les superstitions,
Tremblantes à leur tour devant tes légions,
S’envolant en déroute à la voix de la guerre,
Ne laissent ton cœur pur des soucis du vulgaire !
Mais si cet appareil, risible réconfort,
N’a jamais écarté les affres de la mort ;
S’il est vrai que jamais la meute des alarmes
N’a redouté le glaive et le fracas des armes,
Et hardiment s’ébat sous la tente des rois ;
Si jamais les grandeurs n’ont fait peur aux effrois,
Non plus que la splendeur de l’or et l’étalage
De la pourpre : contre eux quel recours reste au sage ?
Il reste la raison, la forte vérité.

60Eh ! ne vivons-nous pas en pleine obscurité ?
La nuit, l’enfant ne voit que présages funèbres ;
Encor ne tremble-t-il qu’au milieu des ténèbres ;
Nous, nous tremblons le jour. L’effroi qui nous poursuit
A-t-il donc plus de corps que ces terreurs de nuit ?
Sur ces ombres le jour épuise en vain ses flammes ;
La science peut seule éveiller dans les âmes,
À défaut du soleil, l’astre de la raison.

Regarde. Je m’en vais t’éclairer l’horizon.
J’exposerai les lois du mouvement, la force
Qui, des germes réglant l’accord et le divorce,
Forme et rompt le faisceau des choses, et comment
De contour en contour erre chaque élément,

Voyageur éternel dans l’infini du vide,
La matière n’est pas un bloc dense et solide.
Tout contour s’amoindrit. Des profondeurs du temps,
Nous voyons tout couler sur la pente des ans
Et de l’âge à nos yeux dérober la poussière.
La Nature pourtant reste à jamais entière.
C’est que tout corps grossit de ce qu’un autre perd ;
80C’est d’automnes flétris que le printemps est vert.
Ainsi, rien ne s’arrête et tout se renouvelle ;
L’existence est un prêt ; la vie est mutuelle.
Telle race décroît, et telle autre s’étend ;
Pour en changer la face il suffit d’un instant ;
Et les mortels, coureurs d’une route infinie,
Se passent en fuyant le flambeau de la vie.

L’atome pourrait-il s’arrêter ? Son repos
Pourrait-il engendrer des mouvements nouveaux ?
Le croire, c’est tourner le dos à l’évidence.
Dans le vide infini s’agite la substance ;
C’est donc leur propre poids qui meut les éléments ;
Et leurs chocs variés guident leurs mouvements.
Car ils tombent d’en haut ; rien ne retient leur chute ;
Insolubles, pesants par eux-mêmes, la lutte
Qu’amène leur concours les projette en tout sens.
Mouvements enchaînés l’un de l’autre naissants !
Pour les mieux concevoir, souviens-toi que l’espace
Est sans fond. Tu le sais, nulle région basse
N’arrête et ne retient les atomes épars.
L’immensité sans bords s’ouvre de toutes parts.100

De cette vérité ne dois-tu pas conclure
Qu’il n’est point de répit dans un champ sans mesure ?
Le mouvement sans fin règle donc les rapports
Des principes. Le choc lie ou disjoint ces corps,
Et la diversité des pressions rivales
Élargit ou resserre entre eux les intervalles.
Les uns, plus condensés, s’attachent fortement,
Préservés des écarts par l’enchevêtrement
De leurs angles ; leurs nœuds, que tout conflit resserre,
Forment le fer rigide et scellent dans la terre
Les rocs puissants ; c’est d’eux que les corps durs se font.
D’autres, frêles, errant dans le vide sans fond,
Rebondissent au loin ; tissus sans résistance,
Ils nourrissent de l’air l’impalpable substance ;
D’eux nous vient la clarté radieuse du jour.

Mais beaucoup, sans pouvoir entrer dans un contour
Et dans le mouvement des groupes qu’ils traversent,
Transfuges éternels, au hasard se dispersent.
Et ce n’est pas un fait rare ou mystérieux.
120Un exemple commun le révèle à nos yeux.
Lorsqu’à travers la nuit d’une chambre fermée
Le soleil entre et darde une flèche enflammée,
Regarde, et tu verras, dans le champ du rayon,
D’innombrables points d’or, mêlés en tourbillon,
Former leurs rangs, les rompre, encor, toujours, sans trêve,
Et livrer un combat qui jamais ne s’achève !
Tu concevras alors quels infinis hasards,
Bercent les éléments dans l’étendue épars,

Tant le petit au grand peut prêter de lumières !
Le moindre fait nous guide aux vérités premières.
Compare à l’univers ce nuage vermeil,
Ce monde que balance un rayon de soleil.
Je veux te faire lire en cette humble poussière
Le travail invisible et sourd de la matière.
Vois ces points, sous des heurts que l’œil ne saisit pas,
Changer de route, aller, revenir sur leurs pas,
Ici, là. Quelque atome en passant les dérange,
Et c’est ce qui reforme ou défait leur phalange :
Par lui-même en effet se meut tout corps premier.
140Sur les groupes errants qui n’ont pu se lier
S’il tombe un poids égal, il les réduit en poudre.
L’imperceptible choc n’a-t-il pu les dissoudre ?
Ont-ils pu résister ? Ils tremblent seulement.
Ainsi des corps premiers part tout ce mouvement
Qui par degrés arrive à nos sens et rencontre
Enfin ces frêles grains que le rayon nous montre.
Nous voyons ondoyer leur poussière, et nos yeux
Ne peuvent point saisir la cause de leurs jeux.

Maintenant, Memmius, un exemple entre mille,
Pour montrer à quel point la matière est mobile :
Quand l’aube sur la terre épand ses feux nouveaux,
Lorsque, dans les forêts sans chemins, les oiseaux,
En foule voltigeants, de leurs chansons limpides
Emplissent à l’envi les bois et l’air fluide,
Vois quel subit éclat : le soleil prend l’essor
À peine, que déjà le monde est vêtu d’or !

Encor ces traits ardents que le soleil nous darde
Ne fendent pas le vide, et le ciel les retarde ;
Il leur faut écarter les flots aériens ;
160Eux-mêmes ne vont pas un par un ; leurs liens
Les groupent en faisceaux qui se croisent en route,
Ils s’arrêtent l’un l’autre, et leur lutte s’ajoute,
Obstacle intérieur, aux conflits du dehors.

Mais les atomes purs, germes simples des corps,
Forts de leur unité, dans l’absolu du vide,
Sans obstacle étranger vont où leur poids les guide.
Il faut donc que leur vol passe en rapidité
Certes, et de beaucoup, l’essor de la clarté,
Et, dans le temps que met l’astre à dissiper l’ombre,
Puisse atteindre à la fois des régions sans nombre.
D’où viendrait un retard ? Crois-tu que, par moment,
Ces corps tiennent conseil et que chaque élément
S’arrête à raisonner sur la marche des choses ?

Que nous disent-ils donc, ces vains chercheurs de causes
Qui jugent la Nature incapable, sans dieux,
D’effets si doux à l’homme et si judicieux ?
La marche de l’année et les moissons constantes,
La propagation des formes renaissantes,
Ces doux entraînements du désir, ces hymens
180Qui sauvent de la mort la race des humains,
Grand œuvre de Vénus féconde, où nous convie
La sainte volupté, guide et loi de la vie,
Tout pour eux est calcul, tout est d’ordre divin.
Jamais erreur ne fut plus loin du vrai chemin.

Quand bien même en effet j’ignorerais l’essence
Des éléments premiers, germes de la substance,
Les imperfections des choses et des cieux,
Tout m’instruirait qu’un monde à ce point vicieux
Ne peut être le fruit d’une raison divine.
Mais réservons ce point, Memmius ; je termine
Ma démonstration des lois du mouvement.

Établissons d’abord, c’est, je crois, le moment,
Qu’il ne peut exister de corps dont la matière
Tende en haut par sa force et remonte en arrière.
La flamme semble prendre Épicure en défaut ;
Pour naître et pour grandir tu la vois tendre en haut.
L’arbre aussi monte en l’air et la plante se dresse :
Mais puisque tout ailleurs selon son poids s’abaisse,
Lorsque la flamme agile au faîte de nos toits
200Bondit, léchant la pierre et dévorant le bois,
C’est hors d’elle, et non pas dans sa propre tendance
Que nous devons chercher la force qui la lance.
Ainsi le jet du sang jaillit de nos vaisseaux.
Ne vois-tu pas aussi la révolte des eaux
Revomir aisément la plus robuste poutre ?
En vain cent bras nerveux l’enfoncent d’outre en outre ;
Plus profonde est la chute, et plus brusque est le bond
Qui droit en haut la pousse et la chasse du fond ;
Et plus son front dressé dépasse la surface.
Qui doute cependant que le bois, par sa masse
Dans le vide emporté, ne descende au travers ?
Ainsi monte la flamme, ainsi l’effort des airs,

Encor bien qu’elle tombe autant qu’il est en elle,
Change en ascension sa chute naturelle.
Ne vois-tu pas s’épandre en long sillons de feux
Les sublimes flambeaux qui volent dans les cieux,
Dès que la nuit leur ouvre une maille en ses voiles ?
Ne vois-tu pas tomber en terre les étoiles ?
Et le soleil aussi, des hautes régions,
220Verse au loin ses chaleurs et sème ses rayons.
Donc les feux du soleil descendent vers la terre.
Du nuage en lambeaux s’échappe le tonnerre ;
Les foudres en tout sens se croisent, et leurs coups
S’abattent, trop souvent, sur la terre et sur nous.

Retiens ce point encor : par le poids qui le guide
Tout corps en droite ligne est porté dans le vide ;
Mais, sans qu’on puisse dire en quel temps, en quel lieu,
Chaque atome en tombant décline un peu, si peu
Que sa pente invisible est à peine réelle.
S’ils ne déclinaient point, si, d’un jet parallèle,
Comme les gouttes d’eau tombaient les éléments,
D’où seraient nés les chocs et les enchaînements ?
Est-ce que la Nature eût pu créer les choses ?

Dans l’absolu du vide il faut que tu supposes
Certains corps que leur poids, accélérant leur cours,
Directement d’en haut jette sur les moins lourds,
Et dont le choc fécond puisse engendrer le monde.
Rien n’est plus loin du vrai. Si dans l’air, si dans l’onde,
Tout corps précipité selon son poids descend,
240C’est que l’eau, trop mobile, et que l’air, trop glissant

Pour opposer à tout d’égales résistances,
Doivent céder plus vite aux masses les plus denses.
Mais le vide, à quel poids, en quel temps, en quel lieu,
Pourrait-il résister ? C’est un libre milieu
Par où l’atome court où son destin le guide.
La masse est annulée ; et l’impassible vide
Aux poids les moins égaux livre un passage égal.
Jamais donc les plus lourds, de leur choc vertical
Frappant les plus légers, n’engendreront les causes
Des mouvements divers qui produisent les choses.

Il faut donc revenir à la déclinaison,
Au moindre écart possible admis par la raison,
Si subtil, en tous cas, que jamais il n’implique,
L’évidence le nie, une descente oblique.
Nous voyons par leur poids tous les corps tendre en bas
Autant qu’il est en eux. Mais ne peuvent-ils pas,
(Quel regard assez fin de si près les inspecte ?)
Dévier tant soit peu de la ligne directe ?

Enfin, si, l’un à l’autre à jamais enchaînés,
260Toujours des chocs anciens les chocs nouveaux sont nés,
Si nul écart ne rompt ce pacte d’esclavage
Et n’ouvre au mouvement quelque secret passage
Dans le cercle infini qui domine et contient
La marche des effets et des causes, d’où vient
Que l’animal échappe au fatal équilibre ?
D’où vient, dis-je, aux humains, cette volonté libre
Qui les guide, arrachée à la fatalité,
Vers le but qu’au désir marque la volupté ?

Sans heure ou lieu fixé, tout notre corps décline
Où le porte l’esprit. En nous est l’origine
Du mouvement, et c’est de notre volonté
Qu’en nos membres émus coule l’activité.
Vois les coursiers, à l’heure où s’ouvre la barrière,
Ne pouvoir assez tôt bondir dans la carrière
Au gré du fier désir qui bout sous leur poitrail.
Il faut du temps ; il faut que, par un sourd travail
Sur tous les points du corps mise en jeu toute entière,
Aux ordres de l’esprit réponde la matière.
C’est du cœur que tout part ; et cette impulsion
280Qui va de membre en membre infiltrer l’action,
Notre volonté même en est la source intime.
Autre est le mouvement quand un choc nous l’imprime.
Par la force ébranlés, sous l’assaut du dehors
Nous sentons malgré nous frémir tout notre corps,
Tant que la volonté n’en reprend pas l’empire.
Et lorsque sous l’assaut notre révolte expire,
Quand nous roulons, poussés par l’obstacle vainqueur,
Éperdus, c’est alors qu’au fond de notre cœur
Quelque chose proteste et se roidit et lutte,
Qui, parfois détournant ou retardant la chute,
Maîtrise enfin le corps en sa course arrêté.
Ce frein de nos transports, c’est notre volonté.

Donc, ou ce libre effort est un effet sans cause,
Ou, tu dois l’avouer, ce mouvement suppose
Une force qui n’est ni le choc ni le poids,
Et dont, comme nos corps, l’atome suit les lois.

Le poids empêche bien qu’à l’acte ne préside
Un agent étranger ; mais l’esprit qui nous guide
Demeure libre en nous malgré la pesanteur.
300C’est la déclinaison qui meut notre moteur ;
C’est cet écart subtil, qui, sans route suivie,
Sans heure et sans lieu fixe en liberté dévie.

Le fond primordial n’a pas changé. Jamais
Dans sa trame il ne fut plus dense ou moins épais.
Sa masse ne subit ni perte ni croissance.
Donc les germes premiers qui forment la substance
Gardent le mouvement qui dirigea leur cours
Et, tel qu’il est acquis, le garderont toujours.
Ce qui naissait naîtra. Chaque être a sa mesure
Que lui font l’habitude et sa propre nature,
Cercle où tout doit éclore et croître et se mouvoir.
L’univers, c’est le tout sans bornes. Quel pouvoir
Détournerait du tout une seule parcelle ?
Où fuir ? et d’où rentrer ? Quelle force nouvelle
Viendrait troubler la marche et l’ordre des rapports ?
Tout réside en la somme, et rien n’est en dehors.

Tandis que tout gravite et se meut par soi même,
L’ensemble cependant goûte une paix suprême ;
À moins qu’un pouvoir propre, à leur forme inhérent,
320N’arrache certains corps à ce calme apparent :
Comment s’en étonner ? L’impalpable substance
Hors de notre portée a placé son essence ;
Va-t-elle à nos regards livrer son mouvement ?
Surtout quand, tous les jours, le seul éloignement

Leur cache l’action du corps le plus visible ?
Vois là-haut ces brebis ; d’une marche insensible
Elles vont, tondant l’herbe au penchant du coteau ;
Leur instinct les attire à l’endroit le plus beau
Et le mieux emperlé par la jeune rosée.
Puis les agneaux, repus, de leur tête frisée
Se choquent, doucement rebelles. Jeux perdus !
Qu’a gardé le lointain de ces traits confondus ?
Une blancheur qui dort sur les prés qui verdoient.
Ailleurs, des légions par masse épaisse ondoient ;
Elles couvrent les champs ; et sur leurs flancs guerriers
De piques hérissés, un vol de cavaliers
D’élans impétueux ébranle au loin la plaine :
Le feu des glaives monte au ciel ; la terre, pleine
D’une splendeur d’airain, sous les pieds des soldats
340Tremble, et l’écho frappé par la voix des combats
La rejette en clameur aux voûtes étoilées.
Il est tel mont, pourtant, d’où l’éclair des mêlées
Semble aux yeux une tache immobile, lueur
Fixée en quelque point du sol inférieur.

Poursuivons. Revenant aux germes, aux principes,
Je cherche ce qu’ils sont, et je note en leurs types
Une diversité native ; non pas tant
Qu’il existe entre tous un désaccord constant ;
Mais nul corps de tout point n’est à l’autre identique :
La forme des facteurs ne peut donc être unique.
Quel hasard eût tissé, dans la trame sans fin,
D’un fil toujours pareil un si changeant dessin ?

Les germes, tu le sais, doivent être innombrables.
Comment leur refuser des formes dissemblables ?
Prends-moi tout ce qui vit, le genre humain, la gent
Muette des nageurs aux écailles d’argent,
Les bêtes et les fleurs ; prends les races ailées,
Gais oiseaux voltigeants sous les vierges feuillées,
Et ceux dont les étangs, les sources et les mers
360Sur leurs bords animés rassemblent les concerts ;
Chacun a sa figure et du voisin diffère.
Sans quoi, par où l’enfant connaîtrait-il la mère,
Et la mère l’enfant ? Instinct commun à tous,
Qui ne manque pas plus aux animaux qu’à nous.
Souvent au seuil des dieux, paré pour l’hécatombe,
Devant l’autel qui fume, un jeune taureau tombe,
Exhalant par sa plaie une écume de sang.
Et la mère orpheline, en tous lieux dispersant
L’empreinte de son pied fourchu, marche, regarde,
Explorant tout des yeux, si quelque ombre lui garde
Son fils perdu. Parfois, elle attend ; ses regrets
De longs gémissements remplissent les forêts.
En sa perte absorbée, elle court à l’étable.
Rien ne distrait son cœur du souci qui l’accable.
Fermes gazons nourris de rosée, arbrisseaux
Tendres, fleuve à plein bord roulant ses claires eaux,
Sur ce mal obstiné tous les charmes échouent.
Voit-elle dans les prés d’autres taureaux qui jouent ?
Vaine diversion ! Ce qu’elle cherche, c’est
380Quelque chose de sien, et qu’elle connaissait.
L’agneau mutin s’attache à la brebis bêlante,
Et le tendre chevreau suit d’une voix tremblante

Sa mère au front cornu. Chacun trouve et connaît,
La Nature le veut, sa mamelle et son lait.
Choisis, non entre tous, mais dans la même espèce,
Un épi ; si semblable aux autres qu’il paraisse,
Il a ses traits à lui, qui ne sont pas les leurs.
Sur le sein de la terre, ainsi, de cent couleurs
Peignant le sable mou, luisent ces coquillages
Que le flot calme laisse aux courbes des rivages.
Quel maître aux éléments défend de varier ?
Ils sont parce qu’ils sont. Nulle main d’ouvrier
Dans un moule commun n’a fondu les principes.
Je dis que leur figure admet différents types.

Et tout s’explique ainsi. Le feu du ciel, l’éclair
Subtil et pénétrant porte plus loin dans l’air
Que le nôtre, nourri de bois ou de résine.
Pourquoi ? c’est qu’il est fait de matière plus fine.
Il traverse aisément des pores trop étroits
400Pour le nôtre, épaissi de résine ou de bois.
La corne, qui ne peut arrêter la lumière,
Rejette l’eau. Pourquoi ? Texture moins grossière,
La fluide clarté passe où l’eau tombe en vain.
Du filtre en un moment nous voyons fuir le vin.
Mais l’huile est paresseuse et coule goutte à goutte.
C’est que ses éléments sont plus épais sans doute
Ou plus enchevêtrés ; leurs angles résistants
Se mêlent, sans pouvoir se séparer à temps
Pour que, dans le trajet, les atomes de l’huile
Trouvent chacun sa voie aux pores de l’argile.

Autre exemple. Le lait et le miel onctueux
Laissent dans notre bouche un goût délicieux.
Bois-tu l’absinthe amère ou l’âcre centaurée ?
Ta lèvre se tordra, de leur fiel pénétrée.
Rien de plus naturel. Ce qui flatte nos sens
Est fait de corps polis, sphériques et glissants ;
Mais les rudes boissons, les sucs au goût sauvage
Sont d’atomes crochus le tenace assemblage.
Nos sens doivent pâtir de leur contact amer,
420Qui déchire en passant les fibres de la chair.

Bref, toute impression, bonne ou mauvaise, implique
Un désaccord certain dans la forme atomique.
Quand l’aigre scie éclate en rauques sifflements,
Irons-nous la former d’aussi doux éléments
Que la corde où s’éveille et tendrement soupire
L’air par d’agiles doigts figuré sur la lyre ?
Quoi ! les parfums d’encens par l’autel exhalés,
Quoi ! les jeunes safrans sur la scène effeuillés,
Et le cadavre noir que le bûcher calcine,
Des mêmes éléments frapperaient ta narine ?
Compare au doux régal des riantes couleurs
L’éclat dont la piqûre arrache aux yeux des pleurs,
Les teintes d’aspect faux ou sombre ; ces contraires
Par la forme et le fond peuvent-ils être frères !
Non ! Tout contact heureux vient d’atomes glissants,
Et, sans quelque rondeur, rien ne flatte les sens ;
Toute impression dure est dure dans ses causes
Et veut quelque rudesse en la trame des choses.

Disons qu’il est aussi des germes ambigus,
440Ni tout à fait polis, ni tout à fait aigus,
Qui, dressant à moitié leur pointe minuscule,
Chatouillent sans blesser. L’aunée et la fécule
Doivent leur saveur mixte à ces combinaisons.

Enfin, les feux cuisants, les rigides glaçons,
N’ont ni les mêmes dents ni la même morsure ;
Et l’épreuve du tact est là qui nous l’assure.
Le tact, par tous les dieux, le tact, vrai sens du corps,
Juge l’impression, choc venu du dehors
Ou contre-coup secret d’une blessure intime ;
Soit que de notre chair Vénus féconde exprime
Les sucs générateurs, soit qu’un mal sourd entre eux
Choque les éléments confus et douloureux ;
Comme il peut t’arriver, lorsque ta main t’échappe
Et, tombant sur toi-même, en quelque endroit te frappe.
Ainsi les éléments, j’en atteste les faits,
Sont divers en leur forme ainsi qu’en leurs effets.

Considère les corps d’aspect rude et compacte :
L’étroit enlacement de crocs pressés contracte
Leur substance en faisceaux noués profondément.
460En tête de ces corps marche le diamant,
À tous les coups rebelle, et l’airain, qui s’emporte
En lamentations lorsque tourne ta porte,
Et le silex robuste et l’inflexible fer.
Quant aux fluides purs, comme l’onde et l’éther,
Leurs atomes sont ronds, leur substance est polie ;
Leurs globules fuyants, que nul crochet ne lie,

Roulent selon leur pente en flots pulvérisés.
Tous ces groupes enfin qui, tout à coup brisés,
S’échappent en tous sens, vapeur, fumée ou flamme,
Bien que tout ne soit pas rond et lisse en leur trame,
De nœuds trop forts non plus ne sont pas attachés :
Ce qui pique nos sens traverse les rochers.
Leurs germes ne sont pas adhérents et tenaces,
Puisqu’un souffle de vent les disperse. Leurs faces
Présentent, non des crocs, mais des aiguillons droits.

Le fluide et l’amer se combinent parfois,
Comme dans l’eau marine. Eh bien ! le fait s’explique :
Ce qui blesse est aigu, ce qui glisse est sphérique.
Les deux types mêlés ne s’enchevêtrent pas ;
480Nul besoin de crochets ; ils vont du même pas ;
Il en résulte un corps qui déchire et qui coule,
Acide puisqu’il mord, globuleux puisqu’il roule.
Fais mieux. Prends sur le fait ces crocs et ces rondeurs
Que Neptune amalgame en ses acres sueurs.
En les désagrégeant, distingue leur nature.
La terre qui boit l’onde en la filtrant l’épure
Et dans ses réservoirs la distille sans fiel ;
L’amère aspérité des principes du sel
Dans les pores du sol les arrête au passage.

De ces enseignements découle et se dégage,
Corollaire certain, une autre vérité :
Des types différents le nombre est limité.
Sans quoi nous pourrions voir la forme de tel germe
Exiger le concours d’accessions sans terme.

La loi des éléments c’est l’exiguité.
Leur petitesse exclut tant de diversité.
Coupe en trois, coupe en cinq leur substance indivise ;
Intervertis en l’ordre ; essaie, invente, épuise,
En plaçant à ton gré ces minimes fragments,
500Les possibilités de leurs agencements.
Fais-les passer de bas en haut, de gauche à droite :
Hors d’une aire en tout sens également étroite,
Tout changement implique accroissement de corps.
Toute nouvelle forme et tous nouveaux rapports
Vont réclamer l’appoint de parcelles nouvelles
Qui, de quelque élément, si minces fussent-elles,
Porteraient la grandeur jusqu’à l’immensité.
Ce qui ne se peut point, nous l’avons constaté.
L’atome donc repousse et son nom même nie
Une diversité de formes infinie.

Autrement, la splendeur des robes d’Orient,
Le dos des paons, qui traîne un manteau si riant,
Et la pourpre superbe, honneur de Mélibée,
Des sucs thessaliens du murex imbibée,
Par quelque éclat plus vif pâliraient éclipsés.
L’ambre en parfum, le miel en saveur dépassés
Tomberaient en mépris. Le chant divin qu’inspire
Le souffle d’Apollon aux cordes de la lyre
Se tairait, et le cygne avouerait un vainqueur.
520Tout monterait sans fin de l’exquis au meilleur ;
À moins que, d’une marche inverse mais semblable,
Toute chose tombant du pire à l’exécrable,

Une progression de dégoût n’offensât
L’oreille ou le palais, la vue ou l’odorat.
Or rien de tel n’existe. Il est un point extrême
Où toute qualité se limite elle-même.
Conviens donc avec moi que la variété
Des formes ne sort point d’un cercle limité.

La glace et la fureur du feu marquent le terme
D’un champ qu’ouvre un excès et qu’un autre excès ferme.
Entre elles la tiédeur occupe le milieu ;
Et ses gradations vont de la glace au feu ;
Leur force est donc bornée, et remplit l’intervalle
Où siègent aux deux bouts l’une et l’autre rivale.
De là découle encore une autre vérité :
Si des types divers le nombre est limité,
Le nombre est infini des atomes semblables.
Leur tout serait borné s’ils n’étaient innombrables.
Or nous savons que rien ne borne l’univers ;
540Et peu de mots, s’il est quelque charme en nos vers,
Vont te prouver qu’il faut que les premiers principes
Soient en nombre infini dans chaque ordre de types,
Pour suffire à ces chocs qui font et qui défont
Sans trêve le tissu de l’infini sans fond.

Telle espèce vivante en nos climats est rare,
Dont la nature ailleurs se montre moins avare.
Dépaysés chez nous, ces vastes éléphants,
Armés d’étranges mains qui semblent des serpents,
Pullulent, fils du sol, sur des rives lointaines ;
Dans l’Inde, leurs milliers se comptent par centaines,

Et font un mur d’ivoire à leur pays natal,
Rempart impénétrable au monde occidental.
Tant la loi qui remplit les cadres de la vie
Peut prodiguer ailleurs ce qu’elle nous envie.
Mais va plus loin ; suppose, on t’accorde ce point,
Un être unique, seul de son sang, qui n’ait point
De pair ni de second dans le reste du monde :
Je dis que sa matière autant qu’une autre abonde ;
Qu’il ne peut, sans un nombre infini d’éléments,
560Naître, vivre, grandir, ni trouver d’aliments.
Vois-tu flotter au loin, seuls dans l’espace énorme,
Les germes destinés à cette unique forme ?
Quel hasard groupera leurs globules subtils ?
Où, d’où, par où, comment se reconnaîtront-ils,
Étrangers dans la foule en cette mer profonde ?

Ainsi, quand la tempête, en naufrages féconde,
Déchire gouvernails, mâts, antennes, haubans,
La forte mer, qui tord les poupes et les bancs,
De débris surnageants sème au loin ses rivages,
Afin que les mortels, témoins de ses ravages,
Sachent sa perfidie et sa déloyauté,
Et que nul désormais ne puisse être tenté
Par le sourire faux de sa paix meurtrière ;
Dans ses convulsions ainsi l’ample matière
Doit disperser au loin sur l’infini des temps,
Si leur nombre est borné, les atomes flottants,
Sans union possible ou durable, sans force
Contre la décroissance et l’éternel divorce.

580Et c’est ce qui n’est pas. Un assidu concours,
Groupant les corps accrus, en maintient les contours.
Tu le vois, le fait même, en limitant leurs types,
Proclame illimité le nombre des principes.
De là vient que nul choc, nul effort dissolvant
Ne peut tuer d’un coup tout un genre vivant,
Et qu’il n’est pas de force et d’activité mère
Qui puisse éterniser une forme éphémère.
C’est une lutte égale où les deux combattants
Se balancent depuis l’origine des temps ;
Le vaincu se relève et le vainqueur succombe ;
Le berceau vagissant alterne avec la tombe ;
L’aube chasse la nuit, la nuit succède au jour,
Et nulle heure ne vient sans mêler à son tour
Aux clameurs des enfants qui sortent des ténèbres
Les sanglots, compagnons des angoisses funèbres.
Retiens ce point encor, qu’au fond de ton esprit
D’un trait durable et clair je voudrais voir inscrit :
Dans les êtres connus, rien dont la trame entière
Consiste en une seule espèce de matière ;
Rien qui ne soit un groupe, un concours d’éléments ;
600Et plus de facultés, d’aspects, de mouvements,
S’assemblent dans un corps, plus règne en ses principes
Une variété de genres et de types.

Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,

Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages :
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue aux chantres grecs nos maîtres
Haut montée en un char traîné par deux lions.
Car la terre, pendante au sein des régions
Célestes, ne saurait s’asseoir sur elle-même ;
Et ses lions domptés sont l’évident emblème
Des cœurs durs amollis par les soins maternels.
620Les cités qu’elle abrite en des forts naturels
À son front ont valu la couronne murale
Qui de loin aux terreurs populaires signale
Son marbre solennel en triomphe porté.
De là son culte antique et partout respecté.
Ses prêtres et son nom rappellent la Phrygie,
Où les traditions veulent que sa magie
Pour le donner au monde ait évoqué le blé.
Ces galles furieux, cortège mutilé,
Semblent crier : enfants ingrats envers vos pères,
Insensés contempteurs du culte de vos mères,
Vous ne méritez plus d’engendrer des humains !
Et la peau des tambours tonne au choc de leurs mains,
Et la cymbale éclate, et les cornets farouches
Avec le fifre aigu glapissent sous les bouches ;
Le mode phrygien exalte leur fureur ;
La pique au bras, joyeux, ils courent ; et l’horreur

Effare et traîne aux pieds de la Mère Idéenne
L’ingratitude impie et le vice et la haine.
Muette, elle s’avance à travers la cité,
640Aux âmes comme aux corps dispensant la santé.
Semés sur son chemin, l’or et l’argent résonnent ;
D’un nuage odorant les roses la couronnent,
Voilant la grande Mère et ses prêtres armés.
Alors ces furieux, que les Grecs ont nommés
Curètes phrygiens, dans une étrange danse,
Ivres de sang, des mains et du front en cadence
Heurtent d’affreux cimiers et des chaînes de fer.

Tels les enfants gardiens de l’enfant Jupiter,
Les Curètes crétois, choquaient en chœurs rythmiques
L’airain des boucliers contre l’airain des piques,
Dérobant sa voix grêle à Saturne affamé,
Dont la dent parricide eût sans eux imprimé
Dans le sein d’une mère une marque éternelle !
Tels, de leur danse armée ils entourent Cybèle,
Comme pour enseigner à tout homme de cœur
À s’armer pour sa mère et son pays, vengeur
Du sol et des parents qu’honore son courage.

C’est là d’esprits subtils l’ingénieux ouvrage,
Fait de fiction pure et non de vérité.
660Les dieux vivent en paix dans l’immortalité ;
Satisfaits de leurs biens, ils n’en cherchent pas d’autres ;
Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres ;
Ni vice ni vertu, ni pitié ni courroux
N’ont de prise sur eux, ils sont si loin de nous !

La terre n’est, au fond, qu’une insensible masse ;
Mais les germes distincts que sa structure embrasse
Font apparaître au jour mille produits divers.
Veux-tu nommer les blés Cérès, et l’eau des mers
Neptune ? Tu le peux. Bacchus à ton oreille
Sonne-t-il mieux que vin ou que liqueur vermeille ?
Soit. La terre à son tour, par la grâce d’un nom,
Devient mère des dieux : qu’importe ? On sait que non.

Je reprends. Tu peux voir qu’un même champ rassemble
Des animaux dont nul à l’autre ne ressemble ;
La laineuse brebis, les belliqueux chevaux,
Les bœufs haut encornés, boivent les mêmes eaux,
Respirent le même air ; mais en eux rien n’efface
Les traits de leur nature et les mœurs de leur race.
Tant d’éléments divers se sont agglomérés
680Pour former chaque fleur et chaque herbe des prés !
Dans un seul corps vivant, que d’agents, que d’organes :
Humidité, chaleur, os, veines, sang, membranes,
Tous objets différents où se trouvent liés
Des types spéciaux d’éléments variés !
Les tissus dont le feu rompt et dissout la trame
Au moins portaient en eux des semences de flamme,
De quoi lancer un feu, répandre une lueur,
Jaillir en étincelle et voler en vapeur.
Un examen pareil en toute autre substance
Découvrira toujours la multiple existence
De principes sans nombre et de types distincts.

Souvent par un seul corps à la fois sont atteints

L’odorat et le goût. Telles sont ces victimes
Que l’épouvante aux dieux offre en retour des crimes.
Comme d’effets divers divers sont les auteurs,
Que la saveur s’arrête où passent les senteurs,
Qu’aux sucs ne convient pas la marche des arômes,
Reconnaissons en eux plusieurs genres d’atomes.
Divers types formels combinent leurs rapports,
700Et c’est de leur concert que résultent les corps :
Considère un moment ces vers ; chacun renferme
Maint élément vocal commun à plus d’un terme.
Conclus-en que les mots aussi bien que les vers
Ne sont constitués que d’éléments divers ;
Non qu’on remarque tant de sons élémentaires,
Ou qu’on ne puisse, avec les mêmes caractères,
Former deux mots, deux vers, peu semblables pourtant ;
Le trait qui les sépare en est-il moins constant ?
Ainsi l’on peut compter, chez un grand nombre d’êtres,
Maint élément commun à tous, comme les lettres ;
Ce qui diffère en eux, c’est le groupe total,
La somme : d’où j’induis que l’homme, l’animal
Et la plante sont nés de différents principes.
Il s’en faut que tout corps puisse unir tous les types.
Quels monstres imprévus naîtraient de ces hymens !
Hommes presque animaux, animaux presque humains,
Rameaux puissants jaillis de vivantes poitrines,
Corps terrestres greffés sur des formes marines.
Les Chimères, paissant les générations,
720Sur un sol sans mesure en ses créations
Exhaleraient le feu de leurs gueules voraces.
Et c’est ce qui n’est pas. Les êtres ont leurs races ;

Ils gardent en croissant le type maternel,
De principes certains héritage éternel.

En tout corps, c’est la loi fatale et manifeste,
De tous les aliments ne pénètre et ne reste
Que ce qui s’associe à son travail vivant.
Les germes étrangers sont rejetés au vent ;
D’infatigables chocs dispersent en poussière
Des germes superflus dont l’inerte matière,
Incapable de vivre, a tenté vainement
D’entrer dans un contour et dans un mouvement.
Et ne crois pas ces lois aux seuls vivants bornées.
Elles dominent tout. Car les choses sont nées
Chacune avec leur genre et leur trait spécial.
Le fait qui les distingue est donc primordial :
C’est la diversité formelle des principes.
Non pas qu’il soit besoin d’un grand nombre de types ;
Mais nous voyons que rien ne concorde en tout point.
740À la variété des atomes se joint
Celle des poids, des chocs, des concours, des distances
Et des directions, qui, plus que les substances,
Imprime dans chaque être un type essentiel,
Fait que la mer est mer et que le ciel est ciel,
Et qui leur interdit d’empiéter sur la terre.

Mais, poursuis avec moi l’étude qui m’est chère.
Quand tu vois un objet blanc ou noir, ou vêtu
De telle autre couleur, en vain prétendrais-tu
De germes blancs ou noirs constater l’influence :
La matière en sa trame est neutre et sans nuance ;

Entre ses éléments et les teintes des corps
Il n’est pas de contraste, il n’est pas de rapports.
L’esprit, dis-tu, ne peut concevoir l’incolore ;
Erreur : l’aveugle né, qui dès l’enfance ignore
Les couleurs des objets et la clarté du jour,
Connaît par le toucher, juge par le contour.
Ainsi donc, l’incolore, offre aux sens quelque prise
Et se traduit pour nous en notion précise.
Nous-mêmes, qui voyons, aveuglés par la nuit,
760À défaut de couleur, la forme nous instruit ;
Tu sens, tu reconnais ce que ta main rencontre.
Ce que montre le fait, la raison le démontre.
Telle couleur s’altère en toute autre couleur ;
Il n’en peut être ainsi d’un germe créateur :
S’il ne reste jamais identique à lui-même,
Le grand tout sombrera dans le néant suprême.
Ce qui brise le moule où sa loi l’a fixé,
Comme s’il n’était pas, rentre dans le passé :
Donc, si tu ne veux pas que tout s’anéantisse,
N’attache à nul atome une couleur factice.

La couleur peut manquer, du reste, aux corps premiers :
Ne sont-ils pas pourvus de types variés,
Formes dont le concours enfante les nuances ?
Tout dépend de leur ordre et de leurs alliances,
Des chocs, des contre-coups qu’ils échangent entre eux.
Tu t’expliques ainsi que, du noir ténébreux,
Le même objet soudain passe au blanc de la neige,
Lorsque la mer revêt, sous le vent qui l’assiège,

L’éclatante blancheur de ses flots écumants.
780Tu peux dire, il est vrai, que certains changements,
Des mélanges nouveaux, un ordre qui diffère,
Certains germes acquis ou perdus, ont pu faire
D’une teinte assombrie une blancheur de lait.
En effet, si la mer immense ne roulait
Que des atomes bleus, comment blanchirait-elle ?
Quel choc altérerait leur couleur naturelle ?
Tu pourrais les troubler de fond en comble, mais
Les teindre en argent pur, mais les blanchir, jamais.
Or, si l’aspect des mers, en son unité sombre,
Admet des éléments teints de couleurs sans nombre,
Comme un cercle, un carré, parfait en soi, comprend
Maint fragment étranger, maint type différent ;
Il faudra que, du moins, les teintes partielles
Apparaissent aux yeux, distinctes et réelles,
Dans toute couleur franche et dans le bleu des mers,
Comme font d’un carré les composants divers.

Encor peut-on grouper vingt figures en une
Sans changer le contour de la forme commune ;
Mais vingt tons détruiraient l’unité de couleur.
800La raison dont parfois l’apparente valeur
Nous porte à colorer les principes des choses
Tombe, et n’en disparaît que mieux, si tu supposes
Que les corps blancs ou noirs ne sont pas nets et purs,
Faits chacun d’éléments tous blancs ou tous obscurs,
Si tu ne vois en eux qu’un concours de nuances.
Rebelle à ces viols, à ces mésalliances

De tons sombres ou noirs qui terniraient sa fleur,
Le blanc naîtrait plutôt de germes sans couleur.

Mais la couleur enfin n’est pas, sans la lumière,
Qualité qui n’a rien d’une essence première.
C’est pourquoi nulle teinte en l’atome ne luit.
Que serait la couleur dans l’ombre de la nuit,
Elle qui change avec la lumière inégale
Et reflète sa chute oblique ou verticale ?
Ainsi, sous le soleil, le chatoyant duvet
Qui forme le collier des colombes, revêt
Les flammes du rubis et de la pourpre chaude,
Tourne au corail plus doux et passe à l’émeraude.
Ainsi, lorsque le jour ruisselle à flots des cieux,
820Le paon fait miroiter son manteau radieux.
Puis donc que la clarté par son choc les révèle,
Je dis que les couleurs n’existent pas sans elle.
Comment les sentons-nous ? par une impression,
Un choc, de contours blancs ou noirs. La vision
N’est que le tact de l’œil ; au fond c’est d’une forme
Et non d’une couleur que le tact nous informe ;
Pour lui la forme est tout, la teinte est sans valeur :
Les éléments n’ont donc nul besoin de couleur ;
Leur effet sur nos sens change avec leur figure.

Suffit-il d’établir que nul pacte n’assure
À telle ou telle forme un genre de pigment,
Et qu’à toute couleur convient tout élément ?
D’où viendrait que tout corps dans la nature entière
N’aurait pas l’avantage acquis à sa matière

D’arborer cent couleurs pêle-mêle et sans choix ?
Que du vol des corbeaux ne tombât point parfois
Quelque blancheur subite en leur plumage empreinte ;
Qu’un germe noir soudain ou de quelque autre teinte
Ne fît point par instant du cygne un oiseau noir ?
840Eh ! bien, divise un corps en fragments : tu peux voir
Que, plus chaque parcelle est subtile et menue,
Plus la couleur s’efface en elle et s’atténue.
Ainsi, pulvérisé, s’éteint l’éclat de l’or ;
La pourpre de Sidon, plus radieuse encor,
Pâlit, quand fil à fil sa trame se dissipe.
C’est donc qu’avant d’atteindre à l’atome, au principe,
En chemin tout entière expire la couleur.

Tous les corps, n’est-ce pas ? n’émettent point d’odeur
Ou de son. Tous les corps, encor moins les atomes,
Ne possèdent donc pas des sons ou des arômes.
Chez d’autres la couleur, par la même raison,
Peut manquer, comme ici le parfum et le son.
Car l’œil ne saisit pas tous les corps. Mais l’étude
Les atteint, les connaît sans moins de certitude
Que d’autres corps privés d’autres traits distinctifs.
Et ne crois pas d’ailleurs, qu’aux éléments natifs
La couleur manque seule ; en eux rien de sonore ;
L’atome est dénué de tout suc ; il ignore
La chaleur ou la glace et la molle tiédeur ;
860Et de son propre corps n’émane aucune odeur.
Pour composer le nard à l’enivrante haleine,
Le nectar de la myrrhe et de la marjolaine,

Tu cherches, tu choisis d’abord, en l’épurant,
L’élément le plus neutre et le moins odorant,
Afin que nul virus n’altère et n’annihile
L’arôme pur des fleurs qui chauffent avec l’huile.
Je dis que ni le son, ni le goût, ni l’odeur
Ne sont, plus que le chaud, le froid ou la tiédeur,
Des vertus par l’atome aux choses départies.
Il n’a point et ne peut émettre de parties.
Le reste, inconsistance ou mollesse des corps,
Corruption, ne sont aussi que des rapports.
L’atome est libre et pur des maux dont les corps meurent.
Il faut que du grand tout les fondements demeurent
Immortels, si tu veux qu’un renaissant effort
Les préserve à jamais de l’incurable mort.

Donc il est avéré que les effets sensibles
Procèdent forcément de germes impassibles.
Loin d’infirmer ce fait, d’ébranler ces leçons,
880Tout ce que nous voyons, sentons et connaissons
Nous conduit par la main et nous force d’admettre
Que l’insensible est l’âme et le foyer de l’être.
Vois-tu, lorsqu’aux sillons trempés profondément
L’hiver pluvieux laisse un putride ferment,
Ces légions de vers en pleine fange écloses ?
Les vivants ne sont faits que de métamorphoses.
Fleuves, gazons, feuillage, en pâture dissous
Se changent en troupeaux, et les troupeaux en nous ;
Et nous-mêmes souvent nous enflons de nos restes
L’aigle au vol souverain et les bêtes funestes.

De tous ces corps mêlés la Nature pétrit,
Forme, entretient, la vie et les sens et l’esprit.
Ainsi, du bois épais subtilisant la trame,
Elle la change en souffle et la déploie en flamme.
Tant importent les chocs, les groupes, les tissus,
L’ordre, les mouvements imprimés ou reçus,
Et les combinaisons des principes des choses !
De nos impressions quelles seraient les causes ?
Rien n’émeut les esprits, rien ne frappe les cœurs ;
900Ou le sensible naît d’insensibles facteurs.
Car il ne suffit pas pour engendrer la vie
Qu’à la pierre ou qu’au bois le limon s’associe.
Mais, j’en prends ta mémoire à témoin, ai-je dit
Qu’au hasard, tout mélange en tout moule fondît
Des êtres animés pourvus de sens ou d’âme ?
Ou bien qu’il importât d’examiner la trame,
Le nombre, les rapports, l’ordre, les mouvements,
Concours générateur qui manque aux éléments
De la glèbe et du bois ? L’humide pourriture
Peut de ces mêmes corps animer la structure
Et leur faire engendrer des vers ; mais c’est qu’alors,
Des atomes entre eux renversant les rapports,
Quelque pacte nouveau justement les convie
À se grouper dans l’ordre où se produit la vie.

Former les corps sentants de corps sensibles, faits
D’autres corps sensitifs, c’est changer des effets
En causes, et l’atome en substance aussi molle
Que les viscères mous dont jamais ne s’isole

Le sentiment : vaisseaux, muscles, nerfs, tous mortels.
920Mais soit, ces objets mous, faisons les éternels :
Ont-ils le sens complet de corps comme les nôtres,
Ou d’un organe seul ? Or, détaché des autres,
L’organe ne sent point ce que son voisin sent ;
À sentir par lui-même il demeure impuissant :
Suppose la main seule et du corps séparée ;
Toute sensation lui sera retirée.
Reste à voir dans l’atome un instar d’animal
Doué d’un sentiment complet, total, normal.
Mais pourra-t-il encor passer pour un principe ?
S’il vit, tout ce qui vit de la mort participe :
Vivant, mortel, ce n’est qu’une chose en deux mots.
Agite, choque, unis ces germes : animaux,
Que feront-ils de plus qu’une foule vivante ?
Diras-tu que Vénus n’est point assez savante ?
Prends le bœuf, le lion, l’homme : toute union
Entre eux n’engendrera que bœuf, homme ou lion.
Mais ce sens, nous dit-on, l’atome l’abandonne ;
Il l’a ; mais il l’échange. Est-ce ainsi que l’on donne
Pour reprendre ? À quoi bon ? Au reste, quand les œufs
940En oisillons vivants éclatent sous nos yeux,
(J’avais omis ce trait), lorsque l’humide fange,
Sous le ferment des eaux, en vermine se change,
Nous prenons sur le fait, et dans l’enfantement,
L’insensibilité, mère du sentiment.

Le sensible, a-t-on dit, naît bien de l’insensible ;
Mais par un changement que l’essence invisible

Opère en elle avant que l’être ait vu le jour,
La réponse est aisée, et je prouve à mon tour
Que les formations précèdent les naissances,
Que tout changement suit un concours de substances,
Que nul corps ne perçoit d’impressions, avant
Que, pour constituer l’édifice vivant,
Accourus de l’éther, du sol, du feu, des ondes,
Ses germes aient groupé les rencontres fécondes
D’où vont jaillir les sens, ces flambeaux allumés
Pour veiller au salut des êtres animés.
À peine l’être vit, une atteinte trop forte
Le terrasse ; et voilà qu’un tourbillon emporte
Tous les sens confondus, et l’âme avec le corps.
960L’ordre des éléments est dissous ; les ressorts
De la vie, arrêtés dans la structure entière,
Laissent l’ébranlement pénétrer la matière.
L’âme enfin rompt le nœud des mailles de la chair
Et, lancée en tout sens se disperse dans l’air.
Et qu’attendre d’un choc ? La perte, la ruine,
La dislocation de toute la machine.
Quelquefois cependant, sous un coup moins brutal,
Les restes ranimés du mouvement vital,
Apaisant du combat l’horreur tumultueuse,
Triomphent de la mort presque victorieuse ;
Ils triomphent ; tout rentre en sa route, et l’instinct
Vient rallumer des sens le flambeau presque éteint.
Sinon, comment pourrait l’âme au trépas ravie
Des portes du tombeau revenir à la vie,
Elle, si près du terme où conduit tout chemin !
Au lieu de s’en aller où nous irons demain ?

La douleur, c’est l’assaut des forces destructives,
L’angoisse qui, du corps gagnant les œuvres vives,
Dans leurs sièges profonds trouble les éléments.
980C’est l’ordre rétabli dans tous les mouvements
Qui fait la volupté. De là cet axiome :
Ni plaisir, ni douleur n’ont prise sur l’atome.

Le germe est simple. En lui nul mélange de corps,
Rien qui puisse souffrir de brusques désaccords,
Ou de l’apaisement goûter la jouissance.
Tout sentiment est donc exclu de son essence.
Quoi donc ! Si, pour sentir, les êtres animés
D’atomes sensitifs devaient être formés,
Les éléments humains dont notre être est la somme
Trembleraient, secoués par un vrai rire d’homme ;
Sur leur contour ému ruisselleraient des pleurs.
De leurs germes premiers, des concours créateurs,
Nous verrions disserter entre eux ces grains de sable !
Dès qu’on les assimile à l’être périssable,
Ils sont comme lui nés d’autres germes, produits
D’éléments composés. Va plus loin ! Je te suis.
Partout où tu diras : ceci rit, parle ou pense ;
Ses germes, répondrai-je, ont la même puissance.
Démence que cela ! Fureur d’égarement !
1000Si donc tu peux penser et parler doctement
Sans atomes diserts ou raisonnants, et rire
Sans éléments rieurs, je reviens à mon dire :

Tout sens est l’attribut d’un agrégat charnel ;
L’atome est insensible afin d’être éternel.

Vivants, nous avons tous un seul et même père,
Le ciel ; et quand la terre, universelle mère,
De la liqueur céleste a reçu le dépôt,
Son giron fécondé par les gouttes d’en haut
Enfante les blés d’or et les riants feuillages,
Les races des humains et les bêtes sauvages.
Puisqu’elle offre à leur faim de quoi nourrir leurs corps,
De quoi charmer la vie et remplacer les morts,
Qui lui refuserait ce nom sacré de mère ?
Quand la terre a repris ce qui vient de la terre,
Le ciel aussi recueille en ses calmes hauteurs
Ce qu’il nous a versés de germes créateurs.
Ces atomes flottants sur les contours de l’être
Semblent naître soudain et soudain disparaître ;
Mais ne va pas douter de leur éternité.
1020La mort brise leurs nœuds et non leur unité.
La mort, sans entamer la matière des choses,
Règle à son gré le cours de leurs métamorphoses,
Échange les tissus, les formes, les couleurs,
Prête et reprend les sens qu’elle reporte ailleurs.
Tout gît dans les rapports et dans les résistances
Qu’imprime et que transmet le concours des substances.
Car la trame diffère et le fil est pareil.
La mer, les eaux, le ciel, la terre et le soleil
Sont frères des moissons, des plantes et de l’homme.
Ainsi des éléments dont mon vers est la somme ;
Quelquefois différents, communs pour la plupart,
Leur valeur est dans l’ordre où les dispose l’art.
C’est ainsi que partout opère la Nature :
Avec les mouvements des germes, leur figure,

Leurs distances, leurs poids, leurs chocs et leurs accords,
Varie incessamment la figure des corps.

Plus que jamais écoute, et que ton esprit veille !
D’étranges vérités vont frapper ton oreille ;
À tes yeux va s’ouvrir un nouvel horizon.
1040Mais il n’est fait si simple auquel notre raison
Ne refuse de croire et tout d’abord se rende,
De même qu’il n’est pas de merveille si grande
Qui n’use avec le temps nos admirations.
Tel est le pur éclat du ciel, tous ces rayons
D’astres épars au loin qu’il rassemble en ses plaines,
La lune et le soleil, ces clartés souveraines.
Suppose, si tu peux, ces prodiges soudains
Pour la première fois livrés aux yeux humains :
Quel spectacle plus beau, mieux fait pour nous surprendre,
Auquel les nations osassent moins s’attendre ?
Mais les yeux, aujourd’hui, rassasiés et las
De leur étonnement, ne daignent même pas
Se lever vers l’azur de la voûte suprême.
Ne va donc point, troublé par leur nouveauté même,
Rejeter mes leçons. Non, suis-les pas à pas ;
D’un jugement hardi pèse leurs résultats,
Faux pour t’armer contre eux, mais vrais pour t’y soumettre.
J’aborde l’infini. Mon audace pénètre
Hors de ce monde, au fond des espaces cherchant
1060Jusqu’où va le regard de l’esprit et quel champ
S’ouvre à l’essor du rêve, au libre vol de l’âme,
Ce qui siège au delà des murailles de flamme !

La Nature avec moi le crie : autour de nous,
En large comme en long, dessus comme dessous,
L’infini se déploie, et l’évidence inonde
D’une pleine clarté l’immensité du monde.
Or, comment supposer, quand si profondément
L’espace illimité s’ouvre et qu’un mouvement
Éternel et divers en ses gouffres immenses
Dissémine le vol d’innombrables semences,
Qu’il ne se soit formé qu’une terre et qu’un ciel ?
Quoi ! stérile rebut du fonds substantiel,
Tant de germes, pareils à ceux dont la Nature
Au hasard, à tâtons, combina la structure,
Dont les chocs spontanés ont fondé l’univers,
La terre et les vivants et les cieux et les mers,
N’auraient en aucun lieu condensé leur poussière !
Non, non. Il est ailleurs des amas de matière,
Des mondes habités, frères de ce séjour
1080Dont notre éther embrasse et maintient le contour.

Quand l’atome est en nombre et la carrière prête,
Il faut, et nul pouvoir, nul retard ne l’arrête,
Il faut que l’être naisse et que la chose soit.
Quand ce nombre est si grand qu’à peine il se conçoit,
Qu’avant de le compter s’useraient mille vies,
Les semences des corps, incessamment servies
Par l’immanent pouvoir qui les groupe en ces lieux
Dans leur ordre présent, doivent sous d’autres cieux
Produire, conviens-en, d’autres terres, domaines
D’autres corps animés, d’autres races humaines.

Au reste, il n’est point d’être unique en l’univers
Qui grandisse isolé sans famille et sans pairs.
Tous relèvent d’un genre et tous ont des semblables :
Regarde les vivants, ces bêtes innombrables,
Qui hantent les forêts et les monts, ces oiseaux,
Ces poissons écailleux, peuples muets des eaux,
L’homme enfin : chaque espèce a sa marque commune.
Ainsi, loin d’être seuls, il faut bien que la lune
Et le soleil, la terre et la mer et le ciel
1100Soient en nombre infini dans l’ordre universel.
En eux l’individu, comme l’espèce entière,
Marqué du sceau profond qu’imprime la matière
À tous les corps vivants dont elle est le support,
Soumis à la naissance est sujet à la mort.
Au temps où se formaient le ciel, la terre et l’onde,
Quand le premier soleil eut lui sur notre monde,
Autour de notre sphère afflua du dehors,
Du grand tout émanée, une foule de corps,
D’atomes suspendus, de quoi nourrir la terre
Et les eaux, soutenir la voûte planétaire
Et sur nos fronts dresser les palais du ciel bleu.
Les chocs, distribuant chaque chose en son lieu,
Poussent les éléments où leur loi les réclame,
Les terrestres au sol, les ignés à la flamme,
Les fluides à l’air, les humides à l’eau,
Jusqu’à ce que tout corps ait atteint le niveau
Qu’il ne dépasse pas, le terme et la mesure
Qu’aux formes qu’elle crée a fixés la Nature ;
Jusqu’à cette heure enfin où le tissu vital,
1120Gagnant moins qu’il ne perd, marche au déclin fatal,

Heure où la vie oscille, où la Nature même
À sa force expansive impose un frein suprême.

Tout ce que nous voyons, d’un pas allègre et sûr
Par degrés s’élevant, monter à l’âge mûr
Perd moins qu’il ne reçoit. Les aliments, sans peine
Dans le corps retenus, coulent de veine en veine ;
Et la cohésion des organes suffit
À proportionner la dépense au profit.
Car si maint élément des contours se dégage,
Si nous perdons beaucoup, nous gagnons davantage,
Jusqu’au point culminant que nul ne peut franchir.
C’est là que les ressorts commencent à fléchir,
Que vers l’autre versant l’âge adulte décline.
Ce qui ne s’accroît plus penche vers sa ruine.
Plus large est la surface et plus ample est le bloc,
Plus il perd d’éléments détachés par le choc.
Les sucs réparateurs sont taris dans leur source ;
Des vaisseaux appauvris qui retardent leur course
Ils s’échappent à flots, sans retour, sans reflux,
1140Et les vides ouverts ne se réparent plus.
Dés lors, il faut mourir. Rien ne refait la trame
Du corps raréfié que la vieillesse affame.
L’acharnement des chocs, les assauts du dehors,
Ne cessent d’en troubler, d’en broyer les ressorts.
La vie, enfin, s’écoule et périt tout entière.

Ainsi doivent pourrir et crouler en poussière
Les murailles d’un monde assiégé par la mort.
Rien ne dure et ne tient sans l’assidu renfort

D’aliments nourriciers. Vain labeur ! les viscères
S’usent à charrier tant de sucs nécessaires,
Et la Nature aussi s’épuise à les fournir.
Déjà la terre est vieille et ne peut rajeunir.
Elle n’enfante plus que de chétives formes,
Elle qui donnait l’être à tant de corps énormes,
Et de la vie au loin répandait le trésor !
Car ce n’est pas le ciel qui, par un câble d’or,
Fit descendre en nos champs toute race mortelle ;
Ni le ressac des flots sur les rochers. C’est elle,
Qui tira les vivants du sein qui les nourrit,
1060Elle, dont le travail spontané leur offrit
Les brillantes moissons et la vigne et la joie
Des fécondes amours et l’herbe qui verdoie !
Aujourd’hui nous luttons contre ses flancs ingrats ;
Elle accable nos bœufs, elle épuise nos bras ;
À peine elle fournit du fer à nos charrues ;
Son produit moindre insulte à nos sueurs accrues.

Déjà le laboureur robuste, las de voir
Tout son travail se perdre et tomber son espoir,
Triste, hoche la tête et soupire, et compare
Le passé généreux à notre temps avare.
Il se prend à vanter le sort de ses aïeux,
Disant que ces anciens, cœurs simples et pieux,
En des champs plus petits, certes, mais plus fertiles,
Sous l’œil des immortels coulaient des jours faciles.
Il ne sent pas que tout décline et, sous l’effort

Des ans, roule sans trêve à l’écueil de la mort !
Mais nous le savons, nous ! Il suffit. La Nature
Échappe à ses tyrans superbes ; elle dure
Par sa force ; elle agit spontanément, sans dieux.

1180Par l’éternel loisir du calme insoucieux
Où vous vivez, dieux saints, par vos âmes sereines !
Qui de vous, qui, saurait, prenant en mains les rênes,
Diriger l’infini, somme des univers,
Faire à la fois tourner tous les cieux et, des airs,
Sur la terre exprimer le feu qui la féconde ?
Qui, présent à toute heure, en tout lieu, sur le monde
Abaissant le manteau ténébreux des vapeurs,
Secouerait l’air serein de soudaines clameurs,
Souvent pour écraser son propre temple en poudre ?
Ou fuirait aux déserts pour essayer sa foudre,
Arme qui frappe à faux et dont les coups, passant
À côté du pervers, abattent l’innocent !