De la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre public et civil/I/I

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CHAPITRE I.

État de la société en France.


Instruite par l’expérience et par la tradition universelle des peuples, la sagesse antique avoit compris qu’aucune société humaine ne pouvoit ni se former ni se perpétuer, si la religion ne présidoit à sa naissance, et ne lui communiquoit cette force divine, étrangère aux œuvres de l’homme, et qui est la vie de toutes les institutions durables. Les anciens législateurs voyoient en elle la loi commune, source des autres lois, la base, l’appui, le principe régulateur des états constitués selon la nature ou la volonté de l’intelligence suprême. « En toute république bien ordonnée, dit Platon, le premier soin doit être d’y établir la vraie religion, non pas une religion fausse ou fabuleuse, et de veiller à ce que le souverain y soit élevé dès l’enfance. » Ces maximes, partout admises comme une règle immuable, furent aussi partout le fondement de l’organisation sociale : de là l’importance, quelquefois excessive à nos yeux, qu’on attachoit non seulement aux croyances publiques, mais aux plus petites cérémonies du culte ; de là l’union intime des lois religieuses et des lois politiques dans la constitution de chaque cité, quelle que fût la forme de son gouvernement ; de là enfin le pouvoir toujours si étendu du sacerdoce chez les nations, soit civilisées, soit barbares : et il faut en qu’il y ait en cela quelque chose de nécessaire, conforme à la nature de l’homme et de la société, puisqu’aucun temps ni aucun lieu n’offre d’exception à ce fait primitif et permanent.

Il n’est pas de notre dessein de rechercher comment la religion, suivant ce qu’elle contenoit de vérités et d’erreurs, modifia les institutions des peuples divers. Il nous suffit de faire remarquer qu’à l’époque où son influence, dans l’état et dans la famille, s’affoiblit et menaça de s’éteindre entièrement à Rome, sous les premiers Césars, tous les liens qui unissent les hommes se relâchant à la fois, l’empire tomba en dissolution ; et bientôt l’on vit ce grand corps languissant, épuisé, se débattre quelques instans, et succomber enfin sous les coups que lui portèrent des nations envoyées de Dieu, pour faire disparoître de la terre le peuple athée.

Exemple à jamais mémorable ! Les romains avoient renoncé aux dogmes conservateurs de tout ordre politique et civil : leur nom seul demeura pour rendre témoignage de ce qu’ils furent. La religion, bannie par les systèmes philosophiques, sortit de cette société auparavant si vivante ; et il ne resta qu’un cadavre. Le monde étonné contemploit cet informe débris, quand tout-à-coup s’éleva une société nouvelle, fondée par le christianisme et pénétré de son esprit. Croissant et se développant selon l’invariable loi reconnue des anciens, elle reçut tout de l’église, et sa forme essentielle et ses institutions, et son admirable hiérarchie. Gibbon lui-même en fait l’aveu. Ce furent les souverains pontifes, ce furent les évêques qui, appelant nos grossiers ancêtres à la vraie civilisation, créèrent, avec la royauté, les monarchies chrétiennes, qu’ils travailloient sans cesse à perfectionner. On chercheroit en vain dans l’antiquité rien de semblable à ce genre de gouvernement, qui n’y pouvoit avoir de modèle, puisqu’il n’étoit que l’expression publique du christianisme et des nouveaux rapports qu’il avoit établis entre les hommes, la manifestation pour ainsi dire sociale de ses préceptes et de ses dogmes mêmes.

Indépendamment de ce qui touche la constitution intime de l’état, les règles de discipline établies par l’église, la forme de ses jugements et de ses tribunaux, eurent une influence aussi heureuse qu’étendue sur la législation civile. Cette influence est surtout remarquable dans les capitulaires de nos premiers rois, monument trop peu admiré de sagesse et de justice. Il est vrai cependant que des erreurs et des passions, diverses selon les époques, mais qui toujours tendoient à rompre l’unité politique en ébranlant l’unité religieuse, altérèrent peu à peu l’esprit de la société européenne, la détournèrent de sa direction, et en arrêtèrent les progrès, avant quelle eût atteint son parfait développement. Elle ne laissa pas de subsister avec la plupart des caractères qu’elle tenoit de son origine, tant que le christianisme fondu, pour ainsi parler, dans toutes ses institutions, put exercer sur elle son action puissante ; et après les désordres amenés par trois siècles d’hérésie et près d’un siècle d’incrédulité, il fallut, pour achever de la détruire, la séparer violemment de la religion qui la protégeoit encore contre elle-même. Mais cette fatale séparation une fois accomplie, la société changea de nature, et cela nécessairement. Qu’est-elle aujourd’hui en France ? Quel genre de gouvernement a remplacé la monarchie chrétienne ? Grave question, certes, et qui, bien éclaircie, serviroit à en résoudre beaucoup d’autres.

Long-temps avant notre révolution, la prétendue réforme du seizième siècle avoit ébranlé le système politique de l’Europe. Partout où elle s’établit, on vit naître aussitôt ou le despotisme, ou l’anarchie. L’histoire n’a conservé le nom d’aucun tyran plus abominable que le fils de Gustave Wasa. Nulle part aussi l’ordre de succession n’a été plus souvent troublé qu’en Suède. Après d’assez longues agitations, le Danemarck a cherché le repos à l’abri d’un pouvoir beaucoup moins réglé par les lois que tempéré par les mœurs. Que l’armée de Gustave-Adolphe, fixée au sein de l’Allemagne, eût quitté ses tentes pour des habitations plus stables, ce serait l’image de la Prusse luthérienne, soumise, depuis son origine, à un despotisme militaire, adouci par l’influence des états voisins et des tribunaux de l’empire. En embrassant le calvinisme, les Provinces-Unies formèrent une république turbulente, avare, cruelle. Le même peuple qui vendoit au Japon son Dieu, égorgeoit en Europe son chef, et dévoroit son cœur palpitant. Qui jamais exerça une autorité plus despotique que Henri VIII ? Y avoit-il en Angleterre, sous le règne de ce monstre, d’autre loi que son caprice ? Il meurt, et bientôt l’anarchie la plus profonde dévaste cette terre d’où le christianisme antique, le vrai christianisme étoit banni. Le monde eut le spectacle d’une nation qui, ayant renoncé à la foi dont elle avoit vécu jusqu’alors, cherche dans les ténèbres et dans le sang une religion nouvelle et une nouvelle civilisation. De l’anarchie elle passe encore derechef sous le despotisme. Un fourbe ambitieux, qui savoit vouloir et agir, chasse vers l’échafaud un prince foible, cite la bible à des fanatiques, puis courbe tout sous son épée. Cette épée, il l’emporta dans la tombe ; il ne la légua pas à son fils, et ce fils fut renversé. L’ancienne dynastie se remontre un moment, et disparoît ensuite pour toujours.

Il falloit que l’Angleterre pérît, ou qu’elle se reconstituât sous des institutions plus stables. Ce que le temps avoit conservé des anciennes lois et des anciennes mœurs, se combinant avec ce qui restoit de christianisme chez ce peuple, il en résulta une forme de société analogue à ces divers éléments, mais entièrement différente, au fond, de celle qui existoit avant la réforme : et c’est ce que ne voient pas assez ceux qui, frappés des noms plus que des choses, croient que l’Angleterre est une monarchie, parcequ’il y a, dans cette terre natale des fictions politiques et de toutes les déceptions modernes, un homme qu’on appelle roi. La monarchie anglaise expira sous le glaive des bourreaux avec Charles Ier. Son fils n’en reproduisit qu’une vague et triste image. Jacques II, doué d’un sens droit, mais dénué du génie nécessaire à l’exécution des desseins qu’il avoit conçus, voulut la rétablir ; il succomba. L’esprit du protestantisme, incompatible avec l’existence de la véritable royauté, triompha de tous ses efforts. En cessant de reconnoître l’autorité suprême, et même toute autorité réelle dans l’ordre religieux, le peuple avoit perdu la notion de la souvera ineté dans l’ordre temporel. Il ne pouvoit plus comprendre ce que c’est qu’un monarque ; il ne pouvoit surtout plus souffrir un pouvoir au-dessus du sien. Le trône, pour lui, ce fut un fauteuil, comme l’autel n’étoit plus qu’une table. Par la force même des choses, on vit recommencer en Europe le gouvernement républicain. Il ne resta de la monarchie et de la religion chrétienne que des mots vides de sens. L’Angleterre devint en effet une véritable république, selon l’acception rigoureuse du mot ; mais la souveraineté qui, suivant les principes introduits par la réforme, appartient de droit à la nation entière, se concentra de fait entre les mains d’un petit nombre de familles propriétaires du sol, et qui seules possèdent les emplois et forment les deux chambres : c’est en elles que le pouvoir réside essentiellement. Le parlement est le vrai souverain, puisqu’il peut tout, selon Blackstone, tout sans exception, même changer la dynastie, même changer la religion ; et ces deux choses, il les a faites : la loi, c’est sa volonté. Il gouverne par des ministres responsables envers lui, et non envers le roi, qui ne peut jamais en choisir d’autres que ceux désignés par la majorité des chambres, ou que cette majorité consent à soutenir. De royauté, à peine en existe-t-il une vaine apparence ; elle est nulle en réalité. Les affaires sont discutées, décidées dans le parlement ; celles que la constitution paroît abandonner au roi dépendent entièrement des ministres, que le parlement fait et défait à son gré. Le refus des subsides arrêteroit sur-le-champ le monarque, si, sur ce point comme sur tout autre, il essayoit de s’opposer à ce que veut le parlement. L’Angleterre est donc réellement une république aristocratique. Aussi a-t-elle tous les caractères qui appartinrent toujours à ce genre de gouvernement : une administration forte, mais à qui tous les moyens sont indifférents pour arriver au but proposé ; des conseils suivis et soutenus d’une action qui ne se relâche jamais ; un système d’agrandissement progressif et continuel, qui, portant au dehors les pensées du peuple et son activité, assure la tranquillité intérieure ; une grande prospérité matérielle, la soif des richesses, l’estime de l’or, des croyances vagues, des mœurs foibles, et dans les classes inférieures une sorte de licence qu’elles prennent pour la liberté.

Telles furent dans tous les temps les républiques aristocratiques ; telle est l’Angleterre aujourd’hui. Cependant l’on compare sans cesse notre gouvernement au sien ; c’est chez elle que l’on va chercher des exemples dont on fait des modèles, et quelquefois des lois. Il faut s’entendre. Veut-on dire que la France n’est pas plus que l’Angleterre une vraie monarchie ; on a raison. Veut-on dire qu’elle est comme elle, et dans le même sens, une république ; on a raison encore. Mais si l’on prétend que la France est une république aristocratique, on se trompe, car nous n’avons pas même les premiers éléments d’une aristocratie. En effet, qu’on nous montre en France ce corps de noblesse propriétaire, ou à peu près, de tous les pays, possédant en outre les premiers emplois du gouvernement, de l’église, de l’administration, de l’armée ; ce corps de noblesse privilégiée comme ne l’étoit pas la noblesse française en 1789, investie d’une foule de droits lucratifs et honorifiques, que personne ne lui conteste, et qu’on lui contesteroit vainement ; qu’on nous montre dans nos codes des lois semblables à celles qui assurent la perpétuité de ces grandes familles, par l’hérédité de certaines charges, les partages inégaux, les substitutions, etc., etc.

Non seulement il n’y a point de noblesse en France, car ce ne sont point les titres, mais les fonctions privilégiées qui font le noble ; il n’y a pas même de familles à proprement parler, puisque la loi ne fait rien pour elles, qu’elle ne connoît que des individus. Et c’est là, pour quiconque sait voir, la différence essentielle qui existe entre notre gouvernement et le gouvernement anglais.

Parmi nous, nulle hiérarchie, nulle classification sociale, nuls rangs, nuls droits rec onnus que ceux acquis à tous par la loi commune. ôtez l’indélébile distinction qui résulte de l’inégalité des facultés naturelles et de leur développement, un peu d’or de plus ou de moins fait toute la différence entre les hommes ; et aussi est-ce uniquement de cette différence variable, et qui le devient davantage de jour en jour, que dépend ce qu’on est convenu d’appeler les droits politiques. Ainsi la France est un assemblage de trente millions d’individus, entre lesquels la loi ne reconnoît nulle autre distinction que celle de la fortune. Mais cette distinction, qui n’a rien de fixe, devient énorme par le fait, pendant qu’elle subsiste, puisque entre l’homme qui paie 1000 francs d’impositions et celui qui n’en paie que 299, il y a, comme on s’en convaincra bientôt, toute la distance qui sépare le souverain du sujet.

Voilà ce qu’est la nation, considérée en elle-même ; voyons ce qu’est son gouvernement. Pour en avoir une idée exacte, il faut répondre à ces questions : qu’est-ce que les chambres ? Qu’est-ce que le ministère ? Qu’est-ce que le roi ? Et ce n’est pas sans motif que nous les posons dans cet ordre. Tout à l’heure on comprendra qu’on ne pourroit, à moins de tout confondre, les poser autrement.

Nous avons vu, et c’est un fait qui n’est pas contesté, que le parlement anglais représente une aristocratie souveraine. Les aînés des premiè res familles forment en effet la chambre des pairs ; celle des communes est formée, dans sa plus grande portion, des cadets de ces mêmes familles, et de quelques autres propriétaires, membres aussi de l’aristocratie ; car en Angleterre toutes les terres sont nobles ou privilégiées. Ainsi, les deux chambres, ayant au fond les mêmes intérêts à défendre, et représentant toutes deux une même classe de la société, ne sont réellement que deux parties, l’une élective, l’autre héréditaire, d’un seul corps appelé parlement, en qui réside la souveraineté.

Nos chambres offrent, dans le même sens, deux sections d’un seul et même corps, qu’on pourroit aussi appeler parlement, et qui reçoit effectivement ce nom dans le langage des chambres. Les pairs, à la vérité, possèdent des prérogatives personnelles que les députés ne partagent pas ; leurs titres et leurs fonctions sont héréditaires ; mais il en est de même chez les anglais. L’unique différence est que, chez nous, les pairs ne représentent point une aristocratie qui n’existe pas, et que le temps même ne sauroit former sous l’empire des lois qui nous régissent. Ils ne peuvent, ainsi que les députés, représenter que ce qui est c’est-à-dire une vaste démocratie, dans laquelle la richesse seule marque des degrés variables comme elle. Hors de là, il n’existe aucun ordre à maintenir, aucun intérêt à défendre. La chambre des pairs fait donc essentiellement partie d’un système démocratique ; voulût-elle être autre chose, elle ne le pourroit pas ; elle forme nécessairement, avec la chambre des députés, un seul et unique corps divisé en deux sections qui délibèrent à part ; aussi retrouve-t-on dans les deux chambres la même classification identique de leurs membres, un côté droit, un côté gauche, un centre, suivant la nature des opinions adoptées par chacun, et qui partagent également la nation elle-même.

Ce grand corps, divisé par une sorte de fiction, mais réellement un, comme le parlement d’Angleterre, consent comme lui l’impôt, et comme lui fait la loi : nous disons qu’il la fait, et non qu’il y concourt, car les droits attribués sur ce point à la royauté ne sont encore qu’une autre fiction, ainsi qu’on le verra dans un moment.

Or quiconque fait la loi, exerce la souveraineté. Sans juger ce qui est, sans le louer ni le blâmer, mais en l’examinant de la même manière qu’on pourroit examiner la constitution d’une république de l’ancienne Grèce, nous sommes donc conduits à cette conclusion, que la souveraineté réside dans les chambres : en soutenant le principe de l’omnipotence parlementaire, on n’a fait qu’énoncer le même fait en d’autres termes. Aucun souverain, ni surtout un souverain collectif, ne pouvant gouverner seul, des ministres lui sont indispensables pour l’exercice de son pouvoir. Le ministère, chez les anglais, n’est que l’action publique du parlement qui renvoie les ministres au moment même où ils commencent à gouverner d’une manière contraire aux vues de la majorité des chambres, sans que le roi puisse s’y opposer, quel que soit son attachement personnel pour eux, ou l’approbation qu’il accorde à leur administration. Il en est ainsi en France ; nul ministre ne pourroit y garder ses fonctions malgré l’une des deux chambres, puisque le rejet d’une loi nécessaire suspendroit à l’instant même le gouvernement : aussi est-ce une maxime admise que les ministres doivent se retirer lorsqu’ils perdent la majorité dans l’une ou l’autre chambre ; et ce ne seroit pas une maxime, que ce seroit encore une nécessité.

Le ministère n’est donc, en France comme en Angleterre, que l’action publique du parlement, d’une aristocratie souveraine chez nos voisins, et chez nous d’une démocratie souveraine. Que si maintenant nous cherchons quelle place la royauté occupe dans ce système, et ce qu’elle est en réalité, nous ne voyons pas que sa condition, examinée attentivement, soit de nature à exciter de vives alarmes parmi ceux qui redoutent le pouvoir absolu.

A s’en tenir aux mots qui fixent l’étendue et les limites de la prérogative royale, nous trouvons d’abord, en ce qui concerne l’autorité législative, que le roi propose les lois aux chambres, et qu’il peut ne pas présenter celles que les chambres l’auroient supplié de proposer.

Voilà, certes, une prérogative qui semble lui rendre une partie de la souveraineté. Mais il faut considérer que le roi n’a le droit de proposer ni de rejeter aucune loi directement ; il est légalement indispensable que tout se fasse par l’intermédiaire d’un ministre responsable. Or les ministres, comme on l’a vu, sont dans une dépendance absolue des chambres. Qu’ils viennent à perdre la majorité, ils tombent au même moment. Ils ne peuvent donc, de fait, rien proposer ni rien rejeter, qu’autant qu’ils seront sûrs de ne pas contrarier la majorité des chambres. Supposons que le roi, voulant les contraindre à faire quelque chose d’opposé à ce que veut la m ajorité, ils se retirent, et que d’autres les remplacent : les nouveaux ministres se briseront contre cette majorité, ou bien il faudra que le roi cède. Où est, en ce cas, le pouvoir souverain ? Il est vrai que le roi peut dissoudre les chambres, et ordonner d’autres élections : c’est ici le terme de sa puissance, et encore ne s’étend-elle qu’à une moitié du parlement, à la chambre des députés. La voilà dissoute, et la question qui étoit débattue entre elle et le roi est soumise au jugement du peuple souverain payant 300 f. D’impositions. Rien de plus naturel dans l’hypothèse d’un gouvernement républicain. C’est l’appel au roi en ses conseils, des anciennes monarchies : il faut bien toujours un tribunal suprême qui décide en dernier ressort : nulle société ne subsisteroit sans cela.

Enfin une nouvelle chambre envoyée par le peuple arrive : que fera-t-elle ? Ce qu’elle voudra ; rien ne peut contraindre sa volonté, c’est le même corps composé seulement de membres différents, mais toujours souverain. Il décidera, suivant son bon plaisir, entre le ministère actuel et le ministère qui l’a précédé, et, quelle que soit sa décision, il est impossible désormais, à moins d’une révolution dans le gouvernement, qu’elle ne soit pas rigoureusement exécutée.

Toute fiction mise à part, voilà les droits de la royauté en ce qui touche la législation : car il ne faut pas confondre avec les droits fixés par la constitution de l’état, une influence toute différente, fondée sur des sentiments qui se rattachent à un autre ordre de choses, et qui subsistoient encore en partie lorsque la providence ramena parmi nous la famille de nos anciens monarques.

Mais, dira-t-on, si le roi ne jouit plus de la puissance législative, l’administration du moins lui appartient tout entière ; il conclut les traités, fait la paix, déclare la guerre, nomme aux emplois de l’armée et de toutes les autres branches du service public. Ceci seroit un grand pouvoir, sans néanmoins être la souveraineté, et je m’étonnerois que le souverain osât confier à d’autres que lui une autorité si étendue. Mais est-ce bien réellement le roi qui exerce cette autorité ? Non, ce sont les ministres, qui, censés responsables, font tout, en France comme en Angleterre, où rien ne peut être fait que par eux ; ministres au choix desquels le roi n’a d’autre part que de signer l’ordonnance de leur nomination ; ministres qu’il garde ou qu’il renvoie suivant le bon plaisir des chambres ; ministres placés, sous tous les rapports, dans une dépendance absolue de ces chambres, et simples exécuteurs de leurs ordres. Car enfin, qu’ils jugent, par exemple, la guerre nécessaire à l’honneur et aux intérêts de l’état : pour faire la guerre il faut des hommes, pour faire la guerre il faut de l’argent. Qui donne l’argent ? Qui accorde les hommes ? Le parlement, et le parlement seul. Nulle guerre ne peut donc être faite que de son consentement ; le système entier de l’administration lui est soumis de la même manière. Les ministres sont liés sur tous les points par ses volontés ; qu’ils choquent aujourd’hui, en quelque chose, ses vues, ses opinions, ses désirs, et même ses caprices, il les chassera demain malgré le roi. Ils ne sont donc pas effectivement les ministres du roi, mais les ministres du parlement. Le parlement est donc en réalité le pouvoir administrant, comme il est le pouvoir législatif.

Il nous semble que quiconque ne s’arrête pas à de simples apparences, mais voit les choses telles qu’elles sont au fond, ne sauroit contester aucun des faits que nous venons d’avancer, ni aucune des conséquences que nous en déduisons. Nous n’avons d’ailleurs rien dit qui n’ait été dit et redit mille fois, dans les chambres mêmes, en termes équivalents, rien que ce qu’on lit dans tous les ouvrages qu’on a publiés depuis dix ans sur le gouvernement représentatif. Tous nos raisonnements reposent sur des bases positives, sur des maximes avouées, sur ce qui se passe chaque jour sous nos yeux.

Reprenant donc les questions posées précédemment, qu’est-ce que les chambres ? Qu’est-ce que le ministère ? Qu’est-ce que le roi ? Nous répondrons sans hésiter : les chambres sont une assemblée démocratique, divisée en deux sections qui délibèrent à part ; assemblée dans laquelle réside, avec la souveraineté, toute la puissance du gouvernement.

Le ministère est l’action publique des chambres, leur agent responsable en tout ce qui tient à l’administration.

Le roi est un souvenir vénérable du passé, l’inscription d’un temple ancien, qu’on a placée sur le fronton d’un autre édifice tout moderne. Nous avons expliqué avec le plus de netteté que nous avons pu la vraie nature de notre gouvernement, parcequ’il est impossible de rien concevoir à la société actuelle, si auparavant l’on n’a pas compris que la France n’est qu’une vaste démocratie : c’est la source la plus commune, et des illusions qu’on se forme sur l’avenir, et des mécomptes que l’on éprouve dans le présent, et des injustes plaintes dont la royauté est trop souvent l’objet.

Chaque espèce de gouvernement a son caractère propre. Le caractère de la démocratie est une mobilité continuelle ; tout sans cesse y est en mouvement, tout y change, avec une rapidité effrayante, au gré des passions et des opinions. Rien de stable dans les principes, dans les institutions, dans les lois ; on n’y connoît la puissance du temps ni pour établir, ni pour détruire, ni pour modifier. Une force irrésistible pousse et agite les hommes ; ce qui se trouve sur leur route, quel qu’il soit, est foulé aux pieds : ils avancent, reviennent, avancent encore, et tout l’ordre social devient pour eux comme un chemin de passage. Le pouvoir ne donne pas l’impulsion, il la reçoit. Je ne sais quoi d’indéfinissable emporte et le peuple et ses chefs. Il y a dans les esprits une certaine indocilité, dans les cœurs un certain mépris haineux et défiant pour l’autorité, qui fait qu’on lui cède, et qu’on n’obéit pas. Censurer est le besoin de tous ; c’est un soulagement pour l’orgueil, et aussi une vengeance. Nulle faute n’est pardonnée à ceux qui gouvernent, parce que nul n’étant, par les lois, obligé de gouverner, quiconque se charge du gouvernement se rend garant du succès même.

La médiocrité réussit mieux dans les démocraties que le vrai talent, surtout lorsqu’il s’allie à un noble caractère. La flatterie, la servilité, la bassesse, une fausse habileté souple et patiente, conduisent plus sûrement aux emplois que le génie et la vertu, chez les peuples qu’on appelle libres. Le génie d’ailleurs et même le talent, s’il avoit quelque chose d’élevé, rencontreroit trop de difficultés, trouveroit trop d’obstacles à ses entreprises dans un état démocratique. Pour atteindre un but important, pour opérer de grandes choses, le temps est indispensable, ainsi que la suite dans les conseils. Cette persévérance est le propre des gouvernements aristocratiques ; jamais ils ne sommeillent, jamais ils ne se lassent, jamais ils n’abandonnent un dessein conçu : tout, au contraire, se fait au hasard, par entraînement ou par caprice, dans les démocraties ; aussi n’eurent-elles jamais d’autre éclat que celui des armes, ni d’autre prospérité que la conquête.

Le christianisme avoit créé la véritable monarchie, inconnue des anciens ; la démocratie, chez un grand peuple, détruiroit infailliblement le christianisme, parce qu’une autorité suprême et invariable dans l’ordre religieux est incompatible avec une autorité qui varie sans cesse dans l’ordre politique. Le christianisme conserve tout, en fixant tout ; la démocratie détruit tout, en déplaçant tout. Ce sont deux principes qui se combattent sans relâche dans l’état : un principe d’unité et de stabilité, un principe de division et de changement perpétuel ; et comme nulle société ne sauroit sortir de ses voies tant que le principe qui la régissoit et qui a présidé à sa formation subsiste avec toute sa force, nulle monarchie chrétienne ne peut dégénérer en démocratie sans que le principe religieux n’ait subi auparavant une profonde altération. Toujours et nécessairement la révolution, commencée dans l’église, passe ensuite dans l’état, qui à son tour l’achève dans l’église. C’est ainsi qu’on a vu naître et s’établir en Europe, avec des gouvernements ou despotiques ou républicains, les religions nationales ou civiles, qui ne sont qu’un athéisme déguisé.

L’égalité absolue, ou la destruction de toute hiérarchie sociale, ne laissant subsister d’autres distinctions que celles de la fortune, produit une cupidité extrême, une soif insatiable de l’or ; car, quoi qu’on fasse, les hommes veulent s’élever, c’est-à-dire se classer : et comme la richesse participe elle-même à la mobilité du gouvernement et de la société entière, elle devient corruptrice au plus haut degré. Les désirs sans bornes et sans règle se précipitent vers tout ce qui promet cet or, seule noblesse désormais, seul honneur, seule considération ; et dans ce mouvement rapide, le temps manquant à tous pour apprendre à posséder, tous se jettent dans les jouissances avec une sorte de fureur. Nulle prévoyance pour les siens, nulle pensée d’avenir ; le présent est tout pour l’homme concentré dans l’abjection des sentiments personnels, et les lois et les mœurs tendent de concert à l’anéantissement de la famille.

Dans le désordre universel, chacun cherche avec anxiété la place due à son mérite, à ses services, à ses besoins, ou à ses convoitises. De là des prétentions innombrables, des murmures, des plaintes, des haines passionnées, un fonds général d’aigreur et de mécontement qui croît sans cesse. Pour le calmer, pour offrir, au moins en espérance, une pâture aux désirs qui dévorent le peuple, un but fixe et présent aux passions qui l’agitent, on le jette, selon les circonstances, dans la guerre ou dans le jeu ; on l’attire à la bourse, ou on le pousse dans les camps ; on multiplie les spectacles, les loteries, les maisons de jeu ; on le corrompt de toutes les manières, pour se mettre à l’abri de sa corruption. Le système du crédit, renfermé en de certaines bornes, dirigé avec prudence, servi par les événements, peut, quoique jamais sans inconvénients, aider quelquefois une nation à vaincre un obstacle, ou à sortir d’un péril extraordinaire : mais ni la sagesse qui se prescrit des limites, ni la force qui s’arrête, ni la constance qui persévère dans l’exécution d’un plan mûri par la réflexion ; rien, en un mot, de ce qui est absolument nécessaire au succès d’un pareil système ne sauroit exister dans aucune démocratie.

La mobilité des hommes et des choses empêchera toujours que le crédit y soit, pour ainsi dire, gouverné avec plus de suite et de règle que tout le reste. Exagéré bientôt au-delà de toute mesure pour satisfaire la cupidité même qu’il excite, devenu un immense agiotage, il remplace momentanément la conquête, et finit par la ruine générale, qui rend la guerre réelle plus inévitable encore : et l’on peut hardiment prédire que l’époque n’est pas éloignée où l’Europe reverra les armées françaises, animées du même esprit qui fit leur force sous notre première démocratie, reparoître au milieu des nations étonnées ; et si elles demandent d’où vient cette agression nouvelle, on leur dira qu’il y a des temps où les peuples sont contraints de chercher dans les camps une image de la société, et une image du bonheur dans la gloire.

Ce ne sont pas là les seules conséquences qu’entraîne avec soi le gouvernement démocratique, lorsque la religion n’y exerce pas une autorité puissante et première, ce qui ne s’est jamais vu qu’en des états très bornés, comme les petits cantons suisses ; et alors la démocratie se change de fait en une théocratie véritable. Hors ces cas extrêmement rares, et lorsqu’elle demeure ce qu’elle est par sa propre essence, la démocratie détruit la notion de toute espèce de droit, soit divin, soit humain ; et c’est pour cela que, lorsqu’elle ne vient pas à la suite de l’athéisme, elle l’enfante tôt ou tard. La souveraineté absolue du peuple, telle même qu’elle est devenue de doctrine publique en Angleterre, où cependant elle est modifiée dans ses applications par la nature aristocratique du gouvernement ; la souveraineté du peuple, disons-nous, renferme le principe de l’athéisme, puisqu’en vertu de cette souveraineté, le peuple, ou le parlement qui le représente, a le droit de changer et de modifier, quand il lui plaît et comme il lui plaît, la religion du pays. Ce droit, que Blackstone attribue sans hésiter au parlement anglais, suppose, ou que toutes les religions sont indifférentes, c’est-à-dire qu’il n’y a point de Dieu ; ou, s’il y a un Dieu, que le parlement peut dispenser de ses commandements, abolir sa loi, ordonner ce qu’il défend, défendre ce qu’il ordonne, ce qui évidemment est renverser toute notion du droit divin. Mais, dès lors, comment pourroit-il exister quelque autre droit, et sur quoi reposeroit-il ? La raison, la loi, la justice, n’est plus que ce que veut le peuple, ou le pouvoir qui représente le peuple : et c’est ce qu’ont très bien vu le protestant Jurieu et Jean-Jacques Rousseau, qui admettent l’un et l’autre formellement cette conséquence. Il suit de là manifestement que la démocratie, qu’on nous représente comme le terme extrême de la liberté, n’est que le dernier excès du despotisme : car, quelque absolu qu’on le suppose, le despotisme d’un seul a pourtant des limites : le despotisme de tous n’en a point ; et voilà pourquoi les démocraties finissent toujours par un despote ; après elles, il n’est rien qui ne paroisse tolérable au peuple.

La démocratie n’étant autre chose, ainsi qu’on vient de le voir, que le plus haut degré du despotisme, son action publique doit nécessairement présenter le même caractère. Quand donc on se plaint en France de l’administration, du ministère, quand on lui reproche d’être despotique, on se plaint que l’administration soit ce qu’elle est forcée d’être, on reproche au ministère ce qui ne dépend de lui en aucune façon. Toute espèce de gouvernement a ses conditions inévitables. Les hommes peuvent bien sans doute y mêler leurs passions, leurs vices, leur bassesse propre, et même il est rare qu’ils y manquent ; mais ils ne sauroient changer la nature des choses, ils ne peuvent pas plus empêcher que l’action de la démocratie soit le despotisme, qu’ils ne peuvent empêcher une conséquence de sortir de son principe : et ceci nous conduit à de nouvelles considérations. Nous avons montré que le ministère, simple agent des deux chambres, et administrant pour elles, étoit dans une dépendance absolue de leurs volontés. Or, telle est dans les assemblées démocratiques nombreuses la mobilité des opinions, des passions, des intérêts, en un mot de tout ce qui détermine les hommes à se réunir dans une volonté commune, que nulle majorité n’y sauroit être assez durable pour que l’administration eût seulement une légère apparence de stabilité, si le principe du gouvernement, son esprit, ne fournissoit pas au ministère le moyen de donner une fixité plus grande à cette majorité, qui lui est indispensable pour se maintenir, au moins quelque temps. à peine le souverain, c’est-à-dire le parlement, l’auroit-il choisi, qu’il s’apprêteroit à le renverser, si le ministère ne réagissoit sur le souverain par la corruption : voyez l’Angleterre. Honneurs, emplois, argent, tout sera promis, tout sera donné pour obtenir et pour conserver la pluralité des suffrages ; la corruption s’étendra du souverain à ceux qui élisent le souverain ; elle pénétrera par la contagion de l’exemple, jusque dans les dernières classes du peuple, et peut-être, après tout, sera-ce pour lui une occasion d’apprendre que la conscience est pourtant quelque chose, puisqu’enfin cela se vend et s’achète.

Venir, dans un pareil système, réclamer des lois, des règlements, faire valoir des services rendus, des titres acquis, c’est presque une extravagance, c’est demander le renversement complet du gouvernement. La justice distributive dans l’administration seroit la mort du ministère livré sans défense aux attaques de toutes les ambitions. Qui jamais lui permettroit de régner pour lui seul, de recueillir seul les avantages de la souveraineté, tandis que le souverain, dont il n’est que l’agent, languiroit dans l’angoisse éternelle du désir ? Il faut donc qu’il administre au profit du souverain, et dès lors qu’il administre despotiquement, par deux raisons : et parce que les grâces, les faveurs doivent être accordées, justement ou non, à ceux de qui dépend son existence ; et parce que le despotisme administratif est le seul obstacle qui puisse, dans les démocraties, contenir quelque temps les violences de la multitude sans cesse provoquées par ceux qui spéculent sur ses passions et sur ses erreurs.

Chez un peuple ainsi constitué, la législation, soumise à mille influences variables, représentera dans son ensemble les triomphes successifs des opinions et des intérêts les plus opposés ; à chaque page on y lira les vicissitudes du pouvoir, les craintes et les espérances des partis, les victoires des factions. L’administration n’offrira qu’incohérence et caprice, un flux et reflux perpétuel de mesures contradictoires, et des déplacements sans fin. L’estime ne s’attachera plus aux fonctions, mais aux appointements. Ainsi, plus de services gratuits. Autrefois on se dévouoit, maintenant on se vendra : quelques chiffres pourront exprimer ce que l’état demande, ce qu’on lui promet ; et le ministère, à chaque article de son tarif dégradant, aura soin de stipuler une lâche et servile obéissance. Toute charge, quelque haute qu’elle soit, sera, dès lors, placée entre le mépris qu’elle inspire, et la convoitise qu’elle excite, à cause de ce qu’elle vaut d’argent. Il y aura même, en certains cas, un revenu attribué à l’honneur, afin que quelques uns en veuillent. Le trésor devra solder tous les désirs qu’on redoute : il paiera les discours, il paiera le silence même. Les finances deviendront une immense loterie, vers laquelle afflueront toutes les cupidités. Dans le délire universel, les mots changeront de valeur, les dettes s’appelleront richesse ; on échangera avidement ses terres contre un morceau de papier : ce sera le temps de l’imagination.

Un mouvement prodigieux, sans aucun but connu, sans direction constante, agitera la société. Dans l’instabilité générale, chacun, sentant que tout lui échappe, que la famille même n’a plus de garantie de durée, ne regardera que soi, ne pensera qu’à soi. également privés d’avenir et de passé, sans ancêtres dont le souvenir ait désormais quelque prix, sans postérité sur laquelle ils puissent fonder un sage espoir, isolés dans le temps comme dans la vie, les hommes demanderont au jour présent ce qu’au sein d’une vraie société les siècles seuls accordent. Ils voudront tout, et tout à la fois.

Des extrémités de l’ordre social, si ce mot a ici un sens, on les verra se précipiter, accourir en foule, pour passer à travers les richesses, les grandeurs, le pouvoir. Qui restera ferme alors ? Qui ne cèdera pas à l’entraînement, à la séduction générale ? S’il en est, qu’ils rendent grâce à Dieu ; c’est lui qui les aura sauvés. La probité, la vertu, la religion même, succomberont en plusieurs, qui se mettront à raisonner avec leur conscience, à se dire que pourtant on ne doit non plus rien exagérer ; qu’on a des devoirs envers les siens ; que trop de roideur achèveroit de tout perdre ; que la sagesse conseille de se prêter aux circonstances ; que le bien, tel qu’on le voudroit, n’est plus de saison, que c’est beaucoup déjà d’éviter l’excès du mal ; et en croyant ne choisir qu’entre deux maux, souvent ils choisiront entre deux crimes. La lâcheté, dans le langage de ce temps, s’appellera modération. De tristes exemples seront donnés ; on en fera des modèles : car il faudra bien qu’à cette époque de vertige et de bouleversement, la foiblesse ait son lustre, et le scandale sa gloire.

Jamais les charges publiques n’auront été si pesantes : on taxera jusqu’à la lumière. Dans les siècles de servitude on prélevoit la dîme des gerbes, dans le siècle de la liberté on prélèvera celle des hommes. De là un nouveau genre de trafic, plus ou moins étendu, plus ou moins lucratif, selon les consommations de la guerre. On achètera pour les revendre des créatures humaines, et nul ne s’en étonnera ; que sait-on si, au contraire, on n’y verra pas un progrès de l’industrie, qui pourra figurer dans le tableau de la prospérité nationale. Il y aura dans les âmes un tel avilissement, que l’on ne comprendra plus aucun sentiment noble, et que la simple probité deviendra presque incompatible avec tout ce que le pouvoir exigera de ses agents, suivant les moments et les circonstances. Ce sera, certes, une grande affliction pour les honnêtes gens qui aiment les places. Afin de sortir de cet embarras, ils sépareront ingénieusement l’homme public de l’homme privé ; de sorte qu’en demeurant irréprochable comme homme privé, on pourra, comme homme public, être en sûreté de conscience et d’honneur le dernier des misérables.

Cette heureuse distinction une fois établie, l’administration marchera sans gêne : certaine d’être obéie, elle pourra tout commander, même les plus révoltantes vexations, même les plus viles pratiques. Rien désormais ne sera respecté : les confidences intimes de la confiance et de l’amitié, les secrets des familles, tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, sera violé impudemment pour tranquilliser une lâche défiance, ou pour satisfaire une infâme curiosité.

Cependant la politique, bornée aux intrigues intérieures, et n’étant plus qu’une dispute de places, la nation perdra rapidement toute considération et toute influence au dehors : elle sera livrée aux hommes d’argent, et pour peu qu’on y rêve quelque profit, vendue peut-être à un juif.

Les spéculations particulières se mêlant à celles de l’état, et se multipliant à l’infini, il s’établira une circulation toujours plus active, et toujours plus effrayante, des fortunes réelles et des fortunes fictives créées par le crédit. L’industrie épuisera toutes ses combinaisons pour entretenir ce mouvement et pour l’accroître. Les sciences mêmes viendront au secours. On perfectionnera les procédés des métiers, des arts, ou on en inventera de nouveaux ; on tirera de la matière tout ce qu’elle peut donner, tout ce que les sens peuvent lui demander de jouissances ; et jusqu’au moment où cet édifice d’illusions et de folies disparoîtra dans le gouffre d’une ruine universelle, on se récriera sur les progrès de la civilisation et de la prospérité publique.

Cependant la raison s’affoiblira visiblement. On contemplera avec surprise et comme quelque chose d’étrange les plus simples vérités ; et ce sera beaucoup si on les tolère. Les esprits s’en iront poursuivant au hasard, dans des routes diverses, les fantômes qu’ils se seront faits. Les uns s’applaudiront de leur sagesse qui n’admet rien que de positif, c’est-à-dire ce qui se voit, ce qui se touche, ce qui se laisse manier avec la main ; les autres se passionneront pour des rêves, et plaignant le genre humain de son opiniâtre attachement à des idées qui ne durent après tout que depuis six mille ans, voudront, pour son bonheur, le forcer à vivre de leurs immortelles abstractions. Tous, quelles que soient leurs pensées, leurs opinions particulières, s’accorderont pour rejeter l’unanime enseignement des siècles. Il sera convenu que rien de ce qui fut ne peut plus être ; que le monde doit changer ; qu’il faut à ses lumières présentes une nouvelle morale, une religion nouvelle, un dieu nouveau. En attendant qu’on le découvre, nous allons faire voir qu’en France l’Etat a cessé de reconnoître l’ancien.