De la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre public et civil/I/VIII

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Les maximes gallicanes, proclamées précipitamment par des prélats de cour, qui, dans l’aveuglement de la passion, n’y virent qu’une insulte au pontife romain et une flatterie pour le monarque, tendoient, comme on l’a prouvé, à séparer totalement l’ordre politique de l’ordre religieux, et même à détruire l’ordre religieux, en le soumettant, contre sa nature, à l’ordre politique. Elles ne sont, sous ce rapport, que l’expression théologique des doctrines du siècle, des doctrines athées, dont la philosophie, née du protestantisme, s’efforce de faire l’application rigoureuse à la société ; et sous le même rapport, il est impossible de concevoir rien de plus opposé à la croyance unanime des peuples, et aux idées que les anciens se formoient de la constitution de la cité, qui reposoit à leurs yeux sous la loi divine, source primitive et base nécessaire de toutes les lois humaines.

Le christianisme, en perfectionnant l’institution religieuse, et par conséquent aussi l’institution sociale, n’en déplaça pas les fondements ; au contraire, il les affermit, et ce fut encore autour de l’autel que les hommes se rassemblèrent et s’unirent. Une nouvelle civilisation sortit du sanctuaire où s’étoit noué le lien politique, civilisation proportionnée dans son développement à celui des dogmes et des préceptes ; car tout le droit public des peuples est dans les préceptes de leur religion, et toute leur raison dans ses dogmes. Quoi qu’en puissent penser ceux dont la science n’a su jusqu’à présent que détruire, la vie de la société n’est pas de l’ordre matériel. Jamais état ne fut fondé pour satisfaire aux besoins physiques.

L’accroissement des richesses, le progrès des jouissances, ne créent entre les hommes aucuns liens réels, et un bazar n’est point une cité. Essayer de réduire à des relations de ce genre les rapports constitutifs d’une nation, c’est chercher les lois de la nature humaine et de la nature sociale dans ce que l’homme a de commun avec les animaux, c’est travailler dès lors à le rabaisser au niveau de la brute, condition indispensable pour le succès d’un pareil dessein : car tant que l’homme demeurera un être moral et intelligent, les lois de l’intelligence et de l’ordre moral se manifesteront invinciblement, et domineront toutes les autres lois ; elles seront seules la société.

Et quel est en effet le pays, l’époque, où la société n’ait eu pour base des croyances communes avec les devoirs qui en résultent ? Et quand les croyances périssent, n’est-ce pas encore par les opinions qu’on se divise, ou qu’on se rapproche ?

N’est-ce pas toujours dans l’ordre spirituel, et là uniquement, que se trouve le principe d’union ? Mais aussi nulle cause plus puissante de séparation que la diversité des croyances, rien qui rende l’homme plus étranger à l’homme, qui crée des défiances plus profondes, des inimitiés plus implacables. Cela est vrai, surtout pour les peuples : quand la religion ne les unit pas, elle creuse entre eux un abîme.

L’histoire du monde païen en offre un exemple perpétuel. Ces haines si animées, si persévérantes, ce patriotisme étroit et barbare, quel en étoit le premier principe, si ce n’est l’opposition des cultes idolâtriques. " chaque état, dit Rousseau, ayant son culte propre, aussi bien que son gouvernement, ne distinguoit point ses dieux de ses lois... etc. " Les croyances vraies et communes à toutes les nations conservoient seules entre elles quelques relations d’humanité : mais ces croyances, plutôt domestiques que publiques, agirent sur les mœurs plus que sur les lois, et n’exercèrent que peu d’influence dans le gouvernement chez les anciens ; et c’est pourquoi ils n’eurent jamais de véritable droit des gens.

Malgré leur civilisation moins imparfaite à quelques égards, les orientaux furent toujours séparés du reste du monde et les uns des autres, par l’insurmontable barrière des croyances ; et l’on ne sait que trop de quelles effroyables tragédies l’Inde a été le théâtre toutes les fois que deux religions diverses s’y sont trouvées en présence.

Essayez d’établir un lien social entre les bouddistes et les disciples de Brahma, entre les parsis et les musulmans, entre les juifs et un autre peuple quel qu’il soit : habitants du même sol, ils formeront constamment deux peuples séparés ; désunis de foi, d’espérance et de prière, jamais le mariage ne les rapprochera ; ils n’auront rien de commun, pas même le tombeau.

Qu’on donne tant qu’on voudra le nom de préjugé à ce sentiment universel, qu’on le déclare opposé à la raison, quelque chose de plus fort que cette raison philosophique l’emportera toujours sur ses vaines spéculations ; et peut-être, au lieu de combattre cet invincible sentiment, vaudroit-il mieux y reconnoître une loi de la nature morale, pour en tirer, comme des autres lois, des conséquences utiles à l’humanité. Il ne faut pas commencer par nier l’homme, si l’on veut le servir.

Mais le caractère des esprits de ce temps est de s’élever au-dessus de l’expérience, de rêver des êtres abstraits et des lois abstraites, auxquelles on s’efforce ensuite de plier le monde réel. Des gens ont imaginé de démolir la maison de leur père pour la rebâtir dans les nues, et ils s’étonnent d’être entourés de ruines.

Chez les peuples modernes spiritualisés par le christianisme, nourris de dogmes plus développés, de vérités plus fécondes, les croyances ont été aussi plus que jamais le fonds de la vie humaine et de la vie sociale, le lien des hommes et le lien des nations. Partout où s’est étendue son influence, il a renouvelé la société, et déposé dans son sein le germe d’une civilisation inconnue jusqu’alors. Si l’on excepte la nation juive, la révélation primitive et le culte divin ne s’étoient nulle part conservés purs de tout mélange d’erreur et de superstition.

Jésus-Christ sépara de la doctrine primordiale les erreurs qui l’altéroient, et manifesta les dogmes, enveloppés dans la foi des âges précédents. Tout ce qu’il y a de bon, de vrai, de nécessaire et d’utile au genre humain, le christianisme le renferme, ou comme principe, ou comme conséquence. Un, dès lors, et universel, puisque la vérité ne varie pas, qu’elle est de tous les temps et de tous les lieux, il tend par sa nature à se dilater, à s’étendre, à rassembler tous les peuples dans son unité. C’est là son caractère distinctif, et pour ainsi dire incommunicable, et c’est le caractère de tout ce qui est divin. Aucune loi plus générale que cette loi sublime des intelligences, à qui nulle raison, nulle volonté ne peut échapper entièrement, et qui conserve ceux mêmes qui la violent, parceque la violation absolue de la loi de vérité et de la loi d’ordre seroit la destruction absolue de l’être intelligent, et qu’il n’est pas en son pouvoir de se détruire. Ce qui désunit, c’est ce que chacun, selon ses erreurs ou ses passions, retranche de cette loi parfaite : mais elle n’en demeure pas moins toujours la même, toujours une et universelle : car l’homme qui est libre de se violer les yeux, ne l’est pas de voiler le soleil ; l’homme qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, ne l’est pas d’altérer la nature immuable du bien et du vrai, ni de se créer un autre principe de vie.

Quoiqu’il rejetât la révélation, Rousseau ne laissoit pas de sentir ce grand caractère de divinité dont le christianisme est empreint. " le christianisme, dit-il, est, dans son principe, une religion universelle, qui n’a rien d’exclusif, rien de local, rien de propre à tel pays plutôt qu’à tel autre... le parfait christianisme est l’institution sociale universelle. " Mais comment forme-t-il une institution sociale ?

Avant Jésus-Christ, la vraie religion, confiée à la famille, qui en conservoit le dépôt par une tradition domestique, n’étoit point constituée publiquement.

Jésus-Christ en instituant un ministère public, une hiérarchie de pouvoirs gradués jusqu’au pouvoir suprême un et universel comme la religion qu’il devoit perpétuer, unit tous ses disciples dans une société, non seulement spirituelle, mais aussi extérieure et visible, et dont la notion même exclut l’idée de limites. C’est ainsi que le christianisme, universel par ses dogmes, par son culte, par ses préceptes, c’est-à-dire comme loi d’ordre et de vérité, est encore par la constitution divine de l’Eglise, l’institution sociale universelle. et de là sa force prodigieuse : s’il agit sur tout l’homme et sur tous les hommes par la puissance de sa doctrine, il agit sur la société par le sacerdoce, et ramenant tout à l’unité, qui est son essence, il travaille perpétuellement à établir entre les membres de la famille humaine l’union la plus parfaite qu’il nous soit donné de concevoir.

Qu’ils soient un comme nous sommes un ! Cette prière que Jésus-Christ adressoit à son père, et qu’il ne lui adressa pas en vain, montroit le but du christianisme, et en annonçoit les effets. " par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnoissent tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort. " la même foi, les mêmes espérances, le même amour les unit intérieurement ; et marqués à leur naissance du même sceau divin, ils sont encore unis au dehors par les mêmes devoirs, les mêmes prières, le même sacrifice, la participation à la même victime immolée dès l’origine du monde, et par l’obéissance au même pouvoir.

Tel est le véritable christianisme, si stupidement méconnu et calomnié. Il n’opère pas sans doute des choses contradictoires ; il ne fait pas qu’il y ait union là où les doctrines sont opposées et les cultes divers, qu’on soit à la fois et qu’on ne soit pas de la même société ; mais, armé de bienfaits et d’une douce persuasion, il tend constamment à propager l’unité religieuse et sociale ; il prolonge ses rayons à travers les nuages de l’erreur : et en même temps, le caractère d’universalité propre à ses croyances, que nul homme ne peut regarder comme particulièrement à lui, parcequ’il les reçoit et ne les crée pas, il s’y soumet et ne les choisit pas, ôte ce que l’orgueil, la vanité, l’attachement toujours si vif à son sens personnel, donne aux opinions des sectaires de dur et de persécuteur. Le prosélytisme catholique cherche des frères pour partager avec eux l’héritage commun ; le prosélytisme hérétique ou philosophique cherche des sujets, des raisons qui reconnoissent l’empire d’une autre raison. Née de la révolte et obligée d’en maintenir le principe lors même qu’elle se fait un appui de l’intolérance politique, toute secte commence par l’usurpation et finit par l’anarchie.

Le grand schisme qui déchira la chrétienté au seizième siècle, en offre la preuve dans toute son histoire ; et quiconque suivra par la réflexion ses conséquences jusqu’au bout, n’hésitera point à le regarder comme le plus terrible fléau qui jamais ait pesé sur le genre humain. Son premier effet fut de détruire la société publique des chrétiens, ou l’Eglise, en niant le pouvoir qui la constitue, en substituant au ministère un et universel et à son enseignement, un ministère local et un enseignement variable, en un mot en abolissant tous les liens extérieurs du christianisme. Mais, par là même qu’il nioit l’autorité divine de l’Eglise, il renversoit le principe de foi et détruisoit la société purement spirituelle, aussi bien que la société visible. Il rompit totalement l’unité de doctrine, de culte et de morale. L’écriture à la main, chaque homme se fit ou put se faire, à l’aide du jugement privé, sa religion particulière : donc plus de religion commune et universelle, plus de lien entre les esprits, mais une séparation absolue, et l’hostile indépendance de l’état sauvage.

En brisant l’unité religieuse, le protestantisme brisa également l’unité politique ; les peuples se classèrent d’après leurs croyances, tant il est vrai que ce sont elles qui rapprochent ou qui divisent : et il suffit de se rappeler le traité célèbre qu’avoit précédé une guerre de trente ans, pour savoir si elles étoient ennemies ces nations dont il fallut, pour assurer leur existence réciproque, balancer si exactement les forces. La France, les Pays-Bas, l’écosse, l’Angleterre, la Suisse, sentirent aussi, et presque en même temps, que le lien social prend ses replis dans un ordre plus élevé que l’ordre politique ; qu’on peut habiter le même sol, parler la même langue, obéir aux mêmes lois civiles, et former néanmoins, au lieu d’un seul peuple, deux armées qui s’observent en attendant le combat. Les exécrables atrocités des guerres de religion, que prouvent-elles ? Que l’homme se sentoit blessé dans ce qu’il a de plus intime : elles prouvent qu’à l’instant où cesse l’union des âmes par les mêmes croyances, la défiance et la haine lui succèdent ; le schisme pénètre jusqu’au fond des cœurs, et y rompt les derniers liens de l’humanité. Non, la société n’est pas ce qu’on pense, ou plutôt ce qu’on voudroit penser. Voilà plus de vingt ans que la politique a uni l’Irlande à l’Angleterre : voyez ce qui se passe dans ces deux pays, et jugez de cette union. Des troupes anglaises sont venues au secours de l’Espagne opprimée : l’Espagne a loué leur discipline, mais les deux peuples se sont-ils reconnus pour frères ? Et vous-même, qui souriez peut-être en lisant ceci, vous que ces préjugés ne sauroient atteindre, mettez la main sur la poitrine, et dites si vous donneriez votre fille à un juif, ou à un musulman ?

Partout où le souverain embrassa le protestantisme, il se produisit au dehors sous la forme d’Eglise nationale. La religion fut ce que le prince voulut ; et dès lors elle ne put s’étendre au-delà des frontières de l’état. Le calvinisme récemment modifié par le roi de Prusse n’est point le luthéranisme saxon. La Suède, la Hollande, la Suisse zwinglienne, ont chacune leur religion propre, bornée à leur territoire ; et la religion anglicane ne sauroit non plus exister dans aucun lieu où ne s’étend pas le pouvoir du roi qui en est le chef. Il en est ainsi de la religion russe, entièrement soumise à l’empereur : elle suit les destins de son autorité, et s’arrête avec ses ukases.

Il suit de là d’abord qu’aucune de ces religions ne peut être le vrai christianisme, essentiellement un et universel ; et Rousseau lui-même avoue que l’évangile n’établit point une religion nationale. donc établir une religion, une Eglise nationale, c’est déclarer qu’on renonce à l’évangile et au christianisme. Et de fait, quel est le dogme, ou même le précepte de morale évangélique qui n’ait été nié par des protestants ? Mais c’est surtout, comme nous l’avons fait voir, par son principe fondamental que le protestantisme renverse la religion chrétienne ; et puisque l’Europe lui doit son ancienne civilisation, l’on fait sagement de penser à en créer, et sans retard, une nouvelle, dans toutes les contrées assez heureuses pour posséder des religions et des Eglises nationales.

Elles sont encore, sous un autre rapport, funestes à l’humanité. Toute religion particulière est nécessairement fausse ; car la vérité est universelle. Mais, indépendamment de cette considération, d’une haute importance cependant par les conséquences qui en résultent même dans l’ordre purement temporel, il est certain que de toutes les causes qui séparent et isolent les peuples, la diversité des religions est celle qui produit entre eux la division la plus complète et la plus insurmontable. à cet égard, les religions et les Eglises nationales créées par le protestantisme hors de la religion et de l’Eglise une et universelle, sont un retour à l’état païen. Elles ont dissous la chrétienté et rendu les nations européennes au moins étrangères les unes aux autres. Ces religions, inscrites dans un seul pays, sont ce que Rousseau appelle la religion du citoyen. " Elle a ses dogmes, ses rites, son culte extérieur prescrit par des lois... etc. "

Ce que Rousseau dit ici des peuples païens, s’est vu également, on ne le sait que trop, lorsque le protestantisme s’est établi, et partout où il s’est établi ; et ces tristes effets ont été plus marqués en proportion que la croyance aux doctrines nouvelles étoit plus vive. Mais, à raison de la nature même de la religion que le protestantisme abandonnoit, et de sa nature propre, deux choses sont arrivées, qui toutes deux étoient inévitables.

Tout l’édifice du christianisme, ses dogmes, son culte, sa morale, reposoit depuis quinze siècles, et, dans les principes catholiques, doit reposer toujours, selon l’institution de Jésus-Christ, sur l’enseignement d’une autorité divinement infaillible.

A cette autorité divine, le protestantisme substitua le jugement privé de chaque homme. C’étoit dès lors une contradiction évidente, que de régler par des lois et par l’autorité du souverain la doctrine et le culte national. Aussi vit-on dès le premier moment, une multitude d’Eglises particulières pulluler au sein des Eglises nationales ; et comme on s’étoit premièrement séparé des autres peuples, chaque peuple, divisé en lui-même, se rompit en autant de parties qu’il put monter d’idées différentes dans des esprits sans règle et sans frein. Le fanatisme arma toutes ces Eglises les unes contre les autres. Les lois se passionnèrent comme les sectes ; on mit la doctrine légale sous la protection du bourreau ; mais ni le bourreau, ni les lois ne pouvoient arrêter l’action du principe qu’on avoit admis : les dissidents opposèrent la violence à la force, et de sanglants symboles remplacèrent partout l’évangile de paix.

Cette frénésie dura plus d’un siècle, après quoi le même principe qui l’avoit produite la modéra peu à peu, en se développant dans ses dernières conséquences. Une sorte d’habitude de foi que les protestants avoient conservée en quittant l’Eglise catholique, se combinant avec l’orgueil et l’opiniâtreté propre aux sectaires, fit que chacun d’eux embrassa les opinions qu’il s’étoit faites, et les défendit avec une indomptable énergie. Mais ces opinions variant sans cesse, et se multipliant à l’infini, en vertu de la liberté absolue de jugement, elles finirent par inspirer successivement moins de confiance ; le doute s’insinua dans les esprits, l’indifférence dans les cœurs ; un christianisme vague, et sans application positive à la société ni à l’individu, devint l’unique religion du peuple. On lui apprit qu’être protestant, ce n’étoit pas croire tel ou tel dogme, professer telle ou telle foi, mais simplement n’être pas catholique ; ce qui renferme l’entière négation de toute vérité religieuse, car quiconque en admet une seule est catholique en cela.

Le déisme se propagea dans les classes élevées ; quelques uns poussèrent jusqu’à l’athéisme : tous, livrés à leurs propres sens pour seul guide et pour seule loi, purent penser tout ce qu’ils voulurent, et déterminer à leur gré leurs devoirs comme leurs croyances. Ainsi s’acheva la dissolution des liens religieux destinés à unir les hommes. Les Eglises nationales ne furent plus que des institutions politiques, dépourvues de toute influence morale, sur la nation, et ne servant qu’à marquer, sous le rapport spirituel, sa séparation de toutes les autres. Mais quoique le fanatisme, qui suppose un principe de foi, fût à peu près éteint, la persécution lui a survécu, avec cette différence, qu’en général elle n’a plus pesé que sur les catholiques, toujours redoutés des gouvernements liés par les lois à une religion particulière, et dès lors éternellement incompatibles avec la religion universelle, et toujours odieux au protestantisme, beaucoup moins à cause de ce qu’ils croient, qu’à cause de l’obligation imposée, selon leur doctrine, à tous les hommes, de croire également. Que si l’on veut voir, du reste, à quel point cette espèce d’isolement politique et religieux peut, à certains égards, rétrécir la raison et abrutir l’intelligence humaine chez un peuple d’ailleurs éclairé, on n’a qu’à lire la discussion qui eut lieu l’an dernier, en Angleterre, chambre des lords, à l’occasion du bill présenté pour l’émancipation des catholiques. Je ne sache rien de plus humiliant pour une nation, que quelques uns des discours prononcés en cette circonstance, où le premier interprète des lois, le lord chancelier, justement honoré comme magistrat, et l’évêque de Chester, dont on loue les connoissances littéraires, semblèrent avoir pris à tâche, ainsi que lord Colchester, de dépasser, sur les questions traitées alors dans le parlement, toutes les bornes connues de l’ignorance et de l’extravagance.

Pour apprécier exactement le protestantisme et ses effets, on doit donc aujourd’hui le considérer sous deux aspects divers. Par l’établissement d’Eglises nationales, devenues de pures institutions politiques, il a brisé l’unité européenne, isolé complètement les peuples des peuples, et renversé les bases du droit public, universel et inaltérable, à qui le monde chrétien devoit sa civilisation.

La souveraineté affranchie du pouvoir spirituel défenseur suprême de la justice et des droits de l’humanité, affranchie même de toute doctrine et de tout devoir, puisqu’elle seule créoit les devoirs et déterminoit les doctrines, n’a eu désormais et n’a pu avoir, au dedans comme au dehors, d’autre règle de conduite, d’autre principe de gouvernement, que l’intérêt : c’est-à-dire que chaque peuple s’est trouvé, suivant l’expression de Rousseau, dans un état naturel de guerre avec tous les autres, et le souverain, par la même raison, dans un état naturel de guerre avec les sujets : de sorte que naturellement, il ne sauroit exister que de courtes trèves entre les peuples, et des trèves non moins courtes entre les sujets et le souverain. La fatigue, le besoin de repos, pour ranimer leurs forces et panser leurs blessures, sépare un moment les combattants, et bientôt après recommence la lutte interminable entre le despotisme et l’anarchie.

D’une autre part, le protestantisme ne pouvant prescrire la croyance d’aucun dogme positif, pas même la croyance que l’écriture est la parole de Dieu, et obligeant les hommes de former leur foi d’après leurs propres lumières, détruit radicalement la société religieuse aussi bien que la société politique ; car on n’établit pas plus une société religieuse en disant : convenons de croire chacun tout ce qui nous paroîtra vrai, qu’on n’établit une société politique en disant : convenons de faire chacun tout ce qui nous paroîtra bon ; et l’un est la suite nécessaire de l’autre. Quiconque est libre de croire ce qu’il veut, est libre d’agir comme il veut, et le jugement qui règle la foi règle encore les actions. Ainsi plus de devoirs universels, ou, en d’autres termes, plus de société, que celle dont les lois écrites dans le code civil et le code criminel, ont la force pour garantie et le glaive pour sanction.

Or, qu’on jette un coup d’oeil sur l’Europe, et qu’on dise s’il existe maintenant, hors de l’Eglise catholique, une doctrine religieuse, une doctrine morale, une doctrine politique arrêtée ? Quelle autre foi a remplacée dans les esprits la foi chrétienne ? Quel autre lien unit les protestants, que la haine de la religion qu’ils ont quittée ?

Qu’ont-ils de commun excepté cette haine ? Et ceux qui, plus avancés dans la même voie, rejettent l’écriture, la révélation, Dieu même, quel est encore le lien qui les unit, sinon la haine de toutes les croyances auxquelles ils ont renoncé. Sur quel autre point s’accordent-ils ? Y a-t-il un seul principe, une seule idée dont ils conviennent, pour essayer de bâtir sur ce fondement ? à quoi tendent tous leurs efforts, si ce n’est à détruire ? Et que peut-il résulter d’une destruction universelle ? Leurs œuvres mêmes leur déplaisent ; ils ne les épargnent pas plus que le reste. La société, disent-ils, est dans un état de passage ; rien de ce qui est ne doit subsister. Mais cette société qui passe, savent-ils où elle va ? Non ; quand on le leur demande, ils répondent qu’on le saura plus tard : et cependant, comme pour lui frayer le passage, ils abattent tout ce que le temps avoit élevé, et, à chaque édifice qui croule, on les entend pousser des cris de joie sur les décombres.

Nous ne parlerons point des forfaits inouïs qui révèlent journellement une dépravation telle qu’on n’en connoissoit pas d’exemple, des monstres qui apparoissent comme les précurseurs d’une époque de crime : il suffit de considérer les mœurs générales pour y découvrir les symptômes d’un désordre profond, et de sinistres preuves de l’affoiblissement de l’esprit social. Isolés déjà par les opinions, les hommes s’isolent, s’il est possible, encore plus par les intérêts. La cupidité est toute l’âme. Qui, aujourd’hui, a une famille, une patrie ? Soi, et puis rien. Les sentiments généreux, l’honneur, la fidélité, le dévouement, tout ce qui faisoit battre le cœur de nos aïeux, émeut-il un moment le nôtre ?

Et c’est que pour se sacrifier il faut croire à quelque chose qui ne soit ni de cette terre, ni de cette vie. Ce que le pauvre paysan apprenoit au pied de l’autel, à supporter en paix la condition humaine, à aimer ses frères, à les servir ; à se dévouer pour son pays, à mourir pour son Dieu, on ne l’apprend ni à la bourse, ni au théâtre, ni dans les antichambres et les salons où les places se distribuent. Calculer, voilà le devoir pour les hommes de ce temps. La conscience étonne et scandalise presque. Tel est le progrès de la corruption, que la servilité lasse déjà la puissance, et que se vendre deviendra bientôt un privilége.

Qu’attendre de la génération qui prend racine dans cette fange ? Enivrée d’elle-même, de ses pensées, de sa force, des désirs vagues qu’elle étend dans un vague avenir, tout ce qui est lui semble un obstacle à l’accomplissement de ses destinées. Une ardente inquiétude l’emporte dans mille routes diverses : agitée, tourmentée, parcequ’elle n’a pas la vie en elle, les anciens l’auroient comparée à ces ombres errantes qui cherchent un tombeau.

Que pour hâter la dissolution qui se manifeste de toutes parts dans la société, les révolutionnaires appellent le schisme, cela se conçoit : car la passion du mal s’irrite par elle-même, croît sans cesse, et n’est jamais rassasiée de destructions. Mais que, parmi les hommes qui n’ont pas fait un pacte éternel avec le désordre, il s’en puisse trouver qui ne tremblent pas à la seule pensée de ce schisme et de ses conséquences inévitables, c’est là, certes, ce qu’il est difficile de s’expliquer. Il n’entre pas dans notre dessein de développer ici des considérations purement politiques ; cependant il en est une que nous devons du moins indiquer. Qui ne voit que, par le schisme, la France deviendroit de toutes les nations européennes la plus isolée, la plus séparée de toutes les autres ? Dépouillée tout-à-coup de la force qu’elle tire de son union avec les contrées catholiques voisines, elle seroit pour les peuples un objet d’horreur, et pour les gouvernements un sujet perpétuel de crainte ; car ils sentiroient qu’un pareil changement, à la fois politique et religieux, menaceroit plus que la guerre leur sûreté, et donneroit aux esprits remuants, partout aujourd’hui si nombreux, un exemple redoutable. Ainsi la France, en rompant le lien de l’unité religieuse, renonceroit au rang glorieux qu’elle occupe dans le système de l’Europe : elle perdroit cette haute influence, cet ascendant moral, cette espèce de domination pacifique que sa foi plus que ses armes lui avoient acquise parmi les puissances catholiques, et la perdroit sans compensation : car elle resteroit comme auparavant, divisée des puissances non catholiques qui la bordent, par tous ses intérêts matériels. Quelles sont les nations rivales de sa prospérité ? Qui peut lui envier son territoire, entraver son commerce, s’alarmer de son industrie ?

Est-ce de ces causes permanentes de défiance et d’inimitié que sortiroient pour elle de nouvelles et solides alliances ? Croit-on qu’elle parvînt ou à confondre entièrement sa politique avec celle de l’Angleterre, ou à ravir à l’Angleterre l’ascendant qu’elle exerce sur l’Europe protestante ?

L’apostasie, en détachant d’elle tous ses vrais alliés, ne lui en rendroit pas un seul. Inquiétante pour ses voisins, et inquiète elle-même, déchue de son antique autorité, et contrainte pour sa propre conservation, de se créer au dedans une sauvegarde d’une autre nature, les efforts prodigieux auxquels l’obligeroit sa position, la précipiteroient forcément dans un système de conquête, qui, fût-il heureux au commencement, amèneroit tôt ou tard sa ruine. Il n’y eut jamais de conquêtes durables que celles de la civilisation dans sa vigueur sur la barbarie, ou celles des peuples neufs sur la civilisation corrompue et mourante : et c’est pourquoi nul grand empire ne sauroit aujourd’hui se former dans la société européenne. Des tartares peut-être pourroient l’asservir ; les armées les plus puissantes recrutées dans son sein ne réussiroient jamais qu’à la ravager.

Telles seroient quelques unes des conséquences du schisme : et qu’on ne s’imagine pas qu’il pût s’effectuer sans de violentes secousses intérieures.

On sait bien que ceux qui le demandent n’hésiteroient pas à employer la persécution pour l’établir ; mais la persécution provoque la résistance, et si la foi devoit avoir encore parmi nous ses martyrs, elle auroit aussi, qu’on n’en doute pas, ses défenseurs.

Admettons cependant le succès d’une pareille tentative, qu’en résulterait-il ? Le protestantisme, comme religion, est à jamais éteint ; dénué de toute doctrine, il se réduit à une grande négation, et, sous cette forme qu’il ne peut plus perdre, il n’offre rien qui puisse remplacer la foi des peuples catholiques. Le parti révolutionnaire, en essayant de le ranimer, n’a pu lui donner ce qui lui manque, des croyances. Il a remué ses cendres, il y a cherché quelques étincelles pour exciter de nouveaux embrasements : il étoit trop tard, ces cendres étoient froides. Au lieu de la réforme et de ses opinions, variables mais passionnées, il n’a trouvé que la philosophie et ses doutes ; et dès lors son alliance avec le protestantisme n’a pu que marquer une tendance politique commune.

Il n’est donc possible, en aucune façon, de rendre le peuple protestant, et le schisme n’auroit d’autre effet que de le précipiter dans une impiété brutale.

Qu’on se représente ce que seroit à ses yeux une religion administrative, dont les dogmes, le culte, la discipline, dépendroient des caprices d’un ministre et de ses commis. Pour pasteurs, qui auroit-il ?

Quelques apostats, des hommes sans foi et par conséquent sans mœurs, méprisés profondément de ceux même qui les soutiendroient. Si déjà il y a des exemples de prêtres vénérables sacrifiés par leurs supérieurs hiérarchiques à la vengeance ou aux lâches frayeurs de l’autorité civile, et punis ecclésiastiquement de leur zèle à remplir les devoirs du sacerdoce, qu’on juge à quel excès de servilité descendroit bientôt le clergé que nous venons de peindre. Dans l’abjection où il croupiroit, les derniers misérables dédaigneroient d’abaisser leurs regards jusqu’à lui. Et toutes les croyances, et toute la morale, ce sacré dépôt de la vie des peuples, seroit confié à ce rebut de la race humaine !

Voyez, dans les lieux où la religion a perdu son empire, où les classes inférieures, privées de ses enseignements, n’ont plus pour règle que l’intérêt, pour guide que l’instinct du vice ; où les repaires de la débauche sont ses seuls temples, des chants obscènes, ses seules prières ; où l’enfant, quelquefois dressé au crime, et toujours nourri dans la corruption, n’apprend que par le blasphème qu’il y a quelque chose qu’on nomme Dieu ; où, parvenu au terme de sa hideuse carrière, l’homme ne trouve en lui-même ni une idée d’avenir, ni une espérance du ciel, ni un souvenir d’innocence : voyez toutes ces suites inévitables de l’extinction de la foi chez un peuple chrétien, et comprenez ce que ce seroit qu’une vaste population ainsi dégradée, tantôt assoupie comme d’une lourde ivresse, tantôt agitée de mouvements terribles quand ses passions viendroient à fermenter. Un effroyable despotisme pourroit seul, un moment, retracer quelque apparence d’ordre, au milieu de l’anarchie, qui, contenue et non pas domptée, ne tarderoit pas à rompre ses digues, avec une fureur irritée encore par cette contrainte passagère.

Sous quelque rapport qu’on envisage l’ordre politique et l’ordre religieux, on est donc constamment ramené à la même conclusion : point de pape, point de christianisme ; point de christianisme, point de religion ; point de religion, point de société. Se séparer de Rome, faire le schisme, créer une Eglise nationale, ce seroit proclamer l’athéisme et ses conséquences. Or, qu’on ne s’y trompe pas, les maximes qu’on appelle gallicanes, renferment tous les principes de cette funeste scission, et les révolutionnaires le savent bien.

Une Eglise qui s’attribue le droit de fixer les limites de la puissance suprême divinement préposée à l’Eglise universelle, qui fait profession de ne pas reconnoître, en matière de discipline, l’autorité du pontife romain et des conciles oecuméniques, se déclare par cela même indépendante ; et si, dans la pratique, elle agissoit conformément à sa doctrine, le schisme seroit consommé. Tous les sectaires l’aperçoivent clairement, et il se rencontre des catholiques qui ne le voient pas encore ! On a lu les paroles frappantes qu’adressoient les calvinistes aux prélats de 1682 ; qu’on entende maintenant les protestants d’aujourd’hui : " s’ils ont admis que chaque Eglise nationale a le droit de fixer les limites de la souveraineté spirituelle, qui les empêche de transporter ce droit à l’individu, et alors leur réforme commençante sera accomplie, et alors, leur culte s’abaissera, ou, disons mieux, s’élèvera à la simplicité de l’évangile. " la philosophie tient le même langage ; elle avoue, elle prouve la conformité des maximes gallicanes avec le protestantisme, conformité évidente pour le bon sens, et qui n’est plus contestée, dit-elle, que par quelques publicistes véritablement indifférents en religion. Vous qui soutenez ces maximes funestes, et qui vous croyez catholiques, qui en prenez le nom du moins, écoutez ce qu’on dit de vous et de votre doctrine dans le camp ennemi. " la question va de jour en jour se précisant davantage, entre la religion romaine d’une part, le protestantisme et la philosophie de l’autre... etc. " un évêque cependant ose taxer de fausses inquiétudes les craintes que cette doctrine inspire aux catholiques. Il emploie, et dans quel temps ! Tous ses efforts pour la ranimer ; il se flatte que, par ses soins, elle renaîtra sous les auspices du savoir et du génie de Bossuet. ô Eglise de France, Eglise affermie par les prières et consacrée par le sang d’un si grand nombre de martyrs, qu’à jamais Dieu, dans sa clémence, détourne de toi un si funeste présage !

Tes maux sont profonds sans doute, et l’avenir, un avenir prochain, te réserve encore de plus dures épreuves ; mais, nous en avons la confiance, tu triompheras du monde, et de ses violences, et de ses artifices, par la foi. Interroge les siècles passés, ils te raconteront aussi tes périls et tes afflictions. " est-il, s’écrioit un de tes anciens pères, est-il dans les Gaules un évêque qui, ému de piété au fond de son âme, et enflammé du zèle de la loi sainte, se lève pour briser l’erreur, et pour ranimer l’espérance de ceux qui sèchent de douleur ?

Elle est éteinte la force des Denys, la piété des Martin ! Vous aussi, ô Hilaire, vous qui défendiez l’unité de l’Eglise avec le glaive de l’esprit divin ; vous aussi, père saint, vous nous avez abandonnés. ô Eglise des Gaules, Eglise délaissée, désolée ! Quel dernier espoir de salut te reste-t-il ? Et qui soulagera la tristesse des âmes chrétiennes ? Hélas !

Tu es ébranlée dans tes fondements mêmes. " il a été dit aux apôtres : allez et enseignez : voilà le premier devoir des évêques, et saint Paul le rappelle sans cesse : publiez la saine doctrine ; parlez, exhortez, reprenez avec toute autorité, car Dieu ne nous a pas donné l’esprit de crainte, mais l’esprit de force et d’amour. Il est temps que les premiers pasteurs se souviennent de ce précepte, et que leur voix console, encourage, unisse le troupeau.

Il est temps qu’ils repoussent avec publicité des maximes fatales à l’Eglise, et qui sont devenues comme le symbole de tous ses ennemis. " qui ne résiste point à l’erreur, l’approuve ; et qui ne défend pas la vérité, l’opprime. " qu’importe les inconvénients que s’exagère la timidité ? Et à quelle époque le devoir fut-il donc sans inconvénients ? Ce seroit une triste prudence que celle qui sacrifieroit à quelques instants d’une fausse paix, l’avenir de la foi et la vie de la société.

" Tout ce qui se fait pour le repos de l’Eglise et pour l’affermissement de la religion, se fait pour le salut de l’empire. " Que le zèle du clergé s’élève avec la grandeur de sa mission ; que les évêques lui donnent l’exemple de toutes les vertus généreuses ; qu’entourés des vieillards du sanctuaire, ils racontent au jeune sacerdoce les antiques douleurs de l’Eglise et ses douleurs récentes ; qu’ils l’instruisent de ce qu’ils ont vu, du danger des fausses doctrines, de tous les principes qui tendent à dissoudre l’unité ; qu’ils le rappellent à ces jours heureux où les enfants du père commun, au lieu de discuter sa puissance, ne savoient qu’y obéir avec un docile amour ; qu’ils lui montrent la terre où se prépare l’épreuve de sa fidélité, le ciel où il en recevra le prix, et peut-être une vertu nouvelle émanée de la croix sauvera une seconde fois le monde.

Nous avons présenté le tableau des attaques dirigées contre l’Eglise : mais ce tableau seroit incomplet, si l’on n’y joignoit quelques réflexions sur des actes qu’on a cru lui être favorables, et qui cependant, à plusieurs égards, n’ont servi et ne pouvoient servir qu’à consacrer son oppression. Ce sera le sujet du chapitre suivant.

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