De la trinité (Boèce)

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COMMENT LA TRINITÉ EST UN DIEU ET NON TROIS DIEUX

UN TRAITÉ D’ANICIUS MANLIUS SEVERINUS BOETHIUS,

TRÈS HONORABLE, DU TRÈS ILLUSTRE ORDRE

DES EX-CONSULS, PATRICE,

À QUINTUS AURELIUS MEMMIUS SYMMACHUS,

SON BEAU-PÈRE, TRÈS HONORABLE, DU TRÈS ILLUSTRE

ORDRE DES EX-CONSULS, PATRICE


Préambule (l’obscurité du Un style obscur)

J’ai très longtemps poursuivi la recherche de cette question, à la mesure de la faible lumière de mon intelligence qui m’a été conféré par Dieu ; c’est pourquoi j’ai fait attention à vous l’exposer et à vous la communiquer par écrit sous une forme argumentative. J’ai été désireux de la soumettre à votre jugement et je me suis attaché au résultat de ma recherche. La difficulté d’un tel sujet comme le fait que je ne m’en entretiens qu’avec de rares personnes (à vrai dire vous seul), fait aisément comprendre ce qui troublait mon esprit chaque fois qu’au crayon, je confiais mes réflexions. Et je ne suis animé ni par le désir de la gloire ni par les acclamations sans valeur de la foule. Au contraire, si je peux en récolter quelque fruit extérieur, il ne peut s’agir que de l’espoir d’aboutir à une pensée totalement conforme au sujet traité. Partout donc où j’ai détourné les yeux de vous, je n’ai rencontré, ici, qu’indolence improductive, là envie fourbe, si bien que l’on semble infliger un affront aux études relatives à Dieu en les projetant à de tels monstres d’hommes qui, loin de chercher à les connaître, ne feront que les fouler au pied.

C’est pourquoi, usant de concision, je contracte mon style, tout en enveloppant les concepts tirés du cœur des doctrines philosophiques de la signification de mots nouveaux, afin qu’en dehors de moi, ils ne parlent qu’à vous, si jamais vous y tournez les yeux. De fait j’ai ainsi repoussé tous les autres lecteurs, de sorte que ceux qui se sont révélés incapables de saisir ces concepts avec leur intellect apparaissent également indignes de les lire.

(Limites de la raison humaine)

Ma recherche doit, absolument, s’effectuer dans les seules limites où le regard de la raison humaine a puissance de monter vers les hauteurs de la Divinité. Pour les autres sciences également, pour ainsi dire une même sorte de limite est établie jusqu’où l’on peut accéder par la voie rationnelle. La médecine, par exemple, ne rend pas toujours la santé au malade : il n’y aura pourtant aucune faute du médecin s’il n’a rien omis de ce qui devait être fait. Il en est de même dans les autres sciences. Mais à la difficulté de la question que je traite devra se mesurer la facilité à pardonner.

(Saint Augustin)

Encore ceci cependant il vous faut considérer attentivement si des germes de raisonnements, semés en moi par les écrits du bienheureux Augustin n’ont pas produit quelques fruits. Et maintenant, entamons la question proposée.

I. (La Trinité et de l’unité de Dieu dans l’Eglise catholique)

(L’universalité de la religion catholique : condition de la foi)

Trop nombreux sont ceux qui usurpent le renom de la religion chrétienne ; mais la plus grande, et finalement, la seule valeur de cette foi tient dans le fait d’être appelée catholique, c’est-à-dire universelle elle le doit, d’une part, au caractère universel des règles qu’elle prescrit et grâce auxquelles est rendue intelligible l’autorité de cette même religion ; d’autre part au fait que son culte s’est répandu jusqu’aux confins, ou presque, du monde entier.

(Unité de la Trinité en Dieu)

Or, sa conception de l’unité de la Trinité est la suivante : "Dieu, y dit-on, est Père, Dieu Fils, Dieu Saint-Esprit : donc, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul et non trois dieux." Quant à la raison d’une telle conjonction c’est la non-différence En effet la différence est le fait de ceux qui accroissent ou diminuent la Trinité, comme les Ariens qui, la diversifiant en y introduisant des degrés de mérites, la tirent en tous sens pour finalement la disperser dans une pluralité.

(Le principe de la pluralité)

En effet, le principe de la pluralité, c’est l’altérité : car, indépendamment de l’altérité la pluralité est inintelligible. Et de fait la réalité de trois réalités ou plus, comme l’on voudra, est constituée tantôt par le genre, tantôt par l’espèce, tantôt par le nombre.

En effet, toutes les fois que l’on pose le même, l’on prédique autant de fois le divers. Or le même est dit selon trois modes : le genre — ainsi l’homme est même que le cheval en tant qu’ils sont du même genre : l’animal. — ; l’espèce — ainsi Caton est même que Cicéron, en tant qu’ils sont de la même espèce : l’homme — ; le nombre — ainsi Tullius et Cicéron, un par le nombre-. C’est pourquoi le divers est également dit du genre, de l’espèce et du nombre. Mais c’est la variété des accidents qui produit la différence selon le nombre Trois hommes en effet ne diffèrent ni par le genre, ni par l’espèce, mais par leurs accidents. Car même à supposer que par une opération de l’esprit je les sépare de tous leurs accidents, néanmoins pour tous est différent le lieu qu’en aucune façon je ne peux figurer un. Deux corps en effet n’occuperont pas ensemble un même lieu, lieu qui est un accident. Et puisqu’ils sont produits plusieurs par les accidents, ils sont pour cette raison plusieurs par le nombre.

II. (La substance de Dieu est forme)

(La spécificité de la méthode théologique)

Eh bien donc, entrons dans le sujet, et examinons chaque objet de connaissance de la manière dont notre intelligence peut le comprendre et le saisir Car ainsi qu’on l’a, semble-t-il, fort bien dit, il appartient à l’homme instruit, relativement à chaque objet, de tenter, à son propos, d’acquérir une certitude conforme à son être même.

(Les trois parties de la philosophie spéculative : physique, mathématique et théologie)

La philosophie spéculative se divise en trois parties.

a) La physique s’occupe des réalités en mouvement et non abstraites de la matière, elle considère en effet les formes des corps avec la matière (ces formes ne peuvent être séparées, en acte, des corps qui sont eux-mêmes en mouvement — par exemple alors que la terre est portée vers le bas, le feu l’est vers le haut — : la forme jointe à la matière possède donc le mouvement).

b) La mathématique, elle, s’occupe des réalités privées de mouvement, mais non abstraites de matière : elle observe en effet les formes des corps sans la matière, et de ce fait sans le mouvement ; mais comme ces formes résident néanmoins dans la matière, elles ne peuvent être séparées des corps.

c) La théologique, enfin, s’occupe de ce qui est sans mouvement, abstrait et séparable de la matière : la substance de Dieu est, en effet, privée à la fois de matière et de mouvement.

d) Il faudra donc s’appliquer aux réalités naturelles rationnellement, aux objets mathématiques scientifiquement, aux réa lités divines intellectuellement et non pas laisser notre imagination en disperser la connaissance, mais bien plutôt examiner la forme elle-même qui est vraiment forme et non image, qui est l’être même et à partir de laquelle est l’être

(Matière et forme)

De fait tout être est à partir de sa forme. Ainsi une statue n’est pas dite effigie d’un animal selon le bronze, sa matière, mais selon la forme qui y a été gravée ; et le bronze lui-même n’est pas dit selon la terre, sa matière, mais selon la configuration du bronze. La terre elle-même n’est pas dite selon la matière pure mais selon la siccité et la gravité qui sont ses formes

Rien n’est donc dit être selon la matière, mais selon sa forme propre

(Dieu est-ce-qu’il-est)

Mais la substance divine est forme sans matière, et c’est pourquoi elle est l’Un, et elle est-ce-qu’elle-est. Toutes les autres réalités, effectivement, ne-sont-pas-ce-qu’elles-sont. Chacune en effet, tient son être des éléments qui la constituent, c’est-à-dire de ses parties, et est ceci et cela, à savoir la conjonction de ses parties, mais non ceci ou cela singulièrement : ainsi puisqu’un homme, terrestre, est constitué d’un âme et d’un corps, il est un corps et une âme, non en partie ou un corps ou une âme. Donc, il n’-est-pas-ce-qu’-il-est Mais ce qui n’est pas à partir de ceci ou de cela, mais est seulement ceci, un tel être vraiment est-ce-qu’il-est ; et il est le plus beau et le plus puissant parce qu’il n’a pas d’autre fondement que soi. C’est pourquoi est vraiment un ce en quoi ne réside aucune nombre, rien d’autre, excepté ce-qu’il-est. En effet, il ne peut être fait sujet. Il est forme et les formes ne peuvent être sujettes Car la raison pour laquelle les autres formes, par exemple l’humanité, sont jetées-sous des accidents, n’est pas que la forme reçoive des accidents par ce qu’elle est elle-même, mais parce que la matière est jetée-sous elle En effet, quand la matière jetée-sous l’humanité reçoit un accident quelconque, c’est l’humanité, semble-t-il, qui le reçoit. Mais la forme qui est sans matière ne pourra être sujet ni à coup sûr être- dans la matière (messe materiae) : elle ne serait alors pas forme mais image Des formes en effet qui sont sans matière, proviennent ces formes qui sont dans la matière (quae sunt in materia) et qui produisent les corps. Car nous commettons un abus en appelant formes celles qui sont dans les corps, alors qu’elles sont des images. C’est qu’elles sont assimilées aux formes qui ne sont pas établies dans la matière.

En Dieu n’est donc aucune diversité, aucune pluralité provenant de la diversité, aucune multitude provenant d’accidents et par conséquent pas de nombre.

III. (Pas de nombre dans la substance divine) (L’existence de deux types de nombres)

Dieu ne diffère donc d’aucun Dieu : l’hypothèse n’est pas à craindre de dieux séparés, que ce soit par des accidents ou par des différences substantielles posées dans le sujet. Or où il n’y a aucune différence, il n’y a absolument aucune pluralité ; c’est pourquoi pas de nombre non plus : seulement l’unité. Car que Dieu soit répété trois fois quand Il est pro clamé Père, Fils et Saint-Esprit, ces trois unités ne produisent pas de pluralité numérique en ce qu’elles sont elles-mêmes, à condition toutefois que nous nous tournions vers les réalités nombrables et non vers le nombre lui-même. Dans ce cas, en effet, la répétition des unités produit un nombre. Mais dans le cas du nombre reposant sur les réalités nombrables, la répétition des unités et la pluralité ne produisent nullement une diversité numérique des réalités nombrées. Il y a en effet deux types de nombres : l’un, par lequel nous nombrons ; mais il en est un autre qui repose sur les réalités nombrables. De fait, un est une chose ; mais l’unité, ce par quoi nous disons l’un. Derechef, deux sont dans les choses, par exemple hommes ou pierres ; mais la dualité n’est rien, il n’y a de dualité que celle par laquelle sont produits deux hommes ou deux pierres. Et de même dans le cas de tous les autres nombres En conséquence, dans le cas du nombre avec lequel nous nombrons, la répétition des unités produit une pluralité ; mais dans le cas du nombre concret, la répétition des unités ne fait pas une pluralité : ainsi si je disais d’un même objet : "une épée unique, une lame unique, un glaive unique".

Il y a en effet la possibilité pour une épée unique d’être connue sous autant de dénominations. Celles-ci sont une itération des unités plutôt qu’une numération : quand je dis ainsi "épée, lame, glaive" il s’agit d’une répétition du même objet, non d’une énumération d’objets différents, de la même façon que si je dis "soleil soleil soleil", je n’aurai pas donné l’existence effective à trois soleils, mais affirmé autant de fois l’unique. Par conséquent si Dieu est prédiqué trois fois comme Père, Fils et Saint-Esprit, il ne s’ensuit pas que cette trine prédication fasse nombre. Un tel risque en effet le prennent, comme on a dit, ceux qui établissent entre eux c’est-à-dire : le Père, le Fils et le Saint-Esprit une distinction de mérites Mais pour les catholiques qui n’établissent rien dans une telle différence, qui posent la Forme elle-même en tant qu’elle est l’être et ne pensent pas qu’elle soit autre chose que la chose même qui est, il est manifeste et juste que l’on a une répétition du même plutôt qu’une énumération du divers quand l’on dit : "Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, et cette Trinité est un seul Dieu", comme l’on dit : "une épée et une lame sont un seul glaive" ou "soleil, soleil, soleil sont un seul soleil".

(Identité et ipséité des personnes trinitaires)

Mais cependant, il suffit de dire cela pour signifier et démontrer que toute répétition des unités n’accomplit pas nécessairement le nombre et la pluralité. Mais l’on ne dit pas "le Père, le Fils et le Saint-Esprit" comme s’il s’agissait d’une réalité multivoque Car une lame est à la fois elle même une épée, et la même (idem) chose qu’une épée, mais le Père est assurément le même (idem) que le Fils et le Saint-Esprit mais n’est pas Lui-même (ipse) Fils et Saint-Esprit. Sur un tel point il s’agit de réfléchir un moment.

En effet, à ceux qui demandent : Le Père est-il Lui-même Celui qui est le Fils ?, "Nullement", répond-on. Et derechef : "L’un est-il le même que l’autre ?" : la réponse est négative Il n’y a donc pas entre eux non-différence en toute chose. Ainsi s’introduit subrepticement le nombre dont on avait expliqué précédemment qu’il était constitué de la diversité des sujets". Ce point, nous le considérerons brièvement ; mais auparavant, nous allons voir de quelle façon chaque prédicat est attribué à Dieu.

IV. (Application et conversion à Dieu des prédicaments)

La tradition enseigne en tout et pour tout dix prédicaments, universellement prédiqués de toutes choses : la substance, la qualité, la quantité, la relation, où, quand, la manière d’être, la position, l’action et la passion. Ils sont tels que les sujets le permettent. En effet une part d’eux consiste dans la prédication du reste des réalités par la substance, l’autre dans le nombre des accidents Mais si on les convertit en une prédication sur Dieu, tout prédicat possible est modifié — la relation, quant à elle, ne peut absolument pas être prédiquée En effet, la substance en Dieu n’est pas à proprement parler une substance, mais un au-delà de la substance ; il en est de même pour la qualité et le reste des prédicats possibles.

(Substance, qualité, quantité)

Il est nécessaire de fournir des exemples afin de faciliter l’intelligence de cette question. En effet, quand nous disons : "Dieu", nous semblons désigner une substance, mais telle qu’elle est au-delà de la substance.

Et quand nous le disons juste", nous désignons bien sûr une qualité, mais non accidentelle : telle qu’elle est une substance, mais au-delà de la substance. Car Dieu n’est pas autre que ce qu’Il est, pas autre chose que d’être juste, pour Dieu, être et être juste, c’est la même chose De même quand Il est dit "grand "ou "le plus grand", assurément nous désignons, semble-t-il une quantité, mais telle qu’elle est elle-même une substance, c’est-à-dire, comme nous l’avons dit, au-delà de la substance ; car pour Dieu être et être grand, c’est la même chose. Précédemment en effet, au sujet de sa forme, nous avons démontré que puisque Dieu est Forme, Il est aussi vraiment l’Un sans aucune pluralité. Mais ces prédicaments sont tels que là où ils sont ils font que la chose même soit ce qu’ils disent, de façon séparée, pour le reste des choses, mais conjointement et solidairement en Dieu, de la façon suivante. Quand nous disons "substance" — par exemple un homme ou Dieu, — nous le disons comme si l’objet de la prédication était soi-même substance : la substance- homme ou la substance-Dieu. Mais il y a une différence, puisque l’homme n’est pas intégralement la chose même-homme, et par ce fait, n’est pas substance. Ce qu’en effet il est, il le doit à d’autres choses qui ne sont pas l’homme Mais Dieu est cette chose même-Dieu : Il n’est rien d’autre que ce qu’Il est, et par cela-même Il est Dieu. A nouveau "juste", qui est une qualité, est dit comme si ce dont on le prédique l’était soi-même, c’est-à-dire au sens où, disant "un homme juste" ou "Dieu juste", nous posons que l’homme lui-même ou Dieu Lui-même sont justes. Mais la différence, c’est qu’être un homme est une chose, une autre être un juste, tan dis que Dieu est absolument identique au juste L’homme, enfin ou Dieu, sont dits encore "grands", comme si l’homme lui-même était grand, ou Dieu, grand. Mais l’homme est seulement grand tandis que c’est Dieu en lui-même (ipsum) qui est grand.

(Lieu, temps, manière d’être et faire)

Quant aux autres prédicats ils ne sont dits ni de Dieu ni des autres réalités. En effet le lieu peut-être prédiqué ou de l’homme, ou de Dieu ; de l’homme, par exemple "au forum" ; de Dieu "en tout lieu", mais non comme si la chose même qui est prédiquée était le prédicat L’on ne dit pas en effet, d’un homme, qu’il est au forum comme on le dit blanc ou long, ni pour ainsi dire cerné et déterminé par quelque propriété qui pourrait le désigner selon soi cette prédication indique seulement dans quelle mesure cette réalité-là est informée par d’autres choses. Pour Dieu, il n’en est pas ainsi, car manifestement la raison pour laquelle on dit qu’il est par tout n’est pas qu’Il soit en tout lieu — car Il ne peut aucunement être dans un lieu —, mais que tout lieu est présent à Lui pour le recevoir, sans que Lui-même soit pris dans un lieu. Pour cette raison, l’on dit qu’Il n’est nulle part dans un lieu, étant partout mais non dans un lieu " Le temps est prédiqué de la même façon : pour l’homme, par exemple : "il est venu hier" ; pour Dieu : "Il est toujours". Là aussi, ce n’est pas comme si l’on attribuait le fait d’être- quelque-chose à "cela-même" dont on dit que l’arrivée s’est effectuée la veille "mais est prédiqué pour cette réalité un accident selon le temps. Quant à ce que l’on dit de Dieu, qu’il est toujours", cela n’a qu’une seule signification : qu’il a été pour ainsi dire dans tout le passé, qu’il est d’une certaine façon dans tout le présent, qu’Il sera dans tout le futur. Ce que l’on peut dire du ciel et de tous les autres corps immortels selon les philosophes, mais non ainsi de Dieu. En effet, Il est toujours, puisque "toujours" est en lui au temps présent : le présent divin diffère du présent de nos réalités, qui est un mainte nant, dans la mesure où notre "maintenant", qui pour ainsi dire court, produit le temps et la sempiternité. Mais le "maintenant "divin, permanent, immobile et constant produit l’éternité.

Si l’on joint à ce nom "toujours", on fera de ce maintenant une course continuelle et incessante et par cela perpétuelle, ce qu’est la sempiternité.

Il en est de même de la manière d’être et de faire. Nous disons de l’homme : "il court vêtu " ; de Dieu : "Il gouverne comme maître de l’univers". Mais ici encore, rien de ce qu’est leur être n’est dit des deux, toute cette prédication regardant des réalités extérieures, et d’une certaine façon ces réalités faisant toutes référence à autre chose que l’être !. Nous pouvons donc maintenant nous rendre mieux compte de la différence dans la prédication t qui est-homme ou — Dieu", fait référence à la substance par laquelle il est-quelque chose, à savoir homme ou Dieu ; "qui est-juste" fait référence à la qualité par laquelle évidemment il est-quelque chose, à savoir juste ; "qui est-grand "à la quantité par laquelle il est-quelque chose : à savoir grand. Car dans les autres prédications, rien de tel. Celui, en effet, qui dit de quelqu’un qu’il est au forum ou partout, fait référence assurément au prédicament du lieu (ubi), mais non à un prédicament par lequel on est-quelque chose, comme par exemple juste par la justice. Quand je dis : "il court" ou "il gouverne" ou "il est maintenant" ou "il est toujours", cela réfère assurément aux catégories du "faire" ou du "temps" — si cependant ce "toujours" peut être dit temps —, mais nullement à ce par quoi quelque chose est-quelque chose, comme par exemple grand par la grandeur. Pour ce qui est de la situation et de la passion, nul besoin de les rechercher en Dieu : elles n’y sont pas

La différence existant entre les prédications est-elle désormais claire ? Les unes montrent pour ainsi dire la chose, les autres comme les circonstances de la chose ; les premières sont prédiquées de façon à montrer qu’une chose est-quelque chose ; les secondes s’attachent non pas à l’être mais d’une certaine façon plutôt à quelque chose d’extrinsèque.

Par conséquent, les premières, qui désignent le fait d’être-quelque chose, sont appelées "prédications selon la chose" : quand elles sont dites des choses en tant que sujets, elles sont appelées" accidents selon la chose" ; mais quand il s’agit de Dieu qui n’est pas sujet la prédication est appelée "selon la substance de la chose".

V. (Dieu et la catégorie relation)

Il est temps maintenant de considérer les relatifs en vue desquels nous avons mené toute la discussion précédente. Car il est tout à fait manifeste que ce n’est pas selon soi que ces derniers effectuent la prédication : au contraire, l’établissement d’un relatif suppose, c’est l’évidence même, qu’un autre relatif soit là. Prenons par exemple un maître et son esclave : ce sont assurément des relatifs ; examinons alors si leur prédication répond, ou non, au type "selon-soi". Eh bien, si l’on enlevait l’esclave, l’on enlèverait également le maître. Mais si l’on enlevait de même la blancheur, l’on n’enlèverait pas également la chose blanche. La différence est que la blancheur étant un accident de la chose blanche, celle-là supprimée, la chose-blanche disparaît totalement ; dans le cas du maître au contraire, si l’on enlève l’esclave, c’est le vocable par lequel le maître était appelé qui disparaît ; l’esclave n’est pas un accident du maître au même titre que la blancheur de la chose-blanche : entre en jeu un pouvoir qui soumet l’esclave. Et puisque ce pouvoir disparaît avec la suppression de l’esclave, il est établi que ce pouvoir n’est pas un accident par soi du maître, mais par l’introduction en quelque sorte extrinsèque des esclaves.

(La relation dans le même)

On ne peut donc dire que, selon soi, la prédication relative ajoute, diminue ou modifie rien à la chose à laquelle elle est attribuée. Et elle consiste, totalement, non dans ce qu’est l’être, mais en ce qu’elle se trouve d’une certaine façon en comparaison, non toujours avec l’autre, mais parfois avec le même. Supposons quelqu’un qui se trouve debout. Si j’arrive alors vers lui à droite, il sera, comparativement, à ma gauche, non parce qu’il serait lui-même à-gauche, mais parce que moi, je viendrais de droite. En retour, c’est moi qui arrive à gauche : l’homme sera alors à droite, non pas parce qu’il serait par soi à-droite, comme il est blanc ou long, mais parce que, du fait de mon arrivée, il se retrouve à droite ce qu’il est, il l’est par rapport à moi et à partir de moi, nullement de soi.

(La relation en Dieu comme alteritas personarum)

C’est pourquoi les attributs qui ne font pas la prédication selon la propriété d’une réalité donnée dans ce qu’elle est elle-même ne peuvent jamais en rien altérer ou modifier ou encore varier aucunement son essence. C’est pourquoi, si, comme on l’a dit, le Père et le Fils sont dits en relation et qu’ils ne diffèrent en rien d’autre, sinon par la seule relation, et si, étant affirmée d’un sujet, la relation n’est pas prédiquée comme se rapportant elle-même, et selon la chose, à ce sujet dont elle est affirmée, elle ne produira pas une altérité des choses dont elle est affirmée, mais si l’on peut dire, car l’on traduit ainsi ce qui peut être à peine saisi par notre intelligence, des personnes D’où l’importante, l’absolue vérité de cette règle qui veut que dans les réalités incorporelles les distinctions soient effectivement produites par des différences et non par des lieux. De plus l’on ne peut dire que c’est en fonction d’un accident quelconque que Dieu serait devenu Père.

En effet, Il n’a jamais commencé à être Père : la génération du Fils lui est substantielle si la prédication de Père est relative. Et si nous nous souvenons de tout ce que nous avons précédemment affirmé de Dieu, nous retiendrons que de Dieu le Père procède Dieu le Fils et de l’un et l’autre le Saint-Esprit ; et que puisqu’ils sont incorporels, ils ne diffèrent aucunement par les lieux. Or puisque nous avons un Dieu Père, un Dieu Fils et un Dieu Saint-Esprit sans pour autant que Dieu ait aucune différence le rendant différent de Dieu, il ne diffère d’aucun d’eux. Mais où il n’y a pas de différences, il n’y a pas non plus de pluralité ; et où il n’y a pas de pluralité, il y a l’unité. Or rien d’autre ne peut être engendré de Dieu excepté Dieu ; et dans les réalités nombrables la répétition des unités ne fait en aucune façon de pluralité. L’unité des Trois Personnes a donc été établie convenablement.

VI. (L’unité et la Trinité en Dieu) (Multiplicité relationnelle et unité substantielle en Dieu)

Mais puisque aucune relation ne peut se référer à un soi-même pour la raison que la prédication selon soi-même est dépourvue de relation, le nombre qu’est la Trinité est produit en ce qu’il y a prédication relative, mais l’unité est préservée en ce qu’il y a non-différence de la substance ou de l’opération ou généralement de la prédication appelée selon-soi. Ainsi la substance contient l’unité, tandis que la relation multiplie la Trinité ; c’est pourquoi seuls sont cités un à un et séparément les termes qui sont propres à la relation. Car le Père n’est pas le même que le Fils et ni l’un ni l’autre ne sont les mêmes que le Saint Esprit. Cependant c’est le même Dieu qui est Père, Fils et Saint-Esprit, le même juste, le même bon, le même grand, le même toute propriété prédicable selon soi.

On doit absolument savoir que la prédication relative n’est pas toujours du type de la prédication vers le différent, comme par exemple l’esclave envers le maître ils sont en effet différents. Car tout égal est égal à l’égal, tout semblable semblable au semblable et le même est le même que le même La relation dans la Trinité du Père envers le Fils et de l’un et l’autre envers le Saint-Esprit est semblable à la relation du Même au Même. Et si une relation de ce type ne peut se rencontrer dans le reste des réalités, c’est que l’altérité a un rapport naturel avec les réalités périssables. Mais il ne faut pas nous laisser disperser par l’imagination, mais au contraire nous élever par l’intellect simple et avec l’intellect encore, aborder chaque chose de la façon dont elle peut être saisie par notre intelligence.

Mais la question proposée a été suffisamment traitée. Elle attend maintenant, dans sa subtilité, la sanction de votre jugement. C’est à l’autorité de votre sentence d’établir en effet si elle a été, correctement ou non, parcourue d’un bout à l’autre. Mais si, la grâce divine aidant, j’ai fourni, par mon argumentation, une aide convenant à une Foi dont la très ferme doctrine repose, par ailleurs, sur ses fondements propres alors la joie de l’œuvre achevée retournera là d’où procède son accomplissement. Au contraire, si l’humanité en moi n’a pu s’élever au delà de soi, tout ce que lui ôte la faiblesse, la prière y suppléera.