De la ville au moulin/4

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Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle (p. 60-70).
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IV


Le vingt-sept octobre de l’année 1908 fut une date que nous n’étions pas près d’oublier.

Le matin de ce jour était sombre et froid comme un matin de plein hiver. Firmin qui sortait pour aller au puits rouvrit précipitamment la porte en nous disant :

— Écoutez-la !

Par la porte ouverte la voix de tante Rude s’engouffra en même temps qu’un vent glacé qui nous fit frissonner tous. Oh ! comme elle criait fort tante Rude ! Ses mots ne nous parvenaient pas, mais il était facile de comprendre qu’elle imposait sa volonté et qu’elle entendait être obéie. La voix d’oncle meunier nous parvint à son tour. À l’encontre des autres fois elle était nette et ferme. Et brusquement tout se tut.

Comme nous étions encore aux écoutes, la claie du passage grinça, et presque aussitôt oncle meunier entra chez nous. Il vit que nous avions entendu la querelle et il nous dit tout tranquillement :

— Ce n’est rien mes enfants, je viens vous prévenir que je pars à l’instant même pour Paris à l’occasion du divorce de vos parents.

Il se tourna vers moi pour ajouter :

— Gertrude prétend que c’est une dépense inutile, mais j’ai décidé de faire ce voyage que je remets depuis trop longtemps déjà.

Pour ne pas augmenter le mécontentement de sa femme, il avait décidé aussi d’être de retour le soir même, et à cause de cela il n’avait pas une minute à perdre.

Il reprit sa bonne humeur :

— Hop ! hop ! fit-il. Viens m’aider à atteler la Blanche qui va me conduire en un rien de temps à la ville où je pourrai prendre au passage l’express de Paris.

La voiture légère fut vite tirée du hangar, et, tandis que tante Rude, rouge encore de sa colère, apportait en courant manteaux et couvertures, les jumeaux, joyeux comme s’ils allaient être du voyage, sautaient autour de nous en riant et criant comme de petits fous.

Tout en prenant les rênes que je lui tendais, oncle meunier se pencha comme pour me parler, mais ses lèvres ne s’ouvrirent pas ; seule sa grosse moustache se haussa et s’abaissa drôlement. Il se redressa, se cala sur le siège, me regarda encore comme s’il allait m’inviter à monter près de lui, puis il fit un geste avec son fouet pour écarter tout le monde et aussitôt la Blanche partit comme un trait.

Nous restions là tous à regarder filer la voiture, et lorsqu’elle eut disparu au versant, nous tâchions encore d’entendre son bruit sur la route.

Tante Rude se détourna la première pour nous dire :

— Vous en avez apporté du tourment ici ! heureusement que cela va finir !

Firmin ne songeait pas à se moquer de la grimace qu’elle faisait en nous disant cela :

— Nous allons retourner à Paris ? lui demanda-t-il.

Elle répondit avec une sorte de contentement grognon :

— Bien sûr ! puisque les garçons iront vivre chez leur père et les filles chez leur mère.

Et comme Firmin s’apprêtait à lui poser une autre question, elle lui tourna le dos en maugréant.

Ce n’était pas la première fois que tante Rude faisait ainsi le partage à notre endroit, et jusqu’alors je n’y avais pas apporté grande attention, mais aujourd’hui elle paraissait si sûre de ce qu’elle avançait que je ne doutais pas qu’elle ne fût parfaitement renseignée, et que c’était cela, justement, que notre oncle n’avait pas osé dire avant son départ.

Et tante Rude retournée au moulin, et la porte de la maison refermée sur nous, j’allai m’asseoir dans le coin où nos parents aimaient à s’asseoir autrefois et où jamais plus je n’aurais la joie de les voir l’un à côté de l’autre.

Firmin, pâle, et paraissant plus mince encore se mit à tourner dans la pièce. Il appuyait ses poings maigres sur sa poitrine comme pour y étouffer son immense chagrin. Et dans le souffle dur qu’il laissait échapper à tout instant, je devinais sa plainte habituelle :

« Pourquoi se séparer, mon Dieu ? »

J’évitais de le regarder et, de toute mon énergie, je retenais mes larmes ; mais, tout au fond de moi-même, une voix désolée pleurait comme si quelqu’un des miens eût été en danger de mort.

Angèle agenouillée sur une chaise basse nous confiait à la vierge Marie :

— Sainte mère, protégez vos enfants.

Pendant ce temps, Nicole et Nicolas vautrés, des pailles plein les mains, barraient la route à une douzaine de fourmis qui se dirigeaient obstinément vers le placard aux provisions.

Cependant il ne fallait pas compter rester sans rien faire ce jour-là. Tante Rude m’avait indiqué mon travail la veille au soir ainsi qu’elle le faisait toujours. Il s’agissait pour aujourd’hui de passer au crible une certaine quantité de blé destiné à la mouture du lendemain. Angèle dont la santé s’améliorait voulut m’aider, et Firmin fit de même. Pour les jumeaux ce fut une fête de pouvoir courir d’un bout à l’autre du grenier. Nicole moins agile que Nicolas trébuchait contre les poutres, ou sautait au beau milieu d’un tas de grain qu’elle éparpillait et duquel elle ne pouvait sortir sans l’aide de son frère, et c’était alors de tous deux des rires à n’en plus finir.

Angèle apportait autant d’ardeur que moi-même au travail, mais Firmin dont les forces semblaient épuisées remuait à peine son crible dans lequel ses larmes tombaient lourdes et pressées au point de mouiller le blé.

Il ne put tenir longtemps et fut obligé de s’étendre sur le plancher. Dans la crainte que tante Rude ne lui fît des reproches si elle le surprenait ainsi Angèle et moi précipitions nos mouvements pour terminer plus vite le travail et en commencer un autre au besoin.

À remuer si durement mon corps ma pensée se fatiguait aussi, et les paroles de tante Rude bourdonnaient comme une mouche désagréable à mon oreille :

« Les garçons iront vivre chez leur père et les filles chez leur mère ». Devant cette certitude, mes larmes comme celles de Firmin mouillaient le blé de mon crible, car je pensais aux jumeaux qu’on allait séparer alors qu’ils ne savaient pas encore vivre l’un sans l’autre.

Depuis quelque temps déjà, des mots chuchotés autour de moi m’avaient appris que notre père attendait avec impatience le moment où il lui serait permis de fonder une autre famille et que, de son côté, notre mère ne cachait pas son intention de prendre un autre mari. Sans doute, ainsi que notre père, elle ne serait pas longtemps sans fonder une nouvelle famille dans laquelle, tout autant que dans l’autre, nous serions comme des étrangers. Pour Firmin, Angèle et moi, le temps viendrait vite où nous pourrions à notre gré nous éloigner de ces deux foyers tout en continuant à garder une affection très vive à nos parents ; mais les jumeaux ?…

Et pour eux je reprenais la question obsédante :

« Comment fera-t-on pour les séparer ? »

Comme si j’espérais une réponse du dehors, je regardais souvent vers la lucarne du grenier, mais je ne voyais au loin que le moulin à vent dont les ailes au repos semblaient aujourd’hui, un grand X posé sur l’horizon.

À la tombée du jour, tante Rude devant le travail fait ne trouva personne à gronder. Elle se contenta de me rappeler un peu sèchement que demain était jour de cuisson, et qu’il ne fallait pas manquer de préparer mon levain et d’entasser dans le fournil le bois nécessaire au chauffage du four.

La nuit revint sans que notre oncle fût de retour. Dehors il faisait froid, plus froid que le matin encore ; mais dans la pièce où les fagots flambaient à présent, il faisait une chaleur douce qui endormait notre inquiétude. Nous étions là, tous les cinq, assis devant la grande cheminée comme au temps où nos parents venaient passer avec nous les derniers jours de vacances avant de nous ramener à Paris.

Malgré notre tristesse il y avait une gaieté autour de nous. Dans sa boîte de chêne ciré, le balancier de la vieille horloge semblait plus sonore que de coutume. Sur le dressoir, les assiettes blanches se coloraient de rose et la grande armoire, comme pour nous paraître moins sombre, faisait briller ses ferrures et reflétait tout le foyer dans ses larges panneaux.

Assise à la place de notre mère, je regardais les chers êtres venus au monde après moi et avec lesquels j’avais un si grand désir de continuer à vivre. Firmin ne pleurait plus ; il suivait des yeux les sautes de la flamme et, les pincettes en main, il reformait sans se lasser deux montagnes de braises qui s’écroulaient toujours par la base. Angèle, placide et blanche comme un lys, murmurait sa prière du soir sur son beau chapelet de première communion. Et les jumeaux, que l’approche du sommeil rendaient silencieux, se tenaient par la taille et appuyaient l’une contre l’autre leur jolie tête blonde. Ils voulaient attendre comme nous le retour d’oncle meunier et ils refusaient d’aller au lit quoiqu’ils fussent très las.

À l’heure habituelle de la préparation du levain je pris la lanterne et gagnai le fournil.

Ainsi que cela m’arrivait toujours, dès que j’eus commencé d’entasser le bois, j’oubliais tous les soucis de la journée et ne pensai plus qu’à la cuisson du lendemain.

J’aimais faire ce travail qui exigeait toutes mes forces et réclamait toute mon attention. J’aimais chauffer le four malgré sa chaleur qui me cuisait le visage et sa fumée qui me faisait tousser. J’aimais voir lever la pâte dans les corbeilles rondes, et l’enfourner sur la grande pelle en bois. Et c’était toujours un amusement pour moi de voir que lorsque les pains étaient cuits, aucun d’eux ne se ressemblaient. Mais ce qui me plaisait surtout c’était de pétrir la pâte. Le levain préparé la veille, oncle meunier venait au petit jour verser dans le pétrin la farine nécessaire à la fournée. Une appréhension que je n’aurais pas su préciser et que je ne pouvais vaincre me retenait chaque fois indécise et un peu craintive devant le levain et la masse de farine. « C’était cela qui allait faire le pain ? Ce pain blanc, épais et rond, dont je coupais de si larges tartines aux jumeaux, à leur retour de l’école ». Puis, l’eau versée à son tour dans le pétrin, je me décidais enfin à mêler le tout.

Plic, ploc, faisait l’eau qui dansait et rejaillissait de tous côtés. La farine ne faisait pas de bruit ; elle se défendait seulement contre l’eau et contre moi, et, pour essayer de nous échapper, elle se tassait dans les coins ou bien elle sautait en l’air et s’envolait en nuage. Elle cédait peu à peu pourtant comme si elle prenait goût au jeu ; le mélange s’opérait et bientôt la pâte blanche et mouvante s’allongeait d’un bout à l’autre du pétrin.

C’était alors qu’elle me paraissait être une chose vivante et intelligente, et qu’il me semblait l’entendre rire et dire : « À nous deux, Annette Beaubois ! » À ce moment toute fatigue disparaissait de mes épaules. Assez mal d’aplomb sur mes hanches à cause de mon infirmité, je me penchais cependant et me relevais sans effort. La pâte glissait de mes bras et retombait avec un bruit sourd et plein, elle se gonflait ou s’affaissait en se balançant de telle sorte que je craignais souvent de la voir sortir du pétrin. Parfois, comme pour me taquiner, elle fusait et m’envoyait en pleine figure une volée de gouttes épaisses qui me faisaient reculer brusquement ; mais comme, dans le même instant, je m’apercevais qu’il m’était impossible de m’essuyer le visage, je riais et replongeais mes bras dans la pâte qui s’épaississait de plus en plus. Quand enfin elle était devenue lourde et comme endormie, je la laissais et j’allais chercher les corbeilles d’osier dans lesquelles je la déposais par morceaux. « Vois-tu, m’avait dit tante Rude, quand ta pâte est à point, tu la prends et l’enroules à tes bras, comme ceci, et d’un seul coup tu la renverses dans la corbeille. »

En rentrant du fournil je repris ma place au coin du feu où je retrouvai le même silence et la même attente. Oncle meunier tardait bien à revenir. Aucun de nous n’en faisait la remarque ; mais, lorsque la vieille horloge eut toussé onze heures, tous les regards se portèrent sur son cadran pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas.

Un peu avant minuit, oncle meunier que nous n’avions pas entendu venir du dehors ouvrit enfin la porte en nous souhaitant le bonsoir.

Tout l’inconnu qu’il rapportait de son voyage nous immobilisa et nous empêcha de lui répondre. Il eut le sourire qui faisait sa bouche si pareille à celle de notre mère, et il dit :

— Tout va bien ; vous allez rester ici et vos parents viendront passer la journée de dimanche prochain avec vous.

Il s’assit, prit les jumeaux sur ses genoux et se mit à les bercer lentement.

Il reprit, à l’adresse de Firmin qui restait le visage levé vers lui :

— Mais oui, tout va bien.

Et, l’instant d’après, les jumeaux endormis contre sa poitrine, il parla plus bas :

— C’est bien vrai que vous auriez dû vivre par moitié chez vos parents, mais il se trouve que ni l’un ni l’autre ne peuvent maintenant se charger de vous.

Après le silence qui suivit oncle meunier nous fit connaître ses projets d’avenir :

Pour les jumeaux et moi, rien ne serait changé, mais Angèle allait sans retard apprendre un métier et puisque Firmin était trop faible pour travailler aux champs il serait placé à la ville chez un marchand de chaussures, où sans grande fatigue il pourrait immédiatement gagner sa vie.

Un long silence suivit encore, au bout duquel oncle meunier soupira en regardant le feu. Puis, comme si, à dater de ce soir, il devenait le père des jumeaux, il m’aida à les mettre au lit et ne s’en alla qu’après les avoir vus bien endormis côte à côte. Derrière lui Angèle s’agenouilla pour dire avec ferveur :

— Vierge Marie ! accordez-moi d’aller à la ville apprendre le métier de lingère.

Et aussitôt couchée, elle s’endormit paisiblement.

Pas plus que moi Firmin ne pouvait s’endormir malgré l’heure avancée. Je l’entendais se tourner et se retourner sous ses couvertures. En plus de sa peine il avait l’appréhension du travail, d’un travail qui n’était pas de son goût. Comme Angèle il aurait voulu apprendre un métier, un métier qui lui aurait permis de fabriquer de ses propres mains un objet complet. Et voilà qu’il lui faudrait gagner sa vie chez un marchand de chaussures.

Sa voix me parvint tout à coup, éclatante et inattendue dans l’obscurité :

— Dis, Annette, tu aimerais ça, toi, chausser les pieds des gens ?


Ainsi que nous l’avait annoncé oncle meunier, nos parents vinrent le dimanche suivant. Tous deux se parlaient, souriants et affectueux, comme si rien ne les séparait.

Firmin me souffla :

— Tu vois, ils restent amis, et ils ne nous abandonnent pas.

Cependant, à l’heure de la séparation, mon père en me retenant tout contre son cœur me dit :

— Garde toujours les jumeaux auprès de toi.

Et ma mère tout en pleurs, et qui semblait ne pouvoir se séparer des deux petits me dit à son tour :

— Aime-les bien, Annette, et veille sur eux comme une mère.