DER TOD IN VENEDIG par Thomas Mann (S. Fischer, Berlin).
Cent cinquante pages ; peu ou point d’action. La Mort à Venise n’est que l’histoire d’un écrivain pris d’une nostalgie sans nom, sans but. Aschenbach fuit sa ville, sa maison, les choses familières. Il fuit pour fuir, pour échapper à ses habitudes, à sa règle, pour s’évader de lui-même. L’idéal qu’il s’était fait l’emprisonne : il étouffe et part, à l’aventure. Échoué dans la ville des lagunes, perdu dans la foule, la solitude, le rêve, il se prend à la beauté d’un enfant blond, un Polonais de quinze ans qu’il entrevoit à table d’hôte. La mort enlève Aschenbach avant qu’il ait échangé une parole avec Tadzio.
Plus encore que les Buddenbrooks et Königliche Hoheit ce roman est ciselé comme une coupe où mille arabesques s’enlacent et se dénouent sans jamais aboutir, creusent et réduisent la précieuse matière qui prend une vie fabuleuse. Thomas Mann est en même temps qu’un des fouilleurs d’âme les plus raffinés, un des rares stylistes de l’Allemagne contemporaine. Nulle notation ne lui échappe, nulle ne le satisfait. Il s’est libéré de ce mécanisme de l’habitude qui nous fait reconnaître dans chaque objet un type, le classer d’un coup dans sa catégorie, le qualifier d’instinct, d’un mot… et passer. Thomas Mann ne reconnaît pas : il découvre ; au lieu de passer il s’arrête, appuie son regard, longuement. Un visage des choses ne lui apparaît point sans qu’aussitôt en surgisse un autre, qui contredit et complète le premier. Tout être, toute attitude, tout mouvement, tout moment a sa qualité singulière, unique. L’observateur pour la traduire multiplie les adjectifs. C’est moins l’épithète rare qu’il poursuit, que l’épithète juste. Elle lui échappe au moment où il la croyait tenir : il se repent, se reprend, jusqu’à ce qu’un qualificatif en modifie un autre, le contrôle, le contrebalance. Venise « wundersame Stadt » ne suffit point : c’est « wunderlich-wundersam » qu’il faut dire. L’éther n’y est pas seulement bleu, mais « von einer silbrig-flirrenden Blaue » mêlé au « weisslich-seidiger Glanz » du lointain. Tous les mouvements de l’âme, toutes les nuances de la passion tiennent en un geste muet, secret, qui les suggère comme un symbole : « es war eine bereitwillig will kommen heissende, gelassen aufnehmende Gebärde ». L’oisiveté de la vie de plage n’a pas seulement la grâce légère du plaisir après l’effort : c’est un loisir ordonné, une détente où l’on sent aussi le bienfait de la règle qui continue d’y régner doucement : « eine leicht geordnete Müsse. »
Si le style est tel, ce n’est pas seulement parce que Flaubert sans doute a passé par là, et Goethe, ou non plus parce que l’auteur croit, au rebours de ses compatriotes, que c’est un métier de faire un livre comme de faire une pendule. Le rythme du verbe n’est autre ici que celui de la pensée, l’alternance de la passion et de l’anti-passion, du flux et du reflux. Sous les traits d’Aschenbach nous découvrons l’auteur et sa double nature; l’énigmatique conflit est celui des forces d’expansion, sans cesse réprimées, avec les forces de rétention, sans cesse entraînées. Thomas Mann aurait, dit-on, une goutte de sang créole : quelque chose d’étrange en tout cas met dans l’œuvre de cet Allemand une flamme singulièrement chaude, une passion inusitée de la beauté sensuelle et plastique.
Il nous présente son héros comme le type de l’écrivain qui met à écrire la rigoureuse probité qu’apportaient ses ancêtres à remplir leurs fonctions d’administrateurs. Aschenbach discipline son talent selon une tradition austère, avec la raideur de l’aristocrate prussien. Imagination, sensibilité sont tenues en lisière, étroitement, pour les faire servir. Mais son héroïsme, tout moderne, est celui de la faiblesse. Une génération amenuisée, affaiblie par l’excès de culture et de pensée, ne peut compter pour triompher sur les coups éclatants du génie. Elle se défie de ses impulsions, tient de ses forces un compte avare, et s’astreint à une hygiène qui défend tout gaspillage, calcule tout élan. Son symbole n’est plus le Laocoon puissant encore et superbe de Lessing, mais le St Sébastien qu’on nous montre transpercé de flèches, contenu lui aussi et viril, d’une virilité adolescente dans la douleur. Sa royauté, toute spirituelle, est celle des surmenés, des accablés d’aujourd’hui qui à la limite de l’épuisement se maintiennent debout ; son énergie, sans rien de dru ni de puissant, est celle des nerveux « capables par l’exaltation de leur volonté et une sage économie de leurs moyens, de tirer d’eux, un temps, les effets de la grandeur. »
Un jour vient où la trépidante et frêle machine sous le bouillonnement intérieur éclate. Les forces obscures dont la puissance explosive décuple d’avoir été contenue, se font jour dans un tumulte dionysien. Raison, volonté, s’abandonnent, digues brisées, au torrent de la passion, au flot trouble du rêve. Aschenbach touche à cette heure indécise de la quarantaine où il faut que l’être se renouvelle ou se réduise. Un rien détermine la crise. C’est pour avoir entrevu un étranger dont la figure évoque l’idée d’inconnu, de vie toute neuve et jamais vécue, qu’un soir de lassitude il fuit, comme Tolstoï, comme autrefois Goethe. La chimère désormais le maîtrise. L’homme ne s’appartient plus. Étranger à son propre destin il va dans une demi-fièvre. La réalité qu’il servait autrefois avec une humilité relevée de toute sa fervente acceptation, il continue bien de l’accepter. Mais entre cette réalité et lui, il n’est plus de lien que celui du rêve. Lucide, la conscience enregistre encore les sensations ; mais entre celles-ci plus de subordination, plus de hiérarchie : elles s’imposent anarchiques et fatales. Il faut les parfums du parc, la ronde des astres, le murmure de la mer et de la nuit pour donner un sens au désir du poète, qui n’est plus son désir, pour « commenter son âme », qui n’est plus son âme.
Non que le réel se perde pour Aschenbach dans une fantasmagorie falote. Les détails au contraire s’accusent avec une netteté presque douloureuse, comme pour l’œil d’un malade. La grimace d’une ruine d’homme, déguisé, fardé, mêlé aux adolescents en fête dont il mime les jeux, le poursuit jusqu’à l’obsession. Le tragique ici est plus grand que nature, ou plutôt il est hors nature. L’apparition, plastique et vraie jusqu’à l’exaspération, garde tous les attributs du réel, et pourtant par un incompréhensible dédoublement, par une insensible déformation des proportions, elle participe d’un monde imaginaire où la matière se joue des lois physiques. C’est le fantastique de Hoffmann, l’hallucination en plein midi. Il n’est plus dès lors pour l’œil qui regarde de réalité banale. Le gondolier farouche qui refuse d’aborder est grand comme le destin. Venise, l’hôtel, la plage n’apparaissent que sous leurs aspects les moins « artistes, » les plus nécessaires, en brèves notations, et pourtant leur réalité la plus vulgaire laisse à deviner. Quelque chose plane dans le silence, dans le bruit des fêtes, quelque chose d’insaisissable comme l’odeur fade de la mort qui passe dans l’air salé, comme la peste qui rôde dans les rues éclatantes et sordides. Dans la ville, dans le printemps inquiet, dans le cœur d’Aschenbach, vie et mort se mêlent, mystérieusement. Avec son col marin, son ruban écarlate, ses pieds nus qu’il pose dans le sable, aussi gracieux qu’Éros, Tadzio c’est la beauté, dont l’univers s’est servi pour traduire la vie spirituelle, et c’est aussi l’infini de l’aspiration décevante. Il est la forme dont l’esprit avait besoin pour se révéler aux regards et atteindre à sa perfection ; mais il représente aussi quelque chose par delà la perfection : la « Sehnsucht, » le désir inapaisé, inapaisable, la soif que l’on a de sa soif : Aschenbach meurt en tendant les bras vers l’évocation si proche et si lointaine.
La beauté à laquelle Aschenbach aspire, tout l’art de Thomas Mann lui-même y tend : « N’est-ce pas la même volonté obscure et familière qui du fond de l’univers a fait jaillir à la lumière la forme plastique de Tadzio, et, de la pesanteur marmoréenne du langage, l’œuvre de l’écrivain ?… » La beauté est divine, enseigne Socrate à Phaidros, car elle seule achemine à la pensée. Elle en est la forme unique, la seule que les sens puissent saisir, la seule que l’esprit puisse concevoir et retenir. « La pensée qui se résout toute en sentiment, le sentiment tout entier devenu pensée, n’est-ce pas la fortune idéale de l’écrivain ? » Ainsi s’affirme l’effort de l’auteur pour surmonter le romantisme de l’inspiration et atteindre au style. Mais son classicisme ne saurait s’accommoder des formes toutes faites. C’est son harmonie, c’est son équilibre, chaque jour atteint et chaque jour rompu, que recherche le poète « condamné à la folle aventure de son cœur. » Le livre se ferme sur un doute et un espoir : « Il semblait à Aschenbach que le pâle et gracieux psychagogue lui eût fait signe, l’eût précédé, avec un sourire, la main tendue vers le lointain plein de promesse et de démesure… » Y faut-il voir le destin de Thomas Mann, plus encore celui de l’Allemagne littéraire actuelle ? Quelque voie qu’elle suive, Thomas Mann y aura marqué durablement son empreinte.