Dernière Terre (recueil)/Visite au cimetière juif

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Andrée Vernay Dernière Terre

Visite au cimetière juif


Conjointe à la magie de la lune la blancheur solennelle
des pierres. Le champs clos, et sa porte lourde qui s'ouvre
comme pour un cortège nuptial.

La terre livide autant que les pierres. Le désordre des
tombes, leur brutalité, l'audace insupportable de la mort.

Il serait trop simple de noter le silence. Comme s'il
s'agissait de silence ici... comme si sa prudence pouvait
lui permettre de pénétrer jusqu'à ce drame et de le vaincre.

Je traîne mes pas entre les tombes, non pas eux seule-
ment mais l'âme que j'ai devant le dénouement, ... mon
âme de la fin... et toutes les âmes de tous les hommes.

Un jour viendra...

Assez chanté la mort... vieux refrain...

Mais on ne chante pas la mort, et il ne peut pas y avoir
de vieux refrain.

Ce n'est pas une notion rebattue qui m'étrangle ce soir,
ce n'est rien d'ancien que je retrouve, mais de l'avenir
qui s'entrouvre, le chemin qui s'effondre, l'épouvante qui
monte, la vérité contenue qui déchire sa gaine de tous
les jours, bafoue tous les prologues, et ricane de toutes
les scènes du milieu.

Est-ce qu'on peut hausser les épaules ? Ce n'est pas
une histoire répétée.

L'histoire n'est pas encore commencée, mais elle est
là, entière, violente, sans pudeur. Les pierres sont lour-
des, ridiculement... Pourquoi tant de poids sur des morts ?...

Blasphème à la mort, laissez-lui la gratuité de la terre,
la souplesse de la terre qui sait délier ses grains les uns
des autres.

Mais pourquoi ces grands fûts blafards des pierres ?
La nuit blanche, le cimetière hérissé des tombes blanches.
Une sérénité illusoire, toutes les apparences de la paix.

Le véritable abîme, l'authentique vérité, une préface
saisissante pour un livre à la vie.

Je sais que nous sommes entre tes griffes ô mort, je
connais ton art du cinquième acte, je sais par quoi tu
délies ce que nous avons lié, et à quoi tu destine notre
immortalité.

Je te connais ô mort, j'ai senti le scellement de ta lèvre
unique, la terreur de ton immobilité, les transes de ton
hiver.

Je ne peux plus ne pas revoir ta suprême réussite, ce
doux cimetière des Juifs, ce champ des promenades, ce
pèlerinage pour romantiques.

J'ai connu l'essentielle différence, l'essentiel abandon,
l'essentielle solitude.

Rien n'est consommé tant que tu ne l'as pas consommé
toi-même... toi seule sait consacrer, véridiquement...

   Toi seule es l'intimité, la compréhension, l'attente.

Toi seule es la haine, l'irrespect, le mépris,
Toi seule n'as pas pitié, ô mort stupide qui n'as que la
force pour toi et ta connaissance militaire de la discipline.

Il y a en moi, maintenant, une nuit de translation, le
souvenir d'une sensation charnelle de la mort, une façon
d'être en dissidence dans la vie, un atavisme de néant
réveillé en sursaut, une poignée de mains de reconnaissance.

Les lueurs montantes de la ville, la lumière descendante
de la lune, le mirage des cyprès, la contraction
tragique de la terre... Et nos pas sourds, nos pas méca-
niques d'hallucinés...

Il y avait la large porte qui nous laisserait partir...