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Des Agens de la production agricole/04

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Des Agens de la production agricole
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 43 (p. 109-137).
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DES AGENS
DE
LA PRODUCTION AGRICOLE

IV.
LA CHIMIE ET LA MECANIQUE DANS L'AGRICULTURE
A L'EXPOSITION DE LONDRES..



Un des grands résultats de l’exposition universelle de 1862, c’est d’avoir montré par une heureuse variété d’exemples quels rapports de plus en plus étroits s’établissent entre l’agriculture et l’industrie manufacturière. Ainsi les procédés ingénieux se multiplient pour extraire des végétaux les substances utilisées dans les diverses branches de la production industrielle, et tandis que la ferme vient en aide à l’usine, celle-ci lui rend des services non moins signalés en lui fournissant des engins nombreux et puissans, soit pour le labourage, soit pour la distillerie ou les diverses opérations de culture, sans compter les élémens économiques d’une alimentation abondante et salubre pour le bétail. Plus d’une fois déjà nous avons fait ressortir ce qu’avait de fécond cette alliance du travail agricole et du travail manufacturier. Nous voulons aujourd’hui, par l’examen de produits obtenus surtout grâce à cette alliance et justement remarqués à l’exposition de Londres, montrer quels sont les derniers progrès accomplis dans cette voie, et à cette occasion résumer, en les complétant, des vues précédemment développées sur les agens de la production agricole. Les applications les plus récentes de la chimie et de la mécanique à l’agriculture, tels sont les deux points à traiter, et qui marquent la division naturelle de cette étude. Sans doute beaucoup de ces applications semblent au premier abord ne se rattacher que de très loin à la vie et au travail des champs. Qu’on y regarde de près toutefois, et l’on reconnaîtra que les mêmes progrès qui assurent l’activité de nos manufactures concourent aussi pour une large part à la prospérité de nos exploitations rurales.


I

Un des premiers services rendus par la chimie à l’agriculture, c’est qu’elle en soumet les travaux à des principes sûrs, en lui révélant les conditions les plus favorables à la nutrition des végétaux. De là des inventions très variées, où la France a généralement la part de l’initiative, où l’Angleterre a le plus souvent celle des perfectionnemens, facilités par l’abondance des capitaux, du combustible et des grands moyens de communication.

Parmi les agens de la production agricole se présentent en première ligne les engrais. Nous avons indiqué déjà les bases sur lesquelles repose la théorie qui classe parmi les matières fertilisantes douées de la plus grande valeur vénale les substances organiques azotées fermentescibles et les phosphates minéraux. De grands avantages devaient résulter d’une association opérée entre ces divers élémens de la nutrition végétale. Dans la Grande-Bretagne, on avait préparé pendant longtemps et l’on expédiait presque toujours séparément ces deux sortes d’engrais commerciaux. Aujourd’hui l’on a modifié heureusement cette méthode. D’une part, on réduit en poudre fine les coprolithes (phosphates minéraux des anciens âges), et d’un autre côté l’on écrase plus grossièrement entre des cylindres dentés en fonte les débris osseux de la viande. Ces deux sortes de matières broyées sont réunies, intimement mélangées avec moitié de leur poids d’acide sulfurique à 50 degrés, puis jetées aussitôt dans une vaste fosse en maçonnerie que l’on remplit peu à peu. Or le phosphate des deux origines et le carbonate de chaux, attaqués par l’acide avec dégagement de chaleur, forment un biphosphate et un sulfate de chaux qui se solidifient par le refroidissement, et l’on obtient ainsi une masse cristallisée assez consistante pour qu’il soit facile de l’enlever à la pelle et de la charger soit en wrac ou sans emballage, soit dans des sacs, sur des barques ou des tombereaux.

À l’économie que ces innovations procurent dans les manipulations, les chargemens et les transports, se joint pour le cultivateur l’avantage d’une dissolution plus prompte dans les champs et d’une assimilation plus complète par les plantes, car la matière organique que le temps avait fait disparaître des coprolithes se trouve restituée sous la forme du tissu fibreux des os, désagrégé lui-même et rendu plus facilement soluble sous l’influence de l’acide sulfurique. Tel est aujourd’hui l’engrais commercial vendu sous le nom de superphosphate, engrais mixte, qui exige toutefois, pour produire les plus favorables effets, un sol assez largement pourvu de calcaire. C’est encore pour fournir à l’agriculture des phosphates plus rapidement assimilables qu’on a récemment imaginé de calciner dans des fours à réverbère les nodules ou débris fossiles venus des Ardennes et réduits en poudre, en y ajoutant un mélange de quelques centièmes de goudron. Par l’action du carbone ainsi divisé et partout présent, le phosphate de peroxyde de fer contenu dans ces nodules devient soluble, et peut, avec le phosphate de chaux qui l’accompagne, concourir avantageusement à la nutrition végétale.

Une autre méthode de préparation des engrais reçoit en ce moment une large application sur quelques points de la France : c’est le procédé de désinfection et de solidification simultanée des vidanges par la chaux. Les masses énormes de produits que, sous le nom de chaux animalisée, peut livrer une compagnie chaufournière de nos départemens de l’ouest doivent produire de bons résultats sur les terrains de nature à être améliorés par la chaux elle-même. Il est toutefois désirable que le prix de ce nouvel engrais commercial soit basé sur la richesse réelle en substances azotées et phosphates, et qu’on y fasse entrer en ligne de compte la valeur vénale de la chaux hydratée en excès. À cet égard, le commerce tout entier des engrais devrait suivre l’exemple de plusieurs manufacturiers, qui ne livrent leurs produits que sur analyse et avec garantie.

Un engrais déjà vainement signalé à nos armateurs occupe aussi de nouveau l’attention des agronomes : nous voulons parler des résidus, jusqu’à ce jour malheureusement négligés, des pêcheries maritimes. Les débris de poissons et de tous les animaux marins contiennent une énorme quantité de substances azotées, de phosphates calcaires et magnésiens, élémens puissans d’une vie végétale abondante. Il faudrait dessécher sur place ces débris, afin d’en rendre le transport plus facile et moins couteux ; il faudrait les diviser assez pour les disséminer également sur la surface des champs en culture. Cette dernière précaution est cependant inutile pour les plantes à demeure, comme les oliviers, les arbres et arbustes à fruits, les mûriers et les vignes. Il suffit, dans ce cas, de recouvrir de terre les débris déposés autour de chaque pied pour que, s’accomplissant spontanément, la décomposition donne à la nourriture de la plante les élémens minéraux désagrégés et la matière organique réduite en gaz, vapeurs ou solutions aqueuses. On peut donc s’applaudir de la création de plusieurs sociétés qui se sont constituées dans ces derniers temps pour transformer ainsi en engrais les débris de la pêche des morues sur les bancs de Terre-Neuve et des sardines sur nos côtes de Bretagne. Les premiers essais ont donné d’heureux résultats. On peut en dire autant d’un engrais importé d’Angleterre et composé de ces résidus de poisson et de sang d’animaux abattus. Ce produit, fabriqué par MM. Steven et Co de Londres, a été expédié à deux de nos négocians du Havre et de Honfleur avec les plus favorables attestations des agriculteurs anglais. Néanmoins en pareille matière les certificats les plus explicites n’ont qu’une importance secondaire. Ce qu’il faut surtout, dans l’intérêt même du commerce loyal des engrais, c’est la garantie du vendeur et la remise à l’acheteur d’un échantillon double et cacheté pour servir à une vérification complète au moyen de l’analyse chimique. L’essentiel dans cette opération sera de constater les doses réelles des phosphates et des matières azotées, élémens principaux de fertilité pour le sol.

Les engrais que le commerce livre à l’agriculture nous conduisent naturellement à signaler une industrie nouvelle qui procure simultanément deux produits : un engrais propre à l’amendement du sol et des substances grasses transformables en savons ou en huiles épurées propres à l’éclairage. C’est l’industrie qui consiste à extraire, par un simple dissolvant chimique, des tourteaux de graines oléagineuses ou d’olives déjà une ou deux fois exprimées de dix à seize centièmes d’huile brute que toute force mécanique eût été absolument incapable d’en faire sortir. L’inventeur de ce procédé, M. Deiss, emploie comme dissolvant le sulfure de carbone, liquide blanc, diaphane, très volatil, dont la vapeur délétère et inflammable motive les précautions prises et les ingénieux appareils clos à filtration, évaporation et distillation continues employés en vue de prévenir tout danger d’incendie ou d’empoisonnement. Les tourteaux ainsi complètement épuisés des substances grasses inutiles comme engrais n’en sont que plus favorables à l’alimentation des plantes, car ils retiennent en proportions d’autant plus fortes les matières azotées et salines [1].

L’agriculture a grand intérêt à ce qu’on utilise sous forme d’engrais des résidus autrefois négligés, obtenus de produits riches en matière huileuse, tels que les marcs d’olive. On ne saurait trop encourager la culture des oliviers, particulièrement en France, en Algérie, en Italie, en Grèce et en Espagne. Or cette culture, dans les climats qui lui conviennent, occupe souvent des terrains en pente où nulle autre ne saurait être entreprise, car il a fallu parfois, ainsi que j’ai pu le remarquer sur les coteaux de Lucques, ramener et soutenir la terre végétale autour de chaque pied d’olivier par un encaissement en murailles de pierres sèches. La culture de ces arbres peut profiter mieux que toute autre de certains engrais riches, mais d’une décomposition si lente et tellement difficiles à désagréger qu’on ne peut souvent les appliquer avec économie aux cultures annuelles. Les débris des cornes et onglons de quelques animaux, des tissus de laine et de soie, les os eux-mêmes lorsqu’on ne peut disposer de moyens économiques pour les concasser ou les broyer, tous ces engrais résistans conviennent parfaitement aux oliviers, car, enfouis autour de chaque pied, ils peuvent y demeurer sans inconvénient ; ils cèdent peu à peu, pendant cinq, huit ou dix années, les élémens organiques et minéraux, entretiennent, sans qu’on ait à s’en occuper, une alimentation graduelle, et ce qui dans les terres labourables serait un défaut constitue en ce cas leur principale qualité.

Au point de vue de l’industrie, du commerce et de l’économie domestique, l’innovation qui consiste à traiter les marcs d’olive offre plusieurs avantages notables faciles à comprendre, et que l’exposition de Londres a mis particulièrement en relief. En voyant exposé pour la première fois un savon d’une qualité tout exceptionnelle et en décernant à l’unanimité la médaille au fabricant, la plupart des jurés ne savaient pas cependant que le produit, supérieur par sa qualité, revenait à un prix moins élevé que le plus grand nombre des savons usuels : c’est qu’il était à peu près le seul qui ne contînt pas d’autre matière grasse que celle des olives, et que, ses caractères extérieurs ne ressemblant pas aux produits connus et classés dans le commerce, il était indispensable de l’offrir à meilleur marché pour décider les négocians à l’acheter.

Il est permis d’entrevoir le moment où l’exploitation des marcs d’olive, agrandie en vue d’en extraire toute la substance oléagineuse, prendra des proportions considérables. On pourrait s’en faire une idée en se rappelant que les 30 ou 40 millions de kilos d’huile d’olive obtenue chaque année en France représentent bien au-delà de 100 millions de marcs exprimés, que les quantités annuellement produites en Italie, en Grèce et en Espagne sont quatre fois plus grandes. Déjà plusieurs manufacturiers s’occupent de l’établissement dans ces pays d’huileries perfectionnées, et tout leur présage un succès fort désirable. Cette source nouvelle d’une matière première utile à nos savonneries sera loin de leur suffire et de fermer les débouchés à la production directe, non-seulement des huiles d’olive, mais encore de plusieurs substances grasses employées dans la saponification et fournies par le travail agricole [2].

L’intérêt de l’agriculture dans les transformations des matières grasses en savons, en acides gras solides (stéarique, margarique) et liquide (oléique), n’est pas moins manifeste au double point de vue des débouchés offerts à ses produits bruts et des résidus applicables à la fertilisation du sol, sans compter l’utilité des moyens économiques de blanchissage du linge dans les campagnes. La fabrication des savons usuels représente une grande industrie citez les différens peuples civilisés ; si l’on compare entre eux les produits de ce genre qui caractérisent plus ou moins nettement chacune des industries locales, ou constate plusieurs faits curieux. L’antique savonnerie de Marseille, avec ses produits marbrés bleu pâle et bleu vif, à manteau blanc ou grisâtre, et ses savons en masse toute blanche, se présente en première ligue, avec les caractères distinctifs dus à l’emploi de l’huile d’olive unie en certaines proportions aux huiles d’arachide et de sésame. En tout cas, complètement saponifiés à l’aide de la soude artificielle, ils offrent, avec le cachet de nos manufacturiers en renom, les garanties désirables d’une composition bien définie, et surtout d’une proportion d’eau limitée par le procédé même de cette fabrication spéciale.

Parmi les produits analogues de toutes les nations, nous n’avions pu en rencontrer aucun qui réunit ces qualités et présentât les caractères distinctifs de la marbrure marseillaise, lorsqu’en coupant en deux transversalement une brique d’un savon grisâtre, salie par la poussière dans la caisse mal jointe que nous venions de faire ouvrir, nous y reconnûmes la marbrure bleuâtre interne, entourée de la couche externe blanchâtre ou du manteau pâle, ainsi que l’odeur aromatique particulière aux produits des fruits de l’olivier, en somme les marques typiques du beau savon marbré de Marseille. Cette caisse, était au nombre des colis expédiés de l’Italie, et cependant les autres produits des savonneries italiennes étaient loin de manifester une aussi parfaite fabrication. Notre étonnement cessa lorsque la localité d’où venait ce remarquable produit se trouva révélée par le numéro d’inscription : la caisse avait été en fait expédiée de Savone, c’est-à-dire du lieu même qui fut le berceau de l’antique industrie introduite dans notre grande ville maritime par les encouragemens de Colbert.

On ne saurait hésiter à mettre au premier rang des, applications contemporaines des matières grasses la plupart d’origine animale, les transformations qu’on leur fait subir à l’aide des saponifications spéciales qui permettent d’en extraite les acides solides, blancs, formant les bougies de luxe universellement connues de nos jours sous le nom de bougies stéariques. Meilleures et moins chères que les anciennes bougies de cire, elles tendent à se substituer de plus en plus à la nauséabonde chandelle, à mesure que la préparation se perfectionne et devient plus économique. On sait que la belle industrie des bougies stéariques repose sur une des plus remarquables séries de recherches expérimentales accomplies dans le silence du laboratoire. M. Chevreul, l’auteur de ces travaux célèbres, en s’associant à un savant du même ordre, Gay-Lussac, indiqua les principaux moyens d’en réaliser les applications manufacturières. Emploi des matières grasses extraites des produits et résidus agricoles sous une forme de plus en plus appropriée aux exigences du goût et de l’hygiène, telle fut dès lors la préoccupation de quelques industriels, dont l’intérêt se conciliait en cette occasion avec celui des grands agriculteurs. Cependant bien des difficultés pratiques restaient à résoudre, et elles ont été vaincues principalement par deux habiles manufacturiers français, MM. de Milly et Motard. Dans cette voie industrielle, de très grands progrès ont été graduellement accomplis depuis les expositions internationales ouvertes à Londres en 1851 et à Paris en 1855 ; quelques innovations remarquables dans la même direction ont même été introduites plus récemment encore ; il s’en est une élévation sensible dans le cours des suifs de bœuf et de mouton, par conséquent une valeur plus grande des animaux de boucherie et un encouragement de plus à l’élève du bétail.

En France surtout, la saponification sulfurique et la distillation des acides gras, toutes ces opérations si intéressante ; pour l’emploi de nos ressources végétales, et animales, bief reçu de nouveaux et remarquables perfectionnemens. La saponification sulfurique par exemple se fait plus rapidement et dans de meilleures conditions hygiéniques. Jusqu’en 1854, l’opération durait environ dix-huit heures, et pendant tout ce temps la réaction de l’acide déterminait la formation d’abondantes vapeurs d’acroléine, très incommodes, acres et insalubres. L’altération d’une partie de la matière grasse et de la glycérine occasionnait la production d’une matière goudronneuse et une déperdition assez grande. Entre cet état de choses et l’industrie graduellement perfectionnée par MM. Knab, Petit et de Milly, les différences sont très grandes : au lieu d’employer dix-huit heures, la réaction, à l’aide de doses et d’une température convenables, est tellement prompte qu’on la dit instantanée ; une demi-heure y suffit pour 2,000 kilos : plus de dégagement d’acroléine, à peine une légère émanation de gaz acide sulfureux promptement dissipée ; après un lavage à l’eau acide chauffée par la vapeur et un semblable lavage par l’eau pure, la substance grasse, brune, desséchée, se trouve toute préparée pour la distillation. La distillation des acides gras s’opère facilement sous l’influence d’un courant de vapeur que chauffe un serpentin en fer enveloppé de flammes ; cette vapeur d’eau, introduite à 250° environ dans l’alambic, entraîne les acides volatils qui se condensent avec elle dans des réfrigérans entourés d’eau renouvelée ou d’air en mouvement, et l’on voit bientôt s’écouler les liquides aqueux et gras, l’un et l’autre incolores et diaphanes, qui se séparent en vertu de leur densité propre et s’écoulent par deux robinets à des niveaux différons. Ces acides gras, sortis de l’alambic fusibles à la température de 42 à 44°, sont plus durs après le refroidissement que l’huile de palme ou le suif d’où ils proviennent, et débarrassés de l’odeur plus ou moins forte de la matière brute ; mais ils ne sont pas assez solides encore pour former de belles bougies sèches et sonores. Afin de leur donner ces qualités, il est nécessaire d’éliminer la portion fluide du mélange ; on y parvient en laissant cristalliser les acides solides, et en séparant, à l’aide de deux pressions énergiques, l’une à froid, l’autre à chaud, les acides gras liquides ou fluidifiés [3].

Dans la vaste usine Price et Co, dirigée par M. Wilson, aux environs de Londres, j’ai pu reconnaître aussi certaines améliorations très dignes d’intérêt à différens points de vue. Une partie de la distillation s’y opère directement sur l’huile de palme au moyen d’un courant de vapeur surchauffée à 300 degrés environ : sous les influences combinées de l’eau et de cette haute température, la glycérine et les acides gras s’hydratent et se volatilisent, puis passent dans un serpentin d’où la condensation les fait écouler liquides et incolores. La glycérine [4]surtout, ainsi obtenue plus pure que par tout autre procédé, peut être concentrée, puis redistillée à part dans un alambic à courant de vapeur surchauffée, d’où elle s’écoule directement applicable à ses nouveaux et nombreux usages. C’est vraiment une chose intéressante et curieuse que de voir ce liquide sirupeux, sucré, diaphane, incolore, sortir en un jet continu du serpentin dans cet état de concentration, marquant 28 degrés à l’aréomètre et ne contenant que 10 centièmes d’eau.

La glycérine pure, onctueuse, hygroscopique, rend aujourd’hui d’incontestables services à la médecine et à la chirurgie par ses propriétés spéciales. En interceptant le contact de l’air et en ménageant la souplesse des tissus, elle prévient parfois les irritations locales, apaise les douleurs et s’oppose à une dessiccation nuisible aussi bien qu’aux fermentations putrides. Nos habiles praticiens en ont obtenu de très bons effets contre certaines affections de la peau. Une application industrielle non moins remarquable de la glycérine a été faite en France il y a quelques années. M. Mandet, en vue de maintenir dans les filamens des tulles et des chaînes des tissus une humidité suffisante, essaya d’ajouter de la glycérine à l’encollage : le succès le plus complet a couronné ses efforts, et dès ce moment il n’était plus nécessaire de placer dans des caves les métiers sur lesquels se confectionnent ces tissus, ni d’exposer les ouvriers tisserands à l’insalubrité permanente des ateliers au-dessous du niveau du sol. Les cultivateurs qui préparent les fils de chanvre et de lin ainsi que des toiles avec les produits de leur récolte pourront désormais se soustraire aux dangers du travail dans les lieux humides. De Lyon, ce perfectionnement remarquable s’est propagé dans nos autres villes manufacturières, et l’inventeur a reçu de l’Académie des Sciences une récompense, sur la fondation Monthyon, pour avoir rendu ainsi une industrie moins insalubre.

Plusieurs faits du même genre, c’est-à-dire témoignant d’une philanthropie éclairée, m’ont paru très dignes d’attention et d’éloges chez M. Wilson. Le personnel nombreux de son établissement se compose en partie de Jeunes garçons, et se renouvelle de temps à autre durant le cours de l’année. Avant de mettre les nouveau-venus, arrivant la plupart, de leur village, au travail qui désormais occupera presque tout leur temps, l’honorable directeur a voulu leur procurer une instruction suffisante pour qu’ils fussent en état de prétendre ultérieurement à des positions plus lucratives ; une école spéciale est instituée en vue de leur donner cette instruction préparatoire. M. Wilson a su de même tirer un ingénieux parti d’une disposition particulière dans l’une de ses opérations. Voulant obtenir un refroidissement des moules à bougies plus rapide et plus économique, il les entoure d’un courant d’eau qui, par un échange de chaleur, atteint bientôt la température de 30 à 35 degrés ; le courant est alors dirigé vers un très grand réservoir en maçonnerie, construit a dessein sous la forme d’une vaste piscine, où, trois fois par semaine à tour de rôle, les jeunes garçons et les hommes adultes sont admis à se livrer au plaisir de la natation. Ils trouvent ainsi un moyen agréable et complètement gratuit d’entretenir leur force -et leur santé.

Si l’emploi de l’eau froide était utile pour faciliter le démoulage des bougies en solidifiant plus vite et contractant davantage les substances grasses plus fusibles que les nôtres, cette précaution était encore insuffisante. Pour assurer un démoulage plus facile et plus prompt, M. Wilson dispose d’un volume suffisant d’air comprimé qui s’introduit à volonté au bas du moule sous chaque bougie. L’opération est très curieuse à voir : successivement toutes les bougies sortent en apparence spontanément des moules à mesure qu’un des enfans, ouvrant d’une main le robinet à air comprimé, reçoit de l’autre main chaque bougie lancée à l’extérieur et de bas en haut [5].

Parmi les plus remarquables produits que la chimie dans ses rapports avec l’industrie agricole a droit de revendiquer, on peut citer encore une substance solide, blanche, employée pour l’éclairage en concurrence avec les bougies stéariques : on l’obtient par la préparation en grand, le raffinage et le moulage de la paraffine sous la forme de bougies translucides [6]. Déjà cette innovation apparaissait à l’exposition de 1855 : mais alors le succès de la fabrication en grand était douteux, la pureté du produit insuffisante et le prix de revient trop élevé. Depuis cette époque, toutes ces questions ont été résolues favorablement, et quelques incertitudes bien explicables ont pu être dissipées. Les doutes sur l’état naturel de la paraffine ne peuvent plus subsister en présence des magnifiques spécimens exposés par MM. Young, de Glasgow, Cogniet et Maréchal, de Nanterre, Hübner, de Remhsdorf en Prusse. Il me parait néanmoins évident que les houilles proprement dites ne sauraient être considérées comme matières premières de la paraffine, car elles n’en fournissent que des traces légères, même dans les circonstances les plus favorables à l’extraction, telles par exemple que la distillation à l’aide d’une température limitée à 500 degrés. On n’obtient cette utile substance industriellement que des lignites (en y comprenant le cannel-coal, des schistes d’Autun et du bog-head de l’Écosse, de différens bitumes naturels et des huiles brutes de pétrole ou de naphte. le bitume de consistance cireuse, naphtaguil, de la mer Caspienne, le petroleum [7], l’huile de naphte, venue de Rangoun, port maritime de l’empire des Birmans, dans les possessions anglaises de l’Inde. Encore les hydrocarbures liquides, surtout les plus légers, qui pendant la distillation se volatilisent et sont recueillis les premiers, ont-ils une valeur vénale représentant, soit d’après les proportions qu’on en obtient par la distillation, soit en raison de leur prix total de vente, dix on vingt fois le produit net de la paraffine. Quoi qu’il en soit, celle-ci, obtenue solide, blanche, cristalline ; demi-transparente, peut être aujourd’hui livrée au même prix que l’acide stéarique commercial, ou un peu au-dessous, c’est-à-dire 200 francs, les 100 kilogrammes.

De tels perfectionnemens sont d’autant plus dignes d’attention qu’ils ont eu dernièrement pour conséquence d’assainir les opérations du raffinage de cet hydrocarbure solide. En effet, on employait naguère, pour redissoudre et faire cristalliser la paraffine, le sulfure de carbone, qui était ensuite éliminé par la pression et repris au moyen d’une distillation bien dirigée ; mais, quelles que fussent les précautions observées en opérant autant que possible en vase clos, on ne parvenait pas à soustraire complètement les ouvriers aux influences insalubres, parfois même aux effets délétères de divers genres ou à l’action asphyxiante du dissolvant : on sait que ce liquide, très volatil, qui bout à 48 degrés, émet des vapeurs à toutes les températures atmosphériques, et qu’il expose d’ailleurs, par son inflammabilité toujours imminente, à de grands dangers d’incendie. Il est sans doute inutile d’ajouter que les produits de la combustion du sulfure de carbone dans l’air y introduisent ou y laissent plusieurs gaz vénéneux ou irrespirables, l’acide sulfureux, l’acide carbonique, l’azote et parfois l’oxyde de carbone, pour démontrer tout l’intérêt qui devait s’attacher à la suppression de cet agent chimique et à la substitution d’un réactif bien moins dangereux dans l’industrie du raffinage de la paraffine. Tel fut précisément le but atteint par M. Cogniet, lorsqu’il parvint à remplacer le sulfure de carbone par les hydrocarbures légers obtenus dans les premiers produits de la rectification des huiles de petroleum [8]. La fabrique de MM. Cogniet et Maréchal est organisée de façon, à livrer 5 ou 600 kilos de paraffine chaque jour. L’industrie stéarique peut donc tirer parti de cette innovation, qui se rattache encore indirectement aux applications de la chimie à l’agriculture. Il semble, à première vue, qu’on n’en puisse dire autant d’un autre genre de fabrication, celui des bougies dites diaphanes. Ici encore pourtant l’intérêt agricole est en jeu, puisqu’il s’agit soit d’une concurrence, soit d’une aide apportée à l’industrie stéarique. La bougie diaphane, formée de cétine vulgairement appelée blanc de baleine, bien que la baleine n’en fournisse pas, est obtenue en éliminant la substance huileuse et en soumettant à une clarification attentive la portion solide de la matière grasse sécrétée dans une cavité crânienne au-dessus du cerveau des cachalots. Cette extraction, depuis longtemps pratiquée en France par M. Lajonkaire, est exploitée aujourd’hui par MM. Cogniet et Maréchal ; elle constitue en Angleterre une importante industrie qui tient engagés de grands capitaux.

Les agriculteurs et les économistes se sont tour à tour alarmés ou réjouis des changemens nombreux accomplis depuis cinquante ans dans les diverses industries qui demandent des moyens d’éclairage au travail agricole [9]. Les derniers progrès constatés à l’exposition de Londres étaient de nature à produire des émotions semblables, et l’industrie stéarique, en voyant naître des industries rivales, pouvait se croire menacée dans son développement. Aujourd’hui cependant de nombreux exemples ont prouvé que les inventions anciennes se perfectionnent et grandissent plutôt qu’elles ne souffrent au contact des inventions nouvelles. Qu’on se rappelle le moment où l’éclatante lumière du gaz sembla porter un défi victorieux à tous les autres modes d’éclairage. Les grandes exploitations agricoles qui croyaient une branche de leur production compromise poussèrent à cette époque un cri d’alarme en Angleterre comme en France. Le parlement reçut de nombreuses pétitions appuyées par des milliers de signatures, et qui signalaient l’emploi nouveau du gaz comme devant apporter une perturbation profonde dans les industries agricoles et manufacturières qui tiraient de l’ancien éclairage un revenu assuré. La production de la viande même, à en croire les alarmistes, était menacée par suite d’une énorme dépréciation dans la valeur des suifs, et la culture des plantes textiles et oléagineuses était gravement compromise, car ni le suif ni l’huile ne pourraient lutter contre le gaz. Toutes ces appréhensions, on le reconnut plus tard, étaient chimériques. La nouvelle source de lumière tirée des combustibles minéraux produits et consommés dans des proportions qui dépassaient les calculs les plus ambitieux n’a pourtant fait éliminer des transactions commerciales aucun des produits animaux ou végétaux pour lesquels on redoutait cette concurrence inattendue. Bien au contraire, la valeur de ces produits s’est augmentée depuis l’emploi de l’éclairage au gaz, et de plus récens progrès industriels ont même ouvert des débouchés inconnus naguère à des produits de la végétation intertropicale dont les cours se sont également relevés. Ces résultats n’ont rien que de facilement explicable. Le nouveau mode d’éclairage créa dans le public des exigences nouvelles. On reconnut que les moyens usités jusqu’alors étaient insuffisans, on les perfectionna. Le mécanisme des lampes, la préparation des diverses substances propres à fournir de la lumière furent l’objet d’améliorations considérables et multipliées. Les cours commerciaux des huiles et des suifs se soutinrent donc, puis s’en relevèrent sur tous les marchés, et en Angleterre, quand les pétitions dont nous parlions plus haut furent soumises aux délibérations des chambres, la situation des industries qui s’étaient regardées comme compromises était redevenue si satisfaisante qu’il n’y avait plus lieu de donner suite à leurs réclamations !

En France, à Paris surtout, la marche des faits n’a pas été moins significative. Prenons pour exemple l’année 1861. La consommation annuelle du gaz s’est élevée alors, pour Paris seulement, à 84,271,483 mètres cubes, alimentant chaque soir 485,682 becs allumés pendant cinq heures en moyenne, et représentant une lumière plus grande que celle de 600,000 lampes Carcel brûlant chacune 42 grammes d’huile par heure. Malgré cet énorme accroissement de la lumière minérale, les matières grasses et. huileuses que fournit l’agriculture n’ont pas suffi à la consommation générale, et il a fallu ouvrir de larges débouchés aux huiles de palme, transformées chez nous par la distillation en acides gras cristallisables et en glycérine sirupeuse. L’huile de coco, tirée des îles de l’Océanie et des contrées équatoriales de l’Amérique, a également trouvé de nouvelles applications.

Si le gaz avait un moment paru devoir éloigner de la consommation les suifs et les huiles, ceux-ci, surtout depuis les derniers perfectionnemens, semblaient devoir supprimer la cire. Il n’en a rien été non plus. Tandis que l’industrie stéarique introduisait des bougies plus blanches et de moitié moins coûteuses dans les salons, dans les églises et même jusque dans la basilique de Saint-Pierre à Rome [10], nos ruches n’étaient point pour cela délaissées. Jamais au contraire l’industrie rurale qui produit la cire n’a été plus florissante. On peut s’en rapporter sur ce point aux détails donnés dans ses savantes leçons par un habile apiculteur, M. de Beauvoys, qui encourage de tous ses efforts cette sorte de culture spéciale. On peut consulter enfin les exacts relevés de nos douanes, et on y verra qu’en 1861 il ne nous a pas fallu moins de 600,000 kilos de cire importés de l’étranger pour compléter nos approvisionnemens. On trouvera les causes de cette anomalie apparente, si l’on songe que les fabrications nouvelles des bougies stéariques et de paraffine réclament le concours de la cire pour donner à leurs produits un poli plus doux et un point de fusion plus élevé. Ainsi les nouveaux procédés tournent à l’avantage des plus modestes branches du travail agricole, en même temps qu’ils favorisent, appliqués aux graines oléifères, un meilleur emploi de tous les produits des grandes exploitations.

Les graines oléifères nous ramènent à l’agriculture proprement dite. Il est une de ces graines qui offre un grand intérêt en ce moment, non tout à fait par l’huile grasse qu’on en extrait, mais par la matière textile qu’elle fournissait jusqu’à nos jours en plus grande abondance que l’ensemble des autres végétaux : on comprend que nous voulons parler de la graine du cotonnier enveloppée de ces filamens plus ou moins longs, et fins formés de cellulose presque pure, qui adhèrent, comme d’autres poils végétaux, à la surface corticale, et constituent les variétés des cotons commerciaux. La redoutable disette de cette matière première, qui n’alimente plus en proportion suffisante le travail dans les filatures et les ateliers de tissage depuis les effroyables développemens de la guerre américaine, cette disette, dont la funeste influence menace surtout d’une inactivité ruineuse la population ouvrière de la Grande-Bretagne, donnait un intérêt tout particulier à l’exposition dans le palais de Kensington des produits textiles envoyés des différentes parties du monde. Ces produits ont été soumis à un examen approfondi dans des conditions remarquables qui méritent de fixer un instant notre attention. La quatrième classe du jury international, dont j’étais vice-président, comprenait dans ses attributions variées l’étude des cotons bruts ; la section spéciale choisit pour rapporteur M. Barrai, et, voulant s’éclairer de l’avis des manufacturiers les plus compétens de Manchester, Liverpool et Mulhouse, en désigna plusieurs comme experts, notamment M. Jean Dollfus et M. Bazbey, membre du parlement. Était-il possible de développer la production cotonnière en diverses contrées au point de subvenir à l’énorme déficit dans les importations pendant la durée de la guerre américaine et de résister plus tard à la concurrence des états du sud ? Telle était la question à résoudre. Il fallait rechercher en outre quelles étaient les circonstances les plus favorables au développement de cette grande industrie agricole.

Afin d’atteindre ce double but, on établit une comparaison générale entre tous les échantillons de ce genre envoyés des différens pays producteurs, et l’on prit pour commune mesure de la qualité l’estimation de la valeur commerciale. À cet égard, les appréciations ont offert un tel caractère de certitude que la même variété, présentée à plusieurs reprises sous des numéros différens à M. Bazbey, fut estimée au même prix par ce très habile expert. La valeur vénale des cotons égrenés peut différer beaucoup dans les mêmes localités suivant la variété de la plante, la culture, la nature du produit, la longueur des filamens et les soins donnés à la récolte et à l’égrenage : c’est ainsi que, parmi tous les spécimens venant des Indes, les évaluations ont varié entre 5 fr. 52 cent, et 1 fr. 15 cent, le kilogramme. La valeur des cotons naturellement colorés n’a dépassé en aucun cas ce dernier prix. Des variations plus grandes encore se sont manifestées parmi les ; , soixante-cinq échantillons des colonies britanniques : les estimations des experts ont signalé des différences comprises entre les limites de 2 fr. et de 11 fr. 20 c. le kilogramme. Pour bien comprendre l’influence qu’exercent ici la variété cultivée, les procédés de culture et de récolte, probablement même le climat, il faut se rappeler que des graines importées de nos Antilles à la Caroline du sud ont pu produire l’un des cotons les plus beaux que l’on connaisse, désigné sous le nom de sea-island, il fut évalué au prix de 9 fr. 80 c. le kilogramme, tandis que les plus hautes évaluations des spécimens envoyés de la Guadeloupe ne dépassèrent pas le taux de 6 fr. 65 c.

Les spécimens des meilleures variétés exposées par notre département de l’Algérie se rapprochent beaucoup des cotons longue soie les plus estimés des colonies anglaises, Queen’s-Land et la Jamaïque. En définitive, dans les Indes et les colonies anglaises, en Algérie et dans nos colonies, dans les colonies hollandaises et quelques autres contrées, la culture des cotonniers semble pouvoir être développée avec avantage, surtout en présence des cours commerciaux, portés au double déjà et triplés parfois depuis le commencement de la guerre américaine. Sans doute ces cours s’abaisseront après la lutte, lorsque les communications deviendront entièrement libres, et cependant la culture pourra rester profitable, mais à une condition : c’est qu’on fera choix des meilleures variétés en cultivant de préférence sur les terres algériennes les cotonniers produisant les georgie longue soie. Si d’ailleurs on donne des soins convenables à la culture comme à la récolte en adoptant les nouvelles machines à égrener si ingénieuses et si économiques, la valeur des produits atteindra de 8 à 11 fr. le kilogramme, et ces prix seront assez rémunérateurs pour compenser l’excédant des frais du travail libre. Il en sera probablement de même dans nos colonies et dans les colonies anglaises et hollandaises, en Égypte, sans parler du Brésil [11]. Par ces mesures, on parviendra sans doute à éviter les dangers d’une situation qui fait dépendre le travail et l’existence pour un grand nombre d’hommes de la production d’une seule contrée. Il y a douze ans, un désastre plus grand encore accablait l’Irlande, qui attendait sa principale alimentation d’une seule culture. À la même époque aussi, une nouvelle source de revenu s’offrait à ce pays. Dès lors en effet, les agriculteurs et les économistes anglais étaient préoccupés des moyens de soustraire leurs manufactures à la nécessité d’attendre de l’Amérique la plus grande partie de leurs approvisionnemens en matières textiles végétales ; une grande association pour l’amélioration et le développement de la culture du lin se formait en Irlande, et constatait une production croissante de fibres textiles plus résistantes que celles du coton [12]. Malheureusement la progression s’est ralentie, et n’a pu justifier encore les espérances que le premier élan avait fait naître, et qui semblaient promettre à la fois une plus abondante matière textile [13] et une plus large production d’une graine oléagineuse des plus utiles à l’alimentation comme à l’engraissement des animaux entretenus dans les fermes.

Tels sont quelques-uns des résultats les plus notables et les plus récens de l’intervention de la chimie dans l’agriculture. Il reste à montrer quel secours ont apporté à l’industrie agricole les derniers perfectionnemens de la mécanique.


II

Dans presque toutes les industries chimiques annexées aux exploitations rurales, la mécanique joue un rôle considérable ; parfois aussi elle vient puissamment et seule en aide à l’agriculture. Sur ce point, l’exposition universelle de 1862 et le concours de Battersea ont mis de nouveaux faits en lumière : on a pu constater des améliorations importantes dans la construction des ustensiles et machines agricoles ; on a vu s’introduire dons toutes les grandes fermes des locomobiles à vapeur qui mettent en mouvement les batteuses, les tarares-ventilateurs, les trieuses, les concasseurs de grains et tourteaux, etc. Dans toutes ce applications, à coup sûr on peut désirer et attendre des perfectionnemens ultérieurs ; mais les services qu’elles rendent ne laissent plus de prise au doute. Il en était autrement jusqu’à ce jour de l’utilité pratique des machines transmettant la force aux ustensiles aratoires. Les chevaux ou les bœufs attelés aux araires et aux charrues doivent-ils toujours figurer au frontispice des ouvrages d’agriculture qui mettent en honneur le labourage ? En un mot, le labourage à vapeur peut-il être avantageusement réalisé, soit par exception, soit dans tous les cas ? Les meilleurs esprits restaient partagés sur ce point avant les deux récentes solennités industrielles et agronomiques de Kensington et de Battersea ; depuis lors, cette grande question agricole semble, définitivement résolue, et voici dans quelles conditions elle se présenté aujourd’hui.

Jusqu’à ce jour, dans les circonstances locales les plus favorables le labourage mécanique s’exécutai assez facilement à l’aide d’une machine fixée sur un point du champ avec son générateur. Un câble en fil de fer entourait la pièce de terre ; le mouvement qui était transmis à ce câble par la machine se trouvait facilité par de grandes poulies adaptées à des bâtis en fer maintenus eux-mêmes et avancés, à chacun des parcours de la charrue à quatre socs, d’une distance égale à la largeur du quadruple sillon énergiquement tracé ; un homme assis sur la volumineuse charrue pouvait en guider la marche, faire varier à sa volonté la pénétration des socs dans le terrain et régler la profondeur du labour. Pour cultiver ainsi un homme de terrain ayant la configuration régulière d’un carré de 100 mètres de côté, il fallait employer 400 mètres de cible (outre les attaches et les portions enroulées) ; encore était-ce un minimum, car un hectare rectangulaire de 200 mètres sur 50 eût exigé un câble de 500 mitres de long : le poids, dès lors considérable, occasionnait beaucoup de frottement et une prompte usure. Dans ces conditions, la dépense de force mécanique et les frais de réparation laissaient douteuse la question d’économie.

Deux innovations remarquables, réunies surtout dans le système d’un mécanicien anglais, M. Fowler, ont très avantageusement modifié les conditions. du travail : en substituant au fil de fer le fil d’acier pour former le câble, on a diminué de beaucoup, le poids et obtenu une force et une résistance plus grandes au frottement ; on se sert, pour imprimer le mouvement, d’une locomobile qui se déplace en même temps que les bâtis, maintenus par des ancres circulaires et pointant les poulies de renvoi. Il n’est plus besoin d’entourer le champ ; la longueur du câble est diminuée de moitié, des trois cinquièmes ou davantage, suivant la configuration de la pièce de terre : nouvelle cause de diminution des frais de réparation et de la dépense de force mécanique. On comprendra sans peine que de telles améliorations aient pu assurer le succès du labourage à vapeur, En effet, de l’avis des ingénieurs et des agronomes compétens que j’ai consultés à Londres, notamment M. Denison, président de la chambre des communes, M. Mechi, un agriculteur très distingué, et M. Nanti, membre et secrétaire honoraire de l’association des ingénieurs civils, le problème est favorablement résolu pour le plus grand nombre des localités en Angleterre. Des entrepreneurs se chargent maintenant de labourer pour les cultivateurs à des prix plus bas qu’il n’en coûtait naguère, par exemple à 24 ou 25 francs l’hectare.

En France, les conditions seront généralement un peu différentes : les prix de la houille, du fer et de l’acier sont plus élevés, et les terres moins bien ameublies ; toutefois il restera sans doute un bénéfice suffisant encore pour décider nos fermiers à suivre cette méthode. La question au surplus ne peut manquer d’être résolue bientôt, car M. Bella, le savant directeur de la grande ferme-école de Grignon, vient d’installer le labourage à vapeur sur ce domaine, et les premiers résultats lui ont paru avantageux. M. Cail, propriétaire à La Briche, près de Tours, d’une ferme de 1,400 hectares, a pris, pour installer prochainement ce système, des dispositions très convenables, que j’ai examinées avec MM. Amédée Durand et Magne, membres de la Société d’agriculture de France. Il n’est pas hors de propos d’indiquer ici l’une de ces dispositions spéciales, car ce sera répandre à une objection faite avec raison en d’autres circonstances contre l’emploi du labourage mécanique. M. Cail a creusé dans toute l’étendue du terrain de sa ferme de larges fossés, profonds de 2 à 3 mètres suivant les pentes naturelles, destinés à recevoir et à laisser écouler les eaux amenées de tout un ensemble de drainage par des conduites principales. Ces eaux courantes, qui ont fait donner le nom de rivières à ces larges fossés, ne s’élèvent pas bien haut dans l’état ordinaire ; mais en disposant avec quelques planches un barrage sur un point quelconque du parcours, l’eau y monte aussitôt, et forme un bassin d’une profondeur suffisante pour alimenter, à l’aide d’un tube aspirateur, la pompe d’une locomobile. Il suffira donc de diriger cette machine près du bord des fossés, et parallèlement à cette direction, avec le bâtis fixé par les ancres et portant les poulies de renvoi, pour se procurer constamment l’eau d’alimentation nécessaire à la production de la vapeur. Il deviendra ainsi bien facile de réaliser économiquement une des plus importantes conditions du labourage mécanique, tout en donnant aux eaux du drainage une destination nouvelle, inconnue encore à l’époque où nous signalions ici même [14] divers emplois profitables de ces eaux. Quelques autres circonstances doivent également préoccuper ceux qui tiendraient à ne pas faire du nouveau système une application trop coûteuse : une étude attentive des terrains est nécessaire, si l’on ne veut rencontrer de fâcheux obstacles au libre passage des câbles. En effet, même alors que la surface à labourer est restreinte et ne dépasse point un demi-hectare, les frais de déplacement et d’installation des machines et appareils peuvent porter la dépense du labourage à la vapeur au-delà du prix coûtant des labours usuels. Certains obstacles s’élevant au-dessus de la superficie du sol, quelques arbres notamment ou des rochers en saillie, que la charrue légère à un seul soc, tirée par deux chevaux, peut aisément contourner, forceraient à démonter les câbles, à déplacer sans effet utile la quadruple charrue ainsi que la locomobile, et on laisserait en définitive inachevé un travail dispendieux.

Il y a loin toutefois de la pratique traditionnelle du labourage à l’emploi de cet énergique engin mécanique que nous venons de décrire, et qui creuse dans son mouvement rapide un quadruple sillon. Qu’est devenue, dira-t-on peut-être dans quelques années, l’antique charrue, traînée péniblement par des chevaux ou par des bœufs à la marche somnolente ? qu’est devenu ce rude travail du laboureur s’épuisant en efforts pour guider l’ustensile aratoire, pour aiguillonner ses animaux parfois indociles et maintenir à grand’peine la direction, l’espacement des sillons et la profondeur des raies, — travail qui suppose d’ailleurs une adresse spéciale, habituellement encouragée dans les concours [15] ? A cette occasion encore, quelques craintes se sont manifestées. Le nouveau labourage mécanique ne doit-il pas, en se propageant, nuire à l’élève du bétail ? Nous ne le pensons pas, et, loin de redouter une aussi fâcheuse conséquence, il nous semble qu’à ce point de vue même on aurait tout intérêt à substituer les machines aux moteurs vivans. En effet, le travail des animaux est l’équivalent d’une partie de la nourriture qu’ils consomment ; la science d’observation nous apprend que ce travail s’oppose à l’accumulation des substances assimilables dans leurs tissus, de même qu’à la sécrétion du lait. Ainsi, dans l’intérêt de l’amélioration des terres cultivées, de la production des subsistances et de l’augmentation des engrais, il est désirable que le labourage à la vapeur se généralise.

Parmi d’autres innovations qui intéressent l’agriculture et empruntent le secours de la mécanique, on a pu remarquer à l’exposition de Londres un nouvel appareil destiné à la conservation des grains : le grenier aérateur et ventilateur d’un manufacturier français, M. Devaux. Sans doute la conservation des grains au moyen de courans d’air ou de différens autres gaz n’est pas une idée nouvelle. Duhamel l’avait réalisée en entassant le blé sur le faux fond troué d’une caisse ou d’une cuve en bois, puis en insufflant de l’air atmosphérique sous le faux fond. M. Salaville desséchait et, assainissait les grains par des injections d’air ou de gaz, et principalement d’acide sulfureux gazéiforme produit à l’aide de la combustion du soufre. Le grenier cylindrique tournant sur son axe inventé par Vallery, dont on peut voir un modèle exact au Conservatoire des arts et métiers, et dont un spécimen destiné aux petites exploitations rurales se retrouvait à l’exposition de Londres, est de tous probablement celui qui conserve les grains dans les conditions les plus naturelles. Un autre inventeur, Dartigues, avait en 1820 réalisé l’aération et les mouvemens des grains par des chutes successives entre des trémies superposées. Depuis lors, M. de Coninck, du Havre, obtint de semblables résultats par des dispositions plus efficaces et moins dispendieuses. Enfin M. Huart présenta dans plusieurs expositions industrielles et agricoles une construction du même genre, qu’on peut voir établie sur une vaste échelle dans la manutention militaire de Paris. Là trente-deux greniers ayant la forme de parallélépipèdes rectangles, occupant dans leur hauteur quatre étages du bâtiment, fonctionnent avec succès et peuvent recevoir à la fois 44,000 hectolitres de blé. Un autre appareil conservateur des grains, le grenier auquel M. le marquis d’Auxy a donné son nom, reçoit un mouvement saccadé de rotation que lui impriment deux hommes armés de leviers : il suffit pour une contenance de 50 hectolitres, et convient surtout aux petites exploitations rurales. Toutefois, dans ces divers appareils mécaniques, c’est par un déplacement presque continuel que l’on prévient les fermentations, le développement des végétations parasites et les ravages des insectes. Il semble a priori que l’insufflation de l’air sans déplacement du grain doit exiger une force mécanique moindre, et que l’expulsion des insectes par les courans d’air est préférable à l’asphyxie par les réactifs chimiques. Tel est précisément le but que s’est assigné M. Devaux en apportant des perfectionnemens notables aux différentes méthodes jusqu’ici proposées. Sans entrer dans des détails techniques qui nous écarteraient du cadre de cette étude, bornons-nous à dire que, dans l’appareil Devaux, le blé se conserve à très peu de frais (7 centimes environ par hectolitre durant une année), garanti contre les ravages et les dégâts des insectes, des petits rongeurs, etc., qui diminuent d’un dixième ou de 8 à 10 millions d’hectolitres environ tous les ans les produits de nos moissons emmagasinés dans les greniers ordinaires. La dépense de premier établissement des nouveaux greniers représente seulement 3,75 par hectolitre de contenance, en y comprenant le prix des machines et appareils accessoires [16].

Des opérations non moins importantes, qui se rattachent également à l’emploi et à la conservation des grains, s’accomplissent dans les boulangeries rurales, urbaines et administratives de la France et de l’Angleterre. La consommation du pain blanc est, chez les différens peuples, un des signes d’une civilisation plus avancée. De remarquables innovations mécaniques ont assuré depuis peu d’années en France et en Angleterre un accroissement considérable dans la production du pain blanc, obtenu avec une égale quantité de blé. De tels résultats offrent une garantie nouvelle contre le retour des disettes [17]. L’un de ces procédés, imaginé par M. Mège-Mouriès, consistait, après la mouture du grain, en un lavage de tous les gruaux bis qui permettait de faire entrer ces produits inférieurs dans la pâte à pain blanc, pourvu qu’on eût le soin de ne les mélanger qu’après toute fermentation vers la fin du pétrissage, c’est-à-dire au moment de procéder à la dernière frase [18]. Le lavage et le tamisage des gruaux bis présentaient dans la pratique des difficultés sérieuses et des inconvéniens de plus d’un genre ; on est parvenu à les supprimer à l’aide d’une simple épuration mécanique des gruaux gris par le nouveau sasseur aspirateur de M. Périgaud, meunier à Rennes. Cet ingénieux appareil enlève, par une ventilation qu’on règle à volonté, les légères membranes dites embryonnaires, placées dans le grain à la périphérie du périsperme. Ces membranes recèlent un principe naturel actif, saccharifiant, analogue à la diastase, mais qui a la fâcheuse propriété de déterminer pendant la fermentation cette coloration brune et le goût désagréable qui caractérisent le pain bis. Après l’élimination de ces pellicules, recueillies d’ailleurs sur des étagères pour être employées dans la nourriture des animaux avec les résidus des remoulages, les gruaux bis peuvent être, sans autre préparation, ajoutés à la pâte vers la fin du pétrissage. En somme, de 100 de blé bien nettoyé, on obtient par la mouture 50 de farine dite de fleur et 20 des premiers gruaux remoulus, puis 7 de gruaux blancs et 5 de gruaux gris, la totalité formant ainsi 82 de produits panifiables. On recueille en outre 16 de son, gros et petit ; la perte sur le poids primitif se réduit donc à 2 centièmes.

Des 82 parties de farines et gruaux résultant de cette mouture simplifiée, on obtient de 110 à 112 de pain blanc, tandis qu’en suivant les procédés usuels, 100 de blé produisent seulement 70 de farine, pouvant donner 94 de pain blanc. Une aussi notable augmentation, — 12 de farine, ou de 16 à 18 de pain blanc, pour chaque quintal de froment employé, — a décidé l’administration parisienne à mettre en pratique le nouveau système pour la totalité de la fabrication, qui dépasse journellement 20,000 kilos de pain dans la boulangerie des hospices. Une partie des produits ainsi obtenus est vendue au public sur les marchés de Paris, concurremment avec le pain blanc de la boulangerie ordinaire.

La seconde invention récente offre cela de remarquable qu’elle supprime toute fermentation [19], par conséquent l’emploi des levains en un mot toute réaction chimique. Cette nouvelle méthode de panification est donc entièrement mécanique ; elle supprime du même coup le fatigant et insalubre pétrissage à bras d’homme. Rien n’est plus simple que cette panification manufacturière établie avec succès dans plusieurs villes de la Grande-Bretagne, et que l’on expérimente en ce moment à Paris dans la boulangerie des hospices. On y emploie un appareil qui peut préparer en une demi-heure environ 600 kilos de pâte à enfourner [20].

Le labourage à vapeur, les nouvelles méthodes de conservation des grains et de panification nous montrent les plus récens progrès de la mécanique mise au service de l’agriculture. D’autres inventions viennent y ajouter les ressources combinées de la mécanique et de la chimie. L’établissement de distilleries agricoles appartient à cet ordre de créations éminemment utiles. L’Angleterre a tenté de pratiquer, comme la France depuis quelques années, l’alliance si profitable de la distillerie et de la ferme. Les conditions sont toutefois différentes dans les deux pays. On sait combien a été favorable à nos exploitations rurales l’établissement de distilleries fondées sur un nouveau système de transformation du sucre en alcool, remarquable système qui réserve tous les autres principes de la racine saccharifère (albumine, substances grasses et salines) pour la nourriture économique des animaux de nos fermes. Le succès prodigieux de cette méthode, connue sous le nom de l’auteur même, M. Champonnois, fut tel qu’en moins de dix années on vit s’établir trois cent cinquante distilleries, traitant ensemble 4 millions de kilogrammes de betteraves par jour. En présence d’aussi importans résultats acquis en France, la Belgique n’hésita pas à modifier sa législation fiscale sur ce point, et dès lors ses habiles agriculteurs manufacturiers s’empressèrent d’installer dans leurs usines le matériel complet des laveurs, coupe-racines. appareils d’extraction des jus, de fermentation alcoolique et de distillation, combinant selon les circonstances agricoles et commerciales le nouveau système avec les procédés de la distillation des grains et des tubercules féculens. Dans ces conditions, les distilleries annexes des fermes produisent des bénéfices égaux et supérieurs même à ceux que nous avons annoncés. Il est des temps en effet où le prix de l’alcool, tombant au-dessous des cours moyens, devient pour le fermier l’accessoire de la fabrication, tandis que les résidus, naguère perdus pour les huit dixièmes, peuvent être considérés comme le principal produit, car ils contribuent à la nourriture des animaux. Dans plusieurs comtés des trois royaumes, de semblables résultats, avantageux particulièrement en Irlande, auraient sans doute été obtenus ; mais les lois et les règlemens sur les distilleries nouvelles : tous les efforts tentés pour obtenir des modifications à l’ancien état de choses ont jusqu’à ce jour complètement échoué. C’est surtout à tirer de l’alcool des grains cru ou germés que s’applique le travail anglais. Certaines distilleries colossales produisent par jour chacune de 10,000 à 30,000 litres d’alcool à 90 degrés (ou 90 centièmes d’alcool pur). L’une des plus vastes et des plus récemment perfectionnées que j’ai été admis à visiter dans tous ses détails est située aux environs de Londres (North London railway) : elle appartient à M. Coffrey, qui l’a montée avec toutes les ressources de la mécanique, de la physique et de la chimie industrielles ; les opérations les plus complexes s’y exécutent avec une facilité extrême à l’aide de machines à nettoyer et à broyer les grains, de pompes à élever et à transvaser les liquides, du chauffage par la vapeur et des appareils réfrigérans et aérateurs. Un nouvel appareil à la fois distillatoire et rectificateur, construit par M. Coffey, extrait directement des moûts fermenté l’alcool dans un état de pureté tout à fait exceptionnel. Malheureusement, dans cette magnifique usine comme dans les autres distilleries immenses, il n’est pas possible d’utiliser tous les résidus ; la plus grande partie des liquides alimentaires s’écoulent en pure perte, ou s’amassent et se putréfient dans des mares ou des eaux trop lentement renouvelées, et lors même que la pénurie des grains se fait sentir, les entraves réglementaires ne permettent pas l’emploi de procédés qui, transformant en alcool la matière sucrée des betteraves, augmenteraient, comme chez nous, comme en Belgique et dans plusieurs régions de l’Allemagne, la production de la viande et du blé.

Au moment où, cette année encore, de nouvelles installations de distilleries agricoles étaient commandées ou en projet, l’exposition internationale de Kensington devint l’occasion d’une annonce qui causa une vive émotion parmi les distillateurs établis ou sur le point de réaliser leurs projets d’installation. On vit d’abord, dans une des vitrines de l’exposition française des produits chimiques, un flacon mis en évidence et contenant 1 litre d’alcool pur obtenu du gaz hydrogène bicarboné. Le fait en lui-même n’était pas scientifiquement nouveau. Consigné dans un brevet obtenu en 1854 par M. Castex, démontré parmi les élégantes synthèses chimiques de M. Berthelot, ce pouvait n’être autre chose que la réalisation dans des proportions inaccoutumées d’une expérience de laboratoire ; mais alors quelle en était l’utilité dans une exposition des produits de l’industrie manufacturière ? Personne en effet n’en comprit la signification, lorsque parut l’annonce d’une installation prochaine en grand de la fabrication de l’alcool au moyen du gaz de l’éclairage, fabrication tellement simple et économique, disait-on, que dans un appareil d’essai la houille brute enfournée à l’un des bouts donnait à l’autre extrémité de l’alcool limpide et pur dont le prix coûtant ne dépassait pas 25 francs l’hectolitre, c’est-à-dire la moitié du prix de revient dans les distilleries en activité : on montrait bien d’un côté la houille et de l’autre l’alcool pur ; mais du modus faciendi point n’était question encore. Cependant l’émotion dut se calmer en quelques semaines, lorsque peu à peu l’on apprit que l’alcool n’était obtenu directement de la distillation du charbon de terre qu’à l’état infect, qu’il était très difficile et dispendieux de le purifier, en un mot qu’on se le procurait dans des conditions qui n’étaient aucunement économiques ni manufacturières, qu’enfin le litre d’alcool pur exposé parmi les spécimens de nos industries chimiques avait été préparé non avec le gaz de l’éclairage, mais en employant de l’hydrogène bicarboné, obtenu lui-même par la décomposition de l’alcool sous l’influence de l’acide sulfurique, et en subissant pour sa transformation nouvelle une telle déperdition, accompagnée d’une si grande dépense, que ce précieux litre d’alcool devait coûter au producteur environ 1,000 francs ! Une pareille concurrence n’était donc guère redoutable, si elle ne pouvait présenter autre chose que ce très dispendieux échantillon de laboratoire, qu’aucun professeur ne serait tenté d’acquérir, surtout au prix coûtant.

Les industries saccharines, plus importantes que les distilleries agricoles au point de vue des capitaux engagés et de la valeur des produits obtenus, étaient largement représentées à l’exposition internationale par de nombreux et remarquables spécimens de sucres bruts et raffinés. C’était encore ici l’application de la mécanique et de la chimie à l’agriculture qui méritait de fixer l’attention de l’observateur. Parmi ces échantillons venus de tous les pays, du centre de la Russie d’Europe comme des Indes orientales et occidentales, on remarquait en première ligne les sucres produits directement ou de premier jet, cristallisés en grains diaphanes à facettes brillantes, semblables à de menus candis et consommables directement. Aux procédés de préparation qui nous valent ces beaux sucres sont venus s’ajouter les remarquables perfectionnemens dus aux longues et consciencieuses recherches expérimentales de MM. Possoz et Perier, chimistes manufacturiers, aidés du concours d’un habile ingénieur mécanicien, M. Cail. L’un de ces perfectionnemens s’applique surtout au jus extrait des betteraves ; il consiste, après une défécation ou clarification ordinaire par 5 millièmes de chaux, dans l’addition graduée de la même base alcaline en quantité double, et que l’on enlève des jus à deux reprises par le courant d’acide carbonique que dégage un four à chaux. On réalise ainsi une épuration méthodique sur des jus sucrés de plus en plus dégagés des matières étrangères ; on économise plus qu’on ne l’avait pu faire jusqu’alors la dose du noir animal décolorant ; on facilite en outre l’évaporation. Toute incrustation calcaire est évitée, et l’on obtient sans la moindre difficulté la cristallisation du sucre en grains réguliers et diaphanes pendant le cours de l’évaporation dans des chaudières closes, celles-ci étant continuellement débarrassées par des pompes pneumatiques de la vapeur d’eau à mesure qu’elle est engendrée, et de la pression atmosphérique. Dix sucreries traitant chacune 150,000 ou 200,000 kilogrammes de betteraves par jour durant la dernière campagne ont démontré jusqu’à l’évidence le succès manufacturier de la nouvelle méthode.

Le même procédé pourrait donner dans les colonies des résultats semblables ; mais le prix élevé de la chaux et du noir animal y rend la fabrication moins avantageuse. Les mêmes inventeurs sont dernièrement parvenus à épurer le jus des cannes par un moyen bien plus économique. On jette dans le liquide sortant des presses 2 kilogrammes de sulfite de soude neutre ou alcalin pour 10,000 litres de jus. Cette dose minime de l’agent réducteur et antiseptique prévient les fermentations et la coloration spontanées ; dès lors l’ébullition amène à la superficie, en écumes faciles à enlever, la plus grande partie des substances étrangères avec le coagulum albumineux. Il suffit, pour éliminer ensuite quelques flocons en suspens dans le sirop, de filtrer celui-ci au travers d’un tissu de laine ou de toile pelucheuse de coton, et le sirop, qui passe limpide, directement concentré, même à feu nu, au degré de cuite, donne par le refroidissement, dans les formes usuelles ou dans les bacs, des cristaux abondans presque incolores, faciles à égoutter dans les appareils centrifuges, où l’addition de quelques centièmes de sirops clarifiés, puis une injection de vapeur, débarrassent les menus cristaux de toute la mélasse interposée. Cette méthode, si simple et d’une si facile application, a déjà produit, durant la campagne dernière, dans nos colonies, des sucres bruts d’une qualité exceptionnelle ; elle promet de remarquables améliorations aux propriétaires qui, faute de capitaux suffisans, ne peuvent installer dans leurs ateliers les appareils adoptés dans les grandes usines centrales.


Ce sont là quelques-uns des faits principaux par lesquels s’est manifestée dans les dernières années l’action utile exercée par les sciences chimiques et mécaniques sur l’agriculture. Avant de les résumer et de terminer ainsi l’exposé des agens. les plus énergiques de la production agricole, nous voudrions rappeler ici quels ont été les points saillans de nos études sur cet important sujet.

La théorie moderne de la nutrition des plantes, basée sur la composition même de leurs organes, nous a conduit d’abord à signaler les industries manufacturières qui livrent à l’agriculture les phosphates de chaux et de magnésie provenant des os concassés d’animaux récemment abattus et des restes pulvérisés d’animaux fossiles ou de leurs déjections, appliquant ainsi à la végétation alimentaire nouvelle, par une véritable transmutation matérielle des êtres, les élémens mêmes qui avaient servi au développement des animaux antédiluviens. Nous venons de montrer comment la fabrication perfectionnée sur ce point réussit à rendre plus économiquement assimilables par les plantes ces débris associés de la vie actuelle et des anciens âges du monde, dont elle forme un des meilleurs engrais industriels, désigné sous la dénomination de superphosphate de chaux.

Dans la description des procédés modernes que le génie rural emploie pour réaliser les grandes améliorations agricoles du drainage, des irrigations et du colmatage, nous avons fait voir [21]comment on parvient à rendre les terres plus fertiles, tout en assainissant la demeure des hommes, en quintuplant parfois la production. À l’occasion des engrais mixtes, qui comprennent les agens les plus variés de la production agricole, il a fallu rétablir une distinction importante entre les engrais verts et les mêmes végétaux après qu’ils ont subi l’action digestive des herbivores. On a pu comprendre alors la grande utilité de l’intervention des animaux en pareil cas, bien qu’ils soient toujours consommateurs plutôt que producteurs d’engrais, comme on l’a dit trop souvent sans jamais pouvoir se rendre un compte bien exact d’une pareille assertion. On a pu reconnaître aussi les avantages des opérations manufacturières qui extraient au profit de l’homme les substances féculentes, sucrées ou huileuses des tubercules, graines ou fruits, en laissant dans les résidus la plus grande partie des principes azotés, gras et salins, applicables directement à la nourriture des animaux et indirectement à la nutrition des plantes.

Le développement du commerce des engrais en vue de l’augmentation de la fécondité du sol, même sur les terres déjà très fertiles, méritait à coup sûr qu’on s’en occupât. Des chiffres ont permis de préciser l’importance de ce commerce en montrant les graves inconvéniens des falsifications sur les plus riches d’entre eux, le guano, le noir animal, les phosphates, etc., et en indiquant aussi les moyens faciles de réprimer ces fraudes commerciales ou de s’en garantir.

Enfin l’exposé des applications les plus récentes de la chimie et de la mécanique aux industries agricoles nous a conduit à faire connaître les remarquables résultats de plusieurs inventions françaises ; on a pu voir avec quelque intérêt l’extension de l’industrie récente qui extrait l’huile, naguère perdue, des marcs d’olive et des tourteaux de graines oléagineuses. Signaler de nouveaux progrès, réalisés en France, en Angleterre et en Belgique, dans les transformations des matières grasses fournies par les animaux des fermes et par les fruits du palmier sur les côtes africaines, c’était montrer par des exemples non moins significatifs combien le rôle industriel de l’agriculture pouvait s’étendre. À cet égard, la culture des plantes textiles, notamment l’extension si désirable de la production du lin et du coton, devaient fixer au plus haut degré notre attention au moment où l’effroyable guerre américaine suspend nos relations commerciales avec le plus grand des pays producteurs qui alimentent les filatures européennes. L’exposition internationale a fourni une excellente occasion de comparer les produits textiles obtenus dans les différentes contrées du globe, de déterminer les conditions sous lesquelles la culture du cotonnier pourrait devenir lucrative aux Indes orientales et occidentales comme dans notre vaste possession algérienne, peut-être même en quelques localités de l’Espagne et de l’Italie. Enfin l’un des problèmes les plus importans à une époque où le prix de la main-d’œuvre s’élève dans les campagnes, le labourage à la vapeur, est maintenant résolu grâce à des dispositions nouvelles. La conclusion à tirer d’un tel ensemble de faits, c’est assurément que l’industrie agricole est en voie de progrès dans tous les pays, et que l’instrument de ce progrès, c’est la science même, dont l’action se fait sentir aujourd’hui dans toutes les branches du travail humain.


PAYEN.

  1. On remarquait à l’exposition de Londres, dans la vitrine de M. Deiss, un spécimen de savon, blanc à la surface, légèrement verdâtre à l’intérieur, réunissant les qualités des savons fabriqués avec la pure huile d’olive extraite dans la grande usine de M. Daninos, près de Pise, où l’on obtient chaque jour de 3 à 5,000 kilogrammes d’huile en traitant de 24 à 36,000 kilogrammes d’olives pressées.
  2. En consultant sur ce point les registres de la douane française, on reconnaît que la production des huiles d’olive, en y comprenant même celles de l’Algérie, aussi bien que des huiles tirées des graines oléagineuses ou des suifs et matières grasses fournis par les espèces bovine, ovine et porcin entretenues dans nos fermes, est loin de balancer la consommation de nos usines. Les importations destinées à combler le déficit se sont élevées en 1860 aux quantités suivantes :
    kilos
    Huile d’olive 19,673,000
    Huile de palme 3,978,712
    Huile de graines oléagineuses 13,508,199
    Quantité équivalente aux 98,190,000 kilos de graines importées 39,276,000
    Suifs et graisses de bœuf, mouton, porc, etc. 2,753,404
    79,189,315


    C’est environ 50 millions de kilos de matières grasses, ou une valeur dépassant 100 millions de francs, qui représentent l’importance du placement offert par notre commerce intérieur à l’agriculture nationale.

  3. Ici se présentait souvent une difficulté sérieuse, qu’un nouveau perfectionnement, fondé sur d’intelligentes observations de MM. Petit, a permis de vaincre. Cette difficulté tenait à ce que certains suifs provenant des moutons pour la plupart et saponifiés à la chaux, ou les huiles de palme acidifiées, puis distillées, donnaient des cristallisations en masses confuses, qui retenaient fortement la matière oléiforme. On peut changer ces dispositions cristallines en unissant en proportions déterminées les acides gras, et alors, je m’en suis assuré par une vérification expérimentale, on obtient de volumineux cristaux, entre lesquels les acides fluides, librement interposés, s’écoulent facilement sous l’action des presses hydrauliques.
  4. On sait que cette substance, découverte par Scheele dans un produit de la saponification, avait été nommée par lui principe doux des huiles ; étudiée par M. Chevreul, elle est désignée sous le nom de glycérine en raison de sa "saveur sucrée, de γλυχύς, doux.
  5. Je dois ajouter que la machine elle-même à moulage des bougies, avec enfilage continu des mèches, est construite suivant le système perfectionné de MM. Cahouët et Morane, de Paris. La machine de MM. Cahouët et Morane a été adopté en Angleterre, en Belgique et en Allemagne ; on l’y retrouve ordinairement munie du cachet des inventeurs.
  6. La paraffine doit sa dénomination à la singulière propriété de repousser toute combinaison bien définie, ou d’être dépourvue d’affinité, parum affinis.
  7. Sous la dénomination de petroleum, on désigne une sorte d’huile minérale brune, contenant divers hydrocarbures liquides et solides inflammables et brûlant avec une flamme très éclairante. On a fait surgir d’énormes quantités de cette huile en perforant le sol dans certaines localités des États-Unis d’Amérique, notamment en Pensylvanie et dans les possessions anglaises du Canada. La première source de petroleum fut découverte près de Tarentum, à 35 kilomètres de Pittsburg. En août 1859, une source creusée à 20 mètres de profondeur produisit 1,800 litres par jour. Il existe maintenant dans l’Amérique du Nord plus de deux mille sources creusées jusqu’à 200 mètres, et dont la plus productive fournit journellement 300,000 litres. La production s’élève maintenant par semaine à près de 57 millions de litres. — Du 1er janvier au 16 mai 1862, New-York, Philadelphie et Boston ont exporté 13,651,130 gallons ou 1 milliard 657,613,000 litres de petroleum.
  8. M. Garreau, professeur de physiologie, a proposé une application utile du sulfure de carbone pour la destruction des insectes dans l’emmagasinage des grains, et M. Doyère a réalisé en grand cette pensée dans son système de conservation des blés en silos souterrains doublés de tôle enduite de bitume.
  9. On aurait pu craindre par exemple que le développement des plantations de conifères, notamment des pins maritimes, ne fût entravé par la concurrence que font à un de leurs produits principaux, à l’essence de térébenthine, les composés liquides incolores, très volatils, extraits des goudrons de houille et des huiles minérales de schiste et de petroleum ; mais voilà qu’en dépit de cette large concurrence le cours de l’essence de térébenthine s’élève assez rapidement. Il ne faut pas s’en étonner : toutes les applications se sont multipliées à mesure que les moyens d’y satisfaire se développaient ; cette fois encore d’ailleurs les progrès de la consommation dépassaient ceux de la production. On sait que diverses innovations contemporaines ont offert d’importans débouchés aux bois résineux. Citons d’abord l’établissement des lignes télégraphiques, qui emploient un si grand nombre de poteaux pour suspendre les fils métalliques, puis l’application des pins écorcés pour le chauffage des fours, la préparation au sulfate de cuivre de ces bois employés dans les constructions et pour former des traverses de chemins de fer. La crise américaine, en diminuant l’exportation des bois du Nouveau-Monde en Angleterre, est venue elle-même ouvrir aux produits résineux des landes voisines de Bordeaux un débouché considérable. On exporte aujourd’hui en Ecosse, pour le fonçage des puits de mines, de jeunes pins extraits de nos grandes plantations, et on introduit en retour des chargemens de houille. Les terres comprises entre la mer et les vallées de l’Adour et de la Garonne cessent ainsi d’être improductives ; elles se couvrent de cultures diverses, et principalement d’essences forestières parmi lesquelles le pin maritime occupe le premier rang. Après sept ans de semis, les jeunes pins fournissent en échalas pour les vignobles un produit de 15 à 18 fr. par hectare ; — de 10 à 11 ans, on en retire des poteaux de mines ; de 12 à 20, des poteaux télégraphiques. Après 30 ans de semis, une superficie d’un hectare peut contenir deux cents arbres produisant chacun, par la résine qui s’en écoule et qu’on recueille, un revenu annuel de 40 fr.
  10. L’industrie stéarique ne se propagea point sans peine en Italie, d’abord installée sur les bords de l’Adriatique, elle pénétra peu à peu à Calci près de Pise, puis à Florence, Livourne, Turin et Milan. Aujourd’hui les usines de ces diverses localités livrent annuellement 2,500,000 kilos d’acides gras sous forme de bougies, d’acide oléique ou de savons. Le difficile n’était pas de produire de belles bougies, mais de les vendre. Le principal débouché manquait, car conformément aux prescriptions de la liturgie on ne devait brûler, que des bougies dépure cire dans les cérémonies religieuses si multipliées au-delà des Alpes ; Pour faire admettre leurs produits dans las offices du culte, les manufacturiers italiens durent entrer avec la cour de Rome ; dans des négociations où l’on voit échouer d’ordinaire les plus fins diplomates. Leur réussite fut complète, et la nouvelle industrie chimique put s’installer à Rome même, dont les produits stéariques obtenus dans la fabrique de MM. Muti, Papazzuri et Marquis se faisaient remarquer à l’exposition de Londres à coté du seul envoi de cire pure venu du territoire romain et fourni par l’usine de M. Castrati. Qui disait donc que rien ne peut changer dans la ville éternelle ?
  11. Les manufactures européennes ont reçu dans le cours de l’année 1860 :
    kil. de coton
    Des États-Unis d’Amérique 716,000,000
    Des Indes anglaises 92,000,000
    De l’Égypte 27,000,000
    Du Brésil 10,000,000
    Des Indes occidentales et des autres pays 5,000,000
    En totalité 850,000,000


    Sur cette quantité, la consommation de la France s’est élevée à 123,702,087 kilos. L’Algérie en a fourni seulement 59,654 kilos.

  12. La différence principale entre les deux matières textiles tient à ce que l’une d’elles, constituée par les poils plus où moins longs développés à la périphérie de la graine des cotonniers, est formée de tubes à parois très minces, tandis que l’autre, représentant les. longues fibres corticales composées de cellules soudées les unes au bout des autres, est formée de tubes à parois épaisses.
  13. Ce ne sont pas seulement les filatures, les ateliers de tissage, d’impression et de teinture qui manquent actuellement de matières premières ; les papeteries, déjà au dépourvu avant la crise américaine, vont se trouver plus fortement atteintes.
  14. Voyez la Revue du 15 octobre 1861.
  15. On a même très souvent remarqué que l’adresse des valets chargés de tenir les mancherons de la charrue exerce la plus grande influence sur le travail de l’instrument aratoire ; Quelques-uns de ces ustensiles néanmoins produisent des effets indépendans de l’adresse exceptionnelle du laboureur. L’une des dispositions les plus nouvelles et les plus remarquables à cet égard se rencontre dans la charrue Cougoureux : l’inventeur, ayant eu l’idée singulière de substituer au versoir ordinaire un disque qui tourne sur son axe, détermine dans la tranche de terre une telle désagrégation que l’un de nos mécaniciens les plus compétens, M. Combes, de l’Institut, a dit, en son expressif langage, que cette charrue « fait mousser la terre. »
  16. Déjà une expérience de plusieurs années, faite avec un grenier modèle contenant 3,000 hectolitres, établi à Londres pour le West India dock, a justifié toutes ces données numériques. Un grenier suivant le nouveau système, en construction à Trieste, sera composé de quatre cent soixante-quatorze caisses en tôle trouée, contenant chacune un peu plus de 600 hectolitres, ou en somme 300,000 hectolitres. Il n’occupera pas plus de 3,600 mètres superficiels de terrain, le quart à peine de l’espace qu’exigeraient les greniers ordinaires pour une égale contenance. La corporation des docks de Liverpool a décidé la construction de greniers semblables. Enfin la compagnie des chemins de fer du sud de l’Autriche et du Lombard-Vénitien vient d’acquérir le droit de faire établir des greniers d’après le même modèle jusqu’à la limite de 2 millions d’hectolitres.
  17. La disette réelle a presque toujours été le résultat de la crainte d’une disette qui, portant chacun à réunir des approvisionnemens, fait bientôt disparaître blés et farines des marchés. Pour inspirer une telle crainte, il a généralement suffi d’un déficit dans la récolte de 10 ou 12 centièmes de la consommation totale : or si l’on peut obtenir de 100 de blé 10 de plus en farine paniflable, cette cause de l’effroi populaire disparaît.
  18. Expression technique employée dans les boulangeries pour indiquer les opérations successives du pétrissage.
  19. Autrefois on supposait qu’une réaction spéciale était nécessaire pour faire lever la pâte ; on la nommait fermentation panaire : ce n’était en réalité dans les conditions les plus favorables qu’une fermentation alcoolique.
  20. L’opération s’accomplit de la sorte : on verse d’abord dans un vase sphérique en fonte 400 kilogrammes de farine, comprenant les gruaux blancs et bis ; l’ouverture étant alors close, l’intérieur de la sphère est mis en communication par un tube à robinet avec une pompe qui fait le vide, afin d’en extraire tout l’air atmosphérique à quelques centièmes près. On introduit aussitôt dans la sphère environ 200 litres d’eau chargée d’acide carbonique sous la pression de 7 atmosphères 1/2, ce qui représente de l’eau de Seltz un peu plus forte que d’ordinaire. Un agitateur à palettes est aussitôt mis en mouvement par la courroie d’une machine à vapeur, et en quinze minutes le pétrissage est complet : il ne reste plus qu’à ouvrir graduellement et à régler le robinet à long et étroit orifice placé au bas de la sphère pour que la pâte, toute remplie d’eau gazeuse, s’en échappe sans interruption. Un ouvrier la reçoit dans des pannetons saupoudrés de farine granuleuse. Les pains sont enfournés immédiatement et soumis à la cuisson ordinaire. On est parvenu à rendre la cuisson elle-même régulière et continue en faisant introduire mécaniquement les pains à l’un des bouts du four et les faisant sortir à l’autre bout, transportés ainsi par une chaine sans fin. Telle est la dernier disposition adoptée en Angleterre, et qui semble le mieux convenir pour une grande fabrication.
  21. Voyez la Revue du 15 octobre 1861.