Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/05

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DES INTÉRÊTS
DU NORD SCANDINAVE
DANS LA GUERRE D’ORIENT

V.
RÉUNION DE LA NORVÈGE À LA SUÈDE.


Il nous reste, pour terminer ces études[1], un seul épisode à exposer, l’annexion de la Norvège à la Suède conformément au traité de Kiel, conclu en 1814. Par un singulier à-propos, cet épisode nous fournira en même temps la meilleure explication de la récente conduite du gouvernement suédois, qui, par le traité du 11 novembre 1855, s’est replacé dans les voies de son ancienne politique. Une double conclusion viendra de la sorte se placer à la fin de cette histoire des rapports de la Suède et de la Russie depuis Charles XII. On verra d’une part justifié par l’annexion de la Norvège, telle que Bernadotte a dû l’accepter, ce que nous avons dit du peu de fond qu’il devait faire sur les promesses de la Russie, et même du péril que préparait à la Suède l’alliance de 1812 ; d’autre part, le retour du cabinet suédois à l’alliance française vérifie notre pressentiment que le véritable intérêt de la Suède devait l’attirer vers l’Occident, et que les sympathies non-seulement de la nation, mais du gouvernement même, étaient d’accord avec cet intérêt. Chose curieuse et plus significative encore, c’est précisément la Norvège, — à propos de laquelle s’étaient montrés à nu les calculs du cabinet russe, — qui est devenue l’occasion du changement de politique de la Suède. Après avoir solennellement promis la Norvège à Bernadotte comme une compensation effective de la perte de la Finlande et comme une acquisition réelle qui augmenterait véritablement la richesse et l’autorité de sa couronne, la Russie a longtemps marchandé l’accomplissement de cette promesse. Quand, après une longue attente, cette récompense a été finalement accordée, elle s’est trouvée amoindrie, et n’a pas été un dédommagement de la perte cruelle de 1809. Non contente, la Russie avait encore, jusque dans ces dernières années, essayé de reprendre quelque chose du prix médiocre qu’elle n’avait pu refuser. Eh bien ! ce sont justement ces intrigues dans l’extrême Nord qui ont servi d’occasion au traité du 21 novembre dernier, lequel, en mettant fin à ce qu’on appelle à Stockholm la politique de 1812, revendique l’indépendance de la Suède, et lui ouvre une nouvelle ère de développement politique et national.


I

Depuis les plus beaux jours de Gustave III, la cour de Suède n’avait jamais été aussi brillante que pendant l’hiver de 1812 à 1813. Le cercle de la reine et celui de Mme d’Engeström, femme du premier ministre, réunissaient une élégante société, amie des plaisirs de l’esprit autant que de l’éclat extérieur. La noblesse qui entourait la reine, femme de Charles XIII, apportait dans ces salons l’urbanité de l’ancienne cour et, comme on disait, de l’ancien régime, tandis que Bernadotte et le prince Oscar y mêlaient la grâce familière des mœurs nouvelles de leur première patrie. L’enthousiasme un peu facile des Suédois ne résistait pas à la vue d’une française élégamment dansée par le jeune prince, ou d’une valse conduite par le prince royal qui animait tout autour de lui par la vivacité un peu exubérante de sa galanterie méridionale. N’oubliant pas les affaires au milieu des plaisirs, on le voyait, au sortir d’un quadrille, rencontrer à dessein1, mais comme par hasard, quelque diplomate, Thornton ou de Tarrach, lui glisser un mot pour sa correspondance du lendemain, ou bien le prendre à part dans un petit salon, sur un sopha, dans une embrasure de fenêtre, et après quelques propos échangés se laisser souvent entraîner à une de ces excessives harangues contre lesquelles il était sans défense. La comédie bourgeoise alternait avec les danses. Ce genre de divertissement, alors tout français, rappelait en Suède les meilleurs temps de la cour de Gustave III, et rendait à Bernadotte une image des plaisirs parisiens. Si on n’avait plus Monvel ni Mme Marcadet, ni le danseur Didelot, on avait Mlle George, qui revenait de Saint-Pétersbourg, on avait des musiciens et des artistes allemands. D’ailleurs un grand nombre d’étrangers remarquables se pressaient autour du prince royal, et attiraient la ville et la cour par leur célébrité : c’étaient le comte de Lieven, ambassadeur de Russie à Londres, avec sa femme ; jeune encore et déjà célèbre par son habileté diplomatique. Le comte avait donné une partie considérable de sa fortune pour subvenir aux frais de la guerre de 1812 ; la comtesse, devenue veuve, vint plus tard se fixer près de Paris, et servit secrètement les intrigues du cabinet de Saint-Pétersbourg en France. C’étaient aussi le colonel prussien Gneisenau, qui se fit négociateur à Londres pour le compte du prince royal de Suède ; le général autrichien Walmoden, qui entretenait avec lui une correspondance Secrète ; le prince Guillaume d’Orange, plus tard roi de Hollande ; enfin Mme de Staël, accompagnée de son fils Auguste, de sa fille, devenue plus tard illustre par ses vertus, d’Auguste Schlegel et de M. Rocca, son second mari ; Ces hôtes célèbres apportaient à Bernadotte le tribut de leurs hommages, et le vieux roi Charles XIII jouissait du renom de son fils adoptif. Toutefois tant d’hommages s’adressaient moins aux services déjà rendus par le prince royal de Suède contre Napoléon qu’à ceux qu’on lui demandait encore. La haine de Napoléon, tel était le sentiment commun qui animait tous les admirateurs du prince ; la ruine de l’empereur, tel était le prix terrible dont Bernadotte leur était redevable pour ces triomphes anticipés. Bernadotte avait accepté ces honneurs et ces espérances, mais déjà pesait sur lui et sur toute cette cour inquiète le redoutable avenir que de ses propres mains il avait préparé.

Le soir du 18 septembre 1812, l’anxiété était générale au cercle de la reine, parce que le courrier de Russie n’avait apporté depuis longtemps aucune nouvelle du cabinet de Saint-Pétersbourg. On en était réduit sur l’expédition française aux vagues informations des lettres particulières, et on tremblait à la pensée des suites qu’entraînerait un succès de l’ennemi. La reine surtout, qui dans Napoléon dédaignait le parvenu autant qu’elle détestait le maître de l’Europe, ne pouvait modérer les terreurs de son imagination. À Bernadotte revenait la tâche de la calmer : « Que votre majesté se rassure ! disait-il. Quand même Napoléon réussirait à s’emparer de Moscou il y a encore une bonne distance de cette ville à Saint-Pétersbourg, comme de Saint-Pétersbourg à Kasan, comme de Kasan à Astrakan, et d’Astrakan au Kamtschatka, qui est le bout du monde ! Quand même les généraux russes n’en sauraient pas plus long que le premier venu des sous-lieutenans français, j’affirme à votre majesté que les affaires de l’empereur Napoléon ne sont pas en bon état. Voici la mauvaise saison qui approche ; l’armée n’est pas habituée à un hiver de Russie, elle manquera de vivres, les maladies suivront. Ajoutez la difficulté ou plutôt l’impossibilité de recevoir des renforts, la répugnance des alliés de la France, celle peut-être des généraux eux-mêmes à continuer la guerre, et vous comprendrez que le premier revers doit amener une rupture. Votre majesté verra si je me trompe. Les Russes se conduisent fort sagement ; ils reculent, mais pour mieux sauter… Voyez d’ailleurs où en sont les affaires d’Espagne ; je regarde ce pays comme perdu pour l’empereur. Le sacrifice inutile de plus d’un demi-million d’hommes, ne manquera pas d’exciter en France un mécontentement général. Tout va bien tant qu’on est heureux, mais combien la situation est différente à cette heure ! Le roi Joseph est en fuite, Suchet et Soult battent en retraite ; voici une nouvelle armée anglaise débarquée dans Alicante, une autre en Catalogne ; Wellington est maître de la capitale et des trois quarts du pays, tandis que Napoléon avec toute son armée est à quatre cents milles de ses frontières… J’affirme à votre majesté qu’il faudrait autre chose encore que la science et l’habileté de l’empereur Napoléon pour se tirer d’une telle extrémité. »

Ainsi Bernadotte prévoyait l’issue de la campagne de 1812 ; c’était lui en effet qui l’avait préparée. De quel air toutefois et avec quelle contenance dut-il recevoir les nouvelles de nos épouvantables désastres ? Elles arrivèrent à la cour de Stockholm en janvier 1813, exagérées, rendues difformes par la distance, et comme surchargées d’horribles images par de stupides imaginations. On représentait Murat passant une journée entière à fondre secrètement en lingots les ornemens de quelques images dévotes qu’il avait dépouillées, et Napoléon lui-même, vêtu presque de haillons, ne soutenant son apparent stoïcisme que par l’usage des liqueurs fortes ! Devant ces caricatures éhontées et à la vue de ces milliers de soldats français mourant de froid et de faim sur les routes, la conscience de Bernadotte se souleva sans aucun doute et troubla plus d’une fois son sommeil. Il dut maudire dès ce moment, comme il le fit bien souvent dans la suite, la funeste alliance qu’il avait jurée.

Alexandre, il est vrai, avait fait briller à ses yeux de magnifiques récompenses. Il l’avait invoqué, lui disait-il, comme le plus habile capitaine qu’on pût opposer à Napoléon ; il promettait de placer sous ses ordres non pas seulement les armées de la Russie, mais toutes celles de la coalition, et la coalition devait se composer bientôt de toutes les puissances du continent européen réunies contre le conquérant de l’Europe. La gloire d’un Gustave-Adolphe, tel était donc le premier résultat vers lequel devaient s’élever les espérances de Bernadotte. Gustave-Adolphe avait été interrompu dans son éclatante carrière par une mort imprévue ; peut-être sans elle eût-il réformé la constitution de l’Allemagne, que ses armes avaient affranchie de la maison d’Autriche, et peut-être eût-il, pour prix de ses travaux, ceint la couronne impériale. Pour des services plus grands encore, Bernadotte ne pouvait-il au moins espérer que l’Allemagne reconstituée par les victoires de la coalition, dont il serait la tête et le bras, et voulant trouver enfin quelque unité, reconnaîtrait l’hégémonie de la Suède ?

M. Bergmann, dont nous avons souvent cité les curieux mémoires récemment publiés à Stockholm, a fait connaître certains papiers de Bernadotte qui trahissent évidemment cette pensée, suggérée en premier lieu par la Russie. Dès le mois d’octobre 1812, le prince royal avait reçu du cabinet de Saint-Pétersbourg une pièce intitulée Mémoire sur l’état de l’Allemagne et sur les moyens d’y former une insurrection nationale, dans laquelle on jetait les bases d’une nouvelle ligue hanséatique bien plus vaste que celle du moyen âge, et comprenant toute l’Allemagne du nord. Le prince royal en serait nommé chef et protecteur suprême ; cette dignité lui serait confirmée par un congrès européen.

Cela ne suffisait sans doute pas à Bernadotte ; il présenta lui-même aux chefs de la coalition un mémoire qui ouvrait un champ plus vaste à ses espérances. À la place de la confédération du Rhin, immédiatement dissoute, ce mémoire instituait une ligue germanique, composée de tous les princes et de tous les peuples allemands ; les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Stockholm auraient à décider si le prince qui avait donné le premier exemple de la défection ne méritait pas d’avoir son rang parmi les membres confédérés [2]. Les villes qui se déclareraient en faveur de la ligue malgré le refus ou les hésitations de leurs souverains obtiendraient les privilèges des villes impériales. Pour donner à la ligue un ascendant moral indépendant de la force des armes, on proposait que le roi de Suède comme duc de Poméranie, le roi d’Angleterre comme prince électeur de Hanovre, le duc de Brunswick, etc., y fussent immédiatement admis. Une diète provisoire, formée des députés des différens états de l’Allemagne, fixerait les contingens à fournir, réglerait l’administration des états nouvellement conquis, et le président de cette diète serait nécessairement le général en chef de l’armée alliée. — Mais il ne fallait pas se borner à renverser par les armes la domination française : il était nécessaire de relever les principes du droit éternel et de détruire les fausses maximes qui ont rompu tous les rapports sociaux. En un mot, il fallait, par un gouvernement durable, raffermir la moralité des peuples. Ici Bernadotte avait ajouté de sa main : « On n’y réussira qu’en donnant à l’Allemagne une constitution qui protège les peuples contre l’oppression des rois, et qui donne au souverain chef de l’empire une puissance matérielle et morale capable de maintenir l’équilibre parmi les états confédérés en même temps que de les défendre contre toute agression étrangère. Il ne faut donc pas songer à rétablir l’ancienne constitution, qui a cessé d’exister par la paix de Campo-Formio et par celle de Lunéville. » Le mémoire continuait : « L’Autriche doit avoir sa place dans la confédération nouvelle ; elle s’affranchira, dès qu’il lui sera possible, des liens qui l’enchaînent aujourd’hui. Si la couronne impériale n’est pas décernée à l’empereur d’Autriche, on examinera s’il ne faut pas l’offrir à l’empereur Alexandre ou bien au prince régent d’Angleterre. Dans le cas où ces princes ne pourraient accepter cette nouvelle dignité à cause des couronnes, déjà lourdes, qui pèsent sur leurs têtes, le commandant en chef de l’armée combinée devra continuer d’exercer le pouvoir de président, en constituant la ligue en conseil de dictature germanique jusqu’à ce que la constitution générale ait été élaborée et approuvée par les cours alliées. » Telles étaient les propositions de Bernadotte aux puissances confédérées. Il faut reconnaître qu’elles présentaient à son ambition de magnifiques ouvertures. La Russie ne manqua pas de les approuver tout d’abord ; elles échouèrent ensuite contre les vues contraires du cabinet anglais et contre les dispositions du baron de Stein, particulièrement défavorables à une intervention suédoise dans les affaires intérieures de l’Allemagne [3].

Il y avait cependant un bien autre appât que l’empereur de Russie offrait à l’esprit de Bernadotte dès ses premiers rapports avec lui. On se rappelle que, lors de l’entrevue d’Abo, Alexandre avait répondu à la proposition d’une diversion que Bernadotte pourrait tenter par les côtes de Bretagne jusqu’au cœur même de la France par l’offre de quatre cent mille auxiliaires et ces mots bien faits pour séduire son imagination : « Soyez persuadé que je verrai avec plaisir les destinées de la France entre vos mains. » Dans le mémoire du cabinet de Saint-Pétersbourg sur l’Allemagne, dont nous avons parlé, Bernadotte avait pu lire aussi ces paroles : « La France, après qu’on l’aura délivrée de ces funestes conquêtes qui n’ont fait que resserrer plus étroitement ses fers, la France, elle aussi, se réveillera ; elle voudra redevenir ce qu’elle était au commencement de la révolution, une monarchie constitutionnelle, et elle témoignera d’une reconnaissance infinie envers le noble héros né, élevé dans son sein, au bras duquel elle sera redevable de son entière délivrance. »

Au lendemain de la grande journée de Leipzig, Alexandre revint encore sur ce sujet : « Il nous est permis à présent, dit-il, de tout espérer. Napoléon ne peut pas rester sur le trône. La France, fatiguée de la guerre et du despotisme, soupire après un changement. De nouveaux triomphes lui seraient indifférens, parce qu’ils ne feraient qu’augmenter ses malheurs en affermissant le trône de son oppresseur. L’opinion de l’armée n’est plus pour Napoléon ; ses généraux, comblés de richesses et de palais, veulent jouir et désirent le repos. Encore un pas, et nous pénétrerons au fond de l’antre où le tigre rugit, et nous lui donnerons le coup de la mort… Alors, mais alors seulement, nous aurons mis les Français en état de se donner une constitution raisonnable… Vous vous rappelez, continua-t-il d’une voix mielleuse et en prenant la main de Bernadotte, ce que je vous ai dit à Abo. Vous savez à quelle éclatante mission je souhaite de vous voir appelé… Pour peu que la fortune nous soit en aide, nos pressentimens s’accompliront. La France vous devra sa liberté, elle vous devra la paix… Vous seriez le médiateur entre l’Europe et la France renouvelée. Qui sait jusqu’où une heureuse étoile peut conduire !… » Le tsar termina en répétant qu’à son avis l’empereur devait cesser de régner. Quant au roi de Rome, il déclarait tout simplement que la France avait été abusée sur sa naissance. Rendons justice à Bernadotte ; s’il ne répondit pas aux premières paroles du tsar, du moins il releva vivement la dernière : « Pour cet enfant, sire, il est bien le fils de Napoléon ! » Il ajouta «… aussi sûrement que votre majesté est celui du tsar Paul. »

Ainsi caressé et flatté, Bernadotte s’est-il laissé prendre au gâteau moscovite ? A-t-il sérieusement espéré qu’un jour la couronne de France pourrait tomber sur sa tête, ou bien a-t-il rejeté résolument cette ambitieuse perspective ? Après l’examen d’un grand nombre de dépêches et de mémoires confidentiels, nous croyons qu’il fut assez fin pour n’y point mordre et assez hardi pour ne point renverser à l’avance de telles chances d’avenir dans un temps où l’imprévu ne surprenait pas et où l’incroyable s’était bien souvent réalisé. Un lieutenant l’avait fait roi de Suède, un empereur de Russie pouvait bien le faire roi de France !

Après la journée de Gross-Beeren, comme Bernadotte s’entretenait avec quelques officiers français devenus prisonniers, un d’eux émit la pensée que Napoléon ne pouvait pas se soutenir en France. « Eh bien ! dit Bernadotte, qui aurez-vous à sa place ? — Bien hardi celui qui oserait répondre avec assurance, reprit l’officier ; mais une secrète prévision me dit que nous aurons de nouveau les Bourbons. — Bah ! les Bourbons ! La France ne sait pas même où ils sont à cette heure ! Ce sont des ganaches. Vous n’êtes pas de la Vendée, j’espère ? Votre accent me donne à penser que vous êtes du Languedoc. — Je suis de la Provence, monseigneur, je suis de Salon. — Ah ! un compatriote de Nostradamus ! Voyons, avez-vous lu ses prophéties ? — Assez, monseigneur, pour trembler à la pensée de notre avenir. — Que disent-elles donc ? J’avoue que je ne me les rappelle pas bien. — Elles disent que l’antique monarchie des Bourbons s’écroulera dans le sang et dans le crime. Un temps d’anarchie et de malheur suivra, mais il ne sera pas de longue durée, parce que l’épée d’un conquérant y mettra fin. Une puissance colossale s’élèvera, et de son poids cruel accablera la France et une grande partie de l’Europe avec elle. Après avoir marché de triomphe en triomphe, après avoir vu les peuples se courber devant lui, le conquérant sera finalement arrêté dans sa course terrible, et un flot redoutable de nations amoncelées le refoulera jusqu’au dedans de ses frontières. Alors des malheurs épouvantables désoleront Paris et la France entière. On nagera dans le sang. Le grand empereur tombera, et la France rappellera les Bourbons. — Mais, interrompit Bernadotte, je ne me rappelle pas avoir lu tout cela dans le livre de Nostradamus. — Vous n’avez pu lire, monseigneur, que ce qui en est imprimé ; mais moi, qui descends de Nostradamus par les femmes, j’ai vu le manuscrit même de ce savant prophète, qui est conservé dans sa famille. — Eh bien ! que dit la suite ? — Elle dit que le conquérant tout à l’heure abattu reviendra, que le monde sera de nouveau inondé de sang, et que les Bourbons seront encore une fois soumis à l’infortune. — Et ensuite ? — Ils reviendront encore, mais de continuels désordres inquiéteront leurs règnes, qui finiront par quelque grande catastrophe. »

Telle est l’anecdote que M. Bergmann raconte d’après un récit du roi Charles-Jean, et le document, conservé parmi les papiers de M. Schinkel, où est consigné ce récit, porte la date remarquable de février 1829. Bernadotte oublia-t-il les brillantes espérances dont nous parlions tout à l’heure pour ajouter une foi complète à la prophétie de Nostradamus ? N’était-il pas plutôt homme à se promettre, pour peu qu’il rencontrât bon vent, de faire mentir maître Nostradamus ? Rappelons-nous qu’en mai 1813 il écrivait à Alexandre ces singulières paroles : « Bien que je fusse convaincu qu’après la mort de Napoléon, son empire appartiendrait au plus digne, et que, restant l’allié de la France, j’y avais des droits comme les autres lieutenans de cet illustre capitaine, je préférai votre alliance. » Après Leipzig, on l’entendit reprocher à des officiers français d’avoir choisi un Corse pour régner sur eux, comme s’il ne s’était pas trouvé d’autres généraux dans la république. Le 19 mars 1814, il écrivait qu’il se livrait entièrement aux événemens, et que si le sort ouvrait des circonstances qui le missent à même de servir encore utilement l’Europe et la France, aucun sacrifice ne lui coûterait : il serait heureux de pouvoir justifier les espérances qu’on disait fondées sur lui. Enfin la correspondance de nos ministres en Suède accuse plus d’une fois l’opinion que Bernadotte eût volontiers laissé, de son vivant même, la couronne suédoise à son fils Oscar, pour aller fournir autre part une carrière plus brillante. On y voit même exprimer cet avis que Charles-Jean, dans la seconde moitié de son règne, faisait à la révolution de 1830, secrètement peut-être, un reproche analogue à celui qu’il adressait en 1813 aux prisonniers français.

La vraie récompense que Bernadotte attendait de la coalition, celle qu’il avait stipulée formellement comme condition de son alliance, c’était la réunion de la Norvège à la Suède. Voilà le prix qu’il ne voulait pas laisser échapper, et qu’il s’impatientait de ne pas tenir déjà. La réunion de la Norvège, avons-nous dit précédemment [4], était une des bases de la politique suédoise de 1812. Compenser la perte de la Finlande, dont Bernadotte n’était pas coupable, par une importante acquisition, pour laquelle la nation suédoise serait reconnaissante envers la nouvelle dynastie, affranchir ainsi complètement la Suède de toute complication d’intérêts avec sa redoutable voisine la Russie, acheter d’ailleurs de la sorte l’éternelle amitié de cette puissance, en la délivrant de toute inquiétude sur la Finlande en même temps qu’on fortifierait la Suède, devenue par un tel agrandissement puissance maritime du premier ordre, renoncer même au misérable reste des provinces de la Baltique afin de ne plus être, comme jadis, entraîné dans les guerres interminables du continent, voilà la théorie de cette politique, voilà du moins celle que Bernadotte publia plus tard à haute voix, après coup, lorsque les événemens furent accomplis. Il est impossible en effet d’admettre qu’il n’ait espéré retirer de sa coopération avec la Russie d’autres fruits que l’établissement de sa dynastie, si complètement acceptée des Suédois dès l’origine, et cette réunion illusoire de la Norvège telle qu’elle s’est accomplie. Il est facile de démontrer que la Russie a finalement trompé et Bernadotte et la nation suédoise, que la Russie a disputé longtemps le prix convenu du marché conclu à Abo, que la récompense s’est trouvée remarquablement amoindrie, et qu’on a même essayé jusque dans ces derniers temps de ravir à la Suède une partie de ce qui avait été si péniblement gagné. C’est ainsi que l’alliance de la Russie en 1812 est devenue pour la Suède plus funeste que son inimitié. Celle-ci eût rattaché la Suède à la France, et lui eût rendu la Finlande. Celle-là n’a pas cessé d’abreuver Bernadotte de dégoûts ; elle a valu en définitive à la Suède la consécration d’une mutilation cruelle, la perte de la Poméranie et l’annexion d’un royaume dont le voisinage et le contact n’ont été pour elle jusqu’à présent qu’une source d’inquiétudes et de complications intérieures.


II

Il était difficile, on doit le reconnaître, que l’alliance fût réellement sincère entre Bernadotte et les souverains alliés, entre les représentans de l’absolutisme contre les maximes de la révolution française et l’ancien républicain, enfant de cette révolution. Ces maximes, dont les plus sociales, c’est-à-dire les plus puissantes, faisaient à la suite de Napoléon, suivant la belle expression de M. Thiers, autant de chemin que sa gloire, elles inspiraient aussi après tout Bernadotte, elles étaient devenues sa croyance intime et comme une partie de sa conscience. Ceux qui les combattaient pouvaient-ils croire aisément qu’il les eût oubliées, ou bien qu’il dût rester complètement sourd à leur souvenir ? Lui-même ne devait-il pas se sentir mal à l’aise et tenu en défiance au milieu des soutiens de la légitimité monarchique, lui, proclamé prince royal de Suède à la suite d’une révolution, et après que l’héritier naturel d’une des plus anciennes couronnes de l’Europe avait été dépouillé de son droit et réduit à l’exil ? Quel sort lui préparaient les événemens futurs de la guerre européenne ? Si Napoléon était vainqueur avant que Bernadotte n’eût pressenti cette victoire et ne fût redevenu son lieutenant dans le Nord, la nouvelle dynastie suédoise serait étouffée dans son berceau Si les alliés, demi-vaincus, signaient une paix équivoque avant que Bernadotte eût rendu à la coalition des services bien constatés, il y avait grand péril qu’un lâche abandon des confédérés laissât place au châtiment de l’empereur. Incontestablement, quelles que dussent être les chances de l’avenir, si peu certaines encore pour qui connaissait les ressources du génie de Napoléon, le plus sûr dans la position de Bernadotte était de s’assurer le plus promptement possible une des récompenses promises sans compromettre les autres. Aussi Bernadotte était-il fort pressé de s’emparer de la Norvège.

Mais l’expédition des Français en Russie l’avait obligé, immédiatement après l’entrevue d’Abo, de porter ailleurs son attention et de renoncer pour un temps au corps auxiliaire que l’empereur de Russie s’était engagé à lui envoyer. Au printemps de 1813, il fut convenu qu’il viendrait en Allemagne pour y prendre le commandement général des armées alliées ; cependant il comptait bien se servir avant tout des forces qu’on mettrait à sa disposition dans l’intérêt de ses propres vues, et commencer la campagne par une entreprise contre le Danemark, afin de forcer le cabinet de Copenhague à céder la Norvège. Bernadotte allait partir, lorsqu’il apprit, au mois de mai 1813, non-seulement que les contingens russe et prussien n’étaient pas prêts, mais encore qu’un envoyé russe, le prince Dolgorouki, venait d’arriver à Copenhague pour essayer d’attirer le cabinet danois dans l’alliance continentale, succès en vue duquel le cabinet de Saint-Pétersbourg garantirait la possession de la Norvège à ses anciens maîtres. Ce n’était pas le compte de Bernadotte. Ses défiances instinctives se rallumant, il se crut joué, et céda avec sa facilité habituelle au dépit et à la frayeur. Ses officiers tremblèrent des résultats que pourrait entraîner sa mauvaise humeur. « Il faut, disait-il, que la Suède, que l’Europe tout entière ait connaissance de la conduite des Russes à mon égard et de leur perfidie. » Et il adressait la note suivante au premier ministre, M. d’Engeström : « Écrivez aux comtes Charles et Gustave de Löwenhielm qu’ils aient à exiger officiellement le renvoi du représentant danois à Saint-Pétersbourg et celui du prince Dolgorouki de Copenhague, car il est important que nous connaissions le terrain sur lequel nous marchons. Si l’empereur Alexandre est fidèle à sa parole, nous tiendrons nous-mêmes nos promesses ; mais si le mauvais esprit qui anime ses ministres l’emporte sur la franchise et la justice, il nous reste de puissantes ressources pour nous rétablir dans la position que nous devons garder en présence des éventualités diverses. — Écrivez au comte Palin (ministre de Suède à Constantinople) pour lui donner connaissance de nos traités avec la Russie, l’Angleterre et la Prusse. Faites entendre que c’est nous qui avons calmé les Finlandais à l’heure où ils allaient se soulever en masse et marcher contre Pétersbourg. Insinuez qu’en dépit de leurs désastres, les Polonais sont résolus à reconquérir leur indépendance à tout prix, et qu’ils ont à leur tête des hommes de tête et de cœur. Montrez que l’Autriche est envieuse des progrès rapides de la Russie, lesquels ne sont dus qu’aux conseils de la Suède. Faites voir que l’Allemagne est déjà lasse du ton dominateur du cabinet russe, que les armées d’Allemagne ont beaucoup souffert, et que Napoléon vient de retirer d’Espagne cent mille hommes, pour les conduire entre l’Elbe et le Rhin. En dépit de tous les succès qu’il a obtenus, l’empire russe n’a jamais été si près de sa perte, et rien que la loyauté de sa conduite peut le protéger. Que Palin, avec prudence et réserve, engage la Porte à suivre avec beaucoup d’attention les événemens, en se tenant prête à en profiter, selon l’occasion… Qu’il dise que la Suède sera toujours aussi attentive à ce qui peut intéresser la Porte qu’elle le fut naguère, quand j’avertis le divan des projets que Napoléon avait tramés contre lui. Qu’il répète que la Suède et la Porte ont mêmes intérêts, mêmes ennemis, et qu’il faut entre elles une confiance illimitée, des informations et des avis réciproques. — Envoyez Brun-Krona en Finlande, à Abo. Chargez-le de nous gagner là autant d’amis qu’il sera possible. Qu’il parle avec confiance de l’union et de la force des Suédois ; qu’il rappelle leurs anciennes victoires, les lauriers de Narva, et surtout leur sympathie toujours vivante pour les Finlandais. — Faites dire, mais dans le plus grand secret, à vos amis de Pologne qu’ils ne désespèrent pas, que la Providence a sans nul doute assigné un terme à leurs malheurs, et qu’ils n’ont besoin que de vouloir pour redevenir un peuple libre. — Tout ce que je viens de vous dire est le langage inévitable d’une prévoyance que nous impose la politique incertaine et sans foi du cabinet russe. Je fais, à la vérité, une différence entre de tels ministres et l’esprit loyal du tsar ; mais ce prince ne fait pas toujours ce qu’il veut, et, comme il a souvent méconnu les traités les plus sacrés, j’ai besoin de me tenir sur mes gardes pour ne pas être victime de la mauvaise foi de ses conseillers… Si l’empereur Alexandre voulait tromper pour la seconde fois la Suède, je ne me croirais pas quitte envers cette noble nation avant d’avoir vengé toutes ses insultes [5]. »

Quel curieux programme, dont l’adoption eût changé toutes les destinées de l’Europe ! Suède et Turquie, Finlande et Pologne liées par les mêmes intérêts, la Suède et la France prenant en main ces intérêts, que de soudaines lumières ! Mais de telles paroles étaient un démenti à toutes les maximes que Bernadotte avait imposées à la Suède comme bases de la politique de 1812. — Amitié perpétuelle avec la Russie, disait-il naguère, avec la Russie, protectrice naturelle de la Suède, et en qui réside le génie du bien, de la conservation, de la stabilité ; abandon définitif de la Finlande et même des provinces suédoises de la Baltique, parce que leur possession n’a jamais servi qu’à entraîner la Suède dans les guerres continentales, à son grand détriment ; actuellement toutefois, glorieuse participation à l’insurrection générale de l’Europe contre son oppresseur ; union avec l’Allemagne, qui, animée d’une seule et même pensée, serait assurément victorieuse ; délivrance du continent, dévouement aux intérêts de l’indépendance européenne, — voilà au nom de quels principes Bernadotte avait changé et transformé presque violemment les dispositions de la nation suédoise. Et maintenant sa confiance dans l’autocrate de toutes les Russies et dans le système politique à la tête duquel le tsar se trouvait placé tombait tout à coup, par l’effet de quelques soupçons ! Et Bernadotte prétendait que les destinées de l’Europe fussent ainsi suspendues à sa volonté, à son caprice ! Quel était le motif véritable de sa conduite et le but réel de ses vœux ? Le salut de l’Europe ? Bernadotte ne pouvait pas croire que deux politiques précisément contraires fussent également propres à faire triompher cette grande cause. L’intérêt de la Suède ? La même objection se présente à l’esprit. Il faut bien croire que Bernadotte s’estimait assez habile et assez fort pour changer à son gré toute la face de l’Europe, et pour décider à lui tout seul de l’avenir des nations. Il avait, pensait-il sans doute, fait sentir à Napoléon le poids de son ressentiment ; il saurait bien, à l’occasion, l’infliger à Alexandre. — Quoi qu’il en soit, l’étonnement, c’est peu dire, la stupéfaction fut le premier sentiment qui accueillit ces dispositions nouvelles, quand Bernadotte donna lecture de sa lettre à M. d’Engeström au milieu de son état-major. Autant les officiers suédois avaient eu de peine à accueillir la pensée d’une alliance avec la Russie contre l’ancienne alliée de leur pays, autant il leur semblait étrange et périlleux aujourd’hui d’adopter subitement une politique justement contraire à celle pour laquelle ils avaient fait de si pénibles sacrifices.

Il était vrai du reste que Bernadotte disposait alors d’un grand crédit, dû à sa réputation d’habileté militaire et à l’éclat de ses dernières résolutions. La Russie et la Prusse avaient besoin de lui parce qu’elles n’avaient pas un seul général à qui elles osassent confier l’armée de la coalition. Napoléon était de nouveau vainqueur ; il fallait à tout prix l’arrêter, et le secours de Bernadotte était devenu tout à fait indispensable. Alexandre, au moment même où le prince royal multipliait ses récriminations, lui envoya le colonel Pozzo di Borgo pour le calmer, lui donner satisfaction, et presser son départ de Suède. Bernadotte fit bien sentir, à la manière dont il reçut l’émissaire impérial, qu’il se savait nécessaire. C’était dans la nuit du 7 au 8 mai 1813. Le prince venait d’arriver à Carlscrona, port militaire et principal arsenal de la Suède méridionale. Il devait s’embarquer de là pour le continent. Fatigué du voyage et d’une revue de la garnison, il s’était mis au bain vers minuit. À peine y était-il, qu’on annonce l’arrivée du colonel Pozzo : « Qu’on le fasse entrer, dit Bernadotte. — Je vous demande pardon, colonel, de vous recevoir en pareille situation ; mais, pressé comme je suis d’avoir des nouvelles de sa majesté impériale, je laisse de côté l’étiquette. » Il fit asseoir le diplomate près de la baignoire derrière un paravent ; une seule lampe jetait une lueur incertaine, l’entretien commença. Le grand désir du colonel, c’était d’obtenir que le prince, en considération des derniers et menaçans progrès de Napoléon, voulût bien renoncer, actuellement du moins, au corps auxiliaire qu’on lui avait promis, et, laissant de côté son projet favori d’attaquer avant tout le Danemark pour en arracher la cession immédiate de la Norvège, consentît à venir au secours des alliés sur l’Elbe et dans la Saxe. C’est dans cette vue qu’il parla d’abord, représentant au prince les dangers réels qui menaçaient la coalition et les progrès redoutables des armées françaises. Un tel tableau n’était pas fait pour rassurer Bernadotte ; il avait tout à craindre, si Napoléon réussissait par de nouvelles victoires à dicter la paix à la coalition. Il ne voulait pas entrer dans la lutte isolé, privé des auxiliaires qui lui avaient été promis ; il ne voulait pas commettre la faute des Autrichiens à Ulm, lorsqu’ils s’étaient offerts sans leurs alliés aux premiers coups de l’armée française, ni refaire celle des Prussiens à Iéna, qui s’étaient jetés sous l’épée de Napoléon sans attendre les Russes ; il ne voulait pas non plus recommencer les folies de Gustave IV, — mais surtout, et quelque résolution définitive qu’il dût prendre d’ailleurs, il était plus que jamais pressé d’en finir avec la conquête de la Norvège. Tant de perplexités le jetaient à l’avance dans un vif accès de mauvaise humeur, qu’il essaya vainement de dissimuler. « J’ai prévu, dit-il, tous les dangers dont vous me parlez dès le moment où j’ai appris que vous aviez passé l’Elbe. Les obstacles que vous prévoyez m’inquiètent, mais ne me découragent pas. J’aurais le droit de me plaindre ; je veux toutefois ne penser qu’à réparer les fautes commises. Je suis prêt à jeter mon épée dans la balance, mais il est nécessaire que j’en finisse avant tout avec le Danemark. Cette nécessité a été reconnue dans toutes mes conventions avec la Russie, la Prusse et l’Angleterre. Et, vous le savez bien, monsieur, la Suède n’est nullement obligée à se battre pour la Russie avant d’avoir acquis la Norvège. Je dirai plus : la conduite déloyale du cabinet de Saint-Pétersbourg me fournit une occasion légitime de rester attaché à ma première conduite. » — Le diplomate voulait répondre ; Bernadotte continua en s’animant : « Cette mission perfide du prince Dolgorouki à Copenhague, monsieur, est un avertissement qu’il m’en a coûté de recueillir, après que j’avais voué à l’empereur une fidélité sans bornes. — Mais, interrompit le colonel, le prince Dolgorouki a été rappelé et désavoué. — Soit, répondit Bernadotte ; mais que fait ce comte de Moltke (ministre de Danemark) au quartier-général de l’empereur Alexandre ? Je ne vois partout qu’artifice et que duplicité. » — Comme le colonel laissait échapper un geste d’étonnement et d’improbation : « Quel autre nom, reprit aussitôt Bernadotte, voulez-vous qu’on donne à la violation de ces mêmes traités sur la foi desquels je suis entré dans la lutte ? Que dire de cette présomption qui, au mépris de tous les conseils de la sagesse et de l’expérience, a peut-être en ce moment compromis sans remède la cause commune ? Et c’est au milieu de toute cette confusion que vous venez me demander de marcher sur l’Elbe avec mes trente mille Suédois, sans aucun auxiliaire, sans même savoir à quoi m’en tenir politiquement et militairement ! Non, monsieur, j’ai agi jusqu’à présent en parfaite conformité avec mes traités, et je ne m’en éloigne pas davantage aujourd’hui. Finissons-en d’abord avec le Danemark ; nous combattrons Napoléon ensuite. »

Pozzo était au désespoir. Dans le moment même où il parlait, l’armée insuffisante de la coalition se réunissait auprès de Leipzig, pendant que les renforts russes étaient encore sur le Niémen, que la Prusse en était à ses premiers préparatifs, et que les trente mille soldats de Bernadotte étaient toujours dans les ports suédois. Il était fort à craindre que Napoléon ne pût être arrêté sur l’Elbe par des forces incomplètes ; cinq jours après l’entretien que nous rapportons, la nouvelle de la défaite des alliés à Lützen justifiait ces craintes. Rien de tout cela cependant n’ébranlait Bernadotte dans son projet bien arrêté de s’assurer avant toute chose la cession de la Norvège : « J’avais prévu tout cela, disait-il froidement. Vous avez dédaigné mes avis ; vous avez franchi l’Elbe sans seconde ligne, sans aucune des précautions que la prudence exigeait. Et maintenant, en présence du danger, vous voudriez que je tirasse les marrons du feu ! Je ne sais pas quels sont au quartier-général de l’empereur Alexandre les faiseurs, mais les faits parlent d’eux-mêmes, et je sais que ces mesures trop précipitées ont été prises chez vous en dépit des conseils de vos généraux, par exemple de Kutusof. — L’Autriche n’était pas prête, dit Pozzo, nous avons passé l’Elbe pour entraîner cette puissance. — Tant pis pour vous ! répondit Bernadotte. Si vous basez vos opérations militaires sur de mauvais calculs politiques, dois-je en supporter les conséquences ? — Mais l’Autriche avait promis de se déclarer en mai, aussitôt que nos armées auraient atteint les frontières de la Bohême. — L’Autriche ! quel fond faites-vous sur cette puissance ? Pour moi, je sais bien ce que j’en dois penser. Je sais bien que le prince Metternich travaille de tout son pouvoir à servir les intérêts de la France et à combattre mes plans sur la Norvège. Au surplus, de la part de l’Autriche, cela ne m’étonne pas ; mais qu’il se trouve dans le conseil de l’empereur de Russie des hommes assez méchans pour l’exciter à violer ses promesses envers moi et à priver la Suède du prix qu’ont mérité ses efforts, voilà ce que je n’attendais pas. » Pozzo souffrait en entendant ces paroles : « Je suis au désespoir, dit-il, de voir que votre altesse royale se croie en droit d’exprimer de tels reproches. Le noble caractère de l’empereur Alexandre aurait dû rassurer votre altesse. L’empereur saura remplir toutes ses promesses. D’ailleurs, si la cause générale est compromise et finalement perdue par suite de nos divisions intestines, par défaut d’unité et de confiance, quelle entreprise particulière réussira ? La Norvège sera-t-elle jamais après cela une possession sûre et paisible entre les mains de votre altesse royale ? — Plus sûre et plus paisible, répondit avec impétuosité Bernadotte, qui se contenait à peine dans sa baignoire, que n’est en ce moment celle de la Finlande aux mains de votre maître ! » Pozzo di Borgo garda le silence, mais ses lèvres pâles et serrées et l’énergie de son geste, difficilement contenu, dévoilaient suffisamment tout son dépit. Le prince et le diplomate s’étaient l’un l’autre profondément piqués. « Au reste, continua Bernadotte, poursuivant sa première pointe, mes liaisons avec le gouvernement anglais sont parfaitement indépendantes de celles qui nous unissent. Je suis convenu avec le général Hope d’attaquer immédiatement le Danemark. Mon armée est intacte, mes navires de transport l’attendent et la conduiront, c’est le terme de mon traité avec l’Angleterre, partout où nous aurons des ennemis communs. On peut bien se moquer des engagemens, des devoirs, de l’honneur : soit, je suis prêt à tout ; mais ne croyez pas que j’irai, comme un insensé cherchant le suicide, me lancer au beau milieu de l’Allemagne pour tomber victime de vos fautes et de leurs conséquences… En un mot, je continue à demander qu’on observe les traités, et pour moi, j’y resterai fidèle. C’est pour cela que je ne veux pas franchir l’Elbe avant que le cabinet de Copenhague se soit décidé à m’abandonner la Norvège et à se déclarer pour nous ou bien ouvertement contre nous. Et dans l’un ou l’autre cas, je ne fais point un seul pas en avant jusqu’à ce que le contingent russe se soit réuni à mon armée. C’est mon dernier mot. »

L’entrevue allait finir ; mais le colonel Pozzo, qui voyait le but de sa mission près de lui échapper, ne céda pas encore et releva l’entretien : « Cette manière de voir et d’agir entraînera, dit-il, des conséquences telles que non-seulement la cause commune, mais encore les intérêts particuliers de la Suède courent sans nul doute un grand risque. Si sa majesté impériale a cru devoir accéder à l’union de la Suède et de la Norvège, elle ne l’a fait sans aucun doute que dans l’intime conviction que cette réunion serait la récompense des services que votre altesse royale aurait préalablement rendus à la cause commune… » On conçoit qu’à de telles paroles Bernadotte éclata : « Ah ! vraiment, vous trouvez que la Suède n’a rien fait encore ! Ce n’est pas elle qui a montré l’exemple à toutes les autres puissances quand il s’est agi de former la présente coalition ? Ce n’est pas elle qui, par son courage, a excité les nations endormies à revendiquer leur indépendance ? N’ai-je pas enseigné à l’empereur Alexandre par quels moyens il triompherait de Napoléon ? N’ai-je pas sauvé votre capitale en sacrifiant le corps auxiliaire qui était destiné à marcher avec moi en Seeland ? N’ai-je pas été le lien commun qui a réuni la Russie et l’Angleterre ? N’ai-je pas ménagé votre paix avec la Turquie, tenu les forces danoises en échec, et retenu malgré elle dans le nord de l’Allemagne toute une armée française ? N’ai-je pas enfin sacrifié déjà dans l’intérêt de votre maître et de la cause commune cette condition bien expresse de nos traités, que la Norvège me serait acquise avant mon passage en Allemagne ? Vous comptez tout cela pour rien ? » Bernadotte n’avait que trop raison. Oui, il avait été le sauveur de la Russie en lui laissant, à la fin de 1812, lors de l’expédition française, l’emploi des trente-cinq mille auxiliaires qui devaient le suivre en Norvège. Cette habile manœuvre et la paix ménagée entre la Turquie et les Russes, ajoutez-y le conseil d’appeler l’hiver à son secours et de ne pas conclure de paix « tant qu’un soldat français souillerait vivant le sol de l’empire, » — de tels services avaient certainement sauvé Alexandre et causé nos désastres. Il pouvait bien croire qu’il avait acquis le droit d’exiger qu’on remplît les promesses des traités à son égard ; mais la défiance était mutuelle entre les alliés. Alexandre était bien déterminé à ne payer sa dette qu’après avoir largement exploité le contrat, et nous verrons combien, après l’avoir retardée, il réduisit la récompense. Tout ce que put obtenir Pozzo di Borgo, après une seconde entrevue, qui eut lieu à Stralsund, et dans laquelle Bernadotte s’emporta jusqu’à rappeler les bruits qui, lors de la mort de Paul Ier, avaient couru à la honte d’Alexandre, ce fut que le prince royal, exigeant toujours la prompte réunion des contingens prussien et russe, marcherait vers l’Elbe, si le Danemark voulait dès à présent céder en Norvège l’évêché de Throndhiem, sauf à ne se dessaisir du reste du pays qu’après qu’il aurait en main une indemnité convenable. Aussi l’envoyé russe rapporta-t-il vers Alexandre de nouveaux motifs de défiance contre Bernadotte : il alla jusqu’à déclarer qu’à son avis il serait imprudent de confier des forces considérables à un allié si équivoque, peut-être à un ennemi secret de la coalition.

Chose curieuse, Pozzo di Borgo sortait de Stralsund le matin du 21 mai. Dans la même journée, quelques heures après son départ, Bernadotte recevait un émissaire dont la démarche, s’il l’avait connue, aurait singulièrement augmenté les soupçons du diplomate russe : un émissaire de Napoléon ! L’émissaire était un officier suédois nommé Peyron, un de ceux que leur gouvernement avait condamnés à mort en 1812 pour n’avoir pas suffisamment résisté à l’entrée des Français en Poméranie. Peyron avait été fait prisonnier et emmené comme tel en France. Il était à Blois depuis une année environ, quand on le vit subitement venir à Paris. Le 18 avril 1813, aussitôt après son arrivée dans la capitale, il vit entrer chez lui M. de Cabre, notre ancien chargé d’affaires à Stockholm, brutalement éloigné de son poste à la fin de l’année précédente par le gouvernement suédois. M. de Cabre conduisit Peyron, en lui recommandant la plus grande discrétion sur ce qu’on allait lui confier, chez le duc de Bassano. Le duc l’adressa d’abord à la princesse royale de Suède, qui continuait à préférer le séjour de Paris à celui de Stockholm, mais qui travaillait encore à réconcilier les deux cours. Elle dit à Peyron que le prince royal devant aborder prochainement à Stralsund à la tête de trente mille Suédois, on espérait pourtant qu’il n’ouvrirait pas d’hostilités contre la France ; l’empereur Napoléon voulait, disait-elle, offrir à la Suède d’importans avantages ; l’empereur lui-même voulait recevoir Peyron, lui parler de ce grave sujet ; qu’il revînt donc trouver la princesse après cette audience : elle lui donnerait des lettres qu’il serait chargé de porter à Bernadotte. Le 18 au soir, en effet, Peyron fut présenté par le duc de Bassano à Napoléon, aux Tuileries. Après quelques paroles obligeantes et dites avec une grande bonté, selon le rapport de Peyron, qui se trouve dans les papiers de M. Schinkel, l’empereur rappela, mais brièvement, tous les sujets de plainte qu’il avait contre la Suède ; D’autre part, il ne dissimula pas quels reproches le roi de Suède pouvait élever contre le gouvernement français, par exemple à propos de l’invasion de la Poméranie ; il ajouta qu’il avait désapprouvé les mesures adoptées en cette occasion par ses généraux comme non conformes à sa politique, mais sa dignité ne lui permettait pas de désavouer des maréchaux. Il arriva finalement au sujet principal en disant qu’il ne regarderait pas comme une hostilité la descente d’une armée suédoise en Allemagne, si elle se bornait à l’occupation d’une province suédoise ; il déclara que les armées françaises, dont il prenait lui-même le commandement, respecteraient le territoire de la Poméranie, que cette province et la Suède tout entière resteraient en possession paisible de leur commerce, enfin que les prisonniers suédois seraient tous rendus. Il fit lire ensuite par le duc de Bassano la note modérée de février 1813 remise à M. D’Ohsson, ministre de Suède à Paris, lorsqu’il avait demandé ses passeports ; le duc ajouta quelques paroles à la lecture de ce document, et fit remarquer quelle modération l’empereur montrait en voulant oublier certaines notes, certaines proclamations dernièrement issues du gouvernement suédois l’écrit d’Auguste Schlegel sur le système continental, et la fameuse lettre de Bernadotte en date du 24 mars 1813 : « Possesseur de la plus belle monarchie, votre majesté voudra-t-elle toujours en étendre les limites ? etc.. » Peyron quitta bientôt Paris avec l’assurance que l’empereur voulait regarder encore la Suède comme son alliée naturelle, et avec les lettres de la princesse royale de Suède, qui suppliait son mari de changer de politique.

Il y eut là un singulier moment d’incertitude pour les destinées futures de la France et de la Suède. On put croire que l’avenir n’était pas encore fixé. Bernadotte, mécontent de ses nouveaux alliés, écouta ou feignit d’écouter les propositions de l’envoyé français ; il répondit en faisant partir le 28 mai pour Dresde un agent d’un caractère suspect, Signeul, qui devait, par une incroyable invention, déclarer au duc de Bassano que la Russie offrait la Finlande à la Suède, et qu’il restait donc à Napoléon à donner pour sa part la Norvège ; la Poméranie formerait pour le Danemark une compensation. Signeul devait surtout avertir au plus tôt le prince royal s’il apprenait que les alliés se disposassent à conclure une paix quelconque avec Napoléon. Telle était l’incertitude des alliances, telles étaient la défiance et l’anxiété de Bernadotte, qui apprenait alors même les nouvelles tentatives de la Russie pour attirer le Danemark en lui promettant l’intégrité de ses états ; tels étaient les déboires que lui causait l’alliance de 1812.

Entraîné à accepter encore un délai pour l’accomplissement de ses plus chères espérances, on sait quels importans services Bernadotte rendit à la coalition pendant la funeste campagne de 1813, aux journées de Gross-Beeren, de Dennewitz et de Leipzig. Une fois Napoléon refoulé en-deçà du Rhin, il prétendit que, de ce côté du moins, il avait achevé son œuvre et qu’il devait à présent marcher contre le Danemark. Ce n’était pas cette fois encore le compte d’Alexandre. Il voulait franchir le Rhin ; la chute de Napoléon entrait évidemment dans ses vues secrètes. Il affectait de faire briller de nouveau aux yeux de Bernadotte les espérances les plus séduisantes, et Bernadotte le soupçonnait, assure M. Bergmann, qui a vu tant de lettres et de notes confidentielles de Charles-Jean, de convoiter le trône de Suède pour un de ses frères, et finalement l’empire sur tout le continent. Bernadotte déclara enfin, en novembre 1813, quand les souverains alliés se trouvaient réunis à Francfort, qu’il voulait marcher contre le Danemark. En vain le comte G. de Lövenhielm lui conseilla-t-il de rester quelque temps encore avec les alliés, de peur que ceux-ci ne lui retirassent leurs auxiliaires. « Ma résolution est prise, répondit-il avec impatience et colère ; je marche contre les Danois, et si les rois alliés osent pour cette raison rompre leurs engagemens envers moi, ils verront arriver des choses qu’ils n’ont pas prévues, et peut-être Napoléon se relèvera-t-il plus redoutable que jamais ! » Alexandre pensa qu’il ne fallait pas pousser au désespoir l’humeur impétueuse du prince royal, et il consentit enfin à ce qu’il se séparât du gros de l’armée, pour commencer, avec les auxiliaires qu’on lui avait promis, la campagne danoise, destinée à lui faire céder la Norvège. Malgré le voisinage de Davoust, le Danemark n’était pas en état de résister longtemps à des forces très supérieures, à une armée enhardie par la victoire, à un général aussi habile que l’était Bernadotte. En dépit des secrètes menées de M. de Metternich, qui travaillait en faveur de Napoléon et de Marie-Louise, et voulait ménager les chances d’un meilleur avenir en retardant la chute du Danemark, leur seul allié, Bernadotte parvint à effrayer les Danois et les rois coalisés eux-mêmes en menaçant d’envahir tout le royaume et de détrôner Frédéric VI. Déjà il avait rédigé le plan d’un gouvernement provisoire et promettait une charte constitutionnelle. Les alliés le traitèrent en esprit têtu et brouillon, capable de tout bouleverser si on ne cédait à ses volontés, et la paix de Kiel, aux termes de laquelle la Norvège était entièrement cédée au roi de Suède, fut imposée au Danemark au milieu de janvier 1814.


III

La récompense tant de fois promise et après tant de dégoûts accordée, Bernadotte la tenait-il enfin ? — Non, pas encore. Aux termes de la paix de Kiel, le roi de Danemark, en déliant ses sujets norvégiens de leur serment de fidélité, transmettait tous ses anciens droits sur la couronne de Norvège au roi de Suède Charles XIII ; de plus l’assentiment, mieux encore la volonté expresse des puissances alliées semblait faire entrer sans conteste ce changement politique dans le droit européen. Cependant il manquait à ce marché le consentement de la Norvège elle-même. Était-elle donc vile marchandise qu’on pût acheter à prix d’argent ? Était-ce un bétail dont la Russie pût faire à son gré commerce ? Les Norvégiens déclarèrent que s’il avait plu au roi de Danemark Frédéric VI de rompre le contrat jadis conclu entre ses ancêtres et la Norvège, le peuple norvégien redevenait indépendant, et recouvrait la libre disposition de lui-même. Les Norvégiens ne se seraient pas arrogé le droit de transporter leur obéissance au pied d’un trône étranger (car ils ne dépassaient pas dans leurs théories les justes limites d’un fidèle royalisme) ; de même, le roi de Danemark n’avait pas le droit de céder ou de vendre par un marché honteux leur libre soumission. Ils ne reconnurent pas le traité de Kiel.

Les Norvégiens, il faut se le rappeler, étaient depuis bien longtemps préparés à la liberté, ou plutôt ils n’avaient jamais complètement cessé d’être libres. Jamais la féodalité ne poussa dans le sol norvégien de profondes racines ; des coutumes héréditaires introduites dans la loi, l’odels-ret par exemple, y ont toujours opposé une digue à peu près infranchissable à la formation et aux envahissemens de la grande propriété. Aux anciennes pirateries, dans lesquelles les Scandinaves déployaient une énergie en apparence indomptable et sauvage, avait succédé la double et bienfaisante influence du christianisme et du travail. Le commerce et la pêche étaient devenus les sources plus légitimes et en même temps plus fécondes d’un bien-être auquel naguère le pillage seul devait subvenir. Ouvrez les vieux livres norvégiens, Snorre Sturleson, le Kongespeil ou Miroir royal, tous ces curieux témoins d’une civilisation naïve, il est vrai, mais qui fut plus complexe et plus brillante que nous ne le savons généralement ; ouvrez ces livres du XIIe et du XIIIe siècle scandinave, et vous verrez combien étaient libres dans leur activité déjà puissante le paysan et le marchand norvégiens, ces véritables maîtres du pays. Quelle société déjà sage et bien réglée révèlent ces conseils de l’auteur inconnu du Miroir royal, — sans doute un marchand, que dis-je ? un négociant, un riche armateur, — lorsqu’il écrit pour son fils ces lignes, empreintes d’une respectable expérience : « Il est nécessaire, pour celui qui veut faire le commerce, de s’exposer à de nombreux dangers, soit qu’il visite des pays non chrétiens ou des régions inconnues ! — Levez-vous, mon fils, de bon matin ; allez à l’église la plus voisine entendre la messe et prier Dieu ; faites vos affaires jusqu’au repas, c’est-à-dire jusqu’au milieu du jour. Que votre table soit couverte de linge blanc et de mets que recommande leur saveur. Dormez un peu après le repas, ou plutôt prenez quelque promenade, pendant laquelle vous saurez vous enquérir de ce que font les autres négocians et des marchandises nouvellement arrivées sur la place. De retour au logis, examinez les vôtres ; si elles se gâtent, vendez-les promptement, mais sans en dissimuler la mauvaise qualité, afin que votre réputation n’en souffre pas. — Soyez vigilant, mais sans que votre sauté nuise à votre application. Ne soyez pas triste, mais plutôt enjoué, aimable, d’humeur égale et point inquiète. Soyez intègre et pur dans votre vie. Enseignez le bien et joignez-vous à ceux qui le pratiquent. Parlez peu. Fuyez comme le démon le jeu, l’ivresse, les querelles et les vils plaisirs. — Sachez l’arithmétique, indispensable au commerçant. Étudiez comment s’illumine le firmament, quels sont et le cours des astres et l’alternative du jour et de la nuit et la raison du calme ou des tempêtes de l’Océan, toutes choses nécessaires à qui veut naviguer. Étudiez les lois, celles-là surtout qui règlent les rapports du commerce ; sachez les langues, surtout le latin et le velche [6], qui sont si répandus au loin ; n’oubliez point pour cela votre langue maternelle. Employez enfin vos loisirs à l’étude des lettres, car ceux-là sont moins sages et moins prudens à qui les lettres sont moins familières… » A coup sûr, c’est la un beau programme de vie commerçante, et dont l’application, en beaucoup de points, ne messiérait pas à d’autres temps que le XIIIe siècle. Apparemment le libre essor ne manquait pas à ce négociant, dont les vaisseaux allaient visiter des plages inconnues, et dont la richesse récompensait les énergiques efforts. Son commerce faisait vivre le matelot et le paysan des montagnes, qui préparaient pour l’exportation, l’un le poisson, récompense de sa pêche laborieuse, l’autre les bois qu’il fallait abattre, ébrancher, équarrir, avant de les livrer au cours d’eau descendant de la forêt. Eux aussi, pêcheur et paysan, devenaient riches par le travail, et le travail, accomplissement des devoirs, donne à qui lui reste énergiquement fidèle le sentiment de ses droits.

Tout paysan de Norvège savait au moyen âge et sait encore aujourd’hui qu’il est égal politiquement à tout autre de ses concitoyens, et qu’il peut, comme tout autre, devenir représentant de la nation, s’il en est digne par son instruction et ses lumières. Les paysans norvégiens du XIXe siècle ont conservé le souvenir et l’habitude de l’ancienne indépendance, et l’on raconte que le roi de Suède, dans un voyage à Christiania, ayant invité à sa table, avec quelques députés du Storthing, un paysan leur collègue, en reçut cette réponse : « Je ne puis aujourd’hui, parce que j’ai mon voisin à dîner ; mais dites que j’irai demain et que je n’y manquerai pas. » Ce qui est plus sûr, c’est que la royauté, jusque dans les derniers temps, rencontra dans ces paysans les plus zélés défenseurs des libertés nationales. Encore une fois, c’est dans le travail patient et mâle que le paysan de Norvège a puisé, avec un bien-être qui lui suffit aisément, avec la pureté des mœurs, un vif amour de son indépendance. Ouvrez le livre charmant où sont retracés par le crayon cette suite de tableaux à la fois gracieux et sévères que M. Tidemand, dont l’exposition de 1854 a fait connaître plusieurs belles peintures, a composés pour le château royal d’Oscars-Hall, près de Christiania, et qui représentent les différens épisodes de la vie du paysan norvégien [7]. Chacune de ces lithographies, habilement coloriées suivant les procédés des artistes de Düsseldorf, est accompagnée de quelques stances norvégiennes et allemandes qui expliquent la scène. Dessins et stances, c’est tout un petit poème qu’il faut recommander aux familles, s’il en est encore parmi nous qui n’aient pas abandonné le noble plaisir des lectures en commun au coin du foyer ; .c’est tout un petit poème qui raconte comment le travail affranchit et ennoblit. Le commentaire magnifique de ce livre est un voyage à travers l’antique Norvège, au milieu de ces admirables forêts aux mille vives couleurs, au milieu de ces torrens et de ces glaciers, — ou bien un voyage à travers son histoire, antique ou récente, peu importe. Il n’y a qu’une empreinte effaçant toutes les autres sur ces destinées ; c’est celle d’une constante et énergique liberté.

La domination du Danemark avait été bien légère pour la Norvège, et si ce dernier pays a conservé aujourd’hui la langue danoise, sauf quelques différences peu sensibles, il n’a pourtant sacrifié presque aucune de ses vieilles institutions Aussi, quand la révolution française avait éclaté, la Norvège, sans lui présenter, comme le Danemark, des passions populaires à enflammer, reconnut sous une forme saisissante quelques-unes des idées politiques qui faisaient depuis des siècles le fond même de ses croyances et de sa vie sociale, et elle s’affermit dans la conscience de ses droits. Voilà par quelle alliance, par quelle coopération de l’esprit ancien et de l’esprit moderne ce pays se trouva prêt, lors des vicissitudes que lui réservait le XIXe siècle, pour une constitution presque républicaine. On sait comment naquit la constitution norvégienne de 1814. Nous ne saurions prétendre raconter ici tout ce beau drame ; bornons-nous à quelques épisodes qui nous fassent comprendre à quelle énergique nationalité Bernadette allait avoir affaire, et quel était l’ours dont Alexandre avait vendu la peau.

Pendant ; les sept années de guerre, de 1808 à 1814, qui interrompirent les communications régulières entre le Danemark, cerné de tous côtés par la marine anglaise et la Norvège, cette dernière province se trouva isolée, abandonnée à elle-même, et forcée de pourvoir à de nouvelles nécessités financières, économiques administratives. Une telle extrémité lui fut salutaire. Tandis que le gouvernement danois, soucieux dans ce danger de conserver son affection, lui accordait des institutions refusées jusqu’alors, une université, une banque, — la commission de gouvernement instituée pour administrer en son nom prit en main non pas seulement la direction civile, mais la direction politique du pays. La commission de gouvernement devint ainsi le berceau des institutions que l’assemblée d’Eidsvold devait transformer bientôt en une charte presque républicaine. Le dernier lien avec le cabinet de Copenhague avait été, au commencement de 1813, la nomination comme gouverneur de Norvège du prince Christian-Frédéric, héritier de la couronne danoise, et plus tard roi de Danemark sous le nom de Christian VIII. Le 21 mai, le prince, déguisé en matelot afin d’échapper aux croisières anglaises, avait traversé dans une petite barque le bras de mer qui sépare l’extrémité septentrionale du Jutland de la côte norvégienne. Voilà dans quel appareil le dernier représentant de la couronne danoise avait fait son entrée dans une province qui dépendait depuis plusieurs siècles du Danemark. Le traité de Kiel, reconnu par Frédéric VI, dépouillait évidemment le prince Christian des pouvoirs que l’ex-souverain de Norvège lui avait conférés pendant les derniers temps de sa puissance ; mais quand le prince apprit l’acte de renoncement du roi de Danemark, il engagea les Norvégiens à ne pas accepter la réunion avec la Suède : il promit de défendre la cause de l’indépendance, de se vouer au pays dont on lui avait remis le gouvernement, et comme il s’était fait aimer dans la première année de son administration, on eut confiance dans son dévouement. Toutefois il dut reconnaître le premier la prétention des Norvégiens, que nulle autorité ne fût désormais exercée chez eux qu’en vertu d’un nouveau contrat librement accepté ou plutôt imposé par la nation. Christian-Frédéric parlait déjà de prendre l’autorité suprême en vertu de la loi royale de Danemark et comme successeur du roi Frédéric VI ; la Norvège ne souffrit pas que cette première atteinte fût portée aux droits qu’elle venait de reconquérir. Quelques-uns des principaux citoyens allèrent représenter au prince dans un langage simple, mais très ferme [8], que l’opinion publique n’approuvait pas ses dispositions, et Christian-Frédéric les abandonna sans beaucoup résister ; il prit seulement le titre de lieutenant-général du royaume, en attendant qu’une assemblée constituante disposât de l’autorité suprême. Convoquée par le prince dans la petite ville d’Eidsvold, à quelques lieues au nord de Christiania ; composée, après des élections à deux degrés, des hommes qui représentaient vraiment le pays, cette assemblée se réunit le 10 avril 1814, commença les travaux relatifs à la constitution le 15 et les termina le 17 mai, en décernant la couronne au prince qui s’était associé à l’œuvre nationale. Seulement, au lieu d’être roi par le droit de ses ancêtres et roi absolu, Christian-Frédéric le devint par le seul consentement de la nation, et après avoir juré d’observer la constitution qui venait d’être adoptée, sans qu’il eût exercé dans les discussions aucune sorte d’influence. La Norvège s’était affranchie politiquement. Libre par les mœurs et l’esprit public, elle avait mis ses institutions au niveau de ses mœurs ; un tel accord est pour l’édifice de la liberté la seule base inébranlable.

Cependant Bernadotte n’avait pas perdu de temps ; ses troupes, ramenées en Suède, avaient bloqué la frontière, pendant que la flotte suédoise bloquait les ports principaux de la côte ennemie. La Norvège avait préparé tous ses moyens de résistance ; maintes fois elle avait juré, entre les mains du chef qu’elle avait élu, de se défendre jusqu’à la dernière extrémité contre l’union suédoise. Le nouveau roi avait imploré les puissances étrangères : il comptait sur l’opposition anglaise, qui fit bien au sein du parlement quelques représentations en faveur de l’indépendance norvégienne ; mais enfin l’armée suédoise et la flotte, rompant le blocus, se mirent en mouvement, et lorsque, après de courtes hostilités, la forteresse de Frederikstad fut tombée au pouvoir de Bernadotte, il devint évident, en l’absence de tout secours étranger, que la résistance était impossible. Les partisans de la réunion, traités jusque-là d’ennemis et de traîtres, prirent enfin quelque crédit. Beaucoup de bons citoyens parmi eux pensaient, avec raison sans doute, que la Norvège ne pouvait sérieusement songer à former un royaume tout à fait indépendant, et qu’après la conquête inappréciable d’une constitution libre, il importait surtout de sauvegarder et de protéger cette constitution. Retourner sous la domination danoise eût été dangereux, quand même les puissances étrangères l’eussent permis. Se joindre à la Suède selon le vœu de ces puissances, c’est-à-dire selon l’inexorable nécessité, mais en faisant reconnaître l’œuvre politique de l’assemblée d’Eidsvold, ce serait au contraire acquérir une protection en échange d’un bien faible hommage ; ce serait finalement avoir tiré un merveilleux parti d’une très menaçante conjoncture. En présence de ces extrémités, et une défaite pouvant compromettre les concessions si importantes qu’on voulait obtenir de la Suède, Christian-Frédéric dut renoncer aux espérances qu’il avait sans doute conçues soit pour lui-même, soit pour la maison royale de Danemark ; Bernadotte d’ailleurs refusant d’entrer en pourparlers avant que le prince eût remis le pouvoir exécutif entre les mains de la nation norvégienne, il s’y résigna. Son dernier acte fut de convoquer une nouvelle assemblée nationale, seule en possession de disposer une fois encore des destinées publiques. Du reste, pour hâter la réunion, le roi de Suède avait promis, par la convention de Moss (14 août 1814), de reconnaître la nouvelle constitution norvégienne, et de n’y proposer aucunes autres modifications que celles qui seraient rendues absolument nécessaires par les nouveaux rapports entre les deux royaumes.

Telle fut la base des négociations qui s’ouvrirent avec le Storthing, réuni en octobre. D’après le projet élaboré par le gouvernement suédois lui-même, on décida que la Norvège, annexée à la Suède, conserverait son indépendance, son organisation intérieure et ses lois. Le roi de Suède recevait une seconde couronne, c’était là tout le changement ; les deux pays restaient séparés et gouvernés par des lois différentes. Cette réunion avec la Suède fut proclamée par le Storthing le 20 octobre, et le 4 novembre le roi de Suède fut élu par le Storthing roi de Norvège. Tout cela se fit, non par une soumission forcée à une volonté étrangère, mais à la suite d’une délibération libre et d’un choix tout national. Ne semblait-il pas en effet que la Norvège eût fait ses conditions à Bernadotte ? Quand il voulut, pendant le stortking qui prononça la réunion, faire modifier quelques articles de la constitution d’Eidsvold, outre ceux que la nouvelle condition du pays rendait inévitables, il n’y put parvenir ; les Norvégiens tinrent bon. Et pourtant on sait quelles précautions jalouses la constitution norvégienne a prises contre la royauté, qu’elle annule presque entièrement. On connaît en particulier cette singulière disposition, toute démocratique, par laquelle une proposition renouvelée par trois storthings consécutifs (c’est-à-dire pendant neuf ans) devient loi lors même que la royauté refuserait d’y accorder son consentement. Comment donc se fait-il que Bernadotte vainqueur des maréchaux de l’empire et de Napoléon lui-même, Bernadotte se présentant au nom des puissances alliées, ait cependant accepté et proposé même des conditions si évidemment désavantageuses à la domination suédoise ? Ne pouvait-il exiger une Norvège parfaitement unie à la Suède, aussi bien que l’était jadis la Finlande ? N’était-ce pas là ce qu’on lui avait promis, au lieu d’une Norvège simplement annexée, qui ne devait fortifier en aucune façon ni enrichir la Suède ? On a dit que Bernadotte avait songé, dans cette négociation, à ses intérêts dynastiques plutôt qu’aux intérêts de la Suède elle-même. Bernadotte vivait cela est certain, dans la crainte perpétuelle d’une restauration générale des légitimités. Si une telle réaction parvenait à relever le trône des Vasas, envers qui les Bourbons et l’empereur de Russie pouvaient être fort zélés, — en bien ! la Norvège reconnaissante lui conserverait au moins une couronne. Il opposerait au droit divin l’élection populaire, — également prêt d’ailleurs à devenir une sorte de président de république en Norvège, — un roi constitutionnel à Paris, pour peu que le sort, suivant son expression, ouvrît les circonstances, — ou bien, à l’occasion, un roi absolu dans Stockholm. — Il faut ajouter que les terribles événemens de 1813 le pressaient d’en finir avec la Norvège. Il y avait si longtemps qu’il la convoitait ! Il craignait tant de voir échapper une fois encore ce présent du matin, qu’il voulait offrir à la Suède en remerciement de ce qu’elle s’était donnée à lui ! Qu’importaient les concessions présentes ? Ne trouverait-on pas au besoin les moyens de corriger les prétentions ou même les droits excessifs ?

Voilà précisément par quelles routes Bernadotte a engagé la Suède dans une lutte ou du moins dans un antagonisme dangereux contre la Norvège. Ni les idées, ni les mœurs, ni les institutions de ces deux peuples ne sont actuellement les mêmes ; il y a encore dissentiment. La Suède a des traditions et un passé historique dont manque la Norvège. La Suède a conservé une noblesse et une représentation qui semblent peu d’accord avec l’esprit moderne, tandis que la Norvège dédaigne ces reliques du passé, et les a rejetées hors de sa constitution. La Suède a conservé une église d’état, et cette église a le tort, bien grave dans notre temps, de se montrer intolérante, sans qu’on puisse attribuer ses duretés à l’impulsion d’une foi si ardente qu’elle soit impuissante à se maîtriser elle-même ; la Norvège au contraire a proclamé la liberté religieuse. La Suède s’est montrée depuis quarante ans plus soucieuse d’un développement intérieur conforme aux idées exclusivement suédoises que de relations nouvelles à contracter au dehors et de nouvelles maximes à se faire enseigner. La Norvège au contraire a les yeux sans cesse tournés vers l’Angleterre. Christiania parle anglais et prend le thé, tandis que Stockholm en est encore, il faut le dire, à une remarquable absence de tout comfortable, au knœckebröd et au poisson fumé ! — La liste serait bien longue des dissentimens qui se sont élevés entre les deux pays depuis qu’ils sont, par un lien jusqu’à présent factice, attachés l’un à l’autre. Malgré Bernadotte, la Norvège a refusé de reconnaître une noblesse ; malgré lui, elle a persisté à célébrer cet anniversaire du 17 mai qui, rappelant la constitution libre de 1814, semblait répéter chaque année au gouvernement suédois que l’union ne reposait que sur la libre acceptation du peuple norvégien. On sait quels continuels efforts Bernadotte a vainement tentés pour faire disparaître cet article de la constitution qui place un vœu exprimé par trois storthings successifs au-dessus du veto royal. Tout récemment encore, le storthing a prétendu, à propos d’une loi relative à l’institution du jury, maintenir, après la session terminée, une commission par lui nommée à cet effet et non autorisée par le roi. Il a paru ensuite disposé à voter l’abolition de la dignité de gouverneur, c’est-à-dire à briser un des rares liens entre les deux gouvernemens. Il y a quelques semaines, les régimens de la garde suédoise, le prince royal en tête, ayant pris la résolution d’élever une statue à Charles XII devant la petite ville de Frederikshall, en Norvège, qu’il assiégeait quand il y fut tué, les Norvégiens ont très vivement réclamé, et la presse a failli envenimer le débat. Au commencement de la guerre enfin, n’a-t-on pas entendu exprimer à Christiania certains avis assez peu favorables à une conquête de la Finlande, de peur que cette annexion nouvelle ne vînt resserrer les liens qui rattachent aujourd’hui la Norvège à la Suède ? On sait le mot du Portugais qui, tombé dans un puits, aperçoit d’en bas un Espagnol et lui crie : Castillan ! Castillan ! tire-moi de ce danger, et je te ferai grâce de la vie ! — Nous ne disons pas qu’entre Norvégiens et Suédois les sentimens en soient là ; mais il est facile pourtant de calculer ce que l’estime mutuelle a de progrès à faire. Les deux nations ne se connaissent pas assez l’une l’autre. Chacune d’elles sait mieux les affaires et la littérature de l’Angleterre, de l’Allemagne ou de la France que celles de sa voisine. Ce n’est pas là le moyen de rectifier certaines opinions préconçues ; une intimité plus complète amènerait des concessions réciproques, seules capables de rendre l’union plus féconde. Si les traditions et le passé de la Suède lui ont légué des institutions qui paraissent aujourd’hui en quelque façon surannées, elle doit du moins à ce passé glorieux d’occuper une belle place parmi les nations de l’Europe. L’esprit suédois est noble, généreux, élevé — souvent jusqu’au mysticisme. Fière de sa liberté, la Norvège est douée d’une plus active énergie, d’un génie plus pratique en toutes choses. Eh bien ! réunissez ensemble ces qualités diverses au lieu de les opposer l’une à l’autre, et vous aurez un faisceau redoutable, dont le lien commun sera une entière harmonie dans une liberté plus conforme aux règles d’une sage démocratie.

Le prince royal de Suède vient d’être nommé vice-roi de Norvège. Nous accueillons cet augure d’un rapprochement plus intime. Christiania va avoir une cour, il est vrai, l’appareil d’un gouvernement, des hôtes royaux ; il y aura bien autour du prince quelques chambellans, quelques nobles suédois, des privilèges, des titres, des rubans, choses suspectes à la liberté norvégienne, un peu ombrageuse. Néanmoins le prince royal est, lui aussi, d’humeur à respecter, à aimer la liberté ; il est ardent pour les intérêts communs de la Scandinavie ; placé au milieu des Norvégiens, il connaîtra leurs vœux et leur fera connaître ceux des Suédois. Déjà l’établissement d’une commission mixte ayant pour but de simplifier le système douanier entre les deux pays est un présage d’une entente plus complète dans l’avenir. La conciliation d’intérêts quelquefois divers sortira d’un rapprochement plus continuel.

Mais pour Bernadotte, il faut le reconnaître, après avoir été abreuvé de défiances et de dégoûts par l’alliance qu’il avait conclue avec la Russie en 1812, il n’a pas même obtenu intacte la compensation qu’on lui avait fait attendre si longtemps. On lui avait promis la Norvège comme un dédommagement de la Finlande, c’est-à-dire apparemment comme devant former un bel et bon accroissement de territoire et de puissance : au lieu de cela, il n’a eu qu’un appendice mal uni, qui lui a été gênant et même dangereux.

En effet cette même Russie, qui, en mainte occasion, avait encouragé sous main l’indépendance norvégienne, comme elle avait jadis garanti les constitutions anarchiques de la Pologne et de la Suède en 1721, n’a-t-elle pas songé, à peine la Norvège réunie, à s’agrandir dans ce pays aux dépens de Bernadotte et de la Suède ? Non contente d’avoir retenu longtemps le gage stipulé, non contente d’avoir vu ce gage perdre, en passant à Bernadotte, une notable portion du prix qu’il devait avoir, la Russie n’a-t-elle pas osé porter elle-même la main sur cette chétive récompense, qu’elle devait croire méritée si amplement, et qu’elle devait respecter ?

Le 10 juin 1838, vers le soir, tout le peuple de Stockholm était réuni sur le port, attendant la venue du grand-duc héréditaire de Russie, annoncée depuis plusieurs jours. Au milieu de l’attente générale, on vit approcher une chaloupe d’où débarquèrent deux inconnus. Leur uniforme était russe ; ils se dirigèrent vers le château, dont une entrée est justement toute voisine du port. On reconnut bientôt dans la foule l’empereur de Russie lui-même, qui, suivi d’un seul aide-de-camp, et sans que sa visite eût été notifiée d’avance à personne, pas même au ministre russe, précédait de quelques minutes le grand-duc son fils, et venait à l’improviste, selon sa coutume favorite, rendre une visite à son bon voisin et ami le roi Charles-Jean. L’empereur Nicolas après ce coup de théâtre, bientôt connu de toute la ville, se rendit droit au cabinet du roi de Suède. Après quelques réceptions, le moins officielles possible, et quelques visites pendant la journée du 12, l’empereur parut le 13 au soir à un bal donné par la reine en l’honneur du grand-duc. Au milieu de la fête, comme Charles-Jean sortait des salons pour se retirer dans ses appartemens, l’empereur le suivit comme pour lui faire ses adieux, car il devait partir à deux heures du matin. Cette dernière entrevue fut plus longue que toutes les autres. Avant de la terminer, les deux souverains firent appeler le prince royal (aujourd’hui le roi Oscar) et le grand-duc héréditaire. Ils mandèrent ensuite, à la grande surprise de toute la cour inquiète, au milieu des flambeaux et des danses, la reine elle-même et la princesse royale. « J’ignore les détails de cette dernière conversation, écrit notre ministre à Stockholm, mais il faut que l’empereur ait fait un vif appel à toutes les émotions de la famille, car lorsqu’elles rentrèrent dans le salon, la reine avait la figure toute bouleversée, et la princesse royale avait évidemment beaucoup pleuré. L’empereur était parti ; le grand-duc héréditaire ne reparut pas ; la fête dut cesser ; tout le monde se retira en conjecturant… »

Nous non plus, nous ne savons pas le secret de cette entrevue et de ces larmes ; mais un des sujets du terrible entretien dut être justement le dissentiment qui venait de se renouveler entre la Russie et la Suède à propos des pêcheries du Finmark norvégien et des frontières communes de ce côté. Depuis bien longtemps, les intrigues russes pour pénétrer vers les ports du Finmark tracassaient et irritaient Bernadotte. Le cabinet de Pétersbourg voulait en finir, et il s’agissait précisément en 1838 de conclure un traité qui sur ce point lui assurât de notables avantages. La résistance du cabinet suédois commençait à l’inquiéter. Le tsar avait donc voulu essayer de son ascendant personnel, et peut-être de nouvelles résistances lui avaient-elles donné occasion de rappeler devant toute la famille royale qu’après tout on ne s’appartenait plus…

Nous n’avons pas le dessein de retracer tous les empiétemens de la Russie dans l’extrême Nord, en vue de s’emparer de quelques-uns de ces golfes qui ne gèlent jamais, en vue d’y établir des pêcheries, sources de richesses et pépinières de hardis matelots, en vue surtout d’avoir une station de marine militaire toujours ouverte sur l’Océan. Le traité signé le 21 novembre entre la Suède et les puissances occidentales a signalé le danger. Aux termes de la circulaire du 18 décembre, explicative du traité, ce danger menace, outre la Suède et la Norvège, l’Europe tout entière ; il y a solidarité entre les deux questions ottomane et Scandinave, et cela rend indubitablement nécessaires, dans les dispositions encore inconnues de la paix générale, un règlement précis et définitif de la frontière commune du Finmark, une décision sur les îles d’Aland et une consécration nouvelle de la garantie promise au gouvernement suédois.

Les rapports extérieurs du Danemark ne seront-ils pas réglés en même temps que ceux de la Suède et de la Norvège ? Cela serait important. Le Nord Scandinave et l’Europe sont également intéressés à ce que ce petit royaume ne reste pas à la merci de l’influence orientale. Il aurait fallu qu’il s’engageât, lui aussi, à ne laisser occuper par les Russes et à ne leur céder aucune partie de son territoire. L’île danoise de Bornholm leur serait trop utile, même après la guerre, comme lieu de dépôt et comme point d’appui. — Que la Finlande reste en dehors des calculs actuels de la diplomatie, il n’y a rien là qui doive étonner, puisqu’il faudrait avant tout l’avoir conquise, et que la guerre ne s’est pas étendue si loin. Toutefois, nous l’avons dit, cette conquête-là occupait une place considérable parmi les espérances de la Scandinavie aux premiers bruits de la guerre. Non, la Suède n’a pas oublié la Finlande ; non, elle ne s’est pas persuadé, comme le voulait Bernadotte, que la possession de cette Finlande fût pour elle autrefois un fléau, et qu’elle fût devenue plus libre de ses mouvemens et plus puissante après l’avoir perdue. On lui avait promis une véritable compensation ; elle ne l’a pas eue. Au contraire, elle a dû, en acquérant la Norvège, perdre encore la Poméranie, et de la sorte, n’ayant plus un pied sur le continent, elle s’est trouvée isolée, reléguée dans son extrême nord, loin du mouvement général, et sous la main pesante de la Russie. La politique de 1812 lui a été funeste, comme l’a été, comme le sera pour le Nord tout rapprochement vers la Russie. C’est pour cela que, rejetant à l’avance toute crainte des dangers futurs, ou préférant le péril ouvert aux intrigues cachées, la Suède a rétabli enfin, au profit de son indépendance, de sa dignité, de son bonheur intérieur, l’antique alliance, trop féconde autrefois pour ne pas le redevenir encore. La Russie avait cru pouvoir tromper la Suède. Après avoir fait servir Bernadotte à l’exécution de ses projets, elle l’avait abreuvé de dégoûts, lui avait marchandé et diminué la récompense promise, elle avait même essayé de la lui reprendre, — et voilà que le fils de Bernadotte, vengeant à la fois son pays et son père, a revendiqué l’ancienne indépendance et les anciennes amitiés. S’il n’a pu réparer la faute de Gustave IV abandonnant lâchement aux Russes la Finlande, il a achevé du moins et rend justifiable, en affermissant l’union des deux royaumes rapprochés par les traités de 1814, une partie de la tâche que s’était imposée Bernadotte.

Nous ne pouvions souhaiter à ces études sur les intérêts du Nord Scandinave dans la guerre d’Orient une conclusion plus décisive que l’alliance nouvelle des Suédois avec les puissances occidentales. Ceux d’entre eux qui rêvaient l’humiliation complète de la Russie, la reprise de la Finlande avec le second fils du roi Oscar, habile et brave marin, pour vice-roi, — même la réunion des trois royaumes Scandinaves en un seul, ou du moins un rapprochement du Danemark avec le prince royal de Suède pour roi après la mort de Frédéric VII (nous avons entendu exprimer tous ces vœux et bien d’autres), — ceux-là ne seront pas entièrement satisfaits sans doute des conditions de la paix générale, mais ils conviendront cependant que leur pays a été replacé dans ses voies naturelles, après des expériences cruelles, mais instructives, qui l’empêcheront désormais de s’en écarter encore.


A. GEFFROY.


  1. 1
  2. Cette dernière phrase est ajoutée de la main même de Bernadotte sur l’exemplaire conservé dans la collection de M. Schinkel, où M. Bergmann a puisé ses renseignemens.
  3. Voyez sur le baron de Stein un intéressant article de M. Saint-René Taillandier dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1852.
  4. Voyez la livraison du 1er novembre 1855.
  5. Lettre datée de Wenersborg,1er mai 1813. M. Bergmann la donne en entier dans les pièces justificatives de son VIIe volume.
  6. Latinu ok völsko, sans aucun doute le français.
  7. Norske Bondeliv, un volume oblong ; Düsseldorf, 1851.
  8. Voyez dans le beau livre de Jacob Aall, Erindringer, etc., vol. II, p. 394-5, l’entretien de Sverdrup avec le prince.