Description de la Chine (La Haye)/De l’air et de la physionomie des Chinois

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Scheuerleer (2p. 94-103).


De l’air et de la physionomie des Chinois, de leurs modes, de leurs maisons, et des meubles dont elles sont ornées.


On ne doit pas juger de l’air et de la physionomie des Chinois, par les portraits qu’on voit sur leurs cabinets de vernis, et sur leurs porcelaines ; s’ils réussissent à peindre des fleurs, des arbres, des animaux, et des paysages, ils sont très ignorants, lorsqu’il s’agit de se peindre eux-mêmes : ils s’estropient, et se défigurent de telle sorte, qu’ils sont méconnaissables, et qu’on les prendrait pour de vrais grotesques.

Il est vrai néanmoins que comme la beauté dépend du goût, et qu’elle consiste plus dans l’imagination que dans la réalité, ils en ont une idée un peu différente de celle qu’on se forme en Europe : car généralement parlant, ce qui nous paraît beau, est de leur goût, et ce qui est de leur goût en fait de véritable beauté, nous paraîtrait également beau. Ce qui leur agrée principalement, et en quoi ils font consister la beauté, c’est à avoir le front large, le nez court, la barbe claire, les yeux petits à fleur de tête et bien fendus, la face large et carrée, les oreilles larges et grandes, la bouche médiocre, et les cheveux noirs : ils ne sauraient souffrir ceux qui les ont blonds ou roux ; il faut cependant que toutes ces parties entre elles aient une certaine proportion, qui rendent le tout agréable.

Pour ce qui est de la taille, l’avoir fine et dégagée, ce n’est pas chez eux un agrément, parce que leurs vêtements sont larges, et ne sont point ajustés à la taille comme en Europe : ils trouvent un homme bien fait, quand il est grand, gros et gras, et qu’il remplit bien son fauteuil.

La couleur de leur visage n’est pas telle que nous le disent ceux qui n’ont vu de Chinois, que sur les côtes des provinces méridionales. À la vérité, les grandes chaleurs qui règnent dans ces provinces, surtout dans celles de Quang tong, de Fo kien, d’Iun nan, donnent aux artisans et aux gens de la campagne, un teint basané et olivâtre ; mais dans les autres provinces, ils sont naturellement aussi blancs qu’en Europe, et généralement parlant, leur physionomie n’a rien de rebutant.

Les lettrés et les docteurs dans certaines provinces, les jeunes gens pour l’ordinaire jusque vers l’âge de 30 ans, ont la peau du visage très fine, et le coloris fort beau. Les lettrés et les docteurs, surtout s’ils sont sortis d’une basse famille, affectent de laisser croître leurs ongles au petit doigt : ils ne les rognent point, ils se contentent de les tailler, et ils les ont ordinairement longs d’un pouce ou davantage ; ils prétendent faire voir par là, que la nécessité ne les assujettit point à un travail mercenaire.


Beauté des femmes.

Pour ce qui est des femmes, elles sont d’ordinaire d’une taille médiocre : elles ont le nez court, les yeux petits, la bouche bien faite, les lèvres vermeilles, les cheveux noirs, les oreilles longues et pendantes ; leur teint est fleuri, il y a de la gaieté dans leur visage, et les traits en sont assez réguliers.

On assure qu’elles se frottent tous les matins d’une espèce de fard, qui relève la blancheur de leur teint, et leur donne du coloris, mais qui de bonne heure leur sillonne la peau, et la couvre de rides.


Petitesse des pieds estimée à la Chine.

Parmi les agréments de ce sexe, ce n’en est pas un médiocre que la petitesse des pieds ; dès qu’une fille vient au monde, les nourrices sont très attentives à lui lier étroitement les pieds, de peur qu’ils ne croissent : les dames chinoises se ressentent toute leur vie de cette gêne, à laquelle on les assujettit dès leur enfance ; et leur démarche en est lente, mal assurée, et désagréable à nos yeux européens. Cependant telle est la force de l’usage, non seulement elles souffrent volontiers cette incommodité, mais encore elles l’augmentent, et se les rendent les plus petits qu’il est possible ; elles s’en font un mérite, et elles affectent de les montrer lorsqu’elles marchent.

On ne peut dire certainement quelle est la raison d’une mode si bizarre : les Chinois eux-mêmes n’en sont pas sûrs ; il y en a qui traitent de fable l’idée qu’on a eue, que c’était une invention des anciens Chinois, qui pour obliger les femmes à garder la maison, avaient mis les petits pieds à la mode. Le plus grand nombre au contraire, croit que c’est un trait de politique et qu’on a eu en vue de tenir les femmes dans une continuelle dépendance. Il est certain qu’elles sont extrêmement resserrées, et qu’elles ne sortent presque jamais de leur appartement, qui est dans le lieu le plus intérieur de la maison, et où elles n’ont de communication qu’avec les femmes qui les servent.

Cependant elles ont pour la plupart l’entêtement ordinaire de leur sexe, et quoi qu’elles ne doivent être vues que de leurs domestiques, elles passent tous les matins plusieurs heures à s’ajuster et à se parer. Leur coiffure consiste d’ordinaire en plusieurs boucles de cheveux, mêlés de tous côtés de petits bouquets de fleurs d’or et d’argent.

Il y en a qui ornent leur tête de la figure d’un oiseau appelle fong hoang, oiseau fabuleux, dont l’antiquité dit beaucoup de choses mystérieuses. Cet oiseau est fait de cuivre ou de vermeil doré, selon la qualité des personnes. Ses ailes déployées tombent doucement sur le devant de leur coiffure, et embrassent le haut des tempes : sa queue longue et ouverte fait comme une aigrette sur le milieu de la tête ; le corps est au-dessus du front : le col et le bec tombent au-dessus du nez, mais le col est attaché au corps de l’animal, avec une charnière qui ne paraît point, afin qu’il ait du jeu, et qu’il branle au moindre mouvement de tête. L’oiseau entier tient sur la tête par les pieds, qui sont fichés dans les cheveux. Les femmes de la première qualité portent quelquefois un ornement entier de plusieurs de ces oiseaux entrelacés ensemble, qui font comme une couronne sur leur tête : le seul travail de cet ornement est d’un grand prix.

Pour l’ordinaire les jeunes demoiselles portent une espèce de couronne faite de carton, et couverte d’une belle soie : le devant de cette couronne s’élève en pointe au-dessus du front, et est couvert de perles, de diamants, et d’autres ornements. Le dessus de la tête est couvert de fleurs, ou naturelles, ou artificielles, entremêlées d’aiguilles, au bout desquelles on voit briller des pierreries.

Les femmes un peu âgées, surtout celles du commun, se contentent de se servir d’un morceau de soie fort fine, dont elles font plusieurs tours à la tête, ce qui s’appelle pao teou, c’est-à-dire, enveloppe de tête.

Mais ce qui relève beaucoup les grâces naturelles des dames chinoises, c’est la pudeur et l’extrême modestie qui éclate dans leurs regards, dans leur contenance, et dans leurs vêtements. Leurs robes sont fort longues, et leur prennent depuis le col jusqu’aux talons, en sorte qu’elles n’ont de découvert que le visage. Leurs mains sont toujours cachées sous des manches fort larges, et si longues, qu’elles traîneraient presque jusqu’à terre, si elles ne prenaient pas le soin de les relever. La couleur de leurs habits est indifférente, elle peut être ou rouge, ou bleue, ou verte, selon leur goût : il n’y a guère que les dames avancées en âge, qui s’habillent de noir ou de violet.

Au reste ce que j’appelle ici mode, n’est guère conforme à l’idée qu’on s’en fait en Europe, où la manière de se vêtir est sujette à tant de changements. Il n’en est pas de même à la Chine, et ce qui marque le bon ordre qui s’y observe, et l’uniformité du gouvernement, jusque dans les choses les moins importantes, c’est que cette forme de vêtement a toujours été la même, et n’a point varié depuis la naissance de l’empire, jusqu’à l’entrée des Tartares, qui sans rien changer à la forme de l’ancien gouvernement des Chinois, les ont seulement obligés de se conformer à celle de leurs vêtements.


Habillement des hommes.

L’habillement des hommes se ressent de la gravité qu’ils affectent : il consiste dans une longue veste qui descend jusqu’à terre, dont un pan se replie sur l’autre, en telle sorte que celui de dessus, s’étend jusqu’au côté droit, où on l’attache avec quatre ou cinq boutons d’or ou d’argent, un peu éloignés les uns des autres. Les manches qui sont larges auprès de l’épaule, vont peu à peu se rétrécissant jusqu’au poignet, et se terminent en forme de fer à cheval, qui leur couvre les mains, et ne laisse paraître tout au plus que le bout des doigts ; car elles sont toujours plus longues que la main. Ils se ceignent d’une large ceinture de soie, dont les bouts pendent jusqu’aux genoux, et à laquelle ils attachent un étui qui contient un couteau, et les deux bâtonnets qui leur servent de fourchettes, une bourse, etc. Les Chinois autrefois ne portaient point de couteau, et encore à présent les lettrés le portent assez rarement.

Sous la veste, ils portent en été un caleçon de lin, qu’ils couvrent

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d’un autre caleçon de taffetas blanc ; et durant l’hiver, des haut-de-chausses de satin fourré de coton, ou de soie crue ; ou si c’est dans les pays septentrionaux, de peaux qui sont fort chaudes. Leur chemise qui est de différente toile selon les saisons, est fort ample et fort courte ; et pour conserver la propreté de leurs habits durant les sueurs de l’été, plusieurs portent immédiatement sur la chair, une espèce de rets de soie, qui empêche que leur chemise ne s’applique à la peau.

En été ils ont le col tout nu, ce qui nous paraît désagréable ; mais en hiver ils le couvrent d’un collet qui est, ou de satin, ou de zibeline, ou de peau de renard, et qui tient à la veste. En hiver, leur veste est fourrée de peaux de moutons ; d’autres la portent piquée seulement de soie et de coton. Les gens de qualité la doublent entièrement de ces belles peaux de zibeline, qui leur viennent de Tartarie ; ou bien de belles peaux de renard, avec un bord de zibeline ; si c’est au printemps ils les portent doublés d’hermine. Au-dessus de la veste, ils portent un surtout à manches larges et courtes, qui est doublé ou bordé de la même manière.


La couleur dans les habits n'est pas permise indifféremment.

Toutes les couleurs ne sont pas permises également à tout le monde ; il n’y a que l’empereur et les princes du sang, qui puissent porter des habits de couleur jaune. Le satin à fond rouge est affecté à certains mandarins, dans les jours de cérémonie. On s’habille communément en noir, en bleu, ou en violet. Le peuple est vêtu pour l’ordinaire de toile de coton teinte en bleu ou en noir.

Autrefois ils soignaient fort leurs cheveux, et ils étaient si jaloux de cet ornement, que lorsque les Tartares après la conquête de leur pays, les obligèrent de se raser la tête à la manière tartare, plusieurs aimèrent mieux perdre la vie, que d’obéir en ce point aux ordres de leurs conquérants, quoique ces nouveaux maîtres ne touchassent point aux autres usages de la nation. Ils ont donc maintenant la tête rasée, excepté par derrière, où au milieu, ils laissent croître autant de cheveux qu’il en faut, pour faire une longue queue cordonnée en forme de tresse.


Leur couverture de tête.

Ils se couvrent la tête en été d’une espèce de petit chapeau ou bonnet, fait en forme d’entonnoir : le dedans est doublé de satin, et le dessus est couvert d’un rotin travaillé très finement : à la pointe de ce bonnet est un gros flocon de crin rouge qui le couvre, et qui se répand jusque sur les bords. Ce crin est une espèce de poil très fin et très léger qui croît aux jambes de certaines vaches, et qui se teint en un rouge vif et éclatant ; c’est celui qui est le plus en usage, et dont tout le monde peut se servir.

Il y en a un autre que le peuple n’ose porter, et qui n’est propre qu’aux mandarins et aux gens de lettres.

Il est de la même forme que l’autre, mais fait de carton, entre deux satins, dont le dessous est d’ordinaire ou rouge, ou bleu ; et le dessus d’un satin blanc, couvert d’un gros flocon de la plus belle soie rouge, qui flotte irrégulièrement. Les gens de distinction se servent aussi du premier, quand il leur plaît, mais surtout lorsqu’ils vont à cheval, ou que le temps est mauvais, parce qu’il résiste à la pluie, et qu’il défend suffisamment du soleil, par devant et par derrière la tête.

En hiver, ils portent un bonnet fort chaud bordé de zibeline, ou d’hermine, ou de peau de renard, dont le dessus est couvert d’un flocon de soie rouge. Ce bord de fourrures est large de deux à trois pouces, et a fort bel air, surtout quand il est fait de ces belles zibelines noires et luisantes, qui se vendent jusqu’à 40 et 50 taels.


De l'usage des bottes.

Les Chinois, surtout ceux qui sont qualifiés, n’oseraient paraître en public, sans être bottés : ces bottes sont ordinairement de satin, de soie, ou de toile de coton, teinte en couleur, et assez justes au pied ; elles n’ont ni talon, ni genouillère : s’ils font un long voyage à cheval, ces bottes sont de cuir de vache, ou de cheval, si bien apprêté que rien n’est plus souple ; leurs bas à bottes sont d’une étoffe piquée et doublée de coton, ils montent plus haut que la botte et à cet endroit là ils ont un gros bord de velours ou de panne.

Si cette chaussure est commode en hiver pour défendre les jambes du froid, elle n’est guère tolérable dans le temps des grandes chaleurs ; c’est pourquoi ils en ont d’autres qui sont plus fraîches ; elle n’est pas fort en usage parmi le peuple, qui souvent pour épargner, se contente d’une espèce de patins de toile noire : les gens de qualité en portent dans leurs maisons, qui sont faits d’une étoffe de soie, et qui sont très propres et très commodes.


De l'ajustement dans les visites.

Enfin voici comme l’on doit être ajusté toutes les fois qu’on sort de la maison ou que l’on rend une visite de conséquence : sans parler des habits intérieurs qui sont, ou de toile ou de satin, on porte par dessus une longue robe d’une étoffe de soie, assez souvent bleue, avec une ceinture ; sur le tout un petit habit noir ou violet, qui descend aux genoux, fort ample, et à manches larges et courtes ; un petit bonnet fait en forme de cône raccourci, chargé tout autour de soies flottantes, ou de crin rouge ; des bottes d’étoffe aux pieds, et un éventail à la main.


Leurs maisons.

Les Chinois aiment la propreté dans leurs maisons ; mais il ne faut pas espérer d’y rien trouver de bien magnifique : leur architecture n’est pas fort élégante, et ils n’ont guère de bâtiments réguliers que les palais des empereurs, quelques édifices publics, les tours, les arcs de triomphe, les portes, et les murailles des grandes villes, les digues, les levées, les ponts, et les pagodes. Les maisons des particuliers sont très simples, et l’on n’y a égard qu’à la commodité. Les personnes riches y ajoutent des ornements de vernis, de sculpture, et de dorure, qui rendent leurs maisons riantes, et agréables.

Ils commencent d’ordinaire à élever les colonnes et à y placer le toit, parce que le gros de leurs édifices ne devant être que de bois, ils n’ont pas besoin de creuser des fondements bien avant en terre : ils ne vont guère que jusqu’à deux pieds : ils font leurs murailles de briques ou de terre battue, et en certains endroits elles sont toutes de bois. Ces maisons n’ont pour l’ordinaire que le rez-de-chaussée ; celles des marchands le plus souvent ont un étage, qu’on appelle leou : c’est dans cet étage qu’ils mettent leurs marchandises.

Dans les villes, presque toutes les maisons sont couvertes de tuiles : ces tuiles sont toutes en demi canal, et fort épaisses ; on couche ces tuiles sur la partie convexe, et pour couvrir les fentes dans les endroits, où les côtés se touchent, on en met de nouvelles, mais renversées. Les chevrons et les pannes sont rondes ou carrées : sur les chevrons on couche des briques minces, et de la forme de nos grands carreaux, ou de petites planches de bois, ou des nattes de roseaux, sur quoi on met un enduit de mortier ; quand il est un peu sec on couche les tuiles : ceux qui sont en état de faire de la dépense, lient les tuiles avec de la chaux. Le commun se sert de mortier.


Détail des appartements.

Dans la plupart des maisons, après la première entrée il y a une salle exposée au midi, de la longueur d’environ 30 à 35 pieds ; derrière cette salle sont trois ou cinq chambres, qui vont d’orient en occident. Le milieu sert de salon intérieur ; le toit de la maison est porté sur des colonnes ; par exemple, si, la salle a 30 pieds de long, elle en aura au moins 15 de large, et le plus souvent 24 colonnes portent le toit sur le devant, un pareil nombre sur le derrière, et une de chaque côté ; chaque colonne est élevée sur des bases de pierre ; ces colonnes portent des poitrails de long, et entre deux colonnes ils mettent une pièce de bois en travers. Sur ces grandes poutres, et sur les deux colonnes qui sont aux cotés, ils posent d’autres pièces de bois qui portent le comble du toit ; après quoi ils commencent à bâtir les murailles. Les colonnes ont ordinairement dix pieds de haut.

La magnificence des maisons, selon le goût chinois, consiste d’ordinaire dans la grosseur des poutres, et des colonnes, dans le choix du bois le plus précieux, et dans la belle sculpture des portes. Ils n’ont point d’autres degrés, que ceux qui servent à élever un peu la maison au-dessus du rez-de-chaussée. Mais le long du corps de logis règne une galerie couverte, de la largeur de six à sept pieds, et revêtue de belles pierres de taille.

On voit plusieurs maisons, où les portes du milieu de chaque corps de logis se répondent ; ainsi l’on découvre d’abord en y entrant une longue suite de corps de logis. Chez les gens du commun les murailles sont faites de brique qui n’est pas cuite, mais par le devant elles sont incrustées de briques cuites : en certains endroits elles sont de terre battue entre deux ais : il y en a d’autres, où l’on ne se sert point de muraille ; ils ferment leurs maisons avec des claies, qu’ils enduisent de terre et de chaux. Mais chez les personnes de distinction les murailles sont toutes de briques polies, et souvent ciselées avec art.


Manière de bâtir dans les villages.

Dans les villages, surtout en quelques provinces, les maisons sont la plupart de terre et fort basses : le toit fait un angle si obtus, ou bien est tellement arrondi peu à peu, qu’il paraît plat : il est de roseaux couverts de terre, et soutenu par des nattes de petits roseaux qui portent sur des pannes, et sur des solives. Il y a des provinces, où au lieu de bois de chauffage on se sert de charbon de terre, ou bien de roseaux, ou de paille. Comme ils se servent de fourneaux dont la cheminée est fort étroite, et que quelquefois il n’y en a point qui donne issue à la fumée, si, outre la cuisine, on s’en sert dans la chambre, elle est bientôt empestée de cette odeur de charbon de terre, et de roseaux brûlés, qui est insupportable à ceux qui n’y sont pas accoutumés.

Les maisons des grands seigneurs et des personnes riches, comparées aux nôtres, ne méritent pas beaucoup d’attention : ce serait abuser des termes que de leur donner le nom de palais : elles n’ont que le rez-de-chaussée, mais elles sont plus élevées que les maisons ordinaires ; la couverture est propre, et le haut du toit a divers ornements ; le grand nombre des cours et des appartements propres à loger leurs domestiques, supplée à leur beauté, et à leur magnificence.


Les dépenses superflues sont défendues à la Chine.

Ce n’est pas que les Chinois n’aiment le faste et la dépense : mais la coutume du pays, et le danger qu’il y a de faire des dépenses superflues et contraires à l’usage, les arrêtent malgré eux. Les tribunaux où se rend la justice, ne sont guère plus superbes ; les cours en sont grandes, les portes élevées, on y voit même quelquefois des ornements de sculpture d’assez bon goût ; mais les salles intérieures, et les chambres d’audience, n’ont ni magnificence, ni grande propreté.

Il faut avouer néanmoins que les hôtels des principaux mandarins, des princes, et des personnes riches et puissantes, surprennent par leur vaste étendue. Ils ont quatre ou cinq avant-cours, avec autant de corps de logis dans chacune des cours. A chaque frontispice il y a trois portes : celle du milieu est plus grande, et les deux côtés sont ornés de lions de marbre. Proche de la grande porte est une place environnée de barrières couvertes d’un beau vernis rouge ou noir. Aux côtés sont deux petites tours où il y a des tambours, et d’autres instruments de musique, dont on joue à différentes heures du jour, et surtout lorsque le mandarin sort, ou qu’il entre, ou qu’il monte à son tribunal.

Au-dedans on voit d’abord une grande place, où s’arrêtent ceux qui ont des procès, ou des requêtes à présenter ; des deux côtés sont de petites maisons qui servent d’étude aux officiers du tribunal. Puis on voit trois autres portes, qui ne s’ouvrent que quand le mandarin monte au tribunal ; celle du milieu est fort grande, et il n’y a que les personnes de distinction, qui y passent ; les autres entrent par celles qui sont à côté ; après quoi on aperçoit une autre grande cour, au bout de laquelle est une grande salle où le mandarin rend la justice : suivent l’une après l’autre deux salles destinées à recevoir les visites ; elles sont propres, garnies de sièges, et de divers meubles. Tels sont dans la plupart des endroits les tribunaux des grands mandarins.

Les officiers dont je viens de parler sont des écrivains, des espèces de notaires, etc. Il y en a de dix sortes, qui sont chargés, chacun dans leur étude, des six différentes affaires, qui ont rapport aux six Cours souveraines de Peking ; de sorte qu’un mandarin particulier fait en petit dans son tribunal, ce qu’il fera un jour dans une des Cours souveraines, à l’égard de tout l’empire. Ils sont entretenus des deniers publics et ils sont stables ; c’est pourquoi les affaires vont toujours leur chemin, quoique les mandarins changent souvent, ou parce qu’on les casse, ou parce qu’ils sont envoyés en d’autres provinces.

On passe ensuite une autre cour, et l’on entre dans une autre salle, beaucoup plus belle que la première, où l’on n’admet que les amis particuliers : tout autour est le logement des domestiques du mandarin. Après cette salle est une autre cour ; on trouve une grande porte qui ferme l’appartement des femmes et des enfants, où aucun homme n’oserait entrer : tout y est propre et commode. On y voit des jardins, des bois, des lacs et tout ce qui peut récréer la vue ; il y en a qui y forment des rochers et des montagnes artificielles percées de tous côtés, avec divers détours, en forme de labyrinthes, pour y prendre le frais ; quelques-uns y nourrissent des cerfs et des daims, quand ils ont assez d’espace pour faire une espèce de parc : ils y ont pareillement des viviers, pour des poissons et pour des oiseaux de rivière.

L’hôtel du tsiang kun, ou général des troupes tartares qui sont à Canton, passe pour un des plus beaux qui soit dans toute la Chine ; il avait été bâti par le fils de ce riche et puissant prince, appelle Ping nan vang, c’est-à-dire, pacificateur du midi. L’empereur Cang hi l’avait fait en quelque sorte roi de Canton, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à l’État, en achevant d’assujettir aux Tartares quelques-unes des provinces australes de la Chine : mais comme il oublia bientôt son devoir, il attira peu d’années après la disgrâce de l’empereur sur sa personne et sur toute sa maison, et finit sa vie à Canton, en s’étranglant lui-même avec une écharpe de soie rouge, que l’empereur lui envoya de Peking en poste par un des gentilshommes de sa chambre.

Ce qui fait la beauté et la magnificence des palais chez les Chinois, est bien différent de ce qu’on admire dans ceux d’Europe. Quoi qu’en y entrant, l’œil juge à la grandeur des cours et des édifices, que ce doit être la demeure d’un grand seigneur ; néanmoins le goût d’un Européen est peu frappé de cette sorte de magnificence, qui ne consiste que dans le nombre et l’étendue des cours, dans la largeur et la capacité de quelques grandes salles, dans la grosseur des colonnes, et dans quelques morceaux de marbre grossièrement travaillé.

Le marbre est très commun dans les provinces de Chan tong, et de Kiang nan ; mais les Chinois ne savent guère profiter de cet avantage ; car ils ne s’en servent pour l’ordinaire qu’à revêtir quelque canal, ou à construire des ponts, des arcs de triomphe, des inscriptions, leur pavé, le seuil de leurs portes, et les fondements de quelques pagodes.

Les Chinois ne sont pas curieux, comme en Europe, d’orner et d’embellir l’intérieur de leurs maisons : on n’y voit ni tapisseries, ni miroirs, ni dorures : comme les hôtels que les mandarins habitent, appartiennent à l’empereur qui les loge, et que leurs charges ne sont proprement que des commissions, dont on les dépouille, quand ils ont fait des fautes ; que, quand même on est content de leur conduite, ils ne sont pas stables dans le lieu où on les a placés, et que lorsqu’ils y pensent le moins, on leur donne un gouvernement dans une autre province, ils n’ont garde de faire de grandes dépenses pour meubler richement une maison, qu’ils sont à tout moment en danger d’abandonner.

D’ailleurs comme les visites ne se reçoivent jamais dans les appartements intérieurs, mais seulement dans une grande salle qui est sur le devant de la maison, il n’est pas étonnant qu’ils en retranchent des ornements assez inutiles, puisqu’ils ne seraient vus de personne.

Les principaux ornements dont leurs salles et leurs appartements sont embellis, étant bien ménagés, ne laissent pas d’avoir un grand air de propreté, et de plaire à la vue : on y voit de grosses lanternes de soie peintes et suspendues au plancher : des tables, des cabinets, des paravents, des chaises de ce beau vernis noir et rouge qui est si transparent qu’au travers on aperçoit les veines du bois, et si clair qu’il paraît comme une glace de miroir ; diverses figures d’or et d’argent, ou d’autres couleurs peintes sur ce vernis lui donnent un nouvel éclat. De plus les tables, les buffets, les cabinets sont ornés de ces beaux vases de porcelaine que nous admirons, et qu’on n’a jamais pu imiter en Europe.

Outre cela ils suspendent en divers endroits des pièces de satin blanc, sur lesquelles on a peint des fleurs, des oiseaux, des montagnes, et des paysages ; sur quelques autres ils écrivent en gros caractères des sentences morales, où il y a presque toujours quelque obscurité ; elles sont tirées des histoires, et ont souvent un autre sens que le sens naturel des paroles. Ces sentences sont d’ordinaire deux à deux, et sont conçues dans un pareil nombre de lettres. Il y en a qui se contentent de blanchir les chambres, ou d’y coller fort proprement du papier, en quoi les ouvriers chinois excellent.


Des lits.

Quoiqu’on ne paraisse jamais dans les chambres où ils couchent, et que ce serait une impolitesse d’y conduire un étranger, leurs lits, surtout parmi les grands seigneurs, ne laissent pas d’avoir leur beauté et leur agrément : le bois est peint, doré, et orné de sculpture ; les rideaux sont différents selon les saisons : en hiver et dans le nord, ils sont d’un double satin ; et en été, ou d’un simple taffetas blanc semé de fleurs, d’oiseaux, et d’arbres ; ou d’une gaze très fine, qui n’empêche pas l’air de passer, et qui est assez serrée pour garantir des moucherons, lesquels sont extrêmement incommodes dans les provinces du midi. Les gens du commun en ont de toile d’une espèce de chanvre fort claire. Les matelas dont ils se servent, sont bourrés de coton fort épais.

Dans les provinces septentrionales on dresse des briques crues en forme de lit, qui est plus ou moins large, selon que la famille est plus ou moins nombreuse. A côté est un petit fourneau, où l’on met le charbon dont la flamme et la chaleur se répandent de tous côtés par des tuyaux faits exprès, qui aboutissent à un conduit, lequel porte la fumée jusqu’au-dessus du toit. Chez les personnes de distinction le fourneau est percé dans la muraille, et c’est par dehors qu’on l’allume. Par ce moyen le lit s’échauffe, et même toute la maison. Ils n’ont pas besoin de lits de plumes comme en Europe : ceux qui craignent de coucher immédiatement sur la brique chaude, se contentent de suspendre sur ces lits de briques une espèce d’estrapontin : il est fait de cordes ou de rotin, qui a le même effet que les sangles dont on se sert pour les lits d’Europe.

Le matin tout cela se lève, et on met à la place des tapis ou des nattes on s’assied. Comme ils n’ont point de cheminées, rien ne leur est plus commode : toute la famille y travaille sans ressentir le moindre froid, et sans qu’il soit nécessaire de prendre des habits fourrés de peaux : c’est à l’ouverture du fourneau que le menu peuple fait cuire sa viande et comme les Chinois boivent toujours chaud, il y fait chauffer son vin, et il y prépare son thé. Les lits sont plus grands dans les hôtelleries, afin que plusieurs voyageurs y trouvent leur place.