Description de la Chine (La Haye)/De la fertilité des terres

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Scheuerleer (2p. 75-84).


De la fertilité des terres, de l’agriculture, et de l’estime qu’on fait de ceux qui s’y appliquent.


Dans un empire qui est, comme nous l’avons remarqué, si vaste et si étendu, la nature des terres ne peut pas être partout la même : elle est différente, selon qu’elles s’approchent ou s’éloignent le plus du midi. Mais telle est l’industrie des laboureurs, et ils sont si durs au travail et si infatigables, qu’il n’y a point de province qui ne soit très fertile, et qu’il n’y en a guère, qui ne puisse faire subsister la multitude inconcevable de ses habitants.

Outre la bonté des terres, la quantité prodigieuse de canaux dont elles sont coupées ne contribuent pas peu à cette fertilité, et l’on recueille tant de différents grains, qu’on en emploie beaucoup à faire du vin et de eau-de-vie ; mais lorsque l’on craint la stérilité dans un endroit, les mandarins qui ont de l’expérience, ne manquent pas d’empêcher pendant un temps, qu’on ne fasse de ces sortes de boissons. L’agriculture y est fort estimée, et les laboureurs, dont la profession est regardée comme la plus nécessaire à un État, y tiennent un rang considérable ; on leur accorde de grands privilèges, et on les préfère aux marchands et aux artisans.


Culture du riz

La plus grande attention des laboureurs, est pour la culture du riz : ils fument extrêmement les terres, et il n’y a point d’ordures qu’ils ne ramassent pour cela, avec un soin extraordinaire, même les excréments des hommes, des chiens, des cochons, et des autres animaux, qu’ils changent avec du bois, des herbes, ou avec de l’huile de lin.

C’est à dessein de faire ce trafic, que lorsqu’ils ne sont point occupés dans les campagnes, ils vont sur les montagnes pour y couper du bois, ou bien ils cultivent les jardins potagers : car les Chinois sont bien éloignés de préférer l’agréable à l’utile, et d’occuper la terre de choses superflues, ou infructueuses, comme à former des parterres, à cultiver des fleurs, à dresser des allées ; ils croient qu’il est du bien public, et ce qui les touche encore plus, de leur intérêt particulier, que tout soit semé, et produise des choses utiles.

Cette espèce de fumier, qui ailleurs serait capable de brûler les plantes, est excellent pour les terres de la Chine : aussi ont-ils l’art de le tempérer avec de l’eau ordinaire, avant que de s’en servir ; ils portent des seaux qui sont ordinairement couverts ; dans lesquels ils ramassent ce fumier, et le chargent sur leurs épaules ; c’est ce qui contribue beaucoup à la netteté des villes, dont on enlève tous les jours les ordures.

Pour mieux faire croître le riz, ils ont soin dans certains endroits, comme dans la province de Tche kiang, quand ils le sèment, d’enterrer des pelotons de poil de cochon, ou même de cheveux, qui selon eux, donnent de la force à la terre et de la vigueur au riz : ceux dont le métier est de raser la tête, les ramassent soigneusement, jusqu’à ce que les habitants de ces lieux-là viennent les acheter ; on les vend environ un sol la livre, on les met dans des sacs, et on en voit quelquefois des barques toutes remplies.

Quand la plante commence à grener, si leurs champs sont arrosés d’eau de fontaine, ils y mêlent de la chaux vive : ils prétendent que cette chaux tue les vers et les insectes ; qu’elle détruit les mauvaises herbes, et donne à la terre une chaleur, qui sert beaucoup à la rendre féconde.

Ce pays a, comme tous les autres, ses plaines et ses montagnes : toutes les plaines sont cultivées ; on n’aperçoit ni haies, ni fossés, ni presque aucun arbre, tant ils craignent de perdre un pouce de terre : en plusieurs provinces elles portent deux fois l’an ; et même entre les deux récoltes, on y sème de petits grains et des légumes.


Propriété des provinces du nord et de l'occident.

Les provinces qui sont au nord et à l’occident, comme celles de Pe tche li, de Chan si, de Chen si, de Se tchuen, portent du froment, de l’orge, diverses sortes de millet, du tabac, des pois toujours verts, des pois noirs et jaunes, dont on se sert au lieu d’avoine, pour engraisser les chevaux : elles portent aussi du riz, mais en moindre quantité, et en plusieurs endroits dans des terres sèches ; il est vrai que le riz est plus dur, et qu’il a besoin de cuire plus longtemps ; celles du midi, et surtout de Hou quang, de Kiang nan, de Tche kiang portent du riz, parce que les terres sont basses, et le pays aquatique.


De la manière d'ensemencer.

Les laboureurs jettent d’abord les grains sans ordre ; ensuite quand l’herbe a crû environ d’un pied ou d’un pied et demi, ils l’arrachent avec sa racine, et ils en font des bouquets ou de petites gerbes, qu’ils plantent au cordeau et en échiquier, afin que les épis appuyés les uns sur les autres, se soutiennent aisément en l’air, et soient plus en état de résister à la violence des vents.

Mais avant que de transplanter le riz, ils ont soin d’unir les terres et de les mettre toutes de niveau. C’est ainsi qu’ils s’y prennent : après avoir donné à la terre trois ou quatre labours consécutifs, toujours le pied dans l’eau, ils en rompent les mottes avec la tête de leur hoyau ; ensuite par le moyen d’une machine de bois, sur laquelle un homme se tient debout, et est tiré par un buffle qu’il conduit, ils aplanissent le terroir, afin que l’eau si nécessaire au riz, se distribue partout à une égale hauteur. De manière que ces plaines ressemblent plutôt à de vastes jardins, qu’à une simple campagne.

Dans les provinces, où les plaines sont mêlées de collines et de montagnes, il y en a de stériles en quelques endroits ; mais la plupart sont de bonne terre et on les cultive jusque sur les bords des précipices.

C’est un spectacle très agréable, de voir quelquefois des plaines de trois ou quatre lieues, environnées de collines et de montagnes, coupées en terrasses depuis le bas jusqu’au sommet. Ces terrasses se surmontent les unes les autres au nombre de vingt ou trente à la hauteur chacune de trois ou quatre pieds.

Ces montagnes ne sont pas d’ordinaire pierreuses comme celles d’Europe : la terre en est légère, poreuse et facile à couper, et même si profonde en plusieurs provinces, qu’on y peut creuser trois et quatre cents pieds sans trouver le roc.

Quand les montagnes sont pierreuses, les Chinois en détachent les pierres et en font de petites murailles pour soutenir les terrasses ; ils aplanissent ensuite la bonne terre, et y sèment le grain. Une entreprise si pénible fait assez voir combien le peuple de la Chine est laborieux : mais on le verra encore mieux par ce que je vais dire.

Quoiqu’il y ait dans quelques provinces, des montagnes désertes et incultes, les vallons et les campagnes qui les séparent en mille endroits, sont très fertiles et très bien cultivés ; on n’y voit pas un seul pouce de terre labourable, qui ne soit couvert du plus beau riz. L’industrie chinoise a su aplanir entre ces montagnes, tout le terrain inégal qui est capable de culture.

Les laboureurs divisent comme en parterres, celui qui est de même niveau, et par étages en forme d’amphithéâtre celui qui suivant le penchant des vallons, a des hauts et des bas : et comme le riz ne peut se passer d’eau, ils pratiquent partout de distance en distance, et à différentes élévations, de grands réservoirs pour ramasser l’eau de pluie, et celle qui coule des montagnes, afin de la distribuer également dans tous leurs parterres de riz : c’est à quoi ils ne plaignent ni soins, ni fatigues, soit en laissant couler l’eau par sa pente naturelle, des réservoirs supérieurs dans les parterres les plus bas, soit en la faisant monter des réservoirs inférieurs, et d’étage en étage, jusqu’aux parterres les plus élevés.


Des machines hydrauliques.

Ils se servent pour cela de certains chapelets, ou engins hydrauliques, assez simples pour faire circuler l’eau, et en arroser continuellement leurs terres : de sorte que d’un côté, quelque temps qu’il fasse, le laboureur est comme assuré de voir chaque année la terre qu’il cultive, lui rapporter une moisson proportionnée à son industrie et à son travail ; et d’un autre côté, le voyageur goûte un plaisir toujours nouveau, en promenant successivement sa vue dans ces vallons et ces campagnes charmantes, qui, quoiqu’assez semblables pour la verdure dont elles sont également couvertes, ne laissent pas de présenter autant de scènes admirablement diversifiées, par la différente disposition ou figure de montagnes qui les environnent ; et il se trouve à toute heure agréablement surpris, par le nouveau spectacle qu’offrent continuellement à sa vue, une suite perpétuelle d’amphithéâtres verdoyants, qu’il découvre les uns après les autres dans sa route.

Cette espèce de chapelet dont ils se servent est très simple, soit par sa structure, soit par la manière dont on le fait jouer. Il est composé d’une chaîne sans fin de bois, et d’un grand nombre de petites planches de six ou sept pouces en carré, enfilées parallèlement à égales distances et à angles droits par le milieu dans la chaîne de bois ; ce chapelet est étendu le long d’un canal de bois fait de trois planches unies, en forme d’auge, de telle sorte que la moitié inférieure du chapelet porte sur le fond de cet auge, et en occupe toute la capacité ; et la supérieure qui lui est parallèle, porte sur une planche posée le long de l’ouverture du canal. Une des extrémités du chapelet, je veux dire, celle d’en bas est passée autour d’un cylindre mobile, dont l’axe est posé sur les deux côtés de l’extrémité inférieure du canal ; et l’autre extrémité du chapelet, savoir celle d’en haut, est montée sur une manière de tambour garni de petites planches, situées de telle sorte, qu’elles engrènent exactement avec les planches du chapelet, et que ce tambour venant à tourner par le moyen de la puissance qui est appliquée à son essieu, fait tourner le chapelet ; et comme l’extrémité supérieure du canal, où porte ce tambour, est appuyée à la hauteur où l’on veut faire monter l’eau, et que l’extrémité inférieure est plongée dans l’eau qu’on veut élever, il est nécessaire que la partie inférieure du chapelet, qui occupe exactement, comme nous l’avons dit, la capacité du canal de bois, monte le long de ce canal ; et que toutes les petites planches, en levant avec elles autant d’eau qu’elles en rencontrent, c’est-à-dire, autant que le canal en peut contenir, il se forme un ruisseau d’eau, qui monte sans interruption à la hauteur qu’on souhaite, tant que la machine est en mouvement ; et cependant la partie supérieure du chapelet descendant uniformément le long de la planche, sur laquelle elle porte, ces deux mouvements joints ensemble, font tout le jeu de la machine qui est mise en mouvement dans les trois manières suivantes :

Premièrement, avec la main par le moyen d’une ou de deux manivelles, attachées immédiatement aux extrémités de l’essieu du tambour.

Secondement, avec les pieds, par le moyen de certaines chevilles de bois fort grosses, plantées avec saillie de plus d’un demi-pied autour de arbre ou essieu du tambour allongé tout exprès. Ces chevilles ont de grosses têtes oblongues et arrondies en dehors, c’est-à-dire, de figure propre à appliquer la plante du pied nu, de sorte qu’un ou plusieurs hommes, suivant le nombre des rangs des chevilles, ou debout, ou assis, peuvent en se jouant et en remuant seulement les jambes, sans aucun effort, tenant d’une main un parasol, et de l’autre un éventail, faire monter un ruisseau perpétuel dans leurs terres arides.

Troisièmement, par le moyen d’un buffle ou de quelque autre animal, qu’on attache à une grande roue, d’environ deux toises de diamètre, située horizontalement, à la circonférence de laquelle on a planté un grand nombre de chevilles ou de dents, qui engrènant exactement avec des dents semblables, plantées autour de l’essieu du tambour, font tourner la machine, quoique plus grande, avec beaucoup de facilité.

Lorsqu’on nettoie un canal, ce qui arrive de temps en temps, on le coupe de distance en distance par des digues, et l’on en assigne une partie à chacun des villages circonvoisins : on voit aussitôt différentes troupes de paysans, qui apportent une espèce de chapelet composé de petites planches carrées, dont ils se servent pour élever l’eau du canal dans la campagne et comme les rives sont fort hautes, ils dressent leurs chapelets à triple étage, et se portent ainsi l’eau les uns aux autres. Ce travail quoique long et pénible, est aussitôt achevé par la multitude de ceux qui y sont occupés.

Il y a des endroits où les montagnes qui ne sont pas fort hautes, se touchent les unes les autres, et sont presque sans vallées : on en voit de semblables dans la province de Fo kien : cependant elles sont toutes cultivées, par le secret qu’ont les laboureurs, d’y faire couler de l’eau autant qu’ils veulent, en la conduisant d’une montagne à l’autre par des canaux de bambou.


Incommodité des sauterelles.

La peine et les travaux continuels de ces pauvres gens, devient quelquefois inutile, surtout en certaines provinces, par la multitude de sauterelles qui ravagent leurs campagnes ; c’est un fléau terrible, à en juger par ce que rapporte un auteur chinois : on en voit, dit-il, une multitude étonnante, qui couvre tout le ciel ; elles sont si pressées, que leurs ailes paraissent se tenir les unes aux autres ; elles sont en si grand nombre qu’en élevant les yeux, on croit voir sur sa tête de hautes et vertes montagnes, c’est son expression ; le bruit qu’elles font en volant, approche du bruit que fait un tambour.

Le même auteur a remarqué qu’on ne voit d’ordinaire cette quantité incroyable de sauterelles, que lorsque les inondations sont suivies d’une année de grande sécheresse ; et philosophant à sa manière, il prétend que les œufs des poissons qui se sont répandus sur la terre, venant à éclore par la chaleur, produisent cette multitude prodigieuse d’insectes, qui ruinent en peu de temps l’espérance des plus abondantes récoltes.

C’est alors qu’on voit les laboureurs désolés, suer toute la journée sous un ciel brûlant, pour écarter ces insectes, avec des drapeaux qu’ils promènent sur la cime de leurs moissons. Cette funeste plaie est assez ordinaire dans la province de Chan tong, au temps d’une grande sécheresse : quelquefois elle ne se répand qu’à une lieue au loin, et les moissons sont très belles dans le reste de la province.


Estime où est l'agriculture.

Ce qui soutient dans leurs travaux, ceux qui cultivent la terre avec tant de soins et de fatigues, ce n’est pas seulement leur propre intérêt, c’est encore plus la vénération où est l’agriculture, et l’estime que les empereurs en ont toujours fait depuis la naissance de l’empire. C’est une opinion commune qu’elle leur a été enseignée par un de leurs premiers empereurs nommé Chin nong, et ils le révèrent encore aujourd’hui comme l’inventeur d’un art si utile aux peuples.

L’agriculture fut encore plus accréditée par un autre de leurs premiers empereurs, qui fut tiré de la charrue, pour monter sur le trône : l’histoire en est rapportée dans les livres de leurs anciens philosophes.

L’empereur Yao, à ce qu’ils racontent, qui commença à régner 2.357 ans avant Jésus-Christ, et dont le règne fut si long, après avoir institué les divers tribunaux des magistrats, qui subsistent encore aujourd’hui, pensa à se décharger sur un autre du poids du gouvernement : il en conféra avec ses principaux ministres ; ils répondirent qu’il ne pouvait mieux faire, que de remettre le soin de ses États à l’aîné de ses enfants, qui était un prince sage, d’un beau naturel, et d’une grande espérance. Yao connaissant mieux que ses ministres le génie de son fils, qui était dissimulé et artificieux, regarda ce conseil comme l’effet d’une vaine complaisance : c’est pourquoi, sans rien conclure, il rompit l’assemblée, et remit l’affaire à un autre jour.

Quelque temps après, ayant déjà régné 70 ans, il fit appeler l’un de ses plus fidèles ministres, et lui dit : « Vous avez de la probité, de la sagesse, et de l’expérience ; je crois que vous remplirez bien ma place, et je vous la destine. » « Grand empereur, » répondit le ministre, « je suis tout à fait indigne de l’honneur que vous me faites, et je n’ai pas les qualités que demande un emploi si éclatant, et si difficile à remplir ; mais puisque vous cherchez quelqu’un qui mérite de vous succéder, et qui puisse conserver la paix, la justice, et le bon ordre que vous avez mis dans vos États, je vous dirai sincèrement que je n’en connais point de plus capable, qu’un jeune laboureur qui n’est pas encore marié : il n’est pas moins l’amour que l’admiration de tous ceux qui le connaissent, par sa probité, par sa sagesse, et par l’égalité de son esprit, dans une fortune si basse, et au milieu d’une famille où il a infiniment à souffrir de la mauvaise humeur d’un père chagrin, et des emportements d’une mère qui ne garde point de mesure. Il a des frères fiers, violents, et querelleurs, avec qui personne n’a pu vivre jusqu’à présent. Lui seul a su trouver la paix, ou plutôt a su la mettre dans une maison composée d’esprits si bizarres et si déraisonnables. Je juge, seigneur, qu’un homme qui se conduit avec tant de sagesse dans une fortune privée, et qui joint à cette douceur de naturel, un travail, une adresse, et une application infatigable, est le plus capable de gouverner votre empire, et d’y maintenir les sages lois qui y sont établies. »

Yao également touché, et de la modestie de son ministre qui refusait le trône, et du récit qu’il lui faisait de ce jeune laboureur, lui ordonna de le faire venir, et l’obligea de demeurer à sa cour. Il observa ses démarches durant plusieurs années, et de quelle manière il s’acquittait des emplois qu’il lui confia : enfin se sentant accablé de vieillesse, il l’appela, et lui dit : « Chun, (c’était le nom du jeune homme) j’ai assez longtemps éprouvé votre fidélité, pour m’assurer que vous ne tromperez pas mon attente, et que vous gouvernerez mes peuples avec sagesse : je vous remets toute mon autorité, soyez leur père plutôt que leur maître et souvenez-vous que je vous fais empereur, non pour vous faire servir par vos peuples, mais pour les protéger, pour les aimer, et pour les secourir dans leurs besoins. Régnez avec équité, et rendez-leur la justice qu’ils attendent de vous. »

Ce choix d’un empereur tiré de la campagne, a inspiré aux Chinois une grande estime pour l’agriculture. Yu qui succéda à Chun, parvint au trône par la même voie.

Au commencement de la fondation de l’empire, plusieurs basses contrées se trouvèrent encore couvertes d’eaux : ce fut lui qui trouva le secret d’ouvrir divers canaux, pour les faire écouler dans la mer : il s’en servit ensuite pour fertiliser les campagnes ; il écrivit plusieurs livres, sur la manière de cultiver la terre en la fumant, en la labourant, et en l’arrosant pour la rendre plus féconde : ce fut là ce qui porta Chun à le nommer son successeur.

Tant de livres sur une matière si utile, qui sont les ouvrages d’un empereur, ont augmenté le crédit de l’agriculture, que l’on voit n’avoir pas été indigne des soins, et de l’application d’un grand prince.

Plusieurs autres empereurs ont donné des marques de leur zèle pour la culture des terres : Kang vang qui fut troisième empereur de la famille Tcheou, fit mesurer et arpenter les terres, par Tchao kong l’un de ses ministres : il visita lui-même toutes les provinces de ses États, et fit planter des bornes pour prévenir les disputes et les contestations des laboureurs. Tchao kong écoutait leurs plaintes, et leur rendait la justice sous un saule, qui fut longtemps en vénération parmi ces peuples.

King vang qui fut le vingt-quatrième empereur de la même famille, et qui régnait au temps que naquit Confucius, 531 ans avant la naissance de Jésus-Christ, fit un nouveau partage des terres, et renouvela les lois qui avaient été faites pour la culture des champs.

Enfin il n’y a point d’empereur qui ait tant contribué à l’estime de l’agriculture que Ven ti, qui régnait 179 ans avant la venue de Jésus-Christ ; car ce prince voyant que les guerres avaient ruiné son pays, assembla son Conseil pour délibérer sur les moyens de le rétablir, et pour engager ses sujets à la culture des terres, il leur en donna l’exemple lui même, en cultivant de ses mains royales les terres de son palais, ce qui obligea les ministres, et tous les seigneurs de sa cour à en faire de même.


Fête en l'honneur de l'agriculture.

On croit que c’est là ce qui a donné lieu à une grande fête, qui se célèbre tous les ans dans toutes les villes de la Chine, le jour que le soleil entre au quinzième degré du signe du verseau, qu’ils regardent comme le commencement de leur printemps.

Ce jour là le gouverneur, ou le premier mandarin, sort de son palais porté dans sa chaise, précédé d’étendards et de flambeaux allumés, avec divers instruments. Il est couronné de fleurs, et marche en cet équipage vers la porte de la ville, qui regarde l’orient, comme pour aller au-devant du printemps. Il est accompagné de plusieurs brancards peints et ornés de divers tapis de soie, sur lesquels sont des figures, et des représentations des personnes illustres, qui ont exercé l’agriculture, et quelques histoires sur le même sujet. Les rues sont tapissées, on élève d’espace en espace, des arcs de triomphe ; on suspend des lanternes, et l’on fait des illuminations.

Entre les figures, est une grande vache de terre cuite, d’une si énorme grandeur, que quelquefois 40 hommes ont de la peine à la porter ; derrière cette vache dont les cornes sont dorées, est un jeune enfant qui a un pied nu, et l’autre chaussé : ils l’appellent l’esprit du travail et de la diligence. Cet enfant frappe sans cesse d’une verge la vache de terre, comme pour la faire avancer. Elle est suivie de tous les laboureurs avec leurs instruments ; des compagnies de masques et de comédiens suivent, en faisant diverses représentations.

C’est ainsi qu’on se rend devant le palais du gouverneur ; et là on dépouille la vache de tous ses ornements, on tire de son ventre un nombre prodigieux de petites vaches d’argile, et on les distribue à toute la troupe : on met en même temps la vache en pièces, et l’on en distribue pareillement les morceaux. Après quoi le gouverneur fait un petit discours par lequel il recommande le soin de l’agriculture, comme l’une des choses les plus nécessaires à un État.

L’attention des empereurs et des mandarins pour la culture des terres, est si grande, que lorsqu’il vient à la cour des députés de la part des vicerois, l’empereur ne manque jamais de leur demander en quel état ils ont vu les campagnes. Une pluie tombée à propos est un sujet de rendre visite au mandarin, et de le complimenter.


L'empereur laboure la terre.

Tous les ans au printemps, à l’exemple des anciens fondateurs de cette belle monarchie, l’empereur va solennellement lui-même labourer quelques sillons, pour animer par son exemple les laboureurs à la culture des terres. Les mandarins de chaque ville font la même cérémonie.

Yong tching qui est aujourd’hui sur le trône, déclara, aussitôt que le temps de son deuil fut expiré, qu’il voulait se conformer tous les ans à cette ancienne et louable coutume. Il avait déjà publié quelques mois auparavant une instruction signée du pinceau rouge, c’est-à-dire, de sa propre main, pour exhorter le peuple à s’adonner sans relâche à l’agriculture. Tel est l’ordre qui s’observe dans cette cérémonie.

Au commencement du printemps chinois, c’est-à-dire, dans le mois de février, le tribunal des Mathématiques ayant eu ordre d’examiner quel était le jour convenable à la cérémonie du labourage, détermina le 14 de la deuxième lune, et ce fut par le tribunal des rits que ce jour fut annoncé à l’empereur par un mémorial, où l’on avait marqué ce que ce prince devait faire pour se préparer à cette fête.

Selon ce mémorial, premièrement, l’empereur doit nommer les douze personnes illustres qu’il choisit pour l’accompagner, et labourer après lui ; savoir trois princes, et neuf présidents des Cours souveraines. Si quelques-uns des présidents étaient trop vieux ou infirmes, l’empereur nomme leurs assesseurs pour tenir leur place.

Secondement, cette cérémonie ne consiste pas seulement à labourer la terre, pour exciter l’émulation par son exemple, mais elle renferme encore un sacrifice que l’empereur comme grand pontife offre au Chang ti, pour lui demander l’abondance en faveur de son peuple. Or pour se préparer à ce sacrifice, il doit jeûner, et garder la continence les trois jours précédents. La même préparation doit être observée par tous ceux qui sont nommés pour accompagner Sa Majesté, soit princes, soit mandarins de lettres ou de guerre.

Troisièmement, la veille de la cérémonie, Sa Majesté choisit quelques seigneurs de la première qualité, et les envoie à la salle de ses ancêtres se prosterner devant la tablette, et les avertir, comme s’ils étaient encore en vie, que le jour suivant il offrira le grand sacrifice.

Voilà en peu de mots ce que le tribunal des rits marquait pour la personne de l’empereur : il déclarait aussi les préparatifs que les différents tribunaux étaient chargés de faire : l’un doit préparer ce qui doit servir au sacrifice ; un autre doit composer les paroles que l’empereur récite en faisant le sacrifice ; un troisième doit faire porter et dresser les tentes, sous lesquelles l’empereur doit dîner, au cas qu’il ait ordonné d’y porter un repas. Un quatrième doit assembler quarante ou cinquante vénérables vieillards laboureurs de profession, qui soient présents, lorsque l’empereur laboure la terre. On fait venir aussi une quarantaine de laboureurs plus jeunes, pour disposer la charrue, atteler les bœufs, et préparer les grains qui doivent être semés. L’empereur sème cinq sortes de grains, qui sont censés les plus nécessaires, et sous lesquels sont compris tous les autres, le froment, le riz, le millet, la fève, et une autre espèce de mil, qu’on appelle cao leang.

Ce furent là les préparatifs ; le vingt-quatrième jour de la lune, l’empereur se rendit avec toute sa cour en habit de cérémonie au lieu destiné à offrir au Chang ti le sacrifice du printemps, par lequel on le prie de faire croître, et de conserver les biens de la terre : c’est pour cela qu’il l’offre, avant que de mettre la main à la charrue : ce lieu est une élévation de terre à quelques stades de la ville du côté du midi. Il doit avoir cinquante pieds quatre pouces de hauteur. A côté de cette élévation est le champ, qui doit être labouré par les mains impériales.

L’empereur sacrifia, et après le sacrifice, il descendit avec les trois princes et les neuf présidents qui devaient labourer avec lui. Plusieurs grands seigneurs portaient les coffres précieux, qui renfermaient les grains qu’on devait semer. Toute la cour y assista en grand silence : l’empereur prit la charrue, et fit en labourant plusieurs allées et venues : lorsqu’il quitta la charrue, un prince du sang la conduisit et laboura à son tour ; ainsi du reste. Après avoir labouré en divers endroits, l’empereur sema les différents grains : on ne laboure pas alors tout le champ entier, mais les jours suivants les laboureurs de profession achèvent de le labourer. Il y avait cette année là 44 anciens laboureurs, et 42 plus jeunes. La cérémonie se termina par une récompense que l’empereur leur fit donner : elle est réglée, et elle consiste en quatre pièces de coton teintes en couleur, qu’on donne à chacun d’eux, pour se faire des habits. Le gouverneur de la ville de Peking, va souvent visiter ce champ qu’on cultive avec grand soin : il parcourt les sillons, il examine s’il n’y a point d’épis extraordinaires et de bon augure. Par exemple, il avertit dans cette occasion qu’il y avait tel tuyau, qui portait jusqu’à treize épis.

Dans l’automne, c’est ce même gouverneur qui doit faire amasser les grains : on les met dans des sacs de couleur jaune, qui est la couleur impériale, et ces sacs se gardent dans un magasin construit exprès, qui s’appelle le magasin impérial. Ces grains se réservent pour les cérémonies les plus solennelles : lorsque l’empereur sacrifie au Tien ou au Chang ti, il en offre comme étant le fruit de ses mains ; et à certains jours de l’année, il en sert à ses ancêtres comme il leur en servirait, s’ils étaient encore vivants.


Récompenses pour les laboureurs.

Parmi plusieurs beaux règlements, que le même empereur a fait depuis son avènement à la couronne, pour le gouvernement de son empire, il a eu une attention singulière pour les laboureurs : afin de les exciter au travail, il a ordonné aux gouverneurs de toutes les villes, de l’informer chaque année de celui, qui parmi les gens de cette profession, se sera le plus distingué dans leur district, par son application à la culture des terres, par l’intégrité de sa réputation, par le soin d’entretenir l’union dans sa famille, et la paix avec ses voisins ; enfin par son économie, et son éloignement de toute dépense inutile.

Sur le rapport du gouverneur, Sa Majesté élèvera ce sage et actif laboureur, au degré de mandarin du huitième ordre, et lui envoiera des patentes de mandarin honoraire. Cette distinction lui donnera droit de porter l’habit de mandarin, de visiter le gouverneur de la ville, de s’asseoir en sa présence, et de prendre du thé avec lui : il sera respecté le reste de ses jours, et après sa mort, on lui fera des obsèques convenables à son degré, et son titre d’honneur sera écrit dans la salle des ancêtres. Quelle joie pour ce vénérable vieillard et pour toute sa famille ! outre l’émulation qu’une telle récompense excite parmi les laboureurs, l’empereur donne encore un nouveau lustre à une profession si importante à l’État, et qui de tout temps a été estimée dans l’empire.