Description de la Chine (La Haye)/Dynasties/Dix-neuvième Dynastie, Song

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Scheuerleer (Tome Premierp. 419-437).


DIX-NEUVIÈME DYNASTIE
NOMMÉE SONG,


Qui compte dix-huit empereurs dans l’espace de trois cent dix-neuf ans.


TAI TSOU. Premier empereur.
A régné dix-sept ans.


Les empereurs de cette dynastie ont tenu leur cour, les uns dans le nord, et les autres au midi de la Chine. Neuf de ces princes durant cent soixante-sept ans, ont choisi les provinces septentrionales, et les neuf autres ont fixé leur séjour pendant cent cinquante-deux ans dans les provinces méridionales.

C’est sous cette dynastie que l’empire a commencé de respirer, après tant de troubles, tant de guerres, et tant d’autres malheurs, dont il avait été agité. Un long calme succéda à ces continuelles tempêtes, et le bonheur qui accompagne d’ordinaire la paix, eût été encore plus durable, si tous les princes de cette famille eussent eu autant d’inclination pour les armes, que pour les lettres.

Toutes les qualités que les Chinois demandent dans leurs empereurs, montèrent avec Tai tsou sur le trône. C’était un prince d’un esprit solide, appliqué aux affaires, sage, prudent, libéral, tendre pour ses peuples, modeste, frugal, rempli de bonté, naturellement porté à la clémence ; c’est ce qui parut dans la modération qu’il apporta aux peines des criminels, et par la manière douce et affable avec laquelle il traitait les vaincus.

Il ordonna que les quatre portes de son palais, qui regardent les quatre parties du monde, fussent toujours ouvertes, voulant, disait-il, que sa maison fût semblable à son cœur, qui est ouvert à tous ses sujets. Aussi était-il accessible à toute heure, et toujours prêt à recevoir les requêtes de ses peuples.


Cycle LVI. Année de J. C. 964.

C’est par ce caractère de bonté et de douceur, qu’il ramena au devoir de l’obéissance dix petits souverains, et qu’il établit entr’eux une paix que les guerres continuelles, qu’ils se faisaient les uns aux autres, semblaient avoir éloignée pour toujours de leurs États.

Dans le dessein de bannir le luxe de son empire, il commença par se réformer lui-même, et par le proscrire de son palais. Il ne porta que des habits simples et modestes, et défendit à ses filles l’usage des perles et des pierreries.

Pour honorer la mémoire de ses ancêtres, il donna le titre d’empereur à son père, à son aïeul, à son bisaïeul, et à son trisaïeul, et il créa impératrice sa mère, qui était regardée comme un modèle de prudence et de modestie.

Lorsqu’au moment de l’élévation de son fils, les seigneurs vinrent la féliciter, elle ne donna aucun signe de joie, et comme ils témoignèrent leur surprise : « J’ai ouï dire, répondit-elle, que l’art de bien régner est très difficile. Si mon fils gouverne sagement ses peuples, je recevrai avec plaisir vos compliments ; sinon je me déroberai sans peine à tous ces honneurs, pour finir mes jours dans la première condition ou je suis née. »

Une année avant sa mort elle conjura son fils de ne point suivre dans le choix d’un héritier, les mouvements de sa tendresse pour ses enfants, et lui conseilla de jeter plutôt les yeux sur son frère : « Car enfin, ajouta-t-elle, souvenez-vous mon fils que c’est bien moins à votre mérite, qu’à l’enfance du prince, qui était de la famille précédente, que vous êtes redevable du trône ou vous êtes assis. »

Dans le temps d’un rude hiver, l’empereur fit réflexion que ses troupes étaient aux prises dans le pays du nord avec les Tartares de Leao tong, et par un mouvement de compassion, sur ce qu’ils avaient à souffrir de la rigueur de la saison, il se dépouilla de son habit doublé de fourrures, et l’envoya au général de son armée, en lui marquant qu’il aurait voulu pouvoir en envoyer un pareil à chacun de ses soldats. On ne peut croire jusqu’à quel point cette libéralité de l’empereur ranima l’ardeur et le courage de ses troupes.

C’est ce prince qui établit pour les gens de guerre un examen semblable à celui des lettrés. Ceux qui aspirent aux charges militaires, doivent passer par ces examens, et ne montent aux grades supérieurs, qu’après avoir donné des preuves de leur capacité par les compositions qu’ils sont sur l’art militaire, et par leur habileté à manier un cheval, et à tirer de l’arc.

Parmi les hommes illustres qui fleurirent sous son règne, on parle surtout de deux grands personnages qui se distinguèrent, l’un dans la magistrature, et l’autre dans les armes. Le premier s’appelait Tchao pou, et le second Kao pin.

Tchao pou, qui était du conseil de l’empereur, avait continuellement quelque placet, ou quelque mémorial à lui présenter, pour l’avertir de ses devoirs, ou d’autres affaires concernant le bien public. Un jour l’empereur, fatigué de tant de remontrances, prit son placet, et le déchira en sa présence. Tchao pou, sans s’étonner, en ramassa avec soin les fragments, et étant retourné dans sa maison, il les réunit ensemble le plus proprement qu’il lui fut possible ; dès le lendemain il parut devant l’empereur dans la posture la plus respectueuse, et lui présenta une seconde fois le même placet.

L’empereur, loin de s’aigrir contre son ministre, admira sa confiance et sa fermeté, et pour le récompenser d’une vertu si rare, il le mit à la tête de ses colao.

Il donna dans une autre occasion une grande preuve de la sensibilité de son cœur pour ses peuples. Kao pin assiégeait la ville de Nan king et l’avait réduite aux abois. L’empereur prévoyant le carnage qui suivrait infailliblement la prise de cette place, feignit d’être malade. Les principaux officiers en furent alarmés, et environnant le lit du prince, chacun d’eux lui suggérait quelque remède. « Le remède le plus efficace, répondit l’empereur, et dont j’attends la guérison, ne dépend que de vous. Assurez-moi par serment que vous ne verserez point le sang des citoyens. » Tous jurèrent, et l’empereur parut aussitôt guéri.

Par les sages précautions que prirent les chefs de l’armée, il ne se fit aucune violence, quoique cependant ils ne purent si bien arrêter la licence du soldat, qu’il n’y eût quelques habitants de tués, mais en très petit nombre.

C’est ce qui tira des larmes des yeux de l’empereur : « Quelle triste nécessité, s’écria-t-il, que celle de la guerre qui ne peut se faire sans qu’il en coûte la vie à des innocents ! » Et comme cette ville avait été longtemps affamée pendant le siège, il y envoya aussitôt après qu’elle fut prise, cent mille muids de riz pour être distribués à tous ses habitants.

Pour exciter l’émulation, et inspirer encore plus d’ardeur pour les lettres, il visita lui-même le lieu de la naissance du célèbre Confucius, et composa son panégyrique : il honora aussi un de ses descendants d’un titre d’honneur, qui lui donnait un grand rang dans l’empire.

Tai tsou mourut la treizième année du cycle ; il avait déclaré pour héritier Tai tsong son frère, qui lui avait été recommandé par sa mère au lit de la mort.


TAI TSONG. Second empereur.
A régné vingt-un ans.


Ce fut un prince plein de modération, et grand protecteur des gens de lettres. Il était savant lui-même, et une partie de la journée, il l’employait à la lecture. Il s’était fait une très riche bibliothèque, composée, à ce qu’on assure, de 80 mille volumes.

Dans une expédition qu’il entreprit, pour éteindre un petit royaume, et en faire une province de l’empire, il assiégea la ville principale de cet État. Il arriva que pendant la nuit il y eut beaucoup de mouvements dans le camp que commandait Tchao frère de l’empereur ; et le lendemain le bruit se répandit, que ce tumulte avait sa source dans le projet que formaient les soldats, de mettre Tchao leur chef sur le trône. L’empereur dissimula, et ne pensa qu’à se rendre maître de la place.

Quelques jours après qu’elle fut prise, son frère s’entretenant familièrement avec lui, témoigna sa surprise de ce qu’il différait si longtemps à récompenser ceux qui s’étaient distingués dans ce siège. « Je m’attendais, répondit l’empereur, que ce serait vous qui les récompenseriez. »

Cette réponse chagrina tellement Tchao, qu’avant la nuit il se tua lui-même. Aussitôt que l’empereur apprit la mort de son frère, il tomba dans une espèce de pamoison, et versant un torrent de larmes, il ne pouvoir se lasser d’embrasser son cadavre. Il lui fît rendre les plus grands honneurs à ses obsèques.

Il souhaitait avec passion, de recouvrer les places que ses prédécesseurs avaient cédé trop légèrement aux Tartares de Leao tong. Tchang si hien, qui commandait ses armées, s’efforça de le dissuader de cette entreprise, parce que, disait-il, il est plus à propos de pacifier le dedans de l’empire, et lorsque la tranquillité y sera affermie, on aura plus de loisir et de facilité de réduire ces barbares.

L’empereur n’ayant pas été de cet avis, on livra plusieurs combats, où la victoire pencha tantôt du côté des Chinois, et tantôt du côté des Tartares. Le général Tchang tsi hien usa d’un stratagème remarquable, pour faire lever le siège d’une ville qu’ils assiégeaient. Il fit partir trois cents soldats, il donna à chacun d’eux une torche allumée, avec ordre de s’approcher le plus près qu’ils pourraient du camp des ennemis. Ceux-ci, frappés d’une si grande quantité de lumières, crurent que toute l’armée des Chinois venait fondre sur eux ; la terreur et l’épouvante s’empara de leurs cœurs, et ils prirent incontinent la fuite. Comme le général avait placé des embuscades de toutes parts sur leur passage, il se fit un si grand carnage de ces fuyards, qu’il y en eut très peu qui s’échappèrent.

Ce prince mourut à l’âge de cinquante-neuf ans, la trente-quatrième année du cycle. Son troisième fils nommé Tchin tsong, lui succéda.


TCHIN TSONG. Troisième empereur.
A régné vingt-cinq ans.


On jugea par les commencements du règne de ce prince qu’il gouvernerait ses sujets avec bonté. Une comète ayant paru dans le Ciel, et étant regardée des Chinois comme le présage de quelque malheur, il fit un édit, par lequel il ordonnait qu’on l’avertît des fautes qu’il aurait pu commettre, afin de s’en corriger, et de prévenir les malheurs dont l’empire était menacé ; et en même temps il remit dix millions des impôts qui devaient se lever sur le peuple, et fit donner la liberté à trois mille prisonniers. Il se crut redevable au seigneur du Ciel d’un fils qu’il obtint en ce temps-là, parce qu’il lui adressait depuis du temps de continuelles prières pour lui demander un héritier capable de lui succéder.

Les Tartares de Leao tong assiégèrent une ville de la province de Pe tche li ; l’empereur y courut avec son armée, et son arrivée qui fut prompte, causa tant de frayeur à ces barbares, qu’ils levèrent aussitôt le siège. On voulait que l’empereur profitât de leur consternation, pour reprendre tout le pays qui leur avait été cédé, et l’on blâme ce prince, de ce que non seulement il ne poursuivit pas sa victoire, mais encore de ce qu’après leur fuite honteuse, il fit avec eux un traité aussi désavantageux, que s’il avait été vaincu, car il acheta la paix au prix de cent mille taëls et de deux cent mille pièces d’étoffes de soie, qu’il s’obligea de leur fournir chaque année.

On le blâme encore de ce que par sa crédulité les superstitions et la magie s’accréditèrent sous son règne. On vint lui dire la onzième année du cycle, qu’un livre précieux était tombé du Ciel près d’une des portes de la ville impériale, et la pensée lui vint d’aller en personne recevoir ce don céleste.

Les colaos, pour le détourner d’une démarche si peu sensée, lui représentèrent vivement que c’était une imposture de flatteurs et de gens oisifs, et qu’il fallait brûler ce livre. Il balança quelque temps, mais enfin il se détermina à suivre son premier dessein, sur ce que, disait-il, il y avait environ un an qu’un esprit lui apparut pendant son sommeil, et lui promit ce livre admirable. A l’instant il part à pied accompagné de plusieurs de ses courtisans, et reçoit ce livre miraculeux avec le plus profond respect : il fit même construire un temple au lieu où il était tombé.

Quand on l’eut examiné, on trouva qu’il était rempli de sortilèges, et qu’il renfermait tous les principes de la secte abominable de Tao. Sur quoi un interprète nommé Hou sin ngan fait la réflexion, que depuis ce temps fatal, on a vu diminuer parmi un grand nombre de Chinois, le respect et l’honneur dûs au suprême seigneur du Ciel.

L’année seizième de son règne, il ordonna qu’on fît le dénombrement de tous ceux, qui par leur condition, étaient destinés aux travaux de l’agriculture ; on trouva vingt-un millions neuf cent soixante-seize mille neuf cent soixante-cinq hommes en état de cultiver les terres.

On ne comprend point dans ce nombre les magistrats, les lettrés, les eunuques, les soldats, les bonzes, ni ceux qui demeurent dans les barques, et qui forment des villes flottantes sur les rivières, dont le nombre est incroyable.

Van tan, un des colaos de l’empire, se voyant prêt de mourir, fit venir ses enfants, et leur parla de la sorte. « Ma conscience ne me reproche aucune faute contre le service de l’empereur et le bien de l’État ; il n’y a qu’un seul article que je ne saurais me pardonner : c’est de n’avoir pas conseillé à Sa Majesté de brûler ce pernicieux livre qu’il a reçu avec tant de respect. Je veux en être puni même après ma mort. C’est pourquoi, mes enfants, je vous ordonne qu’après que j’aurai rendu le dernier soupir, vous me fassiez raser les cheveux et la barbe, et que vous m’ensevelissiez sans bonnet et sans ceinture comme si j’étais un misérable bonze. »

L’empereur, après avoir fait réimprimer les anciens livres, pour les répandre dans tout l’empire, mourut la cinquante-neuvième année du cycle à l’âge de 55 ans. Gin tsong son sixième fils, qu’il avait eu de la seconde reine, fut son successeur.


GIN TSONG. Quatrième empereur.
A régné quarante-un ans.


Gin tsong n’avait que treize ans, lorsqu’il fut proclamé empereur. L’impératrice prit les rênes de l’empire pendant sa minorité, et les conserva jusqu’à sa mort, qui n’arriva que onze ans après que ce jeune prince fut monté sur le trône. Il eut pour l’impératrice la même docilité et la même déférence, que si elle eût été sa propre mère.

Des qu’il gouverna par lui-même, il ne s’appliqua qu’à maintenir la paix dans son empire, et à en faire goûter les douceurs à ses sujets. Son inclination pacifique ranima le courage et l’ambition des Tartares de Leao tong et ils eussent renouvelé la guerre, si l’empereur n’avait au plus tôt acheté la paix par un traité indigne de la majesté impériale.

Ce qu’il fit de mieux, fut de chasser de son palais toutes les idoles, et ceux qui les honoraient, et de défendre qu’on lui offrît aucun présent des pays étrangers.

Une grande sécheresse affligea l’empire l’année vingt-sixième de son règne. La pluie étant survenue avec abondance, devînt le sujet de la joie publique, et tous les Grands vinrent en féliciter l’empereur. « Tout le temps, répondit ce prince, que mon peuple a souffert de la disette, je n’ai pas manqué un seul jour à brûler des parfums, et à élever mes mains vers le Ciel. Ayant entendu le bruit du tonnerre pendant la nuit, je me levai promptement du lit, j’entrai dans mes jardins, aussitôt que je vis tomber la pluie, je me prosternai à terre pour rendre mes actions de grâce au seigneur du Ciel. La grâce que je vous demande, est de me marquer hardiment ce que vous auriez aperçu de défectueux dans ma conduite : peut-être n’ai-je que le vain titre d’empereur, et qu’aveugle sur mes défauts, je me laisse éblouir à tout cet appareil de grandeur. Je sens de quelle importance il est de n’adresser matin et soir ses prières au Ciel qu’avec un cœur pur. »

L’envie extrême qu’il eut d’avoir un enfant mâle, le porta à répudier l’impératrice, et sa réputation en souffrit quelque atteinte ; car s’il s’en trouva qui approuvèrent sa conduite, il y en eut d’autres, et en plus grand nombre, qui la blâmèrent.

Ce qui mérita un applaudissement général, c’est le secours qu’il envoya à ses peuples par les conseils et par les soins d’un de ses colao nommé Fou pié, et qui sauva la vie à plus de cinq cent mille hommes, qui périssaient de faim et de misère.

Il eut environ ce temps-là une autre inquiétude : Hien tsong, septième roi des Tartares de Leao tong, envoya des ambassadeurs pour lui demander la restitution de dix villes de la province de Pe tche li, que le fondateur de la dix-huitième dynastie avait reprise.

L’empereur, qui aimait la paix, dépêcha Fou pié à ce prince Tartare, et s’engagea de lui payer chaque année, à la place des villes qu’il demandait, deux cent mille taëls, et trois cent mille pièces d’étoffes de soie ; et, ce qui fut le plus honteux, c’est que dans cet engagement il se servit du caractère Na, qui signifie une pension tributaire.

Après avoir répudié l’impératrice, ainsi que je viens de le dire, il épousa la petite-fille de ce fameux général des armées chinoises, dont j’ai parlé, et qui se nommait Kao pin. Mais cette princesse ne lui donna point d’héritiers, et se voyant prêt de mourir, il fut obligé de nommer pour son successeur Yng tsong, qui était le treizième fils de son frère. Il mourut âgé de cinquante-quatre ans, la quarantième année du cycle.


YNG TSONG. Cinquième empereur.
A régné quatre ans.


Dès la première année de ce règne il y eut de la mésintelligence et des dissensions entre ce prince et l’impératrice, qui qui avait part au gouvernement. Le chagrin qu’il en eut, le rendit malade. Quand sa santé fut rétablie, il rendit à l’impératrice une visite, que Han ki son colao avait ménagée.

Ce sage ministre, après leur avoir exposé les malheurs qu’une semblable division pouvait causer à l’empire, exhorta en particulier l’empereur à avoir pour l’impératrice les égards et la déférence d’un bon fils, quoiqu’elle ne fût pas sa mère, quand même elle aurait un caractère d’esprit bizarre et peu sociable ; il lui représenta que la vertu est aisée à pratiquer avec ceux qui nous aiment, et qui s’attirent notre attention par leur complaisance ; mais qu’elle ne mérite ce nom que quand elle est éprouvée, et qu’elle se soutient au milieu des contradictions ; qu’il devait avoir toujours devant les yeux l’exemple de Chun, cet ancien empereur qu’on révère depuis tant de siècles, parce que son respect et son obéissance ne purent jamais être affaiblis, ni par la dureté d’un père barbare, ni par les mauvais traitements d’une cruelle marâtre.

Les soins que se donna ce ministre, furent suivis d’une parfaite réconciliation de l’empereur avec l’impératrice, et cette réconciliation fut si sincère, que peu de temps après l’impératrice cessa de se mêler des affaires du gouvernement.

Ce fut en ce même temps-là que fleurit le célèbre colao nommé Sou ma quang, l’un des plus habiles historiographes de l’empire. Il est l’auteur d’un corps d’histoire qu’il a extrait de plus de deux mille volumes. Il commence ses annales à Hoang ti, troisième empereur de la monarchie chinoise.

Yng tsong mourut la quarante-quatrième année du cycle, âgé de trente-six ans. Chin tsong son fils lui succéda.


CHIN TSONG. Sixième empereur.
A régné dix-huit ans.


Ce prince eut plus de courage et de grandeur d’âme, que de sagesse et de conduite. Il avait une extrême passion de porter la guerre dans les provinces septentrionales, et de les délivrer du joug des barbares ; mais il en fut détourné par le souvenir du conseil que sa mère lui avait donné en mourant, de sacrifier tout au bien de la paix.

Les gens de lettres eurent beaucoup de part à sa faveur. Il honora du titre de duc Mencius, ce grand philosophe le plus estimé après Confucius, dont il était le disciple, et qui avait été déclaré roi par un autre empereur.

Ce fut sous son règne que fleurirent quelques auteurs d’une nouvelle philosophie, qui entreprirent d’interpréter les anciens livres ; ils se nommaient Tcheou, Tching, Tchang, Chao, etc. L’empereur les honora de titres distingués pendant leur vie et après leur mort.

Vang ngan che, un de ces nouveaux philosophes qui commençaient à donner dans l’athéisme, voyant que l’empereur dans un temps de sécheresse s’attristait, et tâchait d’apaiser la colère céleste par le jeûne, et par les fréquentes prières qu’il adressait au Ciel : « A quoi bon vous affliger ainsi, lui dit-il, qu’avez-vous à craindre du Ciel ? Sachez, prince, que tout ce qui arrive est l’effet du hasard, et que c’est inutilement que vous vous tourmentez de la sorte. » Fou pié, un des colaos le plus distingués, ne put soutenir ce langage : « Quelle doctrine osez-vous débiter, lui dit-il d’un ton ferme, si un empereur en était venu jusqu’à ne point respecter ni craindre le Ciel, de quels crimes ne serait-il pas capable ? »

Le même Vang ngan che s’efforça d’introduire beaucoup d’autres nouveautés dans l’empire ; mais le célèbre Sou ma quang, qui était dans la plus haute estime, s’opposa avec fermeté à toutes les entreprises de cet esprit téméraire et artificieux.


Cycle LVIII. Année de J. C. 1084.

L’année deuxième de ce cycle arriva la mort de Chin tsong, qui n’était âgé que de trente-huit ans. Son fils nommé Tche tsong fut son successeur.


TCHE TSONG. Septième empereur.
A régné quinze ans.


L’impératrice aïeule de ce prince, qui n’avait que dix ans lorsqu’il monta sur le trône, gouverna l’empire avec beaucoup de prudence ; mais elle ne vécut que huit ans, et quelques moments avant sa mort, elle appela les colaos, et leur ordonna de chasser du palais cette troupe inutile de ministres capables de corrompre le cœur du jeune prince. Son ordre venait trop tard, et c’est ce qu’elle eût dû faire elle-même, lorsqu’elle avait l’autorité en main.

Liu kong tchu ayant été élevé à la dignité de colao, présenta un mémorial à l’empereur, qui contenait les dix avis suivants, exprimés en vingt caractères. 1° Craignez le Ciel. 2° Aimez votre peuple. 3° Travaillez à votre perfection. 4° Appliquez-vous aux sciences. 5° Élevez aux charges des gens de mérite. 6° Écoutez volontiers les avis qu’on vous donne. 7° Diminuez les impôts. 8° Modérez la rigueur des supplices. 9° Évitez la prodigalité. 10° Ayez horreur de la débauche.

L’empereur répudia sa femme légitime ; sur quoi un de ses ministres lui en ayant fait des remontrances dans un placet qu’il lui présenta, le prince répondit qu’il avait suivi l’exemple de quelques-uns de ses ancêtres : « Vous eussiez mieux fait, répliqua le ministre, d’imiter leurs vertus, non pas leurs fautes. »

Cette réplique piqua tellement l’empereur, qu’il jeta le placet, le foula aux pieds, et dépouilla de sa dignité celui qui lui donnait ce conseil.

Tche tsong n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il mourut la dix-septième année du cycle. Hoei tsong fut son successeur, c’était le onzième fils de Chin tsong, sixième empereur de cette dynastie.


HOEI TSONG. Huitième empereur.
A régné vingt-cinq ans.


Ce prince partagea son autorité avec l’impératrice son aïeule, et s’occupa plus volontiers du luxe et des délices de son palais, que du gouvernement de son État. Il aima cependant les lettres, et il s’y était rendu habile.

En quoi il est inexcusable, c’est que ne pouvant ignorer les malheurs arrivés dans les siècles précédents par le crédit des eunuques, il les ait honoré de sa faveur et de sa protection, jusqu’à donner à quelques-uns d’eux des souverainetés, qui ne s’accordèrent jamais qu’aux princes de la famille impériale, ou, ce qui est arrivé rarement, à de grands hommes qui avaient rendu des services signalés à l’empire.

Sa réputation souffrit encore davantage de son fol attachement aux superstitions de la secte de Tao : il fit chercher de tous côtés les livres qui renfermaient la doctrine de cette secte abominable, il eut même la folie de donner le titre de Chang ti, c’est-à-dire, de suprême seigneur, à un fameux disciple de la secte nommé Tchang y, qui vivait sous la dynastie des Han ; il fit plus, car il se déclara chef de cette secte impie.

Les auteurs chinois contemporains ne peuvent retenir sur cela leurs invectives, et ne font point de difficulté d’attribuer les malheurs qui suivirent, et la ruine de l’empire, à un si énorme sacrilège, qui avilissait la vraie majesté céleste.

L’empereur, contre l’avis du roi de Corée et de la plupart de ses ministres, se joignit aux Tartares orientaux appelés Niu tche, qu’il appela à son secours pour unir ensemble leurs forces, et détruire le royaume de Leao tong. Les Tartares entrèrent avec joie dans cette confédération.

Il se livra plusieurs combats où l’armée de Leao tong fut toujours défaite, enfin réduite à une telle extrémité, que ce qui restait de ces peuples, fut obligé de quitter son pays, et d’aller chercher un asile vers les montagnes d’occident. Ainsi périt le royaume de Leao qui, pendant deux cent neuf ans, avait été gouverné par neuf souverains.

Cette conquête enfla tellement le cœur du Tartare, qu’il songea à former un empire, et il lui donna le nom de Kin. Peu après, portant ses vues plus loin, et ne cherchant qu’à s’agrandir, il rompit avec éclat les traités qu’il avait faits avec l’empereur de la Chine, et entra dans les provinces de Pe tche li et de Chen si, dont il se rendit maître, moins par la force de ses armes, que par la lâcheté et la trahison de quelques Chinois, qui étant mécontents de l’empereur, facilitèrent à son ennemi la conquête de ces provinces.

L’empereur, qui se voyait en danger de perdre la plus grande partie de ses États, proposa au Tartare différentes conditions, les unes plus avantageuses que les autres. Le Tartare l’invita à venir en personne régler les limites des deux empires ; il s’y rendit, et ils convinrent ensemble de nouveaux articles qui devaient affermir la paix.

Mais l’empereur étant de retour dans sa capitale, ses ministres le firent changer, en lui disant que ce traité ne pouvait subsister, et que la plus cruelle guerre était préférable à une paix si honteuse. Le Tartare qui fut informé de cette résolution, reprit aussitôt les armes, et après s’être emparé de plusieurs villes, il entra en triomphe dans la province de Chan si, d’où il invita une seconde fois l’empereur de venir régler leurs limites.

Ce malheureux prince, qui ne craignait rien tant que la guerre, eut la faiblesse d’aller encore trouver son ennemi : mais à peine y fut-il arrivé qu’on se saisit de sa personne, et qu’après l’avoir dépouillé des marques de sa dignité, on le retint prisonnier. Un fidèle ministre qui l’accompagnait nommé Li so chin, outré d’une si noire perfidie, et poussant un profond soupir : « Le Ciel dit-il, ne peut avoir deux soleils, ni moi obéir à deux maîtres. » Les efforts que firent les Tartares pour le calmer ne servirent qu’à enflammer sa colère, et dans la fureur qui le transportait, après s’être coupé la langue et les lèvres, il se tua lui-même.

Hoei tsong mourut l’année quarante-deuxième du cycle, âgé de cinquante-quatre ans, dans le désert de Tartarie nommé Cha mo où il était détenu sous bonne garde. Avant que de mourir il nomma Kin tsong son fils aîné pour lui succéder.


KIN TSONG. Neuvième empereur.
A régné un an.


Kin tsong commença son règne par exécuter les ordres de son père, lequel lui avait enjoint de faire mourir six de ses ministres, coupables de l’horrible trahison qui l’avait livré aux Tartares.

Cependant ceux-ci poussaient leurs conquêtes : ils entrèrent dans la province de Ho nan, et traversèrent sans aucun obstacle le fleuve Jaune. Ils furent même surpris de l’indolence des Chinois, qui avec une poignée de soldats pouvaient les empêcher de passer ce fleuve. Ils allèrent droit à la ville impériale, s’en rendirent les maîtres, la mirent au pillage, et emmenèrent prisonnier l’empereur avec les reines.

Les principaux seigneurs, et plusieurs des ministres prévinrent une si honteuse captivité, en se donnant la mort. Les Tartares laissèrent l’impératrice Meng, parce qu’elle leur dit qu’elle avait été répudiée, et qu’elle ne se mêlait d’aucune affaire.

Cette princesse sauva l’empire par sa sagesse et par sa conduite, en ménageant les esprits, et en faisant mettre la couronne sur la tête de Kao tsong, frère du dernier empereur, et neuvième fils de Hoei tsong, qu’il avait eu de l’impératrice répudiée.


KAO TSONG. Dixième empereur.
A régné trente-six ans.


Il établit d’abord sa cour à Nan king, mais peu après il fut obligé de la transporter à Hang tcheou, capitale de la province de Tche kiang. Quoiqu’il fût d’un esprit pacifique, et qu’il aimât les lettres, il ne laissa pas de remporter quelques victoires, tant sur les Tartares, que sur différents chefs de séditieux, qui profitaient des troubles présents, pour s’enrichir aux dépens des provinces qu’ils ravageaient.

Cong ye, qui était à la tête de ses armées, avait plusieurs fois repoussé les Tartares. Cependant ces fréquents avantages ne furent pas de grande utilité, puisque l’empereur ne put recouvrer aucune des contrées que le Tartare avait conquises.

On reproche deux choses à ce prince : la première, d’avoir fait peu de cas de ses ministres les plus habiles et les plus intègres, pour donner sa confiance à deux ou trois fourbes, qui n’avaient ni bonne foi, ni honneur. La seconde, d’avoir porté son dévouement à la secte des bonzes, jusqu’à abandonner le gouvernement de son État à un fils adoptif, pour vaquer plus à loisir aux contemplations superstitieuses de cette secte.

Hi tsong, qui était roi des Tartares, voulant s’affectionner ses nouveaux sujets, donna des marques publiques de l’estime qu’il faisait des lettres, et de ceux qui s’y appliquaient ; il alla visiter la salle de Confucius, et lui rendit à la manière chinoise, les mêmes honneurs qu’on rend aux rois.

Ses courtisans ne pouvant goûter que leur prince honorât de la sorte un homme, dont la naissance n’avait rien de fort illustre, lui en témoignèrent leur surprise. « S’il ne mérite pas ces honneurs par sa naissance, répondit Hi tsong, il les mérite par l’excellente doctrine qu’il a enseignée. » Il tomba ensuite sur la ville de Nan king, d’où l’empereur s’était retiré, et s’en rendit le maître.

On loue fort la fidélité d’un général chinois nommé Yang pang, qu’on fît prisonnier, et qu’on pressa fort de prendre parti dans les troupes tartares : non seulement il refusa les offres les plus avantageuses qu’on lui fit, mais il écrivit de son sang sur la robe, qu’il aimait mieux mourir, et aller se réunir aux mânes de la famille Song, que de vivre et de servir des barbares. Cette fermeté lui coûta la vie, car il fut tué à l’instant même.

Cependant Yo si, autre général chinois, avançait à grandes journées avec son armée pour secourir la ville de Nan king ; les Tartares, qui en furent informés, mirent le feu au palais, et se retirèrent vers le septentrion. Yo si, qui arriva presque en même temps, ne put donner que sur l’arrière-garde des ennemis, qui fut fort maltraitée. Depuis ce temps-là ils n’osèrent plus traverser le fleuve Kiang.


Cycle LIX. Année de J. C. 1144.

Peu d’années après l’empereur fit la paix avec le roi tartare à des conditions bien peu honorables à la majesté chinoise. En signant le traité, il ne fit pas difficulté de prendre le nom de Tchin, c’est à-dire sujet, et celui de Cong, qui signifie tributaire.

Le Tartare, en considération de ces termes si soumis, s’engagea à envoyer les corps des huit parents de l’empereur, qui étaient morts depuis huit ans. Lorsque ces corps morts arrivèrent à la ville impériale, il y eut partout de grandes démonstrations de joie, les portes des prisons furent ouvertes, et on accorda une amnistie générale dans tout l’empire.

Les écrivains chinois, loin de blâmer cette action de l’empereur, en parlent avec éloge, comme d’un rare exemple de piété filiale.

L’année trente-cinquième de ce règne le roi tartare rompit la paix qu’il avait faite avec les Chinois, et à la tête d’une armée des plus formidables, il entra dans les provinces méridionales, et prit la ville de Yang tcheou. S’approchant ensuite du fleuve Yang tse kiang qui n’est pas éloigné de cette ville, il ordonna à ses troupes de passer ce fleuve vers son embouchure, et dans l’endroit où il est le plus large et le plus rapide. Il s’éleva un grand murmure par toute l’armée, et dans ce premier mouvement de sédition le roi tartare fut tué. L’armée se retira aussitôt du côté du septentrion, où il y avait des semences de troubles et de révoltes.

L’année dix-neuvième du cycle Kao tsong abdiqua la couronne, et la mit sur la tête de son fils adoptif nommé Hiao tsong. Il vécut encore vingt-cinq ans, et mourut sans enfants à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.


HIAO TSONG. Onzième empereur.
A régné vingt-sept ans.


Ce prince descendait du fondateur de la présente dynastie. Son règne fut tranquille et paisible, parce que le roi tartare nommé Che tsong, bien différent de son prédécesseur, était d’un naturel doux et pacifique.

Tchu hi, un des plus célèbres interprètes des anciens livres, fleurissait en ce temps-là. Il remplit avec honneur les premières charges de l’État sous quatre empereurs.

Hiao tsong mourut âgé de soixante-huit ans, la quarante-sixième année du cycle. Il eut pour successeur son troisième fils nommé Quang tsong.


QUANG TSONG. Douzième empereur.
A régné cinq ans.


L’année cinquante-unième du cycle ce prince étant environné de ses courtisans, fut tout à coup frappé d’apoplexie et quelques remèdes qu’on lui donnât, il ne put être soulagé. Il mourut peu de jours après cet accident âgé de cinquante-quatre ans. Ning tsong son troisième fils lui succéda.


NING TSONG. Treizième empereur.
A régné trente ans.


On eut bien de la peine à vaincre la répugnance qu’avait ce prince à accepter la couronne, et il monta sur le trône en quelque sorte malgré lui. Il était d’un naturel doux et modéré : mais il avait l’esprit si borné, que ses courtisans le gouvernèrent selon leur gré, ou plutôt abusèrent à chaque moment de sa crédulité et de sa confiance.

Il porta un édit, par lequel il était défendu aux particuliers de composer les annales de l’empire, et encore plus de les imprimer, sans y être autorisé par une permission expresse.

Ce fut environ ce temps-là que mourut le fameux Tchu hi. On l’honora après sa mort du titre de Ven kong, qui signifie prince des lettres, et il fut ordonné que sa tablette serait placée dans la salle de Confucius à la suite de ses disciples.

C'est un usage établi à la Chine, que lorsqu’un homme rare s’est extraordinairement distingué par sa vertu ou par sa science dans l’art de gouverner, les empereurs le mettent au rang des disciples de Confucius, afin qu’il partage avec son maître les honneurs, que les mandarins et les lettrés lui rendent à certains jours de l’année.

Le feu ayant pris au palais, y dura quatre jours entiers, sans qu’on pût l’éteindre. Quelques années après il prit de même à la ville impériale, qui était Hang tcheou, et il y eut 530 mille maisons consumées par les flammes.


Cycle LX. Année de J. C. 1204.

L’année douzième de ce règne, le chef[1] des Tartares occidentaux jeta les premiers fondements de son empire, et donna à sa famille le nom de Yuen. Ces Tartares occupaient le pays qui s’étend depuis la province de Chen si, jusqu’au Thibet, et jusqu’à Samarcand.

Depuis qu’ils furent entièrement défaits par le cinquième empereur de la cinquième dynastie Han, environ cent ans avant l’ère chrétienne, ils respectèrent la puissance des Chinois, soit que les peuples de l’Asie la plus occidentale leur donnassent de l’occupation, soit que leurs forces étant partagées entre différents petits souverains, qui n’étaient pas toujours d’intelligence, ils fussent hors d’état de former aucune entreprise contre la Chine.

On raconte, ce qui a assez l’air d’une fable, que ces Tartares, après avoir éteint le royaume appelé Matena, et poussé leurs conquêtes jusqu’aux royaumes des Indes et à Samarcand, s’avancèrent jusqu’à Tié muen, c’est-à-dire, la porte de fer, qui est le nom qu’on avait donné à une citadelle ; que là leur chef fut arrêté par un monstre qui se présenta à lui ; que ce monstre ressemblait à un cerf par sa figure, que la couleur de son poil était verte, qu’il avait une corne au milieu du front, et la queue d’un cheval ; que ce monstre apostropha le prince des Tartares, et lui demanda s’il n’était pas content de tant d’horreurs et de carnages, et s’il ne voulait pas mettre de bornes à sa fureur ; que ce prince effrayé n’alla pas plus loin, et qu’étant de retour dans son pays, il tourna dans la suite ses armes contre la Chine.

Cependant les Tartares orientaux nommés Kin, rompirent la paix, et firent de nouvelles irruptions sur les terres de l’empire. L’empereur eut recours au prince tartare d’occident, avec lequel il se ligua pour détruire les Tartares d’orient, et se délivrer enfin d’un ennemi qui se jouait de la foi des traités, et qui ne lui laissait aucun repos.

Ceux-ci consternés, demandèrent aussitôt la paix aux Chinois, et proposèrent les conditions les plus avantageuses. Mais l’empereur, que tant d’infractions des traités les plus solennels avaient irrité, et qui comptait davantage sur la bonne foi des occidentaux, rejeta hautement ces conditions.

Ning tsong mourut sans postérité la vingt-unième année du cycle à l’âge de cinquante-sept ans. Il eut pour successeur Li tsong qui descendait du fondateur de cette dynastie.


LI TSONG. Quatorzième empereur.
A régné quarante ans.


Un prince belliqueux eût été nécessaire dans les conjonctures où se trouvait l’empire : mais le nouvel empereur n’avait de passion que pour les sciences, et était d’ailleurs très attaché aux rêveries de la secte de Tao. Dès la seconde année de son règne, il donna à perpétuité le titre de duc à l’aîné de la famille de Confucius. Il n’y a que cette famille à la Chine qui soit exempte de payer le tribut.

Cependant on poussait vivement la guerre contre les Tartares orientaux. Ils étaient pressés d’un côté par les troupes chinoises, et de l’autre par les troupes des Tartares occidentaux que commandait un habile général nommé Pe yen. Ils furent toujours vaincus dans plusieurs combats qui se donnèrent.

La ville de Ho nan où le roi des orientaux tenait sa cour, fut prise ; on assiégea la capitale de la province de Chan tong. Le siège fut long, car les assiégés se défendirent avec tant d’opiniâtreté, que n’ayant plus de vivres, ils en vinrent jusqu’à se nourrir de chair humaine. Enfin Ngai ti, c’est ainsi que s’appelait ce prince tartare, se voyant perdu sans ressource, s’étrangla de désespoir, et sa mort mit fin à l’empire des Tartares orientaux qui avaient eu neuf princes dans l’espace de cent dix-sept ans.

C’est cependant des restes de ces Tartares presque entièrement détruits, que sortira la famille qui s’est mis en possession de l’empire de la Chine, et qui le gouverne encore aujourd’hui avec tant de gloire, comme on le verra dans la suite.

Tandis que Li tsong n’avait plus sous sa domination que les provinces méridionales de la Chine, les Tartares occidentaux possédaient l’empire du nord. Ho pie lie, qui était leur roi et qui s’était rendu habile dans les sciences chinoises, s’attacha ses nouveaux sujets par l’estime qu’il fit des gens de lettres, et par les honneurs qu’il rendit à la mémoire de Confucius, que les savants de la Chine révèrent comme leur maître.


Cycle LXI, année de J.C. 1264.

Li tsong mourut la première année de ce cycle à l’âge de soixante-deux ans, sans laisser après lui de postérité. Tou tsong son neveu lui succéda.


TOU TSONG. Quinzième empereur.
A régné dix ans.


Les débauches auxquelles cet empereur s’abandonna, lui furent funestes, et à son empire ; il y était entretenu par un perfide colao livré comme lui aux plus honteuses passions. Les ministres présentèrent inutilement à ce prince des mémoriaux pour le détacher d’un si méchant homme. Plusieurs d’entr’eux ne voyant plus de remède aux malheurs qui étaient prêts de fondre sur la famille impériale, se retirèrent, et prirent parti chez les Tartares occidentaux, qui suivaient leur projet de conquête.

Leurs armées s’étant répandues dans les provinces d’Yun nan, de Se tchuen et de Chen si, qui avaient subi le joug, entrèrent dans la province de Hou quang, dont presque toutes les villes ouvrirent leurs portes au vainqueur, tandis que le malheureux Tou tsong plongé dans ses plaisirs, était peu à peu dépouillé de ses États sans le savoir.

Ce fut environ ce temps-là que Marc-Paul, gentilhomme vénitien entra à la Chine, et parcourut les plus belles provinces de cette extrémité de l’Asie, dont il donna ensuite des relations qu’on eut bien de la peine à croire en Europe.

Tou tsong mourut la onzième année du cycle à l’âge de vingt-cinq ans, laissant trois petits enfants nés pour être le jouet de la fortune, et pour éprouver son inconstance. Kong tsong son second fils fut placé sur un trône qui était tout prêt de tomber.


KONG TSONG. Seizième empereur.
A régné deux ans.


L’impératrice tint les rênes de l’empire à la place de son fils, qui n’était encore qu’un enfant. Elle envoya des ambassadeurs au prince tartare pour lui demander la paix, et elle se soumettait aux conditions les plus tristes et les plus dures.

Le roi tartare n’en fut nullement touché. « Votre famille répondit-il, ne doit son élévation au trône qu’à l’enfance du dernier prince de la dynastie précédente. Il est juste que ce qui reste de princes de la famille Song, qui ne sont aussi que des enfants, cèdent la place à une autre famille. »

Cependant Pe yen, général des Tartares, avançait avec une armée des plus nombreuses ; tout pliait sous le joug du conquérant. On loue fort ce général tartare, et de la prudence avec laquelle il conduisait aussi aisément deux cent mille hommes, qu’il aurait conduit un seul soldat ; et de sa modestie qui était si grande, qu’au milieu de toutes ses victoires, il ne lui échappa jamais un seul mot qui pût tourner à sa louange.

La treizième année du cycle, Pe yen se saisit de la personne de l’empereur, qu’il fit prisonnier, et qui mourut dans un désert de Tartarie nommé Cobi, ou Chamo. Ce prince n’avait que dix ans. Touan tsong son frère aîné succéda à sa couronne et à ses malheurs.


TOUAN TSONG. Dix-septième empereur.
A régné deux ans.


La marche victorieuse du Tartare, qui ne trouvait aucune résistance, obligea l’empereur de s’embarquer sur ses vaisseaux avec les seigneurs de la cour, et 130 mille soldats qui lui restaient, et de se retirer dans la province de Fo kien ; mais ayant toujours à sa suite les Tartares qui le poursuivaient par mer et par terre, il fut contraint de fuir jusques sur les côtes de Qang tong, qui est la dernière province de la Chine, où il mourut de maladie, âgé de onze ans. Ti ping son frère cadet, qui était le seul reste de la famille des Song, fut son successeur.


TI PING. Dix-huitième empereur.
A régné deux ans.


La flotte chinoise ayant été jointe par la flotte tartare, ne put éviter le combat, il fut sanglant et décisif pour les Tartares qui défirent entièrement les Chinois.

Le colao Lo sieou se, à qui l’empereur avait été confié, voyant le navire qui le portait, entouré de tous côtés des vaisseaux tartares, prit entre ses bras le jeune prince qui n’avait que huit ans, et se précipita avec lui dans la mer.

Le reste des seigneurs et des ministres imita cet exemple. L’impératrice au désespoir, et poussant des cris affreux, se jeta pareillement dans la mer. Cette funeste catastrophe arriva près d’une île dépendante de Quang tcheou fou, capitale de la province de Quang tong.

Un autre général qui commandait une partie de la flotte chinoise, se fit jour au travers des ennemis, et échappa à leur fureur avec quelques-uns de ses vaisseaux ; il s’efforça d’aborder à quelque rivage ; mais il fut repoussé bien loin par un vent terrible qui soufflait du côté de la terre, et une affreuse tempête qui s’éleva en même temps, le submergea tout à coup, lui, et ceux de sa suite.

On assure que dans cette journée plus de cent mille Chinois périrent, soit par le fer, soit dans les eaux, où la plupart se jetèrent de désespoir.

Ainsi finit la dynastie Song, et avec elle la domination chinoise. Chi tsou, qui s’appelait auparavant Ho pi lié, quatrième fils de Tai tsou, qui avait fondé l’empire des Tartares occidentaux, se mit en possession de sa nouvelle conquête, et fut le premier empereur de cette nouvelle dynastie.


  1. On prétend que ce chef des Tartares est le fameux Zin gis kan.